‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 57 sur 105 · CH. XXXII · texte numérisé non relu

CH. XXXII

' Comme je n'ai qn'one connaissance fort légère des ouvrages volumineux de CbrysostOme, J'ai donné ma confiance aux écrivains ecelésiasliques dam lesquels J'ai cru trouver le plus d'impartialité et de modération : Erasme t in, p. 1344, et Du]^, Bibliot. Eedésiast., t. m, p. 38. Cependant le bon gofit du premier est corrompu quelquefois par l'excès de son attacliement pour l'antiquité ; elle bon sens du second est toujours retenu par des coosidérations de prudence.

pauvreté éprouvait peut-être une c<»solation passagère ; mais le grand nombre des coupables servait à les déguiser, et le reproche était même adouci par quelques idées de grandeur et de supériorité. Majs plus il portait haut ses regards, et moins ils embrassaient d'objets. Les magistrats, les ministres, les eunuques Êivoris, tes dames de la cour * , et l'impératrice Eudoxie elle-même , sentaient vivement des pers(HU>alitiés qui ne pouvaient tomber que sur un petit nombre. Les anditesEs,^ convaincus par leur propre conscience , s'en faisaient eux-mêmes l'application ; et le zélé prédicateur usait du privilège dangereux de dévouer l'offense' et le coupable à l'exécration publique. Le ressentiment secret de la cour encouragea celui du clergé et des moines de Constantinople , dont le zèle de leur archevêque avait entrepris trop précipitamment la réforme. Il s'était élevé en chaire contre les [femmes qui servaient le clergé de la capitale sous| le nom de domestiques ou de sœurs , usage qu'il regardait comme une occasion continuelle de péché ou de scandale. Chrysostôme accordait une protection particulière aux solitak'es qui se séquestraient du monde; mais il eensuraitavec aigreur, et méprisait comme la honte de leur profession, les moines qui, attirés par des motifs de plaisir pu de profit , remplissaient sans cesse les rues de Constantinople. A la voix de la persuasion;. le prélat fut obligé de joindre celle de son autorité ; et son ardeur dans l'exercice de la juridietîoh ecclésiastique ne fut pas toujours exempte de passion , ni guidée par la prudence. Chrysostôme, d'un caractère naturellement emporté *, tâchait

1 Les femmes de Constantinople se distinguaient par leur liaine ou par leur attachemeat pour CbrjsostAne. Trois veuves nobles et opulentes, Marse, Castride et Exh graphie, étaient à la tête de la perséeutioa. (Paliad. Dialog., t. xiu, p. 14.) I^Ies ne pouvaient pas pardonner à un prédicateur qui leur reprocliait de cherdier i masquer leur âge et leu{ laideur par la parure et la multiplicité des or? nemêns. (.Paliad., p. 27.) Le même zèle, déployé pour nne cause plus pieuse, valutà Oiympias le tilrede sainte. (Voyct TiUemont, Mém. Ecclés., t. n, p. 416-440.)

3 Sozomène, et plus particulièremait Stnbon , ont dépeint le caractère de Chrysostôme avec une liberté qui > offensé ses admirateurs. Ces historiensjqui panùssentsant pasàon, faisaient partie de la génératbn qui lucoéda aux contemporains du saint archevêque, et ils eurait occasion

DECADENCE DE L'EMPlRE ROMAIM ,

(415 dep. I.-G.)

de se soumettre aux préceptes de rÉvangile, en aimant ses ennemis personnels ; mais il se livrait sans résistance à la haine des ennemis de Dieu et de l'Église, et s'exprimait quelquefois avec trop de violence dans la parole et dans le maintien. Par des motifs de santé, on peut-être d'abstinence, l'archevêque conservait son ancienne coutume de prendre ses repas en particulier, et cette habitude * , que ses ennemis attribuaient à l'orgueil , contribuait au moins à nourrir son humeur inso^ ciable. Renonçant en quelque façon à toute communication avec les hommes, il mettait sa confiance dans le diacre Sérapion , et se servait rarement de ses connaissances spéculatives de la nature humaine pour approfondir le caractère de ses égaux ou de ses 8td)ordonnés. Se fiant à la pureté de ses intentions, ou peut-être à la supériorité de son génie , l'archevêque de Constantinople étendit la juridicdon de la ville impériale, et en même temps celle de ses soins épiscopaux. Cette conduite , que les profanes imputaient à l'ambition, paraissait à Chrysostôme un devoir sacré et indispensable. En visitant les provinces d'Asie, il déposa treize évêques de Lydie et de Phrygie , et déclara indiscrètement que l'esprit de débauche et de simonie infectait tout l'ordre épiscopal *. La condamnation rigoureuse de ces évêques, en supposant qu'ils fussent innocens, dut exciter leur juste indignation; et, en supposant, au contraire , qu'ils fussentcoupables, la plupart de ceux qui craignaient d'éprouver le même sort, sentirent bientêt que leur sûreté ne pouvait s'établir

de conrerser fomilièrement avec différentes personnes qui avaient été témoins de ses vertus et de ses imperfections.

1 PaUadins ( t. un, p. 40, etc. ) défend tris-sérieusesementrarchevCque. 1 "H ne buvait jamais de vin. 2* La faiblesse de son estomac exigeait une diète particulière. 3° Les afTaires, l'élude on la dévotion , le (Usaient souvent Jeûner jusqu'au coudier du soleil. 4* H détestait le bruit et les conversations oiseuses des grands repas. 5° Il épargnait sur la dépense de sa table , pour secourir les pauvres. 6° Il craignait dans une ville comme Constantinople d'accepter des invitations qui pouvaient le rendre suspect à quelque faction.

