‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 36 sur 105 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Résidence de Julien à Anliocbe. Son expédition codik les Perses d'abord heureuse. Passage du Tigre. Rftraite et mort de Julien. Élection de Jovien. Il Mun raimée romaine par un traité déshonorant.

La fable philosophique des Cétart* qoe

1 Grégoire ( Orat. , m , p. 91 ) accuse l'apostat d'an* sacrifié secrètement de petits garçons et de petites flUes; et U assure positivemeot que leurs corps tarent Jetés dans rOronte. ( Voyez Théodoret, 1. m , c 26, 37 ; et la candeur équivoque de l'abbé de laBleUerie, Vie de Julien'. p. 351 , 352. ) Toutefois la baine des contemporains n'imputait pas à Julien , surtout en Occident, cette troupe de martyrs que Baronias adoptes! avidement, dfiK IIIIeiBMitreàette d'une manière si CùUe. (Mém. Eedéi. , t. VII, p. 1295-1315.)

> Grégoire {Orat. iv, p. 123, 124) annonce une résignation édiflante. Toulefbis l'oRider de Julien, qui voulut saisir l'église de Nazianze, aurait perdu la vie, s'il n'avait pas cédé an zèle de l'évdqne et du peopk. ( Orat. XIX, p. 308.) (Voyei les réflexions de Chrysostdme, tdies que Tillemont les rapporte , Mém. Ecdésiast. , too. m , p. 575.)

3 Cette bble on cette satire se trouve dans l'éditioa de Leipeick des œuvres de Julien , p. 306-336. La tradndion ftvnçaise du savant Ézédiiel parSpanheim (Paris, 1683) et d'un style grosàer et lAcbe, mais elle est exacte; il a tdlemenl accumulé les preuves , les noies , les édaircissemens, etc. , qu'ils forment cinq cent cinquante-sept psg» 10-4" d'un petit caractère. L'abbé de la BMIerie (Vie de

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Julien composa , est une des prodoctions les plus agréables et les plus instructives de l'esprit des anciens '. Au milieu de la liberté et de l'égalité des saturnales, Romnlus a préparé un banquet pour les dieux de l'Olympe qui l'ont adopté , et pour les princes de Rome qui ont donné des lois à son peuple guerrier, et aux autres nations de la terre. Les immortels sont placés sur un trône , chacun à leur rang ; et la table des césars est servie an dessous de la lune , dans la région supérieure de l'air. L'inexorable Némésis précipite dans le Tartare les tyrans qui auraient déshonoré ce festin. Les autres césars prennent successivement leurs places ; et, à mesure qu'ils s'avancent, le vieux Silène, moraliste jovial, qui cachait la sagesse d'un philosophe sous le masque d'un disciple de Bacchus , fait des observations malignes sur les vices, les défauts et les taches de leurs différens caractères *. A la fin du repas , Mercure déclare, par ordre de Jupiter, qu'une couronne céleste sera la récompense dn mérite supérieur. Il s'agit de choisir les candidats , et on désigne surtout Jules - César , Auguste , Trajan , et Marc-Aurèle;refréniiné Constantin^ n'est pas exclu de cette honorable lice, et on exhorte Alexandre à se mêler aux héros romains , pour disputer le prix de la gloire. Chacun des candidats développe le mérite de ses exploits ; mais les dieux trouvent que le modeste silence de Marc-Aurèle parle mieux en sa faveur, que les discours travaillés de ses orgueilleux rivaux. Lorsque les juges viennent à examiner le cœur et à scruter les motifs des actions de tous ces princes , la supériorité dn stoïcien impérial se montre

Jovien , 1. 1 , p. 241-393 ) a exprimé d'une manière plus heureuse l'espril et le sens de l'original , qu'il ëclairdt par des notes qui sont brères «t curieases.

< Spanheim ( daas^ préfMe) a discuté, d'anemanlire savante, l'étymologie , l'origine, le rapport, et la dUTérence des talires grecques , espèce de drames qu'on jouait après la tragédie , et des satires laUoes ( du mot satura ) , espèce de mélanges qu'on écrivait en vers ou en prose. Hais les Césars de Julien ont nn caractère si original, qu'il ne sait dans qaeOe classe il but les ranger.

* La sixième églegue de Virgile peint très-bien ce caractère de Silène.

i Le lecteur imparUal dmt remarquer et condamner la partialité de Julien contre son oncle Constantin , et contre la religion dirétieniie.

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d'une manière encore plus décisive et plus éclatante '. Alexandre et César, Auguste, Trajan et Constantin , avouent que la réputation , la puissance , ou le plaisir , ont été l'objet de leurs travaux ; et les dieux eux-mêmes contemplent avec respect et avec amour un mortel vertueux qui a pratiqué sur le trône les leçons de la philosophie, et qui, malgré notre imperfection, n'a pas craint d'aspirer aux qualités morales de l'Être suprême.

Le rang de Fauteur donne un uoirvean prix à cet ouvrage agréable ; un prince qui parlé librement des vices et des vertus de ses prédécesseurs prend à chaque ligne rengagement d'éviter ce qui peut mériter la censure, de rechercher ce qui mérite l'approbation.

Dans les momens de réflexion paisible, Julien préférait les vertus utiles et bienfaisantes de Marc-Aurèle ; mais la gloire d'Alexandre enflammait son ambition , et il recherchait, avec une égale ardeur, l'estime des sages et les applaudissemens de la multitude. A cette époque de la vie, oii les forces de l'esprit et du corps ont le plus de vigueur, l'empereur, instruit par l'expérience et animé par le succès de la guerre des Germains , résolut de signaler son règne par des exploits plus brillans et plus mémorables. Des ambassadeurs de l'Orient, du continent de l'Inde et de nie de Ccylan *, étaient venus saluer, avec respect , la pourpre romaine *. Les na-

) Julien avait une dispodUea secrète à préférer les Grées aux Rommns ; mais, lorsqull rapprodiait lérieus»» Dientun béros d'un philosophe, il sentait que le genre humain doit plus à Socrate qu'à Alexandre. ( Orat. ait T/iemistium, p. 264. )

2 Inde nationibus indicls certatbn eum donis opKnuUesmittentibus. ...ab usqueDiviset Serendins. (Am mien, xx, 7.XCette tle, qu'on a successivemenl appelée Taprobane, Serendil et Ceylan , esl un exemple qui prouve combien les Romains connaissaient peu les noms et les terres silués à l'est du cap Comorin. t* Sous le règne de Claude , nn amranchi qui tenait A ferme les douanes delà mer Rouge Alt jeté par 1» vents sur cette c6ie inconnue; il passa six mois avec les naturels du pays , et il persuada au roi de Ceylan, qui entendait parler pour la première fbis de la puissance et de la justice de Rome , d'envoyer une ambassade è l'empereur. ( Pline, Hist Nat. , vi , 24.) 2° Les géographes (et Ptolomée lui-même) ont donné qumze fois trop d'étendue à ce nouveau monde, qu'ils prolongeaient jusqu'à l'équalenr et aux environs de la Chine.

3 Ces ambassades avaient été envoyées à Constance. Ammien , qui tombe par mégarde dans une grosrière OaV^

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tions de l'Occident estimaient et craignaient Julien dans la paix et dans la guerre. Il méprisait les trophées d'une victoire sur les Goths ' , et croyait que la terreur de son nom, et les nouvelles fortiCcations élevées sur les frontières de la Tbrace et de l'Illyrie, empêcheraient les barbares du Danube de violer désormais la foi des traités. Le successeur de Gyrus et d'Artaxerxès lui parut le seul rival digne de sa valeur; il se décida à conquérir la Perse, et à châtier la puissance orgueilleuse qui avait si long-temps résisté et insulté à la jnajesté de Rome *. Dès que le monarque persan fut instruitqu'un prince bien supérieur à Constance occupait le trône, il daigna ouvrir une négociation de paix simulée ou peut-être sincère. Mais la fermeté de Julien étonna l'orgueil de Sapor. Le premier déclara nettement qu'il ne tiendrait jamais de conférence amicale au milieu des flammes et des ruines des villes de la Mésopotamie; et il ajouta, avec un sourire de mépris, qu'ayant riésolu d'aller incessamment à la cour de Perse, il était inutile de traiter par des ambassadeurs. Son impatience pressa les préparatifs militaires. Il nomma les généraux , et leur donna une armée formidable ; il partit lui-même de Constantinople, traversa les provbces de l'Asie mineure, et arriva à Antioche, environ huit mois après la mort de son prédécesseur. Quoique Julien désirât vivement pénétrer au centre de la Perse , il fut arrêté par l'indispensable nécessité de régler l'état de l'empire, par son zèle pour le culte des dieux, et parles conseils de ses amis , qui lui représentèrent qu'il était indispensable d'accorder du repos durant l'hiver aux légions de la Gaule et aux troupes de l'Oiient, et de rétablir leur dis-

Icrie , pmtt avoir oublié U longocnr dn dieinin et la britreté du rtgne de Julieo.

> < Gothossaepe MIaces et perfides; hostestpuerere se

• meliores aiebat : iUis enim sufflcere mercatores Galatas

• per quos ubique sine cooditionis discrimine renumdao- > tur. > En moins de quinze ans , ces esclares gotbs memcèrenl et subjuguèrent leurs maîtres.

2 Dans la satire des Césars (p. 324 ), Alexandre rappelle à César, qui atténuait la gloire et le mérite d'une victoire sur des Asiatiques, que Crassus et Antoine avaient senti les traits des Persans, et que les Romains, après une guerre de trois siècles , n'avaient pas encore subjugué la province M Mésopotamie ou d'Assyrie.

cipline. On le détermina à demeurer à Antioche , jusqu'au printemps , au milieu d'un peuple malin, disposé à tourner en ridicule la précipitation , et à censurer la lenteur de leur maître '.

Si Julien s'était flatté que son séjour dans la capitale de l'Orient amènerait des relations agréables entre lui et le peuple, il avait mal jugé son caractère et les mœurs d'Antioche *. La chaleur du climat disposait les babitans i tous les plaisirs du luxe et de l'oisiveté ; et ils unissaient la corruption joyeuse des Grecs à la mollesse efféminée des Syriens. Ils ne suivaient d'autres lois que la mode; le plaisir était leur seule occupation, et l'éclat des vétemens et des meubles, la seule distinction qui excitât leur envie. Ils honoraient les arts da luxe ; ils tournaient en ridicule les vertus mâles et courageuses; et le méprisdelamodestiedes femmes et de la vieillesse annonçait une dépravation universelle. Les Syriens aimaient passionnément les spectacles; ils appelaient tous ceux qui s'y distinguaient par leur adresse'. Ils employaient aux amusemens publics une partie considérable du revenu de la ville, et la magniflcence des jeux du théâtre et du cirque était regardée comme le bonheur et la gloire d'Antioche; Les mœurs rustiques d'un prince qui dédaignait une pareille gloire, et qui paraissait insensible à un bonheur dcce genre, ne convenaient pas à la délicatesse de ses sujets, qui ne pouvaient ni admirer ni ioiiter la simplicité sévère que Julien montrait toujours, et qu'il affectait quelquefois. Il ne déposait sa gravitéphilosophiqueque dans les jours de fête consacrés à l'honneur des dieux par un ancien usage ; et c'étaient les seuls jours de l'année où les Syriens d'Antioche ré-

1 AmiBien (xxn , 7, 12) ; libanios (Ontf. Pttreni., «.79,80,305,306), Zo<iffle(l.in,p.l58),et Socnte ( I. m, c 10 ) Indiquent le plan de la guerre de Perse.

2 La satire de Julien et les homélies de saint Chryso»tômeoflVent le même tableau des moeurs d'Antiocfae. La miniatnre que l'abbé de la Bletterie en a Urée (Vie de Julien , p. 332 ) a de la précision et de l'exactitude.

3 lÂodieée leur fournissait des conducteurs de cbars; Tyr et Beryte, des comédiens; Césarée, des panlomimes ; Hâiopolis, des chanteurs ; Gaza, des gladiateurs; Ascalon , des lutteurs , cl Castaballa , des danseurs de corde. ( Voyez VExpotàtio totUts mundi, p. 6 , dans le troisième tome des Geograplii minora de Uudson. )

sistassent aux attraits du piaisir. La plupart d'entre eux professaient le christianisme, nom inventé par leurs ancêtres '. S'ils n'en pratiquaient pas la morale, ils avaient un attachement scrupuleux pour les dogmes de cette religion. Le^hisme et l'hérésie troublaient l'église d'Antioche ; mais une sainte haine animait également, contre l'empereur, les Ariens, les partisans d'Athanase, et ceux de Meletins et de Pamlinus *.

Ils avaient la plus forte prévention contre un apostat , l'ennemi et le successeur d'un prince qui mérita l'affection d'une secte nombreuse, et l'enlèventent des restes de saint Babylat les remplit de fureur. Le peuple , dominé par ses idées superstitieuses , disait hautement que la famine avait suivi les traces de l'empereur , de Constantinople à Antioche , et le moyen peu judicieux qu'on emplop dans cette discue acheva d'irriter des hommes que la faim tourmentait. I^'inclémence de la saison' avait nui aux récoltes de la Syrie, et augmenté le prix du pain dans la capitale de l'Orient , en proportion de la disette du blé. Mais l'avide monopole changea bientôt la juste proportion établie par le cours naturel des choses. Au milieu de cette lutte inégale, où un parti réclamait les productions de la terre comme une propriété exclusive, contre un second qui voulait s'enrichir de la misère publique, tandis qu'un

Le peuple d'Antiodw professait ingéDument son attachement au X (Krist) et au K (Konstance). (Julien, Misopogon, p. 3S7).

* L'indùcrite ordiiiation de Paolining pendant le g^our de Julien à Antioche irrita les sdiismaliques d'Antioche, qui sobsistèrent qnatre-Tingt-eimi ans ( A. D. , 330-415). Voy. TiHemont ( Mém. Ecclés. , l. vn , p. 803 , ëdit. in-4». Paris , 1701 ) que je citerai désonnais.

3 Julien dit qu'avec une pièce d'or on achetait cinq , dix et quinze modii de blé , selon les divers degrés de l'abondance et de la disette (Hfisopogon , p. 369) D'après ce fait et quelques autres pareils , Je pense que sous les (uccesseurs de Constantin , le prix ordinaire des grains était d'environ trente-deux scliellings le quartier anglais; c'est-à-dire qu'il était égal au prix moyen des soixantequatre premières années de ce siècle. ( Voyez les Tables des monnaies , des poids cl des mesures d'Arbutbnot , p. 88, 89; Mém. de l'Acad. des Inscr., t. xxvin, pag. 71ft-721 ; les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, par Smith, vol. i, p. 246 de l'original, livre que je suis fier de citer, comme le livre d'nn âge et de l'un de mes amis.

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troisième les demandait pour sa subsistance journalière , le bénéfice des agens intermédiaires retombait en entier sur les infortunés consommateurs. Leur précipitation et leurs inquiétudes augmentèrent encore la détresse, et la crainte d'une disette causa peu à peu l'apparence d'une famine. Lorsque les citoyens voluptueux d'Antiodie se plaignirent du haut prix de la volaille et du poisson, Julien déclara qu'une ville frugale devait être satisfaite dès qu'on lui fournissait du vin, de l'huile et du pain. Il avoua toutefois qu'un souverain est obligé de pourmr à la nourriture de son peuple ; il adopta ensuite l'expédient dangereux et meurtrier de fixer la valeur du blé , qu'il ordonna , dans un temps de disette , de vendre à un prix qu'on n'avait guère connu dans les années les pins abondantes; et, pour fortifier ses lois de son exemple, il envoya au marché quatre cent vingt mille modii ou mesures , qu'il fit venir des grmers de Iliérapolis, de Chalcis et même de l'Egypte. Il n'était pas difficile de prévoir les suites de cette opération , et on ne tarda pas à les sentir. Les riches négocians ach^rent le blé de l'empereur; les propriétaires, on les accapareurs n'approvisionnèrent plus la ville , et le peu de grains qu'on y amena se vendait au-dessus du prix fixé. Jidien s'applaudissait de son expédient: il accusa d'ingratitude le peuple qui mnraïarait, et prouva anx habitans d'Antioche qu'il avait hérité de l'obstination de son frère Gallus, sans y joindre sa cruauté *. Les re> moatrances du coips municipal ai^nrirent son esprit inflexible. Il croyait, peut-être avec raison , que les sénateurs d'Antioche , qui possédaient des terres et faisaient le commerce , avaient contribué aux malheurs de leur pays, et il attribuait leur hardiesse peu respectueuse , non pas au sentiment de leur devoir, mais à des vues d'intérêt. Deux cents des plus nobles et des plus riches citoyens fonnaicnt le sénat : ils furent mis en prison ,

i Ifurujuam à proposUo deelinabat, GeUU similit fratru iicefincraenftu. (Ammien,|ixn, 14.)nneraulpas juger avec trop de rigueur l'ignorance, sur ce» matières, des princes les plus éclairés ; mais la manière dont Julien s'est déTendu Ini-méme (in Misopogon, p. 368), et son Apologie par Libanius, (Orat. Parent., c. 97, p. 321 ) , ne s«Bt nullement setisftùsantcs.