2 Chrysostôme (t. n,|Hom. m, in aet. JpostoL, p. 29) déclareque le nombre des évêques qui seront sauvés est relativement très-petit, en comparaison de ceux qui^seront condamnés i la 'damnation étemelle.

que sur.la ruine de l'archevêque , qu'ils tâchaient de représoiter comme le tyran de l'Église.

Théo[Aile •, archevêque d'Alexandrie, prélat actif et ambitieux , qui dissipait tastueusement le fruit de ses naines , conduisit la conspiration ecclésiastique. Sa vanité nationale lui inspirait de l'aversion pour une vHle dont la grandeur naissante le faisait de»cendre du second au troisième rang dans le monde chrétien; et quelques querelles personnelles avaient achevé de l'irriter contre Chrysostôme *.D'après l'invitation secrète de l'impératrice, Théophile dâ>arqua dans le port de Constantinople, accompagné d'une nombreuse troupe de matelots, pour dissiper la populace, et d'une longue suite d'évêques ses suffragans , pour s'assurer la majorité des voix dans le synode '. On assembla ce synode dans le faubourg de Chalcédoine, surnommé le Chêne, où Rufin avait construit une église et un monastère. Les séances continuèrent durant quatorze jours. Un évêque et un diacre se portant pour accusateurs de l'archevêque de Constantinople ; mais les quarante-sept articles des griefs frivoles on improbables qu'ils présentèrent contre ce prélat peuvent être considérés comme nn« preuve évidente de son innocence. Chrysostôme fut cité quatre fois à comparaître ; mais il refusa toujours de confier sa personne ou sa réputation à la haine implacable de ses ennemis, qui abandonnèrent prudemment l'examen des accusations, et le condamnèrent à être déposé comme rebelle et contumace. Le synode du Chêne fit demander immédiatement à l'empereur la ratification de la sen-

t Voyez Tillemont , Mân. EocUs. , t. xi , p. 441-

> J'ai cru devoir omettre la controverse qui s'âeva p»ml les moines de l'Egypte concernant les opinions d'MgèM et l'anthropomorphisme ; la disdmulation et laviotaMed* Théophile; son adresse i séduire Epiphane ; la persécution et la Alite des ft^res diU U* Longtaa les granâjfle secours douteux qu'ils reçurent de CbrysoslAme à Omr stantinople, etc., etc.

3 PhOtius (p. S3-60) a conservé les actes originaux da synode du C/ii^ne , et ils prouvent qu'on a mali propos prétendu que Chrysostôme n'avait été condamné que pv trente-six évêques, dont vingt-neuf étaient égyptiens. Quarante-cinq évêques souscrivirent la sentcace. (Voret Tillemont, Mém. Ecclés., t. xi, p. 506.)

{4l6dep.J.-C.)

tence , et insinna charitablement qu'on pouvait punir comme coupable de haute trahison le prédicateur insolent qui avait insulté l'impératrice Eudoxie sous le nom odieux de Jésabel. Un officier du palais s'empara de Ghrysostôme , le traina ignominieusement dans les rues de ta capitale , et le descendit, après une courte navigation, à l'entrée de l'Euxin, d'où, moins de deux jours après, on le rappela glorieusement.

Dans le premier instant de sa surprise, le peuple était resté muet et immobile ; mais il se livra bientôt à l'impéiuosité de sa fureur. Théophile s'échappa ; mais les moines et les matelots d'Égjrpte furent impitoyablement massacrés dans les rues de Constantinople '. Un tremblement de terre , qui augmenta la terreur et la confusion, semblait annoncer l'interposition du ciel en faveur de l'archevéqne, et le peuple irrité approchait des portes du palais. L'impératrice, agitée parla crainte, et peut-être par le remords, se jeta aux pieds de l'empereur , et avoua que le rappel de Ghrysostôme pouvait seul apaiser la révolte. Un nombre infini de vaisseaux couvrirent le Bosphore; on illumina sur les côtes de l'Europe et de l'Asie ; et les acclamations d'un peuple victorieux accompagnèrent l'archevêque depuis le port jusqu'à la cathédrale. Le prélat consentit indiscrètement à reprendre l'exercice de ses fonctions , aVant que sa sentence eût été révoquée par un synode ecclésiastique . Ignorant ou méprisant le danger, Ghrysostôme suivit l'ardeur de son zèle, ou peutélrede son ressentiment; il déclama avec violence contre les, vices des femmes, et condamna les honneurs profanes qu'on accordait à la statue de l'impératrice , presque dans l'enceinte de Sainte-Sophie. Ses ennemis profitèrent de cetïe imprudence pour irriter î'or^ gueilleuse Eudoxie, en lui rapportant ou en Inventant l'exorde d'un sermon, c Hérodiade

> Pana£ii8 avoue (p. 30) que, A les lubltans de ConaUDlinople avaient rencoutré Théophile, Us rauraient jeté dus la mer. Socrate fait le récit (!• vi, «. 17) d'un combat entre la populace et les matelots d'Alexandrie, oùilyeut bemieoup de monde tué ou Ueseé. Zosime est le seul ^paitedu massacre des moines (L rr, p. 324); il conviait de l'habileté de Chrysostdme i conduire une multitude ignorante et grossiire: » y»p » ntptt*» «My»'

PAR ED. GIBBON. GH. XXXU

» reprendsafnreiir,Hérodiade recommence à t danser; elle demande une seconde fois la * tête de Jean. > Gomme femme et comme souveraine, elle ne pouvait pardonner cette insolente allusion *. Durant le court intervalle d'une trêve perfide, on concerta des moyens plus sArs pour consommer sans retour la ruine de l'archevêque. Un concile nombreux d'évéques de l'Orient, dirigés par les instructions de Théophile, confirma la validité, de la première sentence, sans en examiner la justice ; et un détachement de soldats barbares entra dans la ville pour comprimer les murmures du peuple. La veille de Pâques, l'arrivée des soldats interrompit indécemment les cérémonies du baptême ; et leur présence alarma la pudeur des catéchumènes, en exposant] leur nudité aux regards profanes, et en violantlesmystèresdu christianisme. Arsace occupa l'église de Sainte-Sophie etletrônearchiépiscopal.Les catholiques se réfugièrent dans les bains de Constantin, et ensuite dans la campagne, où les gardes, les évoques et les magistrats continuèrent à les poursuivre et à les insulter. Le jour funeste du second et dernier exil de Ghrysostôme fut marqué par l'incendie de la cathédrale , du palais où le sénat s'assemblait, et des bâtimens voisins. On imputa cette calamité sans preuve , mais non pas sans vraisemblance , au désespoir de la faction persécutée *.

Gicéron mérita quelque reconnaissance de sa patrie ', si son exil volontaire lui conserva la tranquillité; mais la soumission de Ghrysostôme était le devoir indispensable d'un sujet et d'un chrétien. Il demanda inutilement la permission d'habiter Nicomédie; l'impératrice le fit transportera Gncusus, dans

« Voy« Socrate, 1. ti,c. 18; Sozomène, l.vin , p. 30. Zosime (I- v, p. 324-327) parle en termes vagues de ses invectives contre l'impératrioe Eudoxie. L'homélie qui commence par ces expressions limeuses est rqetée comme une invention des ennemis de Ghrysostôme. (Montfoucon, t, xm , p. 151; TillemoDt, Mém. Ecdés., t. xi, p. 603.)

3 Nous devions naturdlement atttendre de Zosime une pareille aoeusaiion (1. v, p. 327); mais elle devrait «tre confirmée par Socrate (1. vi , c.18) , et par U Chroniqna de Pasdud (p. 307).

* Il IkU parade de CCS motifk spécieux ,po$treditun (e. 13, 14), dans le style d'un orateur et d'un politique.

DECA»ENCEDE L'EMPIRE R(»fAm.

la PetUe-Armëme , au ndlien des rocher» 4a mont Taunu. On espérait qae l'archevêque ne résisterait point à une marche pénible d« s<Nxante-dix jours , pendant les. plus grandes chaleurs de l'été, à travers l' Asie-Mineure, et continuellement exposé aux attaques des Isauriens et à la foreur implacable des ra<Hnes. Cependant Chrysostôme arriva sans accident au lieu de son exil : et les trois années qu'il passa à Cucusus et dans la ville voisine d'Arabissus furent les dernières et les plus glorieuses de sa vie. La persécution et l'absence augmentèrent la vénération publique ; les fantes de son administratioa furent oubliées; on ne se souvint que du mârite et des vertus de ChrysostAmer et l'attention du monde chrétien se fixa sur un coin désert du mont Taurus. Du fçnd de sa solitude, l'archevêque , dont l'ftine s'était fortifiée par l'infortune, entrant une correspondanee régulièreaveclesiM^vincesles pluséloigaées ' ; il exhorta les membres de la coogrëgation chrétienne a persévérer dans leur fidélité; pressa la destruction des temples de Phénieic, et l'extinction de l'hérésie de l'iie de Chypre; étendit son attention pastorale aux missions de Perse et de ScytUe; négocia par des ambassadeurs avec le pontife romain et avec l'empereur Honorius, etenappelad'unsynode partial au tribunal suprême d'un concile libre et général. Le génie de cet illustre exilé conservait son indépendance ; mais son corps étùtà la merci de ses persécuteurs, qui ne cessaient point d'exercer leur vengeance eo abusant du nom et de l'autorité d'Arcadios *.

< DenMBtqiianuile.^taixépnresde OtryiosUlme existent encore (OSpen(,t m, p. 52S-736). EBei sont a^CBaéei à UD grand nombre de personnes dirrérentes et déploient une rermetéd'lme fort supérieure i celle de Cieéron dans son exil. La quatorzième épttre contient un délai carioix des dangers de sa route.

* Après l'exil de ChrysostOne, TbéopUle pid>lU contre td on rohune énorme et horrible , dans lequd il répète souvent les expressions de Aoftem humaiùtatu , taerit^oruM prùtdpem , imnumdum dmmonem. Il assure que Jean CbrysostAme a lirré son Ime au diable , et il souhaite qu'on lui inflige qndqne noarean diMiment qui égale, s'il est possible, l'horreur de ses crimes. Saint JérdnM, ft la requête de son ami Théophile , traduisil du grec en totin cH ouvrage édiflanL (Voyez Facundus Hermian., Defms. pro 3 eapUtd., K n, c t, publié par Sir- L,0|p«r«.t. 0,395,686, 5W.)

(4ifidep.l.-C.)