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mais on leur permit, avant la fin du jour, de retourner chez eux*. Après cet acte de despotisme, l'empereur ne put obtenir le pardon qu'il avait accordé si aisément. La disette excitait toujours des plaintes , que l'esprit et la légèreté des Grecs de Syrie répandaient soigneusement. Durant la liberté des saturnales, on chanta dans tons les quartiers de la ville des couplets qui tournaient en ridicule les lois, la religion, la conduite personnelle et même la barbe de l'empereur : la connivence des magistrats et les applaudissemens de la multitude annoncèrent clairement l'opinion que la ville d'Antioche avait de Julien*. Les insultes populaires affectèrent vivement le disciple de Socrate; mais le monarque, doué d'une sensibilité très-vive, et revêtu d'un pouvoir absolu , ne se permit pas la vengeance. Un tyran aurait arraché aux citoyens, sans distinction, la fortune et la vie, et réduit les paciGques Syriens à se soumettre aux violences et à la rapacité des légions de la Gaule. Julien pouvait du moins dépouiller la capitale de l'Orient des honneurs et des privilèges dont elle jouissait, et ses courtisans, peut-être même ses sujets , auraient donné des éloges à un acte de justice , qui vengeait la dignité du magistrat suprême de la république'. Mais au lieu d'abuser on de se servir de l'autorité de l'état pour venger ses injures personnelles , il se contenta d'une espèce de vengeance innocente , et que peu de princes seraient en état d'employer. Des satires et des libella l'avaient outragé, et, sous le titre de (Ennemi de la Barbe , il écrivit une confession ironique de ses fautes , et une satire ainère des mœurs licencieuses et elTéminées d'Antioche. Clette réponse fut exposée publiquement aux portes du palais, et le Misopogon *, ce singulier monument de la colère.

' Libanius ne dit qu'un mot l^er sur Temprisonnement du sénat. (Orat. Parent. , c. 98, p. 322, 323.

2 Libanius {ad Jntiochenos de imperatori* ira, c 17, 18, 19, in Fabric., Biblioth. €raca,Um. va, p. 221-223) se montre un habile arocat. Il critique avec séTérité la sottise du peuple, qui porta la pdoe du crime d'un petit nombre d'ivrognes obscurs.

3 Liltanius (in ^ntiochen. , e. 7 , p. 2i3) lappellei Antiodie la punition récente de Césarée; et Julien < in Uitopogon, pag. 355) laisse mlreroir comment Tarente expia l'insulte faite aux ambassadeurs romains.

* Voyez sur \eMisoppgon Ammien, xxn, 14; Li-

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de l'esprit , de la douceur et de l'ind'iscrétion de Julien, est arrivé jusqu'à nous. Quoiqu'il affectât de rire, il ne pouvait pardonner *. Il témoigna son mépris , et accorda peut-être encore cette petite satisfaction à sa vengeance, en donnant à Antiocbe un gouverneur' digne depare'ds sujets; et, abandonnant pour jamais cette ville ingrate , il annonça sa résolution de passer l'hiver suivant à Tarse en Cilicie '. Antioche comptait parmi ses citoyens un. homme dont le génie et les vertus pouvaient expier, aux yeux de Julien, les vices et les sottises des autres habitans. Le sophiste Libanius avait reçu le jour dans la capitale de l'Orient : il professa publiquement les arts de la rhétorique et de la déclamation k Nicée, à Nicomcdie, à Gonstantinople , à Athènes, et , sur la fin de sa carrière, à Antioche. Les jeunes Grecs fréquentaient assidûment son école : ses disciples, quelquefois au nombre de plus de quatre-vingts, vantaient leur imcomparable maître; et la jalousie de ses rivaux, qui le persécutaient d'une ville à l'autre, confirmait l'opinion de la supériorité de son mérite, que le sophiste lui-même vantait sans modestie. Les précepteurs de Julien lui avaient arraché une assurance solennelle de ne jamais assister aux leçons de leur adversaire. Cette promesse réprimait et augmentait la curiosité du jeune prince; il se procura secrètement les écrits de ce dangereux sophiste, etimitapen à

baoius, Orat. Parent., c. 9d, p. 323; Grég. de Nai., Orat. iT, p. 133; et la Chronique d'Antioche, par Jean Malala, t. n, p. 15, 16. Je dois beaucoup à la traduclioa et aux notes de l'abbé de la Btetterie, Vie de Jonca, t. u, p. 1-138.)

< Ammien remarque avec beaucoup de justesse , que , Coaebu distimulare pro tempore, ira sufflabatur interna. La pénible ironie de Julien finit par des inrectives sérieuses et directes.

2 • Ipse aulem Anliochiam egressurus , Hetiopoliten > quemdam Alexandnim syriacx jurisdiclioni proefecit ,

• turbulentum et ssevum; dicebatque non illum meruisse, » sed Antiochensibus avaris et contumeliosis hujusmodi

• judicem convenire. >( Ammien , xxui, 2. ) Libanius (Epist. 722, p. 346, 347'), qui arone à Julien lui-même qu'il arail partagé le mécontentement général , préJflid toulerois qu'Alexandre fut un rérormateur utile , mais un peu sévère, des mœurs et delà religion d'Antioche.

3 Julien , in Misopogon , p. 364 ; Ammien , xxni , 2 , et Valesius ad loc. , Libanius, dans on discours quil lui adresse sur ce sujet , l'engage i retourner i Antioche , qui montrait de U loyauté et du repentir.

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peu si parfaitement son style, qu'il surpassa les plus laborieux des élèves de Libanius'. Lors-

il jugea avec hardiesse les vices et les abus , et il plaida éloquemment la cause d'Antiocbe

qu'il monta sur le trône, ilparut très-empressé contre la juste colère de Julien et de Théod'embrasser et de récompenser le sophiste de I dose. Outre les maux ordinaires de la vieil- Syrie, qui, dans un siècle dégénéré, avait maintenu la pureté du goût, des mœurs et de la religion des Grecs. L'orgueil adroit du philosophe accrut et justifia la prévention de l'empereur. Au lieu de se rendre au palais de Constantinople avec la foule, Libanius attendit tranqmllement l'arrivée du prince à Antioche, et se retira de la cour aux premiers symptômes de froideur et d'indifférence ; il déclara qu'il n'y retournerait que dans les occasions où il y serait appelé, et il donna à son souverain cette leçon importante : qu'on peut ordonnera un sujet l'obéissance, mais qu'il faut mériter l'affection d'un ami. Les sophistes de tous les siècles méprisent ou affectent de mépriser les distinctions de naissance et de fortune * que donne le hasard, et ils réservent leur estime pour les qualités supérieures de l'esprit dont ils se croient doués. Si Julien dédaignait les acclamations d'une courvénale qui adorait la pourpre, il était flatté deséloges, des avis , de la liberté et de la jalousie d'un philosophe indépendant, qui refusait ses faveurs, aimait sa personne , célébrait son mérite , .et devait un jour honorer sa mémoire. Les volumineux écrits de Libanius subsistent encore ; la plupart offrent les vaines compositions d'un orateur qui cultivait la science des mots, ou les productions d'un penseur solitaire, qui, au lieu d'étudier ses contemporains, avait les yeux toujours Oxés sur la guerre de Troie ou la république d'Athènes. Au reste, le sophiste d' Antioche ne se tenait pas toujours à cette élévation imaginaire : il écrivit une foule de lettres , où l'on aperçoit le travail " ; il loua les vertus de son siècle ;

1 libanius , Orat. Parent. , c. 7 , p. 230 , 231 .

2 Ennapius dit que Libanius ne voulut point accepter le rang de préfet du Prétoire, qui lui parut moins illustre que le titre de sophiste. (In Fit. Sophist. ) Les critiques ont remarqué le même sentiment dans une des éptlres de Libanius lui-même (xnii , édit. deWolf).

1 II nous reste environ deux mille de ses lettres , genre d'ouvrage où Libanius avait la réputation d'exceller. Les critiques donnent des éloges à leur concision élégante ; cependant le docteur Bentley ( Dissertation sur Phalaris , p. 487) observe avec raison, mais sans politesse, « qu'en

lesse * , il eut la douleur de survivre à la religion et aux sciences auxquelles il avait consacré son génie. L'ami de Julien vit avec indignation le triomphe du christianisme ; et son esprit superstitieux, qui obscurcissait pour lui le spectacle du monde visible , ne le soutenait pas par les vives espérances de la gloire et du bonheur célestes*.

Julien, dominé par son ardeur guerrière , se mit en campagne dès la Gn de l'hiver. Après une marche laborieuse de deux jours, il renvoya , avec des reproches et des marques de mépris, les sénateurs d' Antioche, qui l'accompagnèrent au delà des bornes de leur territoire >. Il séjourna le troisième à Bérée ou Alep, où il eut le déplaisir de trouver un sénat composé presque en entier de chrétiens , qui ne répondirent que par un froid respect à l'éloquent discours de l'apôtre du paganisme. Le fils de l'un des plus illustres citoyens de cette ville embrassa , par intérêt ou par persuasion , la religion de l'empereur, et il fut déshérité. Julien invita le père et le fils à la table impériale, et, se plaçant au milieu d'eux, il recommanda, sans succès , cette tolérance qu'il pratiquait lui-même; il

» lisant ces lettres inanimées et vides de choses, on s'a- • perçoit bien qu'on converse avec un rêveur pédant ; qui » a le coude appuyé sur son bureau. >

t On fixe à l'année 314 l'époque de sa naissance, il parle de la soixante-seizième année de son âge ( A. D, , 390), et il semble faire allusion, à des événeniens postérieurs.

I Libanius a écrit l'histoire minutieuse et prolixe , mais curieuse, desavie(tom. n, p. 1-84, édit.Morell.); et Eunapius (p. 130-135) nous a laissé sur ce point des détails concis et défavorables. Parmi les modernes. Tillemont ( Mém. Ecclés. , tom. nr, p. 571-576), Fabricius (Siblioth.Grtee., t.Tn,.p. 378-3l4)etLardner(tfeaM«t TestUnoniet, I. iv, p. 127-163) ont jeté du jour sur le caractère et les écrits de ce célèbre sophiste.

3 D'Antiocbe à Utarbe sur le territoire de Chalcis , le chemin qui travevsait des collines et des marais était trèsmauvais , et les pierres mal affermies de la voie ne tenaient l'une à l'autre que par du sable (.lulien , épit. 27. ) Il est assez singulier que les Romains aient négligé la grande communication d' Antioche à l'Euphrate. ( Voyez Wesscling, JUnerar., p. 190 ; Bergier , Hist. des grands chemins, t. u,p. 100.)

DECADEKCE DE L'ESIPIRE ROMAIN,

souflrit, avec an calme simnié, le zèk indis* oret du vieux chrétien , qui paraissait oublier les sentimens de la nature et les devoirs d'un sujet; et, se tournant à la fin vers le jeune homme affligé : < Puisque tous avez perdu

> un père par attachem^t pour moi, lui dit-

> il , c'est à moi de vous en tenir Ken * >. Il ftu reçu d'une manière plus conforme à ses désirs, à Batna, petite ville agréablement située dans un bocage de cyprès , à environ vingt milles d'Hicrapolis. Les habitass, qui semblaient attachés au culte d'Apollon et de Jupiter, leurs divinités tutélaires, avaient préparé toute la pompe d'un sacrifice ; mais le bniit de leurs applandissemens blessa sa piété modeste; il crut voir que l'encens qu'on brûlait sur les autels était l'encens de la flatterie plutôt que celui de la dévotion. L'ancien et magnifique temple qui avait rendu la viUe d'Hiérapol^ * célèbre si long-temps , ne subsistait plus; et les riches propriétés, qui nourrissaient plus de trois cents prêtres, avaient peut-être hâté sa chute.Au reste, Julien eut la satisfaction d'embrasser un philosophe et un ani qui avait eu la fermeté de résister aux sollicitations multipliées de Constance et de Gallus , toutes les fois qu'ils logèrent chez lui, dans leur passage à Hiérapolis. Il parait qu'au milieu des préparatifs militaires et des épanchemens d'un commerce familier, Julien montra toujours le même zèle pour sa religion. Il avait entrepris une guerre importante et difficile ; inquiet sur son issue , il était plus attentif à observer et à noter les moindres présages d'où l'on pouvait tirer quelque connaissance de l'avenir, d'après les règles de la divination '. Il instruisit Libanius des détails de son voyage jusqu'àHicrapolis par une lettre qui annonce la facilité

■ Julien Mt allusion à cet incident (éptt rxni), et Théodoret (I. m , c. 22 ) le raconte plus neltement. Tîil»mont (HIst. des Empereurs, t. iv, p. 534), et même la Blellerie ( Vie de Julien,p. 413) donnent des éloges à lintolérance du père.

2 Voyez le Traité carieax de Dea Syria, inséré parmi les ouvrages de Lucien (t. m, p. 451-490, édit. Reilz). La «nfniliére dénomination de Ninus Febu (Ammien , »T , 8 ) peut faire soupçonner que Hiérapolis avait été la résidence des rois d'Assyrie.

3 Julien , (épil. xxtiii) note avec soin tous les présages heureux ; mais il supprime les [présages deiïivorables qu'Ammirn ( xxui , 2) s'est donné la peine de conserver.

et la grâce de son esprit, et sa tendre amitié pour le sophiste d'Antioche '.

Les troupes romaines se réun'u'ent à H'wrapolis, située presque sur les bords de l'Euphrate ' , et passèrent aussitôt ce fleuve sur un pont de bateaux qui les attendait '. Si Julien avait eu les inclinations de son prédécessenr, il aurait perdu la belle saison dans le cirque de Samosate, ou dans les é(^ises d'Edesse. Ayant dioisi, non pas Constance, mais Alexandre pour son modèle, il se rendit sans délai à Carrha*, ville très -ancienne de la Mésopotamie, à quatre-vingts milles d'Hiérapdis. Le temple de la lune excita sa dévotion : il s'y arrêta quelques jours , et acheva d'y régler les immenses préparatifs de la guerre de Perse. Julien avait cadié jusqu'alors le secret de l'expédition ; mais, Carrha se trouvant au point de séparatioii des deux grandes routes , il ne pouvait plus dissimuler son dessein d'attaquer les domaines de Sapor du côté de l'Euphrate on du 'l'igre. Il détacha trente mile hommes, soos les ordres de Procopeson allié , et de Sébastien qui avait été duc de l'Egypte. Il leur enjoignit de marcher vers Nisibis, et, avant de traverser le Tigre , de mettre la frontière à l'abri des incursions de l'ennemi. 11 abandonna à ses généraux le soin des opëratioas subséquentes; il espérait qu'après avoir ravagé les fertiles cantons-de la Héd'ieet de l'Adiabène, ils arriveraient sous les murs de Ctésiphon, à peu près au temps où , s'avançant lui-même le long de l'Euphrate, il commencerait le siège de la capitale de la Perse. Le succès de ce plan bien calculé dépendait en grande partie du zèle et des secours du roi d'Armé-

t Julien ( épttre xxm , p. 390-402. )

2 Je m'empresse de déclarer que je dois beaucoup 1 U GéograplUe de l'Euphrate et du Tigre, que vient i» publier M. d'Anville (Paris, 1780, in-4«), et qui j««e beaucoup de jour sur l'expédition de Julien.

3 On peut passer l'Eapbrate en trois endroits, sUnés i peu de milles l'un de l'autre : 1° Zcugma, eâèbre diex Its anciens; 2* fiir, fréquenté par les modernes; 3* le poat de Menbigz on d'Hiérapolis, qui se trouve i quatre pansanges de la ville.

* Haran ou Carriia (M jadis la résidence des Sabéeas tt d'Abraham. (Voya V Index GeograpUeus de Sdrallens eut calcem Fit. SaUuUn., ouvrage dont j'ai Uré beaBcoup de lumières sur la Géographie ancienne et moderne de la Syrie et des contrées voisines.)

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PAR ED. GlBfiON. CH. XXIV.

sic, qui, sans exposer la sûreté de ses états, | sième jour elles arri\'érent aux bords de

:. r : n : .* ;ii l'I? ^I ^^ „.'.!. ..in. u: r ••nj- » n!?^.

pouvait fournir aux Romains quarante mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins '. Mais le faible Arsace Tirauus ', qui gouvernait l'Arménie, était encore plus loin (|ue son père Chosroès des mâles v^tus du grand Tiridale. Ce monarque pusillanime redoutait les entreprises dangereuses , et cachait sa timide mollesse sous le masque de la religion et de la reconnaissance. 11 témoignait un pieux attachement pour la mémoire de Constance , qui lui avait donné en mariage Olympias, fille du préfet Ablavius ; et il s'enoi^tteillisait d'avoir épousé une femme destinée à l'empereur Constance ^. Tiranus professait le christianisme ; il régnait sur un peuple de chrétiens, et sa conscience et son intérêt l'empêchèrent de contribuer à une victoire qui devait achever U ruine de l'éj^se. L'indiscrétion de Julien, qui traita le roi d'Arménie comme un esclave et comme l'ennemi des dienf , irrita son esprit d'ailleurs mal disposé. Le style fier et menaçant des lettres de l'empereur * excita l'indignation secrète d'un prince qui , malgré l'humiliation de sa dépendance, se souvenait que les Arsacides, ses ancêtres, avaient été les maîtres de l'Orient, et les rivaux de la puissance romaine. L'habile Julien avait combiné ses préparatifs de manière à tromper les espions, et à détourner l'attention de Sapor. Les légions semblaient marcher vers Misibis et le Tigre. Tont-à-coup elles se replièrent à droite ; elles traversèrent la plaine de Carrha, et le troi-

> Vojrei XëBophon (Cyrepédie, I. m, p. 180, MIL de Hatchiason). ArUrasdes (isurait à Mare-Âutoine seize mille caraliers armés et disciplinés à la manière des Parthes. CPlutarque, Vie de Marc-AnU>ine.)

2 Moïse de Chorène {Hist. yirmenia, I. m, c 2, p. 242) dit qu'il monta sur le trOne (A. D. 354) la septième année dn rigne de Constanee.

3 Ammien , zx, 11. Atbanase (t i, p. 656) dit en termes généraux , que Constance donna la veuve de son frire toi; Bc/iCupoit , expression qui convenait plus à un Romain qu'à un disciple du Christ.

* Ammien (xxm, 2) emploie l'exprestioii monmrat. Muralori (Fabricius, Bib. Grac.,1. tu, p. 86^ a publié une épilre de Julien au satrape Arsaces : celle épitre est d'un style violent et, commun , et, quoiqu'elle ait trompé Sozontae (1. vi, c. 5), eUe se parait pat authentique. La Blclterie(Uiit.deJoTi<n, I. n, p.330) la traduit «t l« rejette.

l'Ëuphrate, où la vlUe bien fortifiée de Nicephorium ou Callinicum avait été bitie par les rois macédoniens. L'emperenr fit ensuite plus de quatre-vingts milles le long des rivages sinueux defEupbrate, et après une route d'un mois depnis son départ d'Antioche , il découvrit les tours de Circesiuro, dernière place de son empire. Son armée, la plus nombrebse de celles que les césars avaient envoyées dans la Perse, contenaK soixante-cinq mille soldats bien disciplinés. On avait choisi dans les différentes provinces, parmi les Romains et parmi les barbares, les vétérans de la cavalerie et de l'Infanterie; et les robustes Gaulois , qui gardaient le trône et la personne de leur monarque chéri, étaient d'une fidélité et d'une valeur à toute épreuve. Julien disposait en outre d'un corps formidable de Scythes auxiliaires, venus d'un antre climat et presque d^un autre monde, pour envahir un pays éloigné dont ils avaient ignoré jusqu'alors la position, et même le nom. L'amour du pillage et de la guerre attira sons ses drapeaux plusieurs tribus de Sarrasins ou d'Arabes errons, auxquels il avaitordonné de marcher à sa suite en même temps qu'il leur refusait nettement les subsides accoutumés. Une flotte de onze cents navires, qui devaient suivre les mouvemens et fournir aux besoins de um armée, remplissait le canal de l'Ëuphrate '. Cette flotte avait cinquante galères armées, accompagnées d'un égal nombre de bateaux à fonds plats, qu'on pouvait réunir et employer comme des ponts. Les autres navires, dont plusieurs étaient couverts de peaux crues, offraient un magasin presque inépuisable d'armes et de machines de guerre, d'ustensiles et de munitious. L'empereur , qui s'occupait de la santé de ses soldats, avait fait embarquer une grande provision de vi-

' Latissimum flianen Eupkratem artabat (Ammien, xxiH, 3). Un peu plus haut, aux guëi de Thapsaeut, la largeur de la rinère est de quatre stades eu huit eenli rerges, c'est-à-dire d'envirea un demi-mille d'Angleterre. (Xénophon , Jnabasit, 1. 1, p. 41, Mit. de Hulehinson , arec les Observations de Poster, p. 29, etc., dans le second volume de la traduction de Spdman.) Si la largeur de l 'Euphrate à Bir et à Zeugma n'est pas de ptaa de cent trenl* verges (Voyagesde Niebulr, t. ii, p. 335), cette diffiérence énorme doit venir surtout de la proltedeur du canal.

«aigre et de biscuit; mais il défendit à ses troupes l'usage du vin, et renvoya impitoyabieaient une longue Gle de chameaux superflus qui suivaient les derrières de l'armée. Le Cbaboras tombe dans l'Euphrate à Circesium ', et au premier signal de la trompette, les Romains passèrent cette petite rivière qui séparait les deux empires. Julien, d'après un ancien usage, devait prononcer un discours militaire, et il ne négligeait pas les occasions de déployer son éloquence. 11 excita l'ardeur des légions, en leur rappelant le courage intrépide et les glorieux triomphes de leurs ancêtres : il excita leur fureur par le tableau de l'insolence des Perses ; il les exhorta à imiter sa ferme résolution de détruire cette natipn perfide, ou de mourir pour la république. Il augmenta l'effet de son discours, par le don de cent trente pièces d'ai^ gent à chaque soldat. On abattit à l'instant te pont du Chaboras, afin de convaincre les troupes qu'elles ne devaient plus placer leur espoir que dans leur succès. La prudence de Julien l'engagea cependant à s'occuper d'une frontière éloignée, toujours exposée aux incursions des Arabes. 11 laissa à Circesium un détachement de quatre mille soldats , ce qui porta à dix mille hommes les troupes régulières de cette foiteresse importante *.

Du moment où les Romains entrèrent sur le territoire ' d'un ennemi célèbre par son activité et par ses ruses, ils marchèrent sur trois colonnes *. L'infanterie était an centre, sous les ordres de Victor, maître général de cette armée. Le brave Nevitta menait le long

< Monumentum tutUsimam et fabri polUum, eujus mania Jbora. (Les Orientaux aspirent la première lettre de Chaboras ou Chabour), et Euphrates ambiant flunUna, velat spatium insulare fingentes. (Ammien, xsin, 5.)

2 Julien lai-m(me (ëpit. xxm) décrit son entreprise et son armement. (Voyez aussi Ammien Marcellin, sxin, 3, 4, 5; Ubanius, OrfU. Parental., 108, 109, p. 332, 333; Zosime,]. m, p. 160, 161, 182; Sozomène, I. n, c. 1; et Jean Malala , t. ii, p. 17.)

3 Ammien, avant d«i conduire son héros sur le territoire de Perse, décrit (xxm, 6, p. 308-419, édit. Gronov. in.4°) les dix-huit grandes satrapies ou provinces (jusqu'aux ftvDlières de la Sériqne ou de la Chine) qui étaient louniaesaux Sassanidts.

* Ammien (xxnr, 1) et Zosime (1. m, p. 182, 163) ont décrit la marche arec exactitude.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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de TEophrate, et presque à lavuede la flotte, une doîonne formée de plusieurs légions. La cavalerie protégeait le flanc gauchedel'ar^ mée.HormisdasetAriDtheus obtinrent le commandement de la cavalerie, et les singulières aventures du premier' méritentd'èire re^la^ quées. Il était Persan, et prince du sang royal des Sassanides. Emprisonné durant les troubles de la minorité de Sapor, il avait brisé ses fers et cherché un aàle à la cour de Constantin. Hormisdas excita d'abord la compassion, et finit par acquérir l'estime de ses bienfaiteurs ; sa valeur et sa fidélité rélevèrent aux premiers rangs dans la carrière des armes; et, quoique chrétien, il eut peut-être un secret plaisir à montrer à son ingrate patrie qu'un sujet opprimé devient souvent m ennemi dangereux. Voici quelle était la disposition des trois colonnes principales : Lncilianus, avec un petit ewps de quinze cents hommes armés à la légère, couvrait le front et les flancs de l'armée; il observait tout ce qui se montrait au loin, et il se hAlait d'isstruire les généraux de l'approche de l'ennemi. Dagalaiphus et Secondinus, duc de l'Os^ rhoène, conduisaient l'arrière-garde ; le bagage marchait en sûreté dans les intervalles des colonnes; et pour laisser plus d'actioa aux soldats, ou pour grossir leur nombre aux yeux des spectateurs, les rangs étaient si peu serrés, qu'ils se prolongeaient sur un espace d'environ dix milles. Julien se plaçait ordinairement à la tète de la coloune du centre ; mais il préférait les devoirs du général à la pompe du monarque, et il se portait avec rapidité, suivi d'une petite escorte de cavalerie légère, à l'avant, à l'arrière-garde, sur les flancs, et partout on sa présence pouvait animer on protéger ses troupes. Le pays qu'il traversa, du Chaboras aux terres cultivées de r Assyrie,'doitiêtre regardé comme une portion (le ce désert de l'Arabie, dont les plus pnissans efforts de l'industrie humaine ne parviendraient pas à vaincre la stérilité. Il parcourut le terrain où s'était trouvé le jeune Cyrus sept siècles auparavant, et qui est décrit par u»

i Zosime(I. n, p. 100-102), et TUIemon (Hist *» Empereurs, t. w, p. 198) racontent les aventures de Bermisdas, et ils y mâlent quelques fables.

(3«3 dep. J.-C.)

des soldats de son expéditioû, le sage et héroïque Xénophon '. t Le pays offrait de tons

> côtés une plaine aussi unie que la mer , et

> remplie d'£d>sinthe ; les arbrisseaux et les

> roseaux qu'on y trouvait d'ailleurs avaient

> une odeur aromatique; mais on n'y voyait

> aucune espèce d'arbres. Les outardes et les

> autruches , les gazelles et les onagres '

> semblaient être les seuls babitans , et les

> plaisirs de la chasse diminuaient la fatigue

> de la route. » Le sable du désert, élevé par le, vent, formait des tourbillons de poussière, et un ouragan subit renversait tout-à-coup les soldats et les tentes d'une partie de l'armée.

Les plaines sablonneuses de la Mésopotamie étaient abandonnées aux gazelles et aux onagres du désert ; mais des villes très-peuplées et de jolis villages couvraient les bords de l'Euphrate et les Iles que forme ce fleuve. La ville d'Annab ou Analho ', résidence actuelle d'un émir arabe, est composée de deux longues rues; son enceinte, que la nature elle-même a fortifiée > renferme une petite ile et nn terrain fertile et assez considérable sur l'un et l'antre cAté de l'Euphrate. Les braves babitans d'Anatho montraient quelques dispositions à arrêter la marche de Julien ; mais la douceur et les remontrances du prince Hormisdas, la vue de la flotte et de l'armée qui s'approchait, les détournèrent de ce fatal dessein. Ils implorèrent la démence de l'empereur; Julien les établit d'une manière avantageuse près de Chalcis en Syrie, et il donna à Pusseus, leur gouverneur, une place distinguée dans son service et dans son mitié. Mais la forteresse de Thiluta, qu'on

1 Voyez le premier lirre de l'Anabasis (p. 45, 46). Cet ouvrage plein d'agrément est autlientique ; mais la mémoire de Xénophon, qui écrivait peut-Mre bien des années après l'expédition, l'a trabi quelquefois, et il parait qu'il a exagéré les distances.

2 M. Spelman, qui a traduit l'Anabasis en anglais, confond (vol. i, p. 51) la gazdle avec le chevreuil, et l'onagre avec le zèbre.

3 Voyez les Voyages de Tavernier (part, i, 1. in, p. li83); et surtout les rutf^i di Pietro délia Folle (t. i, let. 17, p. 671, etc.). n ignorait l'ancien nom et l'ancien état de Hannati. 11 est rare que nos voyageurs aient cherché à s'instruire à l'avance des pays qu'ils vont parcourir. Shaw et Toumefort méritent une exception qui leur bit honneur.

PAR ED. GIBBON. CH. XXIV

croyait imprenable, dédaignait la menacé d'un siège, et l'empereur se contenta dédire avec fierté que, lorsqu'il aurait subjugué les provinces intérieures de la Perse, Thiluta oe refuserait plus d'honorer son triomphe. Les babitans des villes ouvertes, hors d'état de faire résistance, et ne voulant pas céder, s'enfuirent avec précipitation. Les soldats romains occupèrent leurs maisons , pleines de richesses et de provisions , et ils massacrèrent impunément quelques femmes. Durant la marche, le surenas, ou général persan, et itialek Rodosaces, fameux émir de la tribu de Gassan ', rôdèrent autour de l'armée impériale ; ils prenaient tous les tralneurs ; ils attaquaient tous les détachemens , et le vail-. lunt Hormisdas eut peine à leur échapper ; mais enfin on les repoussa. Le pays devenait chaque jour moins favorable aux opérations de la cavalerie, et, quand l'armée arriva à Maccpracta , on aperçut les ruines de la muraille qu'avaient construite les anciens rois d'Assyrie, pour mettre leurs domaines à l'abri des incursions des Mèdes. Les commenceniens de l'expédition de Julien paraissent avoir employé quinze jours, et on peut compter environ trois cents milles de la forteresse de Circesium au mur de Macepracta '.

La fertile province d'Assyrie *, qui se prolongeait au-delà du Tigre jusqu'aux montagnes de la Médie*, formait une étendue d'en»

I Famoti nominis latro, dit Amndai , et c'est on grand éloge pour un Arabe. La tribu de Gassan était établie sfir les bords de la Syrie ; elle donna des lois à Damas, MUS une dynastie de treute-un rois ou émirs, depuis le temps de Pompée jusqu'à celui du calife Omar. (DDerbelot. Bibliothèque orientale, p. 360; Pocock, Spécimen, HUt. Jrdbia, p. 75-78.) Le nom de Rodosaces ne t» trouve pas dans la liste.

î Voyez Ammien, xxw, 1, 2} Libanius, Orat. Parent., c. 110, 111 , p. 334; Zosime, 1. m, p. 164-168.

3 On trouve une description de l'Assyrie dans Hérodote (I. I, c. 192, etc.) qui écrit quelquefois pour les enfans et quelquefois pour les philosophes; dans Strabon (I. xti, p. 1070-1082; el dans Ammien (I. xxiii, c. 6). Les plus utiles de» vc.yageurs modernes sont Tavernier (part, i, I. n, p. 220-288), OUer (t. h, p. 35-69 et 169-224), et Mebuhr (t. ii, p. 172-288). Mais Je regrette beaucoup qu'on n'ait pas traduit VIrak Arahi d'Abulfeda.

* Ammien remarquequel'Assyrie, qui comprenait primitivement NinuB (JiUUveli) el Arbèle, avait pris la dénomination plus récente d'Adlabène ; et il parait indiquer Tcre-

viron quatre cents milles, de l'ancien mur de Macepracta au territoire de Basra , où l'Euphrate et le Tigre réunis ont leur embouchure dans le golfe Persique '. Tout ce territoire peut réclamer le nom de Mésopotamie, puisque les deux fleuves, qui ne sont jamais «éloignés de plus de cinquante milles, ne se trouvent , entre Bagdad et Babylone , qu'à vingt-cinq milles de dislance. Une foule de canaux creusés sans beaucoup de travail dans une terre molle , établissaient la communication des deux rivières , et coupaient la plaine d'Assyrie. Ils servaient à plusieurs usages importans : ils conduisaient les eaux superflues d'une rivière dans l'autre, à l'époque de leurs inondations respectives ; divisés et subdivisés en un grand nombre de petites branches de diverses grandeurs, ils arrosaient les terres sèches , et ils suppléaient à la pluie ; ils facilitaient la culture et les opérations du commerce; et, comme on pouvait en un moment briser les écluses, ils offraient au désespoir des habitans le moyen d'arrêter, par une inondation, les progrès de l'ennemi. La nature avait refusé au sol et au climat del'Assyriela vigne, l'olivier,le figuier, et quelques autres de ses dons les plus pi-écieux ; mais elle y produisait avec une feriilité inépuisable loutcequi est nécessaire àla subsislancedel'homme.etenpaniculierlefroment et l'orge ; et il n'était pas rare de voir chacun des grains semés parle cultivateur en rapporter deux cents et même trois cents. D'innombrables palmiers y offraient une multitude de bocages *, et les naturels du pays célébr

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si utile. Plusieurs manufactures', et surtont celles de cuirs et de toiles, occupaient l'industrie d'un peuple nombreux, et fournissaient des matières précieuses au commwce, dont il semble toutefois que les étrangers s'étaient emparés. On avait converti en un parc Babylone; mais, près des ruines de l'ancienne capitale; de nouvelles villes s'étaient formées successivement , et la molliplicité des bourgs et des villages, bâtis avec des briques séchées au soleil et du bitume, prodaolions particulières an canton , annonçaient ta popuiaiioa du pays. Sous le règne des succtsseurs de Cyrus, la province d'Assyrie ne cessa d'approvisionner seule, durant quatre mois de l'année , la voluptueuse abondance de la table et de la maison du grand roi. Ses chiens de l'Inde absoii)atent les revenus de quatre gros villages; on entretenait aux dépens du pays huit cents étalons et seiie mille Jumcis pour les écuries du prince; le tribal journalier qu'on payait au satrape équivalait i nn bmsseau d'Angleterre rempli d'argent, et en peut évaluer le revenu de l'Assyrie à plus de douze cent mifle livres sterling *.