On expédia un nouvel ordre de transférer sans délai Chrysostôme au fond du désert de Pityus; et ses gardes obéirent si fidèlement à leurs instruaions, qu'avant d'attendre la c6te de l'Enxin le vertueux prélat mourut à Comana , ville du Pont , dans la soixantième année de son âge. La génération suivante reconnut son mérite et son innocence. Le» archevêques de l'Orient, honteux sans doute d'avoir succédé aux ennemis de Chrysostôme, et encouragés par la fermeté du pontife romain, concoururent tous à réhabiliter la mémoire et les honneurs de ce nom vénérarable '. Trente ans après la mort de Chrysostôme, à la pieuse sollicitation du peuple et du çlei^é de Constantoiople, ses reliques furent transportées dan^ la ville impériale *. L'eoipereur Théodose alla les recevmr jusqu'es Cbalcédoine, et, se prosternant sur le ce^ oueil , il implora le pardon du saint,. au nom d'Arcadius et d'Eudoxie *.

On peut cependant douter qu'Arcadiu»

eàt transmis à son successeur la tache d'u crime héréditaire. Eudoiiie, jeune et belle, méprisait son mari, et se livrait sans. contrainte à ses passioBs. Le comte Jean joiiisuit an moins de la confiance intime de l'inipératrice , et le public le désignait comme le pèie dujwne Théodose*. L'empereur n'en regard*

iSoBiMaftit igisdré par son MMesseur Âltiens éM les dupliques de l'église de Constantinople ( A. D. 41t)- Dix ans après , on le révéra comme on) saint. Cyrille , 4i>i hérita de la place et de la haine de son onde Tbéopliile , Céda avec beaucoup de répugnance. ( Voyez Faon'- Remiu., I. n, c 1{ Tittemont, Hém. Eedés., L nd p.2n-283.)

2Socrate, 1. ni, e. 45, Théodoret, I.|t, 3.36. C* événemoit ramena les Joannites qui avaient refuaé i» reconnaître ses successeurs. Durant sa vie, les Joanutei étaient respectés des catholiques , comme 1* congrégatioQ orthodoxe de Constantinople; leur obstbation nn trt*voisine du schisme.

3 Selon qudques auteurs (Baronius, ^muU. Eeda. .Cd. 438,^. 9, 10), 00 ne transporta son corps, de Comana i la eafàtale , que lorsque l'empcMur eut écrit nt lettre d'excuse et d'invitation.

* Zosime, l, *, p. 315. U punit injuste d'iAtaqier h diasteléde llBpà<atrice,sans citerU loonidre pram de ton ineoDdidte ; et il paraît encore plus étonnaatg»» l'accusateur aitosé vivre etécrire dans les étaUd'unpniM dontU rivoqnaU en doute la légitimité. Cette UstMreétitt probablement l« libdle de quelque tetion que Jes plin» lisaieiit et se communiquaient secrètement. ( Ttlkati^>

(408 dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. Cil. XXXII.

pas moins la naissance d'un fils comme l'événement le plus heureux pour lui, pour sa famille et pour l'empire; et l'auguste enfant, par une faveur sans exemple, fut revêtu des titres de césar et d'auguste. Environ quatre ans après, les suites d'une fausse-couche enlevèrent Eudoxie dans son printemps, et sa mort déconcerta la prophétie d'un saint évéque ', qui, au milieu de la joie et des fêtes publiques, avait hasardé de prédire que l'impératrice serait témoin du règne long et glorieux de son fils ïhéodose. Les catholiques applaudirent à la justice du ciel, qui vengeait la persécution de Chrysostôme ; et l'empereur fut peut-être le seul qui regretta sincèrement l'avide et impérieuse Eudoxie. Cette perte l'aiTecta plus que toutes les calamités publiques*. Des brigands isauriens ravageaient depuis le Pont jusqu'à la Palestine , et leur impunité prouvait la faiblesse du gouvernement. Les incendies, les tremblemens de terre, les sauterelles ' et la famine désolaient l'empire; et le peuple mécontent imputait également tous ces fléaux à l'incapacité du monarque. Enfin, dans la trente-iroisième année de son âge, et après avoir régné, si l'on peut abuser ainsi de cette expression , treize ans, trois mois et quinze jours , Arcadius mourut à Constantinople. 11 est impossible de définir son caractère , puisque , dans un temps fertile en événemens , on ne découvre pas une seule action qui appartienne personnellement au fils du grand Théodose. L'historien Procope * a découvert, à la vérité , dans l'esprit du monarque expirant, un rayon de prudence humaine ou de prévoyance

Hist. des Empereurs, l. v, p. 782, semble disposé i inculper Eudoxie.)

< Porphyre de Ga/a. Son zèle éclata lorsqu'il reçut l'ordre de détruire huit lemples païens decetle ville. (Voyez les détails curieux de ta vie , Baroiiius, A. D. 401, a. 17' 51 .) L'original a été écrit en grec , ou peul-être en syriaque , par un moiue , son diacre favori.

' Philoslorge.l. si,c. 8, et Godefroi, Dissertât, p. 457.

3 Jérôme (t. n, p. 73-76) t»U un tableau frappant de la marche deslruclive des sauterelles qui élendireul un nuage épais entre le soleil et la terre , cl couvrirent les champs de la Palestine. Des vents heureux en poussèrent une partie dans la mer Morte et l'autre dans la Méditerranée.