Julien livra les champs de l'Assyrie an malheurs de la guerre ; et le philosophe tt vengea sur des sujets innocens des actes de rapine et de cruauté que leur maître orgacilleux s'était permis dans le» provinces wmaines. Les Assyriens épouvanlésappelèrem les fleuves à leur secours, et ils achevèrent, de leurs propres mains, la mine de leur pays; ils rendirent les chemins impraticables ; ils inondèrent le camp ennemi, et durant pla-

>rsÉMiL '"(^ en vers et en prose les trois cent soixantFP>**«io«''8.l«s troupes de l'empereur enn»i

usages qu'on faisait du tronc , des branches ,

des feu'dles, du suc et du frait de cet arbre

don, Vologeùa et Apollonia comiue les dernières villes de la province d'Assyrie, telle qu'elle était de son temps.

i Les deux fleuves se réunissent à Apamée ou Corna, a cent milles du golfe de Pei-se, où ils ne forment plus que le large courant du Pasligris ou Shat-ul-Arab. L'Euphrate arrivait autrefois à la mer par un canal séparé, que les citoyens d'Oithoé obstruèrent et détournèrent environ vingt milles au sud de la moderne Bassora. (D'Anville, Mém. del'Acad. des Incriplions, t. xxx, p. 170-191.)

2 Le savant Kcmpser a traité à fond .comme botaniste , comme antiquaire , et comme voyageur, tout ce qui rcg»rde les palmiers, {^manitat. exoUeee, faseiciil. nr, p. M0-7M.)

« L'Assyrie payait diaque jour au satraite de Peise «" artaba d'argent. La proportioB bien conane des poids (t des mesures (Voyez les laborieuses recherches de l'évéqw Hooper),U pesanteur spéciflque de l'or et de l'argent.* la valeur de ce méUl, donneront, après un calcul peu i"»cUe, le revenu annuel que j'ai indiqué. Cependant " grand roi ne tirait pas de l'Assyrie plus de mUle Ulfos « l'Eubèe ou de Tyr (252,000 Uvres sterling). La comp»raison de deux passages d'Hérodote (1. i, c 192; 1- "■' c. S9-fl6) fait voir une différence importante entre U owtribution générale et le produit net du revenu de la P«i«. entre les sommes payées par la province, et l'or el l'fS* qui arrivaient au trésor royal. Le monarque pouvait ««nomiser chaque année trois millions six cent mille W« sur les dix-sept ou dix-huit millions sterling qu'il ««" i sur son peuple. ^

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à latter contre les embarras les pins fâchcax. Mais la persévérance des légionnaires , habitués à la fatigue ainsi qu'aux dangers , et animés par le courage de leur chef, surmonta tous les obstacles. Ils réparèrent le dommage peu à peu; ils firent rentrer les eaux dans leurs lits, abattirent des bosquets de palmiers, dont ils placèrent les débris sur les parties du chemin qui avaient été rompues ; et lorsque l'armée voulut traverser les canaux les plus larges et les plus profonds, elle se servit de radeanx Qollans, soutenus par des vessies. Deux villes d'Assyrie osèrent résister, et leur témérité fut sévèrement punie. Perisabor on Anbor, située à cinquante milles de la résidence royale de Ctésiphon, tenait le second rang dans la province; elle était grande^ peuplée, bien fortifiée et environnée d'un double mur, que baignait presque en son entier une branche de l'Euphrate; elle avait d'ailleurs une nombreuse garnison. Elle traita avec mépris Ilormisdas, qui re\horlait à se rendre ; elle reprocha à ce prince persan d'oublier sa naissance , et de conduire une armée d'étrangers contre son prince et sa patrie. Sa défense fut habile et vigoureuse ; mais un conp de bélier ayant fait une grande brèche, et brisé un des angles de la muraille, les habitans et la garnison gagnèrent la citadelle à la hâte. Les soldats de Julien se précipitèrent dans la ville : après avoir satisfait tous les désirs qu'éprouvent les troupes en pareille occasion, ils réduisirent Perisabor eu cendres, et ils établirent sur les ruines fumantes des maisons , les machines qui devaient foudroyer la citadelle. Une grêle continuelle d'armes , de traits, prolongea le combat : l'avantage du terrain, qu'avaient les assiégés, contre-balançait la supériorité que pouvaient tirer les Romains de la force de leurs balistes et de leurs catapultes; mais dès que les assiégeans eurent achevé un hélépolU qui les mettait au niveau des plus hautes murailles, l'aspect de cette tour mobile, qui ne laissait plus d'espoir de résistance ou de pardon , réduisit les défenseurs de la citadelle à une humble soumission; et, lorsque la place se rendit, Julien n'était arrivé sons les murs que depuis deux jours. Deux mille cinq cents personnes des deux sexes, faibles restes d'une grande po-

GlBBOIf, 1.

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pulation, eurent la permission de se retirer : les riches magasins de blé, d'armes, on d'équipages de guerre, furent distribués aux' troupes , ou réservés pour le service public. On brûla ou on jeta dans l'Euphrate les munitions inutiles, et la ruine totale de Perisabor vengea les malheurs d'Amida.

La ville, ou plutôt la forteresse de Maogamalclut, était défendue par seize tours élevées, un fossé profond et deux gros murs de brique et de bitume, et il parait qu'on Pavait construite pour garantir la capitale de la Perse, dont elle se trouvait éloignée de onze milles. L'empereur, ne voulant pas laisser une place si importante sur ses derrières, en entreprit aussitôt le siège ; et il forma à cet effet trois divisions de l'armée romaine. Victor, à la tête de la cavalerie et d'un corps d'infanterie pesamment armé, eut ordre de balayer le pays jusqu'aux bords du Tigre et aux faubourgs de Ctésiphon. Julien se chargea de l'attaque; et, tandis qu'il semblait placer toute sa confiance dans les machines qu'on élevait contre les murailles, il calculait une méthode plus sûre, celle d'introduire secrètement ses troupes dans la ville. On ouvrit les tranchées à une distance conùdérable , sous la direction de Nevitta et de Dagalaiphns , et on les conduisit peu à peu jusqu'au bord du fossé. On combla ce fossé en peu de temps ; et les mineurs, qui travaillèrent sans relâche, arrivèrent bientôt sous les murs de la ville. Les soldats de trois cohortes choisies traversèrent un à un et sans bruit ce dangereux passage ; et leur intrépide chef fit avertir l'empereur qu'ils allaient déboucher dans la place. Julien réprima leur ardeur, afin d'assurer leur succès; et, sans perdre un instant, il détourna l'attention des assiégés par le tumulte et les cris d'un assaut général. Les Perses , qui du haut de leurs murs voyaient avec dédain les efforts des assiégeans, chantaient en triomphe la gloire de Sapor, et ils ne craignirent pas d'assurer l'empereur qu'il monterait à la demeure étoilée d'Ormusd, avant de se rendre maître de Maogamalcha. Alors la place était prise. L'histoire nous a transmis le nom d'un simple soldat qui, sortant de la mine, monta le premier dans lue tour, où il ne rencontra personne. Ses camarades se précipitèrent

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(3«3 dep. J--C.

9vec une valeur intrépide , et agrandirent l'ouverture : quinze cents Romains se trouvaient an milieu des ennemis. La garnison étonnée abandonna les murs, et ne conserva plus d'espoir. Rientôt on enfonça les portes ; les troupes massacrèrent indistinctement quiconque leur tomba sous la main ; et la débauche et la cupidité suspendirent seules la vengeance. Le gouverneur , qui avait mis bas les armes sur une promesse de pardon, fut accusé de tenir des propos peu respectueux contre le prince Hormisdas, et on le brûla vif peu de jours après. On rasa les fortiûcations, et on détrnsisit de fond en comble Maogamalcha. Trois magniGques palais , où l'on avait rassemblé avec peine tout ce qui pouvait satisfaire le luxe et l'oi^ueil d'un monarque d'Orient, embellissaient les environs de la capitale de la Perse. La symétrie des platebandes de fleurs, des fontaines et des promenades couvertes, ajoutaient aux charmes des jardins placés sur les bords du Tigre ,- et de grands parcs, enclos de murs, renifennaient des ours, des lions et des sangliers qu'on entrenail avec beaucoup de fraisponr les plaisirs du roi. On abattit les murs de ces parcs , on livra les animaux aux traits des soldats, et on brûla les palais de Sapor. Julien ne connaissait.pas, ou il ne voulut point observer ici les lois de douceur qu'ont établies, au milieu des horreurs de la guerre , la prudence et la civilisation. Au r«ste , ces ravages ne doivent pas plus exciter la colère et la pitié, que tant d'autres dégâts moins fâcheux en apparence : une seule statue d'un artiste grec est plus précieuse que les monumens grossiers et dispendieux de l'art des barbares ; et si la mine d'un palais nous affecte plus que l'incendie d'une chaumière, notre humanité s'est fait une idée bien faiissc des maux de la vie humaine ' . Julien était un objet de terreur et de haine pour les Persans; et les peintres de cette nation le représentaient sous l'emblème d'un

< Les opérations de la guerre d'Assyrie sont racontées ea détail par Amuiien (xxiv, 2, 3, 4, 5), par Libanius (Orat. Parental., e. 112-123, p. 335-347), par Zosime (1. ni, p. 168-180), el par Grégoire deNarianze (Oraf. ir, p. 113-144). TillemoDt, son fldéle esclave, copie dévotemenf les critiques du saint sur des points de l'^rt de la $uerre.

lion furieox , qui vomit de sa bouche un feu dévorant '. Le héros philosophe paraissait dans un jour plus favorable aux yeux de ses amis et de ses soldats, et jamais ses vertus ne se montrèrent mieux que dans cette dernière période, la plus active de sa vie. Il avait, sans effort et presque sans mérite, de la tempérance et de la sobriété. Fidèle aux principes de cette sagesse raisonnée qni exerce nn empire absolu sur l'esprit et le corps, il combattait obstinément ses pencha ns les pins naf nrels'. Malgré la chaleur du climat de l'Assyrie, qui portait à la débauche ", le jeune conquérant garda sa chasteté. Ses belles captives *, loin de résistera ses fantaisies, se seraient disputé l'honneur de ses caresses.'H n'eut pas même la curiosité de les voir ; il soutint les travaux de la guerre avec la fermeté qu'il opposa aux charmes de l'amour. Lorsque l'armée traversait des terrains inondés, il marchait à pied à la tête des légions ; il partageait leur fatigue, et il excitait leur ardenr. Toutes les fois qu'il s'agissait d'un service pressé, il mettait la main à l'ouvrage, et la pourpre impériale était humide et salie, ainsi que le vêtement grossier du dernier soldat. Les deux sièges lui donnèrent plusieurs occasions de signaler une valeur que les généraux prudens ne peuvent guère déployer, quand l'art militaire est parvenu à un certain degi^ de perfection. Il se tint devant la citadelle de Perisabor, sans songer aux dangers qu'il courait. Tandis qu'il encourageait son

1 Libanius , de ulciseenda JulUmi neee, c. 13, p. 162.

2 Les traits fameux qu'on dte de la conlioence de Cyrus, d'Alexandre et de Scipion , étalent des actes de justice : celle de Julien ftit Tolontaire , et n en remplit le» devoirs parce qu'il la croyait méritoire.'

3 Salluste («pud Fet. Scholiast., JweruU.SaÙr., i, 104) observe que nihil corruptius moribus. liCS matrones et les vierges de Babylone se livraient aux hommes au milieu de la licence des festins , et , i mesure qu'elles éprouvaient l'ivresse du vin et de l'amour, dles se dépouillaient de leurs vétemens, el elles finissaient par se montrer nues. j4d lUtimum ima eorporum velamenta projiciunt. (Quinte-Curce, v. i.)

* Ex virginibtu auUm , quœ speeiosa iunt captif , et in Perside, ubi fœminanun palehritado exeellit, nec contrectare aliquam, voluU, nec videre (Ammien, xinr, 4.) La race des Persans est pelile et laide , mais le mélange continuel du sang de Circassie l'a embellie. (Hérod., 1. m, c. 97 ; Buffon, llisl. Mat. , l 3, p. 420.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXIV

armée à forcer les portes de fer, il fut presque terrassé par les armes de trait et les grosses pierres qu'on dirigeait sur sa personne. Au siège de Maoïgamalcha, il examinait les fortifications extérieures de la place, lorsque deux Persans qui se dévouaient pour leur pays, tombèrent sur lui; il se couvrit adroitement de son bouclier, qui reçut leurs cimeterres, et d'un seul coup d'épée il tua l'un des assaillans.L'estime d'un souverainqui possède les vertus auxquelles il donne des éloges est la plus belle récompense d'un sujet , et l'autorité que tirait Julien de son mérite personnel facilita le rétablissement de l'ancienne discipline. Il punit de mort ou dégrada les soldats de trois cohortes de cavalerie qui avaient montré de la faiblesse en perdant un de leurs étendards dans une escarmouche contre le surenas , et il distribua des couronnes obtidionalet ' aux soldats qui entrèrent les premiers dans la ville de Maogamalcha. Après le siège de Pcrisabor, l'armée osa dire qu'on récompensait ses services par un misérable don de cent pièces d'argent. L'empereur indigné répondit aux soidatsavec la noblesse et la gravité des premiers Romains : c Les ri-

> chesses sont-elles l'objet de vos désirs ; il

> y a des richesses dans les mains des Perses, » et, pour prix de votre valeur et de votre dis- » cipline, on vous offre les dépouilles de leur » fertile contrée. Croyez-moi, ajouta-t-ii , la

* république romaine , qui jadis possédait

> d'immenses trésors , se trouve dans le be-

> soin et la dépesse, depuis que des ministres » faibles et intéressés ont persuadé à nos

> princes d'acheter avec de l'or la tranquil-

* litc des barbares. Les dépenses absorbent

* les revenus; les villes sont ruinées, et la

* population diminue dans les provinces.

> Pour moi, le seul héritage que j'aie reçu de

> mes aïeux, est une âme inaccessible à la

* crainte ; et, bien convaincu que les qualités

> de l'esprit sont le seul avantage réel, je ne

> rougirai pas d'avouer une pauvreté hono-

* rable, qui, aux jours de l'antique vertu, fai-

' Obsidionalibits coronis dontUi. (Ammien, xxiv, 4.) Julien eu son historien était un mauvais antiquaire. Il lUIait dire des couronnes murales. On donnait la couronne obtidionale au général qui arait délirréune ville assiégée. (Vulu-Gellc, Nuits Atliques, v. 6.)

sait la gloire de Fabricius. Vous pouvez partager cette gloire et cette vertu, si vous écoutez la voix du ciel et eelle de votre général. Mais si vous ne mettez pas fin à vos témérités, si vous voulez renouveler ces honteuses et funestes séditions qu' on vitautrefois,continuez. — Je suis disposé à mourir deboutetdonnantde8ordres,ainsiqa'il convient à un empereur, et je dédaigne une vie précaire, qn'im accès de fièvre nous enlève en un moment. Si je me suis montré kidigne de l'autorité , il y a parmi vous ( et je le dis avec oi^ueil et avec plaisir ) , il y a parmi vous plusieurs chefs qui ont assez de talens et d'expérience peur conduire la gnerre la plus difiScile. Tel est mon carac* tère , et telle a été ma modération, que je puis rentrer sans regret et sans crainte dans l'obscurité d'une condition privée *. > Sa modeste résolution fut suivie des applandissemens unanimes, et de l'obéissance empressée des Romains; ils déclarèrent tous qu'ils comptaient sur la victoire tant qu'ils suivraient tes drapeaux de ce héros. Il répétait souvent : c Puissé-je réduire ainsi les

> Persans sons le joug! Puissé^e rétablir ainsi

> la force et la splendeur de la république ! * et ces propos, qui lui tenaient lien de serment rallumaient leur courage. L'amour de la gloire était sa passion dominante ; mais ce ne fut qu'après avoir marché sur les ruines de Maogamalcha, qu'il se permit de dire : < Nous

> avons rassemblé quelques matériaux pour

> le sophiste d'Antioche *. >

Son heureuse valeur avait jusqu'ici triomphé de tous les obstacles; mais la réduction, ou même le siège -de la capitale de la Perse, étaient encore éloignés; et on ne peut juger mérite de cette campagne sans connaître le le pays qui servait de théâtre à ses hardies et savantes opérations '. Les voyag«urs ont ob-

' Ce discours me parait authentique. Ammien a pu l'entendre , 11 a pu le copier, cl il était incapable de l'imaginer. Je me suis permis quelques libertés , et je l'ai terminé par la phrase la plus énergique.

» Ammien, xxiv, 3. Libanius, Orat. Parent, c. 122 , p. 346.

' M.d'Anville(Mém. del'Acad. drs Inscriptions, t. xxtiii p. 246-259 ) a déterminé la position de Babylone, de Séleiicie, de Ctésiphon , de Bagdad , etc., et leurs distances respectives. Pieiro délia Valle est celui qui semble aroir

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

serve à vingt milles au sud de Bagdad, et sur la rive orienlale du Tigre , les ruines des palais de Ctésipbon , ville grande et très-peuplée à l'époque où vivait Julien. Le nom et la gloire de Séleucie, située aux environs, n'exisuient plus ; et les restes de cette colonie grecque avaient pris, avec la langne et les mœurs de l'Assyrie, l'ancienne dénomination de' Cocbe. Cocbe se trouvait sur la rive occidentale du Tigre; mais on la regardait comme le faubourg de Crésiphon , et on peut croire qu'un pont de bateaux la réunissait à cette ville. Aussi les Orientaux appelaient-ils Al modtùn (les cités), la cité où les Sassanides faisaient leur résidence pendant l'biver : enfin Ctésipbon , capitale de la Perse , était défendue de tons côtés par les eanx du fleuve , par des murs élevés , et par des marais impénétrables. L'armée de Julien campait près des ruines de Sélencie , et un fossé et un rempart la garantissaient des sorties de la nombreuse garnison de Coche.