* Procope, de Bell. Persic. , L.i ,;c.2, p. 8, édil. Louv.;

céleste. Arcadias considérait avec inquiétude la situation dangereuse dans laquelle il laissait son fils Théodose, âgé de sept ans, les factions d'une minorité, et le caractère ambitieux de Jezdcgerd, roi de Perse. Au lieu de s'assurer la Gdélilé de quelque sujet distingué par sa valeur et par son mérite, en l'admettant à partager les honneurs du rang suprême , il remit hardiment son empire et son fils entre les mains du monarque persan , et lui laissa par testament son autorité sur l'un et l'autre. Jezdegerd remplit avec fidélité les devoirs de tuteur de Tbéodose et de gardien de l'empire ; les conseils et les armées de la Perse protégèrent l'enfance de l'empereur romain. Tel est l'étrange récit de Procope ; et Aguthias ' en reconnaît la véritr , quoiqu'il ne soit pas de l'a vis de Zosime et qu'il blâme l'empereur romain d'avoir confié si imprudemment, quoiqu'avec succès, son royaume à un étranger, un rival, et un païen. Après une distance de cent cinquante ans, on pouvait débattre cette question politique à la cour de Justinien. Mais un historien sage n'entreprendra point d'examiner les motifs d' Arcadius , avant de s'être assuré d'abord de l'ex'istence de son testament. Comme l'histoire du monde entier n'offre rien de semblable , on peut raisonnablement exiger qu'un fait si extraordinaire soit attesté par les contemporains. L'événement qui excite nos doutes doit avoir attiré leur attention; et leur silence universel anéantit cette tradition recueillie dans le siècle suivant.

Si on eût suivi les maximes de la jurisprudence romaine dans les affaires publiques comme dans celles des particuliers, elles auraient donné à Ilonorius la régence et la tutelle de son neveu, au moins jusqu'à ce qu'il eût atteint sa quatorzième année. Mais la faiblesse d'Honorius et les calamités de son règne l'empêchèrent de réclamer ses droits ; et les deux empires étaient si divisés d'intérêt et d'aifectiou , que les habitans de

< AgaUi.,1. iT, p. 136, 137. Quoiqu'il adopte la vérité de cette tradition, il assure que Procope est le premier qui en ait consacré la mémoire dans ses écrits. Tillemont (liist. des Emper. , t. vi , p. 597 ) évalue très-judicieusement cette Table. Sa critique n'était retenue par aucune autorité ecclésiastique. Procope et Agathias étaient l'un et l'autro i moitié païens.

786 DECADENCE DE L'EMPIUE ROMAIN, (414dep. J.-C.)

Consiantinopic auraient obéi avec moins de I Ses soins s'étendirent aux fortifications des répugnance aux ordres du monarque per-

■san qu'an gouvernement de la cour de Ravenne. Sous un prince qui cache sa faiblesse -sous l'extérieur d'un homme parvenu à l'âge de raison, les plus méprisables favoris peuvent se disputer secrètement l'empire du palais, et dicter aux provinces les ordres d'un maitre qu'ils dirigent et qu'ils méprisent ; mais les ministres d'un.enfant incapable de les autoriser par sa sanction acquièrent et exercent nécessairement une autorité indépendante.

Les grands-officiers de l'éial et de l'armée , qui avaient été mis en place avant la mort (i'Arcadins, formèrent une aristocratie, et chargèrent heureusement du gouvernement de l'empire le préfet Anthemius, qui conserva im ascendant durable sur ses égaux par la supériorité de son mérite '. Il prouva sa fidélité par le soin qu'il prit du jeune ïhéodose, et l'étendue de ses talons par la fermeté avec laquelle il conduisit l'administration difficile d'une minorité. Uldin campait au milieu de la Thrace avec une nombreuse armée, et rejetait insolemment toutes les propositions de paix « Les conquêtes des Huns ne se tei-mi- > neront qu'avec le cours de cet astre , » dit Uldin aux ambassadeurs romains , en leur montrant du doigt le soleil. Mais ses confédérés , convaincus de la justice et satisfaits de la libéralité des ministres impériaux , l'abandonnèrent, et il repassa le Danube. La tribu des Scyrrcs , qiii formaient son arrière-garde, fut presque entièrement détruite ; et on dispersa plusieurs milliers de captifs dans les plaines de l'Asie *, où ils servirent utilement aux travaux de l'agriculture. Au milieu de la victoire, Anthemius ne négligea point les précautions; il fit environner Constantinopic d'un nouveau mur plus épais et plus élevé.

< Socrale , l vji, c. i. Anthemius olaii pctlt-fils de Phiripp#,iiii des ministres de Constance, et grand-pire de l'emperear 4e ce nom. Au retour de son ambassade de Perse , il Ail désigné consul et préfet ilu prétoire de l'Orient dans l'année 405. H conserva la (irt-turc environ dix ans. (Voyez son éloge dans Godefroi , Code ïhcod., l. vi p. 350; Tlllemont, Histoire des Empereurs, t. vi, p. 1, rtc.)

2 Sozomine, I. rx, c. 5. 11 vit quelques Scyrrcs qui tralaillaient sur le mont Olympe, en Bithynie, et se plut à croire qu'ils étalent les derniers de leur nation.

villes d'Iilyrie , et le projet sage d'établir une flotte de deux cent cinquante * vaisseaux toujours armés sur le Danube aurait ûvfendu invinciblement le passage de ce fleuve en trés-peu d'années.

Mais les Romains étaient accoutnmésdepnis si long-temps à l'autorité d'un monarque, qiH^ la première personne, même parmi les femmes de la famille impériale, qui montra un peu ùc courage et de capacité, put s'emparer facilcmentdu trônede Théodose; et cette personne fut Pulchérie*, sœur du jeune souverain, n son aînée de deux ans , qui obtint dans s:i seizième aimée le titre d'augasta. Quoique le caprice ou l'intrigue ait quelquefois diminué passagèrement sa faveur, elle gon\'ern,i l'empire durant près de quarante années an nom de l'indolont Théodose. Après la mon de ce prince, elle continua à régner en son propre nom et sous celui de Marcicn, qu'elle épousa , sous la danse qu'il n'userait jamais des droits de mari. Par des motifs de pnidence ou de dévotion , Pulchérie fit vœu de virginité ; et, malgré quelques soupçons vagues sur la chasteté de cette princesse ' , sa résolution , adoptée par ses deux sœurs, Arcadie et Marine, fut célébrée par les chrétiens comme le plus snblimo effort de la piété. En présence du peuple et du clergé , les trois soeurs crArcadius * dédièrent à Dieu leur virginité ; et ce vœu solennel fut inscrit sur des tablettes d'or enrichies de diamans , dont les princesses firent ptibliquement l'offrande dans la cathédrale tle Constantinopic. Le palais devint un monastère ; et tous les hommes , excepté ceux qui dirigeaient la con-

1 Ccd. Thëodos. , 1. vu , lit. xvu ; I. xv, lit. i , loi 49-

2 Sozomène a rempli trois chapitres du pan^^nque de Pulchérie (l. ix, c. 1 , 2, 3) , et Tlllemont (Hém. Ecries., t.xv, p. 171-184) a consacré un article séparé aux louang» de sainte Pulchérie , vierge et Impératrice.

3 Suidas ÇExccrpta, p. 68, w Script. Basant.) prétend , sur l'autorité des Nestoriens, que Pulchérie ftil ifrilée contre leur Tondaleur, parw qu'il blâma sa ramiliarilé avec le jeune Paulin, et son inceste avec son frérc Tliéodose.

< Voyez Durange, Famil. Bysanlin., p. 70. Flaccillc. flile aînée de Théodose, mourut avant son ffèrc Arcadlus; ou , si elle vécut jusqu'à l'année 431 , quelques infirmités du corps ou de l'esprit la prlvèrcnlprobablcniciil 1 des honneurs dus à son rang.

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science des priucesses , et les saints qui avaient parfaitement oublié la différence des sexes , en furent scrupuleusement exclus. Pnkbérie, ses deux sœurs, et une suite choisie de filles d'une naissance distinguée , formèrent une communauté religieuse , et renoncèrent aux plaisirs mondains de la parure. Malgré la frugalité de leur diète ordinaire , elles jeûnaient souvent , et employaient aux ouvrages de broderie le temps qu'elles ne passaient point en prières. Aux vertus d'une vierge chrétienne , Pulchérie joignait le zèle et la libéralité d'une souveraine. L'histoire ecclésiastique donne le détail des églises magnifiques que l'impératrice fit construire dans toutes les provinces de l'Orient, de ses fondations de bienfaisance en fiweur des pauvres et des étrangers , des donations considérables qu'elle fit aux monastères , et de ses pieux efTorts pour détruire les hérésies opposées d'Eutychès et de Nestorius. Tant de vertus semblaient mériter la faveur particulière de la Divinité ' ; et la pieuse impératrice obtint, en songe ou dans des visions, la découverte des saintes reliques dos martyrs, et la connaissance d'une partie des événemens futurs. Cepentlant la dévotion H'empécbait point Pulchérie de veiller aux affaires du gouvernement ; et cette princesse est la seule des descendans dn grand Théodose qui semble avoir hérité d'une partie de son courage et de son génie. Elle avait acquis l'usage familier des langues grecque et latine, dont elle se servait avec grâce dans ses discours et dans ses écrits relatifs aux affaires publiques. La prudence présidait toujours à ses délibérations ; son exécution était prompte et décisive. Dirigeant toutes les affaires de l'état sans bruit et sans ostentation, elle attribuait discrètement au gcuiedel'em-

' Elle fui avertie dans ses songes des endroits où les corps des quarante martjTS avaient fté enterrés. La terre qui les recelait avait successivement fait partie delà maison et dn jardin d'une dame de Constantinople , et d'un mom itère de moines macédoniens, et était enGn occupée par une église de Saint-Thyrsus, élevée par Cesarius, qui fut consul (A. D., 397). Ces reliques étaient presque entièrement oubliées. Malgré le souliaH charitable du docteur Jurlin, on ne peut guèi-e se dispenser de soupçonner Pulchérie d'avoir c .. quelque part A cette fraude pieusi'. L'impératrice devait ôlrc alors à peu près dans sa trente-cinquième année.

pereur la longue tranquillité de son règne* Dans les dernières années de sa paisible vie, l'Europe souffrit beanconpde l'invasion d'Attila ; mais la paix continua toujours à régner dans les vastes provinces de l'Asie ; Tbéodosele-Jenne ne fut jamais réduit à la cruello nécessité de combattre ou de punir un sujet, rebelle; et, quoique Pulchérie manquât peutêtre de vigueur dans son administraiiou , on n'en doit pas moins applaudir à sa douceur et à sa longue prospérité.