Cette contrée agréable et fertile offrait en abondance de l'eau et des fourrages aux Romains, et plusieiu^ forts, qui auraient embarrassé les ittouveraens des troupes, se soumirent après quelque résistance. La flotte passa de l'Euphrate dans une branche artificielle de la rivière qui se joint au Tigre , un peu an-dessous de la capitale. Si les navires eussent suivi le canal qui portait le nom de Nahar-Malcba ', et qui avait été construit par les rois du pays , Coche , située dans l'intervalle, aurait séparé la flotte et l'armée des Romains : en voulant remonter le llgre , et pénétrer ainsi au milie« d'une capitale ennemie , on aurait causé la perte de toutes les embarcations. Julien vit le danger, et il cber^ cha le remède. Il avait étudié soigneusement les opérations de Trajan sur le même terrain ; il se souvint que ce prince avait ouvert un nouveau canal , qui, laissant Cocbe à droite ,

etaminé celte limeuse province avec le plus de soin. 11 connail les auteurs anciens ; mais il a une vanité et une proKxiléinsuppnrlables.

« Le canal royal ( Naliar-Nalcha ) a pu être réparé , changé, partagé, etc., à différentes époques (Cellarius, Géograph. anliqu.,\. ii, p. 453), et ces changemens peuvent expliquer les contradictions qui paraissent se trouver dans les anciens auteurs. Au temps de Julien, il devait tomber dans l'Euphrate, au^ssous de Ctésipbon.

(363 dep. J.-C.)

versait les eaux du Nahai^Malcha dans le Tigre, un peu au-dessus de Ctésipbon. A l'aide de quelques paysans, il suivit les traces de cet ancien ouvrage, que le temps ou la prévoyance des ministres de Perse avaient presque elfacëes. Ses infatigables soldats ouvraient bientôt un large et profond canal aux eaux de l'Euphrate; on éleva une forte digue pour interrompre le courant du Kahar-Malcha : les flots se précipitèrent avec impétuosité dans leur nouveau lit; les navires romains arrivèrent en triomphe an milieu da Tigre, et insultèrent aux vaines barrières que les habitans de Ctésiphon avaient vonla leur opposer.

Comme il était nécessaire de conduire l'armée le long du Tigre, il fallut se livrer à no autre travail, moins pénible , mais plus dangereux. Le lit du fleuve était lai^e et profond ; ses bords escarpés et difliciies , et la rive opposée garnie d'une nombreuse armée de cuirassiers dont l'armure était difficile à percer, d'habiles archers, et d'éléphans qui, selon l'hyperbole extravagante de Libanius, pouvaient fouler à leurs pieds , avec la même aisance , un champ de blé ou une légion de Romains '. Il n'y avait aucun moyen de construire «n pont devant l'ennemi ; et l'intrép'ide Julien , qui saisit le seul expédient praticable, cadia son dessein aux Barbares, à ses tronpes et à ses généraux eux-mêmes, jusqu'à l'instant de l'exécution. On déchai^ea peu à peu quatre-vingts navires, sous prétexte d'examiner l'état des magasins , et un corps d'élite qui paraissait destiné à une expédition secrète eut ordre de prendre les armes au prenjter signal. L'empereur dissimulait son inquiétude et montrait de la confiance et de la joie. Pour distraire et msulter les nations ennemies, il ordonna des jeux militaires sous les murs de Coche. Cette journée fut consacrée au plaisir : dès que l'heure du repas du soir fut écoulée, il manda les généraux dans sa tente , et il déclara qu'il voulait passer le Tigre durant la unit. Frappés de sur-

< Kiu /xtytBtnf êXttirrmf, «c «'*f *fy»i /■—, rta.yvva

■xS«i« , u» ««xcyyac. Am» itVftAtfdu qit* le vrai: cette ■nxime devrait ttre crevée wr k bnreM 4e ton les iWteurs.

y.363 dep. J.^.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXIV

prise, le respect les rendit d'abord mnets; mais, le vénérable Salluste ayant profité, pour dire son avis, des droits de son âge et de son expérience, les autres chefs appuyèrent ses sages objections *. La réponse de Julien fut très-courte ; il dit que la conquête de la Perse et la sûreté des troupes exigeaient cette entreprise ; que le nombre des ennemis , loin de diminuer, s'augmenterait par des renforts successifs; qu'un plus long délai ne diminuerait pas la laideur du fleuve , et n' abaisserait point la hauteur de ses bords. Ayant tout de suite fait donner le signal, les plus impatiens des légionnaires sautèrent sur les cinq navires qui se trouvèrent près de la rive; et, comme ils manièrent la rame avec une extrême ardeur, on ne tarda pas à tes perdre de vue. On aperçut des flammes sur le rivage opposé ; et l'empereur, qui devina très-bien que les Perses avaient mis le feu à ses premiers navires, tira habilement de leur extrême danger un présage de la victoire. < Nos camarades , s'écria-t-il , sont

> déjà maîtres du rivage ennemi : voyez, ils

> font le signal convenu ; hâtons-nous d'éga- » 1er et d'aider leur courage. » Le mouvement égal et rapide de toutes les embarcations rompit la force du courant, et le tiers de l'armée arriva sur la côte orientale assez tôt ponr éteindre les flammes, et sauver ceux des Romains qui se trouvaient en péril. Il fallait gravir une côte escarpée et d'une assez grande hauteur, et la pesanteur des armes du soldat et Tobscurilé de la nuit accrurent les difficultés. Une grêle de dards, de pierres et de matières enflammées incommodaient les assoillans , qui , après une pénible lutte , arborèrent le drapeau de la victoire an haut des remparts. Julien avait conduit rattaque à la tête de son infanterie légère *; et, dès qu'il se vit dans une position

< Libanius indique celoi des généraux qui avait le plus de poids. Je me suis permis de nommer Salluste. Ammien dit de tous les diefe : Quotl exri metu territi duees coneordi preeatu fieriprohibere tenlarent.

2 Sine ùnperator. dit.\mmien, ipseeum levis

armatune auxilHs par prima prostremaque tlitcurreiu,«Ce.Mais, si l'en en croit Z<Mime,i|iud'ayiUeur8lui est ftrorable, U appana laiiTiireqiM deux Jours a|irte b bataille.

aussi avantageuse que celle de l'ennemi, il régla le plan de la bataille. Selon les préceptes d'Homère ', il plaça an front et sar les derrières ses soldats les plus courageux, et toutes les trompettes sonnèrent la charge. Les Romains, après avoir poussé les cris de guerre , s'avancèrent en mesurant leurs pas sur une musique martiale ; ils lancèrent leurs formidables javelines, et ils se précipitèrent, l'épée à la main, afin d'attaquer les barbares corps à corps, et les priver ainsi de leurs armes de trait. On se irâttit durant plus de douze heures ; à la fin , la retraite graduelle des Persans devint une fuite en désordre, dont les principaux chefs et le surcnas luimême donnèrent le honteux exemple. Ils furent poussés jusqu'aux portes de Gtésiphon, et les vainqueurs seraient entrés dans ïa ville où régnait l'épouvante *, si Victor, l'un des généraux , ne les avait pas conjurés, malgré sa blessure dangereuse, d'abandonner une entreprise fatale , si elle ne réussissait pas complètement. S'il faut en croire les Romains , ils ne perdirent que soixantequinze hommes , et les barbares laissèrent sur le champ de bataille deux mille cinq cents , ou , selon d'autres versions , six mille de leurs plus braves guerriers. Le butin fat tel qu'on pouvait l'espérer de la richesse et du luxe d'un camp d'Asiatiques : on y trouva une quantité considérable d'or et d'ai^ent, de magnifiques armes et des équipages brillans, des lits et des tables d'argent massif. L'empereur distribua des couronnes civiques, murales et navales, que lui, et peutêtre lui seul, estimait plus que les trésors de l'Asie. Il ofi'rit un sacrifice solennel au dieu de la guerre; mais les entrailles des victimes annoncèrent de funestes présages; et les historiens ont la crédulité de dire que les signes les moins équivoques annoncèrent

< Seeundum Bomerieam ^sposltionem. On attribue la même disposition au sage Nestor , dans le quatrième livre de l'IUiade ; et les vers d'Honére étaient toujours prësens à l'esprit de Julien.

* • Persas terrore subito miseuerant , versisqne ag-

• minibus lotius gentis , apertas Ctesiphonfis portas ■ Victor miles intrftsset , ni msijor prsedamm occasio fUis-

• sel, quim cura victorix. . (Sextus Ruftjs, de Provinciis , c. 28). Leur cupidité les disposa peut-4tre à écouler l'avis de Victor.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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bieulôt qn'il était au terme de sa prospérité '.

Le surlendemain de la bataille, les gardes ■domestiques , les joviens , les herculiens , et le reste des troupes , qui formaient à peu près les deux tiers de l'armée , passèrent le Tigre sans accident *. Tandis que les habitansde Ctésiphon examinaient, du haut de leurs murs, la dévastation des alentours de la ville, Julien jetait des regards vers le Nord : ayant pénétré en vainqueur jusqu'aux portes de la capitale , il comptait que Sébastien et Procope ses lientenans, déployant le même courage et la même activité , ne tarderaient pas à le joindre. Ses espérances furent trompées par la trahison du roi d'Arménie , qui permit et qui vraisemblablement ordonna la désertion des troupes qu'il avait données comme auxiliaires aux Romains ', et par la mésintelligence des généraux qui ne purent s'accorder sur la formation ou l'exécution des plans. Lorsqu'il n'espéra plus voir arriver ce renfort important , il assembla un conseil de guerre ; et, chacun ayant donné librement son avis , il approuva l'opinion de ceux de ses généraux à qui le siège de Ctésiphon paraissait une opération impossible et dangereuse. Il n'est pas aisé de concevoir par quel progrès dans l'art de fortifier les places, une ville, assiégée et prise trois fois par les prédécesseurs de Julien , était devenue imprenable à une armée de soixante mille Romains , que commandait un général expérimenté et brave , qui avait à sa suite une flotte

< Ammien ( xxnr, 6, 6), Libanius ( Orta. Parental. 1. 124-128, p. 347-3S3), Grégoire de JNazianze (,OriU. iv, p. It5), Zoiitne (I- iu> P- 181-183), et Sexlus RuIUs (iU Provincus, c. 8), décrivent les travaux du canal , le pas- «age du Tigre , et la victoire de Julien.

1 Les navires et l'année formaient trois divisions ; la première seulement avait passé durant la nuit. ( Ammien, xxir , 6). Le irtm itfvitfia. , â qui Zosime Tait passer le fleuve le troisième jour, ^il peut-être composé desproteeteurs, parmi lesquels servaient l'historien Ammien, et Jovien, qui devint ensuite empereur, de quclquesdco/ei de domestiques, et des joviens et des lierculiens qui faisaient souvent le service des gardes.

3 Moïse de Chorène i,Hist. Jrmen., I. m , c. 15, p. 246) rapporte une tradition nationale et une leUre supposée. Je n'y ai pris que le principal fait , qui est d'accord avec la vérité, avec la vraisemblance, et avec Liiianius. {Oral. P«re/ir.,cl3l,p.355.)

et des vivres , des machines de siège et des munitions de guerre en abondance ; mais il parait sûr , d'après l'amour de Julien pourla gloire, et d'après son mépris pour le danger, que des obstacles faibles ou imaginaires ne le découragèrent point *. A l'époque même où il craignit d'entreprendre le siège de Clésiphon , il rejeta avec indignation et avec mépris la négociation d'une paix avantageuse qu'on lui offrit. Sapor, long-temps accoutumé aux lenteurs de Constance , et surpris de l'intrépide activité de son successeur, o^ donna aux satrapes de toutes ses provinces, jusqu'aux confins de l'Inde et de la Soythie, d'assembler les troupes , et de venir sans délai au secours de leur monarque. Ils ne mirent aucune diligence dans leurs préparatifs; et ce monarque n'avait point encore d'armée, lorsqu'il apprit la triste nouvelle de la dévastation de l'Assyrie, de la ruine de ses palais, et du massacre de l'élite de ses troupes , qni défendait le passage du Tigre. L'oi^ueil de la royauté fut confondu ; le despote prit ses repas assis sur la terre, et le désordre de ses cheveux annonça les peines et les inquiétudes de son esprit. Peut-être n'eût-il pas refusé de payer de la moitié de son royaume, la sûreté du reste ; peut-être eût-il été satisfait de se déclarer, dans un traité de paix, l'allié Gdèle et soumis du conquérant romain. Va ministre distingué, qui avait sa confiance , partit soib le prétexte d'une affaire particulière , vint se jeter aux pieds de Hormisdas , et demanda en suppliant qu'on lui permit de voir l'empereur. Le prince sassanien , sôit qu'il écootât la voix de l'orgueil ou celle de l'humanité, soit qn'il fût entraîné par le sentiment de la patrie , ou par les devoirs de sa position , favorisa une mesure salutaire qui devait terminer les malheurs de la Perse et assurer le triomphe de Rome : il fut étonné de l'infleiible fermeté d'un héros, qui malbeureusemeot se souvint qu'Alexandre avait toujours rejeté

' i Civilas inexpugnabUU ifaeinusaudùsetùnfOTtunum. (Ammien, xxir, 7.) Euirope, qui l'aceomp^ dans eeUe guerre , élude la dilDculté qui se présente iâ ; il w contente de dire : Jtsjrrianupte popuUxùu, ca^i* apud CtesiphonUm ttativa aliquanâùt habuU:nmeantqm Victor, etc. z, 16. Zosime est «riilMeux M ignorant, et Socrale inexact.

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les propositions de Darius. Julien , sachant que l'espoir d'une paix sûre et honorable ralentirait l'ardeur des troupes , pressa Hormisdas de renvoyer le ministre du roi de Perse , et de cacher aux troupes son arrivée, dont la connaissance pouvait être une tentation dangereuse '.

La gloire et l'intérêt de Julien ne lui permettaient pas de perdre son temps sous les murs invincibles de Ctésiphon ; et, toutes les fois qu'il appela danS la plaine les barbares qui défendaient la ville, ils répondirent sagement que, s'il voulait exercer sa valeur, il pouvait chercher l'armée du grand roi. Cette réponse le blessa, et il profita du conseil. Au lieu d'asservir sa marche aux rives de l'Euphrate et du Tigre , il résolut d'imiter la hardiesse d'Alexandre, et de pénétrer dans les provinces de l'intérieur, jusqu'au moment où il forcerait son rival à une bataille qui déciderait de l'empire de l' Asie. Sa magnanimité fut applaudie et trahie par un noble persan, qui, pour sauver son pays, eut la générosité de se soumettre à un rôle plein de danger, de dissimulation et de honte '. Ce Persan était arrivé au camp de Julien avec un cortège de fidèles soldats; il fit un conte spécieux, il raconta les injustices qu'il avait essuyées; -il exagéra la cruauté de Sapor, le mécontentement du peuple et la faiblesse de la monarcliie, et il offrit aux Romainsdeservird'otage et de guide. La sagesse et l'expérience de Hormisdas exposèrent sans effet tout ce qui devait donner des soupçons. Le crédule empereur, accueillant le traître, prit une résolution précipitée, qui démentait sa prudence et compromettait sa su reté; il détruisit en une heure ses navires,qui

* Tibanius Orat. Parent , c. 130 , p. 354; 'c. 139, p. 361; Socrale, I. m, e. 21. L'historien ecclésiastique dit qu'on refusa la paix, d'après l'avis de Maxime. Un pareil avis était indigne d'un pliilosophe; mais ce philosophe s'adonnait de bonne ou de mauvaise Tols à la magie, et il flattait les espérances et les passions de son maître.

2 Le témoignage des deux abréviateurs ( Sextus RufUs et Victor), tes mots que laissent échapper Libanius {Orat. Parent., o. 134 , p. 5&7), et Ammien (xxir, 7), semblent prouver l'artifice de ce louveau Zopire. ( Gr^. de Naz., Orat., IV, p. 115, 116). Une lacune, qui se trouve dans le texte d'Ammien , interrompt ici l'hiatoire aalbentiqoe de Julien.

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avaient fait une route de cinq cents milles , qui avaient occasioné tant de fatigues et coûté beaucoup de trésors et de soldats , et il ne réserva que douze ou au plus vingt-deux petites embarcations qui devaient suivre l'armée sur des voitures et servir de pont lorsqu'il faudrait passer des rivières. On ne garda des vivres que pour vingt jours ; et le reste des magasins et les onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre , furent abandonnés aux flammes. Saint Grégoire et saint Augustin se moquent de la folie de l'apostat» qui exécuta lui-même un décret de la justice divine. Leur autorité, faible d'ailleurs sur une question de l'art militaire, se trouve appuyée du jugement plus calme d'un guerrier qui vit brûler la flotte, et qui ne put désapprouver le murmure des troupes *. Toutefois on ne manquerait pas de raisons spécieuse» et peut-être assez solides, s'il fallait justifier cette résolution. L'Euphrate n'a jamais été navigable au-dessus de Babylone, ni le Tigre au-dessus d'Opis '. Opis était peu éloignée du camp des Romains , et Julien aurait renoncé bientôt à la vaine entreprise de faire remonter une grande flotte contre le courant d'un fleuve rapide ', que des cataractes naturelles ou artificielles embarrassaient en plusieurs endroits *. La force des voiles et des rames ne suffisait pas; il eût fallu remorquer les navires : ce pénible travail aurait épuisé vingt mille soldats; et, si les Romains eussent continué leur marche sur les bords du fleuve, ils auraient pu seidement espérer de revenir

« Voyez Ammien, xxir, 7; Libanius, Orat. Parentat., c 132 , 133, p., 356 357; Zosime, I. m, p. 183 ; Zonaras, t. n, L xai, p. 26; Grégoire de Nazianze, Orat. iv, p. 1 16; Augustin , de CivUate Dei,\.vi ,t.1d;\. v, c. 21 . De tous ces écrivains, Libanius est le seul qui essaie de justifier son héros, lequel, selon Ammien, prononça lui-même sa condamnation , puisqu'il essaya trop tard et eitVain d'éteindre les flammes.

1 Consultez Hérodote, l.i, c. 194; Strabon, 1. xn, p. 1074 ; et Tavemier, p. 1, 1. n, p. 152.

3 A celeritate Tigtis incipit vocari , ita appellant Medi sagittam. (Plin., Hist. Nat. n, 31).

< Tavernier (part. 2, 1. ii, p.226) et Tbérenot (part. 2, 1. 1. p. 193) parlent d'une digue qui produit une cascade ou cataracte artificielle. Les Perses et les Assyriens travaillaient à interrompre la navigation du fleuve. (Strabon,!. xv, p. 1075; D'Anville , l'Euphrate et le 'Tigre, p. 96, 99.)

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en Europe, mais sans avoir rien fait de digne du génie ou de la fortune de leur chef. En supposant an contraire qu'il fût avantageux de pénétrer dans l'intérieur des états du roi de Perse , la destruction de la Ootte et des magasins se trouvait le seul moyen d'enlever ce butin précieux aux troupes nombreuses et actives qui pouvaient sortir tont-à-coup des portes de Ctésiphon. Si les armes de Julien avaient été victorieuses , nous admirerions la prudence et le courage d'un héros , qui, ôtant à ses soldats l'espoir de la retraite, ne leur laissait que l'alternative de vaincre ou de mourir '.

Les Romains ne connaissaient presque pas ce train embarrassant d'artillerie et de chariots qui retardent les opérations de nos armées*. Mais, dans tous les siècles, la subsistance de soixante mille hommes doit avoir été un des premiers soins d'un général prudent. Quand Julien aurait pu maintenir sa communication avec le Tigre, quand il aurait pu garder les places de l'Assyrie dont il venait de faire la conquête , une province dévastée eut été hors d'état de lui fournir de grands secours, et d'une manière régulière , à une époque de l'année où l'EupIirate inondait les terres *, et où des millions d'insecles obscurcissaient une atmosphère malsaine*.

L'intérieur du pays ofTrait plus d'avantages ; des villages et des villes remplissaient l'es-

* On paît se souvenir de la bardiesse hcarenseet applaudie d'Agatodes et de Cortès , qui brûMrent leurs flottes sur la cdte d'Atrique et sur celle du Mexique.

< Voyez les réQexions judicieuses de l'auteur de l'Essai sur la lactique (t. n, p. iS7-3ft3) , et les aaranlec remarques que rail M. Guicliart (Noureaux Mémoires militairea, l, I. p. 3&1-362) sur le bagage et la subsistance des armées romaines.

3 Les eaux du Tigre s'enOent au sud] et celles de l'Euphrate au nord des montagnes de l'Armàiie. L'inondation du premier fleuve arrive au mois de mars, el celle du second au mois de juillet. Une dissertation géc^;raphique de Forster, insérée dans l'expéditina de Cyrus ( édit. de Spdman, t n, p. 26) , explique Iréa-bien ces détails.

* Ammien (xxir , 8) décrit les incommodités del'lnondalion , de la chaleur, et des insectes , qu'il avait éprouvées. Malgré la misère et l'ignorance du cultivateur , les terre« de l'Assyrie, opprimées par les Turcs , et ravagées par les Kurdes ou les Arabes, donnent encore une récolle, dix, quinze et vingt fois plus considérable que la semence. (Voyages de Niebuhr, t. u, p. 279-285.)

pace qui se trouve entre le Tigr« et les montagnes de la Médie , et une culture perfectionnée y aidait le sol fertile presque partout. Julien avait lien de croire qu'avec du fer et de l'or, ces deux grands moyens de persuasion , un vainqueur obtiendrait des vivres en abondance, de la crainte ou de la cupidité des naturels. Cette agréable perspective s'évanouissait à l'approche de ses troupes. Dès qu'on les voyait paraître , les habitans abandonnaient les villages et se réfugiaient dans les villes fortifiées : ils emmenaient leur bétail, mettaient le fen aux prairies et aux champs de blé; et à la fin de l'incendie , qui interrompait la marche des soldats , l'empereur n'apercevait qu'un pays fumant et dévasté. Ce moyen désespéré, mais efficace, ne peut être employé que par l'enthousiasme d'un peuple qui met l'indépendance au-dessus des richesses, ou par la rigueur d'un gouvernement absolu, qui s'occupe de la sûreté publique, sans consulter les dispositions de ses sujets. Le zèle et l'obéissance des Peçsans secondèrent en cette occasion les ordres de Sapor, et bientôt Julien n'eut que peu de vivres. Une marche rapide et bien dirigi'e devait le conduire , avec ce qu'il en restait , aux portes des villes riches et peu guerrières d'Ecbatane et de Suse'. Mais comme il ne savait pas les chemins, et qu'il fut trompé par ses guides, cette dernière ressource lui manqua. Ses troupes errèrent plusieurs jours à l'orient de Bagdad ; le déserteur persan, après les avoir amenés dans le piège , échappa à leur fureur, et les soldats de sa suite , mis à la torture , avouèrent le secret de la conspiration. Les conquêtes imaginaires de l'Hyrcanie et de l'Inde , qui avaient si longtemps amusé l'esprit de Julien , le tourmentaient alors. Sentant bien que son imprudence avait causé son malheur, il examina avec inquiétude , et sans obtenir une réponse satisfaisante des dieux ou des hommes , ce qui

<,Isidore de CSiarax {Mansion. Parthie., p. 5, 6, dans Hudson, Geograph. Min., l. n ,) oomple cent ringt-Deuf sdiaeni de Séleueie à Ecbatane -, et Tbevenot ( part, i , 1. 1, n, p. 209-243) dit qu'il y a cent vingt-huii beores de marclie de Bagdad i la même ville. Ces deux mesans ne peuvent excéder un parasange ordinaire, ou trois oilM romains.

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avait rapport à la sûreté de son armée et à ses succès. Il adopta eafin le seul expédient praticable; il résolut de marcher vers les bords du Tigre, dans l'intention d'arriver par une marche forcée sur les confins de la Gorduéne , province fertile qui reconnaissait la souveraineté de Rome. Lorsqu'on donna aux troupes découragées le signal de la retraite , il ne s'était écoulé que soixante-dix jours depuis qu'elles avaient passé le Chaboras, bien convaincues qu'elles renverseraient le trône de la Perse*.

A mesure que l'armée s'avança dans le pays , sa marche fut harcelée par différens corps de cavalerie persane, qui, se montrant quelquefois en bandes détachées, et d'autres fois en troupes réunies , escarmouchèrcnt contre l'avant-garde. Mais des forces pins considérables sontenaient ces détachemens, et, du moment où les colonnes tournèrent vers le Tigre , on vit un nuage de poussière s'élever sur la plaine. Les Romains , qui ne songeaient plus qu'à se retirer à la hâte et sans accident, tâchèrent de se persuader qu'une troupe d'onagres , ou l'approche d'une tribu d'Arabes amis , occasionait cette poussière. Ils s'arrêtèrent , dressèrent leurs tentes , fortifièrent leur camp , et découvrirent à la pointe du jour qu'une armée de Persans les environnait. Cette armée , qui n'était encore que l'avant-garde des barbares , fut bientôt suivie d'un immense corps de cuirassiers , d'archers et d'éléphans , que commandait Meranes , général d' une-grande réputation. Il était accompagné de deux fils du roi et des principaax satrapes , et la renommée et la crainte exagérèrent la force du reste des troupes, qui s'avançaient lentement sous la conduite de Sapor. Les Romains s'étant remis en marche, leur longue ligne, obligée de se plier ou de se diviser, selon que l'exigeait le terrain, offrit souvent des occasions heureuses à l'ennemi. Les Persans atta-

1 AmmieD (xxiv,?, S),Ub»Bms(Orat:Parent.,e.i3i, p. 357), el Zosime (I. ui, p. 183) , racontent en détail , mais sans netlelé , la retraite de Julien depuis les murs de Ctésiphon. Les deux derniers paraissent ignorer que leur conquérant se relirait, et Libanius a l'absurdité de le supposer sur les bords du Tigre, lorsqu'il est environné par l'année persane.

gèrent avec fureur à diverses reprises; les Romains les repoussèrent toujours avec fermeté, et au combat de Maronga, qui mérite presque le nom de bataille, Sapor perdit un grand nombre de satrapes, et, ce qui avait peut-être à ses yeux le même prix, un grand nombre d'éléphans. Julien , pour obtenir ces succès , perdait à peu près autant de monde que l'ennemi ; plusieurs officiers de distinction furent tués on blessés , et l'empereur, qui , dans tous les périls.inspirait et guidait la valeur de ses troupes, exposa sa personne et déploya tout son courage. Le poids des armes offensives et défensives des Romains, qui faisait leur force et leur sûreté , ne leur permettait pas de poursuivre long-temps l'ennemi après l'action , et les cavaliers de l'Orient , habitués à lancer au galop et dans toutes les directions possibles ■ leurs javelines et leurs traits , ne se montraient jamais plus formidables qu'au moment d'une fuite. Du côté des Romains , la perte du temps était irréparable : les vétérans , accoutumés au climat ffoid de la Gaule et de la Germanie, étaient accablés par la chaleur brûlante de l'été d'Assyrie ; des marches et des combats perpétuels épuisaient leur vigueur; et les précautions qu'exigeait une retraite dangereuse devant un ennemi actif -ralentissaient leur marche. Chaque jour, chaque heure augmentait la valeur el le prix des vivres dans le camp*. Julien, qui se contentait d'une nourriture qu'un soldat aurait dédaignée, distribuait à ses troupes les provisions destinées à sa suite, et tout ce qu'il pouvait épargner sur les subsistances des tribuns et des généraux ; mais oo faible secours faisait mieux sentir la détresse générale; et la douloureuse pensée qu'avant d'arriver aux frontières de l'empire les Romains périraient

1 Chardin , le pins judicieux des voyageurs modernes , décrit (t. m, p. 57, 58, édil. in-4°) l'éducation et la dextérité descavaliers persans. Brissonius (deSegnopersico, p. 650-661, etc.) a recueilli les témoignages del'antiquité sur ce point.

2 Lors delà retraite de Mare-Antoine, un cbaenix de blé se vendait cinquante drachmes , on , en d'autres mots, une livre de Earine coûtait douze ou quatorze scbellings. Il est impossible de lire les déUils intéressans que donne Plularque sans remarquer que les mêmes ennemis et la même détresse poursuivirent Marc-Anloine et Julien.

tous par la famiae ou par le glaive des barb^ res troubla les esprits'.

A cette époque où Julien luttait contre les insurmontables difficultés de sa situation , il donnait encore à l'étude et à la méditation les heures silencieuses de la nuit. Lorsqu'il fermait les yeux pour se livrer quelques momensà un sommeil interrompu, des angoisses pénibles agitaient ses esprits ; et il ne tant pas s'étonner qu'il ait cru voir sa tète et sa corne d'abondance revêtues d'un voile funèbre par le génie de l'empire. Le monarque , que celte vision troublait, quitta sa couche; et, voulant se promener à l'air, il aperçut un météore de feu qui, après avoir coupé le ciel en travers , s'évanouit au même instant. Il disait avoir remarqué la figure terrible du dieu de la guerre*. Les aruspices toscans qu'il rassembla' prononcèrent d'une voix unanime qu'il ne devait pas livrer de combat; mais la raison et la nécessité l'emportèrent sur la superstition , et , à la pointe du jour, les trompettes sonnèrent la charge. L'armée s'avança sur un terrain plein de collines, dont les Persans s'étaient rendus maîtres. Julien conduisait l'avant - garde avec l'habileté et l'attention d'un général cousommé : on vint l'avertir que l'ennemi tombait sur son arrière-garde ; la chaleur l'ayant déterminé à quitter sa cuirasse , il arracha un bouclier des mains de l'un de ses soldats, et il mena tout de suite un renfort au lieu du combat. La tète de l'armée, attaquée bientôt, le rappela , et an moment où il traversait au galop les intervalles des colonnes, le centre de la gauche fut assailli et presque écrasé

< Ammien, sxnr, 8; xxt, i; Zosime, I. m, p. 184, 185, 18G; Libanius, Orat. Parental. , 134, 135, p. 357, 358, 350. Le sophiste dWuliocbe paraît igoorer que la disette régnait parmi les troupes.

* Ammien xxv, 2. Julien avait juré dans un mofflcnl de colère : Pfunquam se Marti sacra facturum. Ces bizarres querelles étaient assez communes entre les dieui et leurs sectaires. Le sage Auguste lui-même, ayant m sa ilotle Caire naufrage deux fois, ôta i Neptune les honneurs du cuite public. (Voyez les réflexions philosophiques de Hume sur ce sujet, Essais, vol. n, p. 418.)

> Ils consen'aient le monopole de la science vaine mais lucrative qn'on avait inventée en Ktrurie , et ils ftùsaienl profession de tirer leurs connaissances , les signes et les présages, d'après les andent livres de Tarqtiilius, l'un Ats tagwdei'Élrarie.

DECADENCE DE L'EUPIRE ROMAIN

( 3fiS dep. J.-C

par l'impétuosité de la cavalerie et des éléphans. Une évolution de l'infanterie légère , qui fit tomber adroitement ses traits sur le dos des cavaliers et les jambes des éléphans , ne tarda pas à mettre en déroute cette masse effrayante de guerriers et d'animaux. Les barbares prirent la fuite ; et Julien , qui se montrait toujours à l'endroit le plus dangereux, excitait ses troupes , de la voix et du geste , à la pow-suite des Persans. Ses gardes , dispersés ou pressés par la foule des amis et des ennemis , avertirent leur intrépide souverain qu'il n'avait point d'armure , et lui crièrent de se soustraire au péril qui le menaçait '. A l'iastant même les escadrons en déroute fireot pleuvoir une grêle de.dards et de traits, et une javeline, après avoir rasé le bras de l'empereur, lui perça les côtes, et se logea dans la paitie inférieure du foie. Julien essaya d'arracher de ses flancs le trait mortel, mais le tranchant de l'acier lui coupa les doigts, etjl tomba de cheval sans connaissance. On vola à son secours', et on le porta du milieu de l'action dans une tente voisine. Cette affreuse nouvelle se répandit de raug en rang ; la douleur des Romains leur donna une valeur invincible, et leur inspira le désir de lu vengeance. Les deux armées se battirent avec ifureur jusqu'aux derniers rayons du jour. Les Persans tirèrent quelque gloire de l'avantage qu'ils obtinrent contre l'aile gauche, où Anatolius, maître des offices , fut tué, et où le préfet Salluste manqua de périr. Alais l'issue de la journée fut contraire aux barbares; ils abandonnèrent le champ de bataille ; ils y laissèrent Meranes et Nohordates', leurs deux généraux, cinquante nobles ou satrapes et une multitude de leurs plus braves soldats; et, si Julien eût survécu , re succès des Romains aurait pu avoir les suites d'ime viaoire décisive.

< Clamabant hine Unie Canditati (voyez la note de Valésius) quos disjecerat terror, ut fugientium molem tanquam ruinant nuUecompositi culminis deelinarel'. (Ammien, ut, 3.)

2 Sapor déclara aux Romains que , pour consoler les ramilles des satrapes qui mouraient dans un combat, il était dans l'usage de leur envoyer en présent les lèles des gardes et des orOeiers qui n'avaient pas été tués à cùlé de leur maitre. (Libaoivs, de nece Julimi ulàsceuda, c 13, p. 163.)

(383 dep. J.-C.)