Le monde romain s'intéressait vivemeat à l'éducation de son maître. Son plan d'étude et d'exercices fut judicieusement disposé; les plus habiles maîtres s'empressèrent d'instruire leur auguste élève , qui reçut leurs leçons en commun avec plusieurs jeunes gens de la première qualité, introduits, dans le palais pour animer l'empereur par l'influence de l'amitié et de l'émulation. Pulchérie se réserva le soin d'instruire son frère dans l'art de gouverner ; mais ses préceptes autorisent à révoquer en doute l'étendue de sa capacité , ou la pureté de ses intentions. Elle lui apprit à conserver un maintien grave et imposant, à marcher, à porter sa robe avec grâce, à s'asseoir sur son trône avec ma^ jesté , à s'abstenir de rire , à écouter avec complaisance , à faire «ne réponse convenable, à prendre tour à tour l'air affable ou sérieux, et en un mot à représenter dans toutes, les circonstances l'extérieur d'un monarque avec grâce et avec dignité. Mais on n'inspira, point à Théodose ' le désir de mériter son nom et d'en soutenir la gloire. Au lieu d'aspirer à égaler ses ancêtres, il dégénéra encore, si l'on peut mesurer jusque lu les degrés de l'incapacité, delà faiblesse de son pèreetdesoa

' Il y a une opposition remarquable entre les dfeux historiens ecclësiasliquvs, qui en général s'accordent dans la plupart de leurs relations. Sozomène (I. a,c. i) assure que Pulchéi'ic eut le gouvernement de l'empire, et diiigea. l'ëducalion de son frère, dont il daigne à peine faire l'éloge. Socrale, affectant de renoncer à tout espoir de faveur et de célébrité, fait un long pan^riqucde l'empereur, et ne parie point du tout du méclle de Pulchérie (I. vu, c. 22-42). Philoslorgc (I. xii, c. 7) parle de l'in- QucDce de Pulchérie en homme de cour. Tut lit.ft\tKa.< TM^utivTut wKupitu/xmi x<ti fiiudvyH^aii. SuiàasiExcerpt. p. 53) peint le véritable caractère de Théodose, et j'ai suivi les traces de Tillrmont (L vi , p. 25) en tirant quelques traits des Grecs mcdenies,

oncle. Arcadius etHonorius avaient en l'exem- i pie et reçu les leçons du grand Théodose appuyé par l'autorité de père. Mais un prince né surle trône n'entend jamais la voix de la vérité. Le fils d' Arcadius se trouvait condamné à passer sa vie dans une enfance perpétuelle , environné d'une troupe servile de femmes et d'eunuques. De futiles amusemens et des études inutiles remplissaient les heures d'oisiveté que lui laissait son éioignement de tout ce qui avait rapport aux devoirs {essentiels de souverain. Théodose ne sortait du palais que pour se livrer aux plaisirs de la chasse. Mais il passait souvent une partie de la nuit à peindre ou à graver; et l'élégance avec laquelle l'empereur transcrivait les livres de dévotion , lui mérita le surnom de calligraphe, ou excellent écrivain. Séparé du monde par un voile impénétrable , le jeune monarque donnait sa confiance à ceux qui s'occupaient de flatter ses goûts et d'amuser son indolence ; et, comme il ne lisait jamais les papiers où il mettait sa signature, on exécutait en son nom les injustices les plus opposées à son caractère. Théodose était chaste , sobre, libéral et compatissant; mais ces qualités , qui ne méritent le nom de vertus que quand elles sont soutenues par le courage et dirigées par la prudence , devenaient rarement utiles, et quelquefois funestes an genre humain. Une éducation défectueuse avait amolli son âme , et la superstition la dégradait encore. Il jeûnait, chantait des psaumes, et croyait aveuglément aux miracles et aux préceptes qui nourrissaient sa crédulité. Il croyait dévotement aussi aux saints morts et vivans de l'église catholique ; et l'empereur des Romains refusa une fois de manger jusqu'à ce qu'un moine audacieux, qui avait excommunié son souverain, eût daigné guérir cetteblessure spirituelle '.

L'histoire d'une fille chaste , belle et vertueuse , élevée d'une classe obscure sur le trône impérial , passerait peut-être pour un roman, si elle n'était pas constatée par le mariage de Tfaéodose. La célèbre Athénaïs * ,

< Tbéodoret, I. v, c. 37. L'évèque de Cyrrfae, un des hommes les plus respectables de son siècle par sa piété et par son érudition , applaudit à l'obéissance de Tbeodose aux lois divines.

2 Socrale (1. vu, c. 21) nomme Athénaïs, flUe d'un

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fille de Léonce , philosophe athénien , avait toutes les grâces de son sexe avec tonte la solidité du nôtre. Son père l'éleva dans la religion des Grecs, et l'instruisit dans les belleslettres et dans les sciences. Il en fit un philosophe , un grammairien et un rhéteur. I^ vieillard crut qu'avec tant de talens joints à la beauté sa fille n'avait pas besoin de biens ; il la déshérita, partagea sa fortune entre ses deuxfils,et ne laissa qu'un legs de cent pièces d'or à Athénaïs. Après la mort de Léonce , elle voulut rentrer dans ses droits , mais ses frères les lui contestèrent. Athénaïs, se voyant sans ressource, alla à Constantinople porter sa plainte à Pulchérie. L'impératrice , charmée de sou esprit et de sa beauté , l'écouta avec intérêt , et destina secrètement la fille du philosophe Léonce à devenir femme de Théodose et impératricede l'Orient. Elle réussit facilement à exciter la curiosité d'un prince âgé de vingt ans , par une peinture intéressante des charmes d' Athénaïs dont elle vantait les grands yeux, le nez régulier, le bean teint, les cheveux blonds, la taille fine, la démarche gracieuse , l'intelligence cultivée par l'étude, la vertu éprouvée par le malheur. Théodose , caché derrière un rideau dans l'appartement de sa sœur, eut le plaisir de contempler la belle Athénienne , et déclara qu'il était résolu à l'épouser. Les noces fnreot célébrées au bruitdes acclamations de la capitale et des provinces. Athénaïs renonça sans peine aux erreurs du paganisme, et reçut le baptême et le nom d'Eudoxie. Mais Pulchérie ne lui accorda le titre d'angusta qu'au moment où elle accoucha d'une fille, qui épousa, quinze ans après, l'empereur de l'Occident. Les frères d'Athénaïs, instruits de sa fortune, se cachèrent pour éviter sa vengeance. Endoxie les fit chercher , et les éleva aux premières dignités de l'empire. Au faite desgran-