Les premiers mots que prononça iul'iea lorsqu'il fut revenu de l'évanouissement occasioné par la perte de son sang, annoncèrent sa valeur. Il demanda son cheval et ses armes, et il voulait se jeter de nouveau au milieu des combattans. Ce pénible effort acheva de l'épuiser; et les chirurgiens , qui examinèrent sa blessure, découvrirent les symptômes d'une mort très-prochaine. 11 employa ses derniers momens avec la tranqtullilé d'un héros et d'un sage. Les philosophes qui l'avaient suivi dans cette fatale expédition comparèrent sa tente à la prison de Socrate , et ceux que le devoir, l'attachement ou la curiosité, avaient rassemblés autour de sa couche, écoutèrent avec une douleur respectueuse ses dernières paroles', t Mes amis et mes cama-

> rades, leur dit-il, la nature me redemande

> ce qu'elle m'a prêté ; je le lui rends avec

* la joie d'un débiteur qui s'acquitte, et non

> point avec la douleur ni les remords que

* la plupart des hommes croient insépara-

> blés de l'état où je suis. La philosophie m'a

> convaincu que l'àme n'est vraiment heu-

> reuse que lorsqu'elle est affranchie des

* liens dn corps , et qu'on doit plutôt se ré- » jouir que s'afOigcr lorsque la plus noble

* partie de nous-mômes se dégage de celle » qui la dégrade et qui l'avilit. Je fais aussi

> réflexion que les dieux oot souvent envoyé

> la mort aux gens de bien comme la plus

> grande récompense dont ils pussent cou-

> ronner leur vertu*. Je la reçois à titre de

> gi*àce ; ils veulent m'épargner des dilBcul-

> tés qui m'auraient fait succomber sans

> doute ou commettre quelque action indigne » de moi. Je meurs sans remords, parce que

> j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de

* ma disgrâce , lorsqu'on m'éloignail de la

> cour, et qu'on me confinait dans des retrai- » tes obscures et écartées , soit depuis que

> j'ai été élevé au pouvoir suprême. J'ai re-

< Le caractère cl la position de Julien fbnt soupçonner qu'il avait composé d'avance le discours travallW qu'Amniicu entendit, et qu'il a (raoscrit dans son ouvrage.

- Hérodote (I. i. c. 31) a exposé cette doctrine dans un conlc agréable. Mais Jupiter, qui ( au seizième livre de l'Iliade ) déplore avec des larmes de sang la mort de Sarl>rdon, son nis , avait uneidée très-imparl^ite du bonheur ri de la gloire qu'on trouve au-delà du tombeau.

PAR ED. GIBBON. CF.* XXIV

gardé le pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine : je crois l'avoir conservée pure et sans tache, en gouvernant avec douceur les peuples confiés ù mes soins , et ne déclarant ni ne soutenant la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le succès ne dépend en dernier ressort , que du bon plaisir des dieux. Persuadé que le bonheur des sujets est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des mœurs et des états. J'ai toujours eu des vues pacifiques, vous le savez; mais, dès que la patrie m'a fait entendra sa voix , et m'a commandé de courir aux dangers, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai considéré le péril d'un œil fixe , je l'ai affronté avec plaisir. Je ne vous dissimulerai point qu'on m'avait prédit , il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. Ainsi je remercie le Dieu éternel de n'avoir pas permis que je périsse ni par une con-. spiration, ni par les douleurs d'une longua maladie , ni par la cruauté d'un tyran.. J'adore sa bonté sur moi, de ce qu'il m'enlève du monde par un glorieux trépas , au mi» lieu d'une course glorieuse; puisqu'à juger sainement des choses, c'est une lA/cheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos de vivre , et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir. Mes forces m'abandonnent ; je ne puis plus vous parler. — Quant à l'élection d'un empereur, je n'ai garde de prévenir votre choix ; le mien pourrait mal tomber, et perdrait peutê(re , si on ne le suivait pas , celui que j'aurais d('signé. Mais, en bon citoyen, jesoubaite d'être remplacé par un digne successetu-. » Après ce discours, il' disposa, dans in testament militaire', de sa fortune particulière. Ayant ensuite demandé pourquoi il ne voyait pas Anatolius , Salluslc répondit qu'il était tombé sous les coups des Persans ;

> Les soldats qui bisaient à l'armée leur testament verbal ou nuncupatif (tu procwcto) étaient atft^nchis des rormalilés de la loi romaine. ( Voyez Heinccdus , JttUquU. Jur. roman., t. i, p. 501 ; et ftlonlesqnieu , Esprit des Lois, I. ixvii. )

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(363dep.).-C.)

et Tempereur, par 'une inconséquence qui avait quelque chose d'aimable , regretta la perte de son ami. 11 se plaignit en même temps de la douleur immodérée des spectateurs, et il les conjura de ne pas avilir, par des larmes de faiblesse, la mort d'un prince qui , en peu de momens , se trouverait uni au ciel et aux étoiles*. Chacun garda alors le silence , et, Julien entama une conversation de métaphysique sur la nature de l'âme avec les philosophes Priscus et Maxime. Ses efforts durant cette discussion | abrégèrent probablement sa vie de quelques heures. Sa blessure se rouvrit, et donna du sang en abondance; le gonflement des veines embarrassa la respiration; il demanda de l'eau froide, et, dès qu'il eut cessé de boire, il expira sans douleur vers le milieu de la nuit. Ainsi mourut cet homme extraordinaire , à l'âge de trente-deux ans , après avoir régné vingt mois depuis la mort de Constance son collègue. 11 déploya dans ses dernier instans, peut-être avec on peu d'ostentation, l'amour de la vertu et de la gloire , qui avaient été ses passions dominantes*.

En négligeant d'assurer, par le choix opportun et judicieux d'un successeur, l'exécution future de ses desseins, Julien contribua enquelque sorte au triomphe du christianime et aux calamités de l'empire. Il se trouvait le dernier de la famille royale de Constance Chlore ; et, s'il est vrai qu'il voulut revêtir de la pourpre le plus digne d'entre les Romains, la difficulté du choix, la jalousie du pouvoir , la crainte de l'ingratitude, et la présomption qu'inspirent la santé, la jeunesse et la fortune, éloignèrent l'effet de cette résolution. Sa mort inattendue laissa l'empire sans maître et sans

< Cette union de l'âme humaine avec la substance ëthérée et divine de l'univers est l'ancienne doctrine de Py- Ihagore et de Platoo. Elle paraît exclure l'immortalité personodle. (Voyez les observations savantes et Jodicieoses de Warburlon sur ce point , Divine Légation , vol. n, p. 199-216. )

> La mort de Julien est racontée par le judicieux Ammien (xxv, 3) , qui en Ait le spectateur, tibanius , qui détoome les yeux de cettescène, nous a pourtant (bumi plusieurs détails. (Ordt. Parent. , c 136-140, p. 35». 382. ) Noos ne nous arrêterons pas sur ce qu'on lit dans les écrite de saint Grégoire , et dans les légendes de quelques saints qui sont venus après lui.

héritier, dan» un embarras et dans nn danger où il ne s'était pas trouvé depuis l'élection de Dioclétien , c'est-à-dire depuis quatre-vingts ans. On faisait peu de cas de la supériorité de la naissance sous un gouvernement qui avait presque oublié les distinctions de la noblesse ; les prétentions que donnaient les emplois étaient précaires et accidentelles; et ceux qui sollicitaient le trôiie vacant ne pouvaient compter que sur leur mérite personnel, on siur la faveur p<^alaire. Mais la situation des troupes romaines, qni manquaient de vivres, et qu'une armée de ba^ bares environnait de tous les côtés , abrégea les délibérations. Au milieu de cette inquiétude et de cette détresse , on embauma le corps de Julien, ainsi qu'il l'avait ordonné, et, à la pointe du jour, les généraux convoquèrent un sénat militaire , où les chefs des légions et les officiers de cavalerie et d'infanterie furent invités. On avait cabale durant les trois ou quatre dernières heures de li nuit, et, lorsqu'on proposa l'élection d'un empereur , l'esprit de faction se noontra dans l'assemblée. Victor et Arinthaeus réanireit ceux des guerriers qu'on avait vus à la cour de Constance ; les amis de Julien s'attachèrent à Dagalaiphns et Nevitta , deux cbeb gaulois; et on avait lien de craindre les suites les plus funestes delà mésintelligence de deux partis si opposés par leur caractère et leur intérêt,|par leurs maximes de gouvememot, et peut-être par leurs principes de religion. Les vertus éminentes de Sallnste pouvaient seules écarter la discorde et réunir les saffrages ; et ce respectable préfet eût été snr-lechamp déclaré successeur de Julien sH | n'eût pas représenté avec bonne foi et avec modestie que son âge et ses infirmités ne lui laissaient plus la force de soutenir le poids du diadème. Les généraux, surpris et e^^ba^ rassés de son refus , parurent disposés à suivre l'avis salutaire d'un oflîcier inférieur ', qui leur conseilla de faire ce cpi'ils feraient dans l'absence de l'empereur, de mettre en œuvre tous les moyens pour tirer Tannée de

' HonoratioraUqttis milet :ee hit peot-Mre Annia lui-même. Cet historien modeste et judidenx décrit Vêtttion à laquelle il assisU sOrement. (rxv , 5. )

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la situation effrayante où elle se trouvidt, et, s'ils avaient le bonheur de gagner les conBns de la Mésopotamie , de procéder alors avec maturité et de bonne intelligence à l'élection d'un souverain légitime. Dans le cours des débats, un petit nombre de voix saluèrent des noms d'empereur et d'auguste Jovien, qui n'était que le premier des domestiques '. Cette acclamation tumultueuse fut répétée au même instant par les gardes qui environnaient la tente, et, en peu de minutes, elle se répandit jusqu'aux extrémités du cantp. Jovien, étonné de sa fortune, et revêtu à la hàtc du costume impérial, reçut le serment de fidélité de ces généraux dont il sollicitait la veille la faveur et la protection. Il dut en grande partie son élévation an mérite de son père , le comté Yarronien, qui jouissait, dans une glorieuse retraite , du fruit de ses longs services. Son fils, n'espérant sortir jamais d'une condition privée , s'était livré à son goût pour je vin et pour les femmes; il montrait d'ailleurs les vertus d'un chrétien * et d'un soldat. Sans aucune de ces qualités brillantes qui excitent l'admiration et l'envie des hommes , sa figure agréable, la gaité de son bimicur, et la vivacité de son esprit , lui avaient acquis l'attachement de ses camarades ; et les généraux des deux partis consentirent d'autant plus volontiers à une élection approuvée de ï'arinée, qu'elle n'était point la suite des artifices du parti oppose à celui qu'ils soutenaient. L'orgueil de ce succès inattendu fut tempéré par la juste crainte qu'éprouva le nouvel empereur de voir le même jour terminer sa vie et son règne. On obéit sans délai à la voix pressante de la nécessité , et

1 Le Prunus , ou Primieerius , jouissait des mêmes dignités que les sémileurs , et, quoiqu'il ne {Qt que tribun, il avait le rang des ducs militaires. ( Cod. Tliéodos., 1. vi , Ut. 24.) Au reste , ces privilèges soûl peut-ttre postérieurs au règne de Jovien.

2 Les historiens ecclésiastiques , Sacrale (I. m , c. 22 ) , Sozoraène (1. vi, c. 3), et Théodorel (1. iv, c. i), atlribnent à Jovien le mérite d'un confesseur sous le règne préeédent ; et leur piété va jusqu'à supposer qu'il n'accepta la pourpre que lorsque l'armée se Tut écriée, d'une voix unanime, qu'elle était chrétienne. Ammien. qui continue tranquillement sa narration, détruit ce fait par ces mots : HostUspro Joviano extisque mspeetts, pronimciatum «f, etc. (mv,6.)

les premiers ordres qu'il donna peu d'heures après la mort de son prédécesseur furent de continuer une marche qui seule pouvait sauver les Romains '.

La joie d'un ennemi, lors de sa délivrance, indique d'une manière assez exacte le degré de sa crainte. L'heureuse nouvelle de la mort de Julien , qu'an déserteur porta au camp de Sapor, donna au monarque découragé la confiance subite de la victoire. Il ordonna tout de suite à la cavalerie royale, peut-être aux dix mille immortels * , de poursuivre les Romains ; et , avec le reste de ses forces, il tomba sur leur arrière-garde. Cette arrière-garde fnt mise en désordre ; les éléphans enfoncèrent et foulèrentà leurs pieds les légions célèbres qui avaient montré tant de valeur sous Dioclétien et son collègne ; et trois tribuns perdirent la vie en voulant arrêter la fuite de leurs soldats. La bravoure opiniâtre des Romains rétablit le combat. Les Persans furent repoussés; ils perdirent nn grand nombre de guerriers et d'élépbans; et l'armée, après avoir marché ou combattu depuis le matin jusqu'au soir d'un long jour de l'été, arriva le soir à Samara, sur les bords du Tigre, environ cent milles au-dessus de Ctésiphon *. Le lendemain , les barbares, au Heu de harasser la marche de Jovien , attaquèrent son camp, qui se trouvait placé dans une vallée profonde. Du haut des collines , les archers persans insultèrent et èhargèrent les légionnaires fatigués; et on corps de cavalerie, qui

< Ammien (xxv, 10) fidt un portrait de Jovien qui est impartial. Le jeune Victor y a ajouté quelques traits remarquables. L'abbé de la Bletterie (Histoire de Jovien, 1. 1 , p. 1-238) a publié nue Idatoire de «• règne si court. Cette Ustdre agréable est remplie de discussions qui méritent des éloges ; mais on y ttwnt trop de préventiMM religieuses.

3 Begius equitatus. Il parait , d'après Procape , que les Sassanides avaient rétabli le corps des immortels , si célèbres sous Cyrus et ses successeurs. (Brisson, de Regno Persico, p. 268, etc.)

s On ignore aqjourd'hui le nom des villages de l'intérieur du pays, et on ne peut dire i quel endroit Julien fut tué; mais M. d'Anville a déterminé la position de Sumare, de Cardie et de Dura, situés sur les bords du Tigre. (Voyez sa Géographie ancienne, t. ii, p. 248, et VEupbrate et le Tigre, p. 95-97.) Au neuvième siècle , Sumere ou Samara devint la résidence des califes de la maison d'Abbas.

DECADENCE DE

tons les obatscles ; et la mémorable retraite des dix mille montre la faiblesse de la monarchie des Persans '.

Pour prix de ses honteuses concessions , Jovien demanda peut-être qu'on envoyât des vivres dans son camp *, et qu'on lui permit de passer le Tigre sur le pont qu'avaient construit les Perses. Mais, si Jovien hasarda ces demandes justes en elles-mêmes, l'orgneillenx monarque de l'Orient ne voulut point les écouter; il crut que sa clémence avait assez fait en pardonnant à des hommes qui étaient venus envahir ses états. Durant la marche des Romains, les Sarrasins interceptèrent quelquefois les tralneurs; mais les généraux et les troupes de Sapor ne manquèrent point à la cessation d'hostilités, et on permit à l'empereur de chercher l'endroit le pins commode pour le passage du fleuve. On se servit des petits navires qu'on avait «anvés lors de Fincendle de la flotte. Ils transportèrent d'abord le prince et ses favolis, et après eux, en différens voyages, la plus grande partie de l'armée. Mais les soldats, ayant de l'inquiétude sur leur sûreté personnelle, et craignant de se voir abandonnés sur une côte ennemie, au lieu d'attendre leur tonr, se jetèrent sur de légères claies ou sur des peaux enflées que traînaient leurs chevaux. Leur tentative fut plus ou moins heureuse. Plusieurs furent engloutis par les vagues; d'autres, qu'entraînait le courant, devinrent une proie facile pour les farouches Arabeis ; et la perte de l'armée , lors du passage du Tigre , ne fut pas inférieure à celle d'un jour de bataille. Dès que les Romains eurent débarqué sur la rive occidentale, ils ne furent plus harcelés ; mais une marche de deux cents milles sur les plaines de la Mésopotamie leur Ht souffrir les dernières extrémités de la faim et de la soif. Ils se virent obligés de parcourir un désert sablonneux ,

< La Cyroptdie est vague et languissante ; VJnabasU est précise et animée. C'est la différence qu'il y aura toujours entre la Action et la vérité.

X Selon Kufln , le traité stipula qu'on donnerait tout de suite des vivres aux Romains ; et Théodoret assure que les Persans remplirent fldèlement celle condition. Ce fait n'a lien d'invraisemblable; mais il est incontestablement ttux. (Voyez Tillemont, Histoire des Empereurs, t. n, P.TO2.)

L'EMPIRE ROMAIN, (3«3 dep. J.-C.)

qui, dans un espace de soixante-dix milles, n'oflrait ni un brin d'herbe, ni un filet d'eau douce, ni rien qui annonçât le séjour des hommes. Si quelques personnes du camp avaient de la farine, on s'empressait de leur donner dix pièces d'er pour vingt livres de cette farine *. Les bétes de somme servaient de nourriture ; on trouvait dispersés çà et là les armes et le bagage des soldats romains, qui, par leurs vétemens déchirés et leurs maigres visages, faisaient assez connaître leurs souffrances passées et la misère qui les accablait encore. Un petit convoi de provisions arriva au château d'Ur , et ce secours fut d'autant plus agréable qu'il attestait la fidélité de Sébastien et de Procope. L'empereur reçut à Thilsaphata ' les généraux de l'armée de Mésopotamie; et les restes de ces troupes florissantes qui avaient suivi Julien dans la Perse se reposèrent enfin sous les murs de Misibis. Les députés de Jovien avaient déjà annoncé , avec les éloges de la flatterie, son élection, son traité, et son retour; et le nouveau souverain avait pris les mesures les plus efficaces pour assurer l'obéissance des armées et des provinces de l'Europe, en plaçant l'autorité dans les mains des officiers qui , par intérêt ou par incfination , devaient soutenir avec fermeté la canse de leur bienfaiteur '.

Les amis de Julien avaient prédit avec confiance le succès de son expédition. Rs espéraient que les dépouilles de l'Orient

< L'année de César éprouva la même détresse en ï>pagn«; et Lucain (Pharsale, nr, 95) la décrit ainsi:

Sera tuua atoM.

MU» tfH : tolo eaun'soii pro4lgii> eatt Exlguam tartaa. Proh luri rilllda Uba I Non itax prolato Mnaiu vcnlttar nro.

Voyez Gnidiard (Nouveaux Mémoires militaires, L i , p. 379-382). Son analyse des deux campagnes de César en Espagne et en AMque est le plus beau monument qu'on ait jamais élevé i la gloire de cet usurpateur.

ï M. d'Anville (voyez ses Cartes, et l'Euphrate , «t le Tigre, p. 02, 93 ) trace leur marche et détermine la véritable position de Hatra, Or, et Thilsaphata, dont Amnaiea a fait mention, n ne se plaint pas du samid , c« v«nt mortel et brûlant , que Thévenot ( Voyages , part, n , I. f , p. 192) redoute si fort.

3 Ammien (nv,9),Libanius(Oraf. Parent., c. 143. p. 365) , et Zosime (I. m, p. 194), décriveol la retraite de Jovien.

(363 dep. J.-G.)

enrichiraient les temples des dieux ; que la Perse , devenue une province tributaire^ serait gouverDée par les lois et les magistrats de Rome; que les barbares adopteraient l'habit, les mœurs et le langage du conquérant , et que la jeunesse d'Ëcbatane et de Snze étudierait l'art de la rhétorique sous des makres grecs*. L'empereur pénétra si avant, qu'il perdit sa communication avec l'empire ; et, du moment où il eut passé le Tigre , ses sujets ignorèrent sa destinée et sa fortune. Tandis que leur imagination calculait des triomphes chimériques , ils apprirent la triste nouvelle de sa mort , et ils continuèrent à la révoquer en doute , lors même qu'ils ne pouvaient plus la nier *. Les émissaires de Jovien répandirent que la paix avait été nécessaire , et qu'elle était sage. La voix de la renommée , plus forte et plus sincère , révéla la honte de l'empereur et les conditions de l'ignominieux traité. Le peuple éprouva de l'étonnement et de la douleur, de l'indignation et de la crainte , lorsqu'il apprit que l'indigne successeur de Julien abandonnait les cinq provinces conquises par Galère, et rendait aux barbares l'importante ville de lïisibis , qui servait de boulevard aux provinces de l'Orient '. Chacun discutait librement jusqu'où l'on doit observer la foi publique quand elle est contraire à la sûreté de l'état , et l'on eut une sorte d'espoir que l'empereur ferait oublier sa conduite pusillanime par une infraction éclatante du traité. L'inflexible sénat de Rome avait toujours rejeté les conditions inégales qu'on imposait de force à ses armées captives ; et, si , pour satisfaire l'honneur de la nation , il eût fallu

< Libanius, Orat. Parental., c. 145, p. 366. Tds étaient les vœux et les espérances d'on rhéteur.

* Les habitans de Carrha, ville dévouée au paganisme, enterrèrent les hinestes messagers sous un monceau de pierres. (Zosime, I. ni, p. 196.) Libanius, en apprenant celte funeste nouvelle, jeta les yeux sur son épée; mais il se souvint que Platon condamne le suicide, et qu'il devait vivre pour composer le panégyrique de Julien. (Libanius, de Fila ma, t. ii, p. 45, 46.)

3 On peut admettre Ammien et Eutrope comme des témoins sincères et dignes de Toi des propos et de l'opinion du public. Le peuple d'Anlioche se récria centre une paix ignominieuse, qui l'exposait aux coups des Persans sur une frontière sans défense {Exeerpta. yale$iana, p. 845, ex Joanne Antiocheno.) GIBBON, I.

PAR ED. GIBBON. CH. XXIV

livrer aux barbares le général criminel , la plupart des sujets de Jovien auraient adopté avecjbie un moyeu dont l'antiquitéavait donné l'exemple '.

Hais l'empereur , quelques bornes que mit d'ailleurs la constitution à sou autorité , se trouvait le maître absolu des forces de l'état , et les motifs qui l'avaient contraint à signer le traité de paix le pressaient d'en remplir les conditions. Il désirait avec ardeur s'assurer un empire aux dépens de quelques provinces, et il cachait son ambition et ses craintes sous le masque de la religion et de l'honneur. Malgré les sollicitations respectueuses des habitans , la décence et la sagesse ne lui permirent pas de loger dans le palais de Nisibis : le lendemain de son arrivée , Binèses , l'ambassadeur de Perse, entra dans la place , arbora sur les murs de la citadelle l'étendard du grand roi , et annonça en son nom la cruelle alternative de l'exil ou do la servitude. Les principaux citoyens de la ville , qui , jusqu'à ce fatal moment , avaient compté sur la protection de leur souverain , se jetèrent à ses pieds , et le conjurèrent de ne pas abandonner, ou du moins de ne pas livrer, une colonie fidèle, à la fureur d'un tyran barbare, irrité par les trois défaites qu'il avait éprouvées successivement sous les murs de Nisibis. Ils avaient encore des armes et du courage ; ils se bornèrent à lui demander la permission de s'en servir : ils dirent qu'après avoir assuré leur indépendance , ils viendraient implorer b faveur d'être admis de nouveau au rang de ses sujets. Leurs raisons, leur éloquence , leurs larmes ne purent rien obtenir. Jovien fit valoir la sainteté des sermens ; et la répugnance avec laquelle il avait accepté une couronne d'or ne leur laissant plus d'espoir, Sylvanus, l'un des orateurs du peuple, s'écria indigné : c Empereur, puis-

> siez-vous être ainsi couronné par toutes les

> villes de vos domaines ! > Jovien ,' qui en

* Qnoiqne l'abbé de la Blelterie soit im casuiste sévère , il a prononcé (Hist. de Jot^^en., t. i, p. 212-227) qve Jovien n'était pas obligé de tenir sa promesse, puisqu'il ne poucott ni démembrer l'empire, ni transférer à un autre, sans l'aveu de son peuple, le serment de ndélilé que lui avaient prêté ses sujets. Jen'aijamais trouvé ni instruction ni plaisir dans toute cette mélapiiy sique politique.

peu de semaines avait déjà pris les mœurs d'un prince ' , fut ehoqué de la hardiesse et de la vérité du propos; et, comme il voyait que le mécontentement des habitons pourrait bien les porter à se soumettre au roi de Perse, un édit leur ordonna, sous peine de mort, de sortir de la ville dans trois jours. Ammien a peint leur désespoir avec énergie , et il parait qu'ils excitèrent sa compassion '. La jeunesse, pleine de bravoure, abandonna des murs qu'elle avait défendus d'une manière si glorieuse ; d'autres versaient une dernière larme sur la tombe d'un fils ou d'un mari, qui allait être profanée par les barbares ; et le vieillard baisait le seuil et les portes de la maison où il avait passé les jours fortunés de son enfance. Une multitude effrayée remplissait les grands chemins ; les distinctions de rang, de sexe et d'âge, s'évanouissaient au milieu de la consternation générale. Chacun d'eux s'efforçait d'emporter quelques débris <le sa fortune ; et, ne pouvant se procurer un 4iombre convenable de chevaux et de chariots, ils étalent réduits à laisser la plus grande partie de leurs richesses. Il semble que la barbare insensibilité dé Jovien aggrava les peines de ces infortunés. On les établit cependant dans un quartier d'Amida , nouvellement reconstruit ; et, avee les restes d'une grande colonie , cette ville recouvra bientôt son antique splendeur, et devint la capitale de la Mésopotam'ie '. L'empereur expédia des ordres .pareils sur l'évacuation de Singara et du château des Maures , et sur la restitution des cinq provinces situées au-delà du Tigre ; et celte paix ignominieuse a été regardée , avec raison , comme une époque mémorable dans la décadence et la chute de l'empire romain. Les prédécesseurs de Jovien avaient quelquefois renoncé à des provinces éloignées et peu utiles ; ma'is, depuis la fondation de Rome, le génie de cette ville , le dieu

< 11 le montra bien à'NUibis. Un brave ofllcier qui portail le mime nom que lui, et qu'on avait cru digne de la pourpre, fut enlevé au milieu d'un souper, jeté dans un puits, et tué à coups de pi^es, sans aucune forme de procès, et sans que rien prouvil qu'il était coupable. (Ammien, xxv, 8.)

2 Voyez xxT, 9 ; et Zosime, 1. m , p. 194, 195.

3 Chron. Pascbal., p. 300. On peut consulter les iVoti- Ita Scelesiatlicet.

(363 dep. J.-C.J

Terminus , qui gardait les biens de la république, n'avait jamais reculé devant le glaive d'un ennemi victorieux '.

Lorsque Jovien eut rempli ce traité , que les cris de son peuple le disposèrent peutêtre à enfreindre , il s'éloigna de la scèoe de son déshonneur , et il alla avec toute sa conr jouir des plaisirs d'Antioche *. Il n'écoula point les inspirations du fanatisme religieux, et l'humanité et la reconnaissance l'engagèrent à rendre les derniers honneurs à son souverain '; mais, sous le prétexte décharger des funérailles Procope , qui déplorait de bonne foi la mort de l'empereur , on lui ôta le commandement de l'armée. Le corps de Julien fut transporté de Misibis à Tarse. Le convoi, qui marchait lentement, employa quinze jours à faire ce chemin ; et, lorsqu'il traversa les villes de l'Orient , les factions ennemies l'accueillirent par des cris de douleur ou par des outrages. Les païens plaçaieot déjà le héros au rang de ces dieux dont il avait rétabli le culte , tandis que les chrétiens dévouaient son âme aux enfers *. lo parti déplorait la ruine du paganisme, et l'autre célébrait la délivrance miraculeuse de l'église. Les chrétiens applaudissaient à la vengeance céleste suspendue si long-temps sur la tête coupable de Julien. Ils soutenaient qu'au moment où le tyran expira au-delà dn 'figre , sa mort fut révélée aux saints de l'Egypte , de' la Syrie et de la Cappadoce * ; et,

< Zosime, (1. ni, p. 192, 193; Sextus RufUs, de Provineiis, c.29; Augustin, de CivUate Dei, I. ir, e. 29 A ne fliut admeUre cette assation générale qa'anrec préa»tion.

2 Ammien, xxT,9;Zosim^ I. m.fp. 196. Il poonil être edax, et vino Fenenque indulgens; mais je rqett» avec la Bletterie (t. i. p. 148-154) le sot conte d'une orgi« (ap. Suidam) célébrée à Antiodie par l'empereur, a femme, et une troupe de concubines.

3 L'abbé de la Blellerie (t. i, p. 156-209) se plaint mt bonne foi du bnatisme brutal de Baronius , qui aurait voulu jeter aux chiens le corps de l'empereur apobtat Ne cespUitia quidem sepultura dignus.

* Comparez le sophiste et le saint. (Libanius Moooj., t. n, p. 251 ; et Orat. Parental., c. 145, p. 367 ; c 1^6, p. 377; et Gn^oire de Nazlanze, Orat. w, p. 125-131} L'orateur chrétien exhorte faiblement à la modestie et u pardon des injures ; mais il est bien convaincu que te souffrances de Julien eisci^denl de beaucoup les toumem fabuleux d'ixion et de Tantale.

sTillemonl (Hist. des Empereurs,'!, ir, p. 519) rap-

(363dcp. J.-C.)

au lieu de convenir qu'il avait perdu la vie par le dard d'un Persan , leur indiscrétion attribuait ce grand exploit h la main obscure d'un champion mortel ou immortel de la foi '. La jalousie ou la crédulité de leurs adversaires adopta une déclarations! imprudente *. Ceux-ci insinuèrent secrètement ou assuré* rent avec confiance que les chefs de l'église avaient excité ou dirigé la main d'un assassin domestique '. Seize ans après la mort de Julien , on fit valoir l'accusation avec appareil et avec véhémence dans un discours public qu'adressa Libanins à l'empereur Théodose. Le sophiste d'Aniioche ne cite point de faits; il ne donne pas de bonnes raisons , et on ne peut estimer que son zèle généreux en faveur de la mémoire abandonnée de son ami *. D'après un ancien usage , la voix de la satire et du ridicule se mêlait à celle des éloges dans les cérémonies des funérailles et du triomphe des Romains. Au milieu de cette pompe éclatante , qui montrait la gloire des vivans et des morts , on dévoilait leurs imperfections à l'univers *. C'est ce qu'on vit à

porte CCS visiong. On assure qu'un saint, ou un ange, lit pendant la nuit un voyage secret , etc.

' Sozomènes (I. ti, 2) applandil à la doctrine des Grecs sur le fyTMinicUIe; mais le président Cousin a supprimé le passage entier, qu'un Jésuite n'aurait pas craint de tne duire.

2 Immédiatement après la mort de Julien, il se répandit un bruil sourd , Mo cecldisse romano. Des déserteurs portèrent cette nouvelle au camp des Perses, et Sapor et ses sujets reprodièrent aux Homains d'avoir assassiné leur empereur. (Ammien , xxv, 6 -, Ubanius , de ulciscenda Juliani nece , c. 13, p. 162, 163.) On alléguait comme une preuve décisive qu'aucun Persan ne se préssiita pour obtenir la récompense qu'avait promise le roi. (Libanius, Orat. Parent., c. 141, p. 3C3.) Mais le cavalitT qui, en fuyant, lança la funeste javelioe, put ignorer le coup qu'elle avait porté; peut-être qu'il ftat ensuite tué lui-même dans le combat. Ammien ne parait avoir aucun soupçon sur ce point.

3 Oe Ti« fiTOXair vxjtpxi ia r^ar «vtuif it^;(;o»T(. Ccs

mots équivoques et obscurs peuvent avoir rapport à Athansse , qui se trouvait incontestablement le premier des prêtres chrétiens. (Libanius , de ulcii. Jul. nece, c 5, p. 149; la BleUerie, Hist. de Jovien, 1. 1, p. 179.)

* L'orateur (Fabricius, Biblioth. Grœc., t. vii, p. 146- 179) jette des soupçons, demande une enquête, et insinue qu'on pourra obtenir des preuves. 11 dit que les Iluns ont eu des succès parce qu'on n'a pas, vengé la mort de J'.iUen.

^ Aux Ainérailles de Vespasien , le comédien qui jouait

PAR ED. GIBBON. CIL XXIV

l'enterrementde Julien.Lescomédiens, sesouvenant de son aversion et de son mépris pour le théâtre, représentèrent et exagérèrent, avec l'applaudissement des chrétiens, les fautes et les bizarreries de cet empereur. Les inconséquences de son caractère et la singularité de ses manières ouvrirent un vaste champ àiaplaisanterieetauridicule'. Dans l'exercice de ses talens extraordinaires j il dégrada souvcntla majesté de la pourpre. Alexandre s'était transformé en Diogène, et le philosophe devint un prêtre du pagananisme. Son excessive vanité gâtait ses vertus ;sessnperstitions troublèrcnt la paix et compromirent la sûreté d'un vaste empire; et ses saillies irrégulières avaient d'autantmoinsdedroitsà l'indulgence, qu'on y voyait les laborieux efforts de l'art et même ceux de l'affectation. Son corps fut enterré à Tarse en Cilicie ; mais le magnifique tombeau qu'on lui éleva sur les bords du froid et limpide Cydnus * déplaisait à ceux de ses amis qui chérissaient et respectaient sa mémoire. Le philosophe témoignait le désir bien raisonnable de voir le disciple de Platon reposer au milieu des bocages de l'Académie *; et le guerrier, s'écriait, avec plus de hardiesse, qu'on devait placer les cendres de Julien à côté de celles de César , dans le champ de Mars , et parmi les anciens monumens de la valeur romaine *. Il est rare d'entendre de pareilles réclamations à la mort des princes.

le rAle de cet emperear économe demanda aree inquiétude oombien coQterail sa sépulture; et lorsqu'on lui eut répondu quatre-vingt mille livres sterlings (jxntia) ;

• Donnez-moi, dit-il, la dixième partie de cette somme,

• et jetez mon corps dans le Tibre. • (Suéton. m resp., c. 19, avec les noies de Casaubon et de Gronovius.)

< Grégoire (Oral, ir, p. 1 19, 120) compare cette ignominie et ce ridicule aux liouneurs que reçut Constance au moment de ses funérailles, où un chœur d'anges chanta ses louanges sur le mont Taurus.

I Quinte Curce, I. ni, c. 4. Un a souvent critiqué le luxe de ses descriptions ; mais l'historien pouvait décrire une rivière doat les eaux avaient manqué d'être si funestes à Alexandre.

3 Libanius, Orat. Parent., c. 156, p. 377. H convient cependant arec reconnaissance de la libéralité des deux frères du sang royal , qui décorèrent le tombeau de Julien. {De lUcitcendaJul. nece, c. 7, p. 152.)

* • Cujus suprema et ciueres, si qui lune juste consu-

• leret , non Cydnus videre deberet, quamvis gratisùmiis

• annis et liquidus : sed ad perpeluandam gloriam reele

• bctorum prxterlambere Tiberis, intersecans urben

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