philosophe atMnien. Il parle de son baptême, de son mariage , •! de ses talens poétiques. Jean \blal* est l'auteur le plut ancien qui ait parlé de cette histoire (part. 1 1, p. 20, 21 , édit. Venet., 1733), et la Chronique Pasch.(p.311, 312). Ces auteurs avaient probablemat TU le portrait original de l'impératrice Eudoxie. Us Grecs modernes, Zonare, Cédrénus, etc., ont montré plus de penchant que de talent pour b fiction. J'ai hasardé de fixer son âge, sur l'autorité de Nicépbore. Un faiseur de roman n'aurait point imaginé qu'Atbénaïs arait près de vingt-huit ans lorsqu'elle enflamma le jeune Théodose.

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(leurs, elle cultiva toujours les talens qui avaient contribué à son élévation, et les consacra sagement à sa religion et à son mari. Endoxie composa une paraphrase poétique des huit premiers livres de l'Ancien-Testaroent et des prophéties de Daniel et de Zacliarie ; un centon des vers d'Homère , appliqués à la vie et aux miracles de Jésus-Christ; la légende de saint Gyprien et un panégyrique de Théodose , à l'occasion de sa victoire sur les armées persanes. Ses écrits , admirés par un peuple d'esclaves superstitieux, n'ont point paru méprisables aux critiques exempts de partialité '. Le temps et la possession n'affaiblirent point la tendresse de l'empereur, et, après le mariage de sa GUe, Endoxie obtint la permission de remplir le vœu de sa reconnaissance par un pèlerinage à Jérusalem. Le faste avec lequel cette princesse traversa l'Orient s'éloigne un peu de riiumilité chrétienne. Elle prononça sur un trône d'or, enrichi de pierres précieuses , un discours éloquent dans le sénat d'Antioche , déclara l'intention d'élargir l'enceinte de la ville , fit un don de deux cents livres d'or pour rétablir les bains publics et accepta les statues que la reconnaissance des habitans offrit d'élever en son honneur. Dans la Terre- Sainte, ses aumônes et ses fondations pieuses surpassèrent la munificence de sainte Hélène; et, si le trésor public souffrit un peu de ses libéralités, elle jouit au moins de la satisfaction de rapporter à Gonslantinople les chaînes de saint Pierre , le bras droit de saint Etienne et le véritable portrait de la Viei^e, peint par saint Luc*. Hais ce pèlerinage marqua le terme fatal de la gloire et de la prospérité d'Eudoxie. Rassasiée d'une pompe fastidieuse et fatigante, oubliant peut-être les obligations qu'elle avait à la sœur de Théodose, elle eut l'ambition de gouverner l'em-

< Socrate, I. vn, c. 21 ; Pkotius, p. 413-420. Le centon d'Homère existe encore, et a éU imprimé plusieurs fois ; mais les critiques prétendent que cette insipide production n'est point d'Eudoxie. (Voy. Fabric. , BibUoth. Grac., t. i,p. 357). L'Ionia, ou Dictionnaire de bbles et d'bistoires , a été compilé par une autre impératrice du nom d'Eudoxie, qui vivait dans le onxiime siècle, et l'ouvrage existe encore manuscrit.

* Baronius (Annal. Ecclés., A. D., 438, 439) est éloquent et abondant; maison l'accuse de mêler indiflérem- DMOtles faits apocryphes aux bits les plusautheotiques.

pire. Le palais, en proie à la discorde, se divisa en deux factions; mais l'ascendant de Palchérie décida la victoire. L'exécution de Paulin , roaitre des offices , et la disgrâce de Cyrus, préfet du prétoire de l'Orient, apprirent au public que la faveur d'Eudoxie ne suffisait pas pour protéger ses plus fidèles amis; et la beauté de Paulin fit soupçonner que son crime était celui d'un amant heureux '. Dès que l'impératrice s'aperçut qu'elle avait perdu irrévocablement la tendresse et la confiance de Tbéodose, elle demanda la permission de se retirer à Jérusalem. L'empereur la lui accorda ; mais sa jalousie ou la vengeance de Pulchérie la poursuivit dans sa retraite ; et Saturnin, comte des domestiques, eut ordre d'ôter la vie à deux ecclésiastiques très-aimés d'Eudoxie. Elle les vengea par la mort du comte ; et l'excès de sa fureur dans cette occasion suspecte sembla justifier la sévérité de Théodose. L'impératrice fut ignominieusement dépouillée des honneurs de son rang, et déshonorée peut-être injustement dans l'opinion publique. Eudoxie passa dans l'exil et dans la dévotion les seize années qu'elle survécut à sa disgrâce*. L'approche de la vieillesse, la mort de Théodose, les infortunes de sa fille unique menée en captivité de Rome à Garthage et la société des saints moines de la Palestine , confirmèrent sa dévotion. Après avoir éprouvé toutes les vicissitudes de la vie humaine, la fille du philosophe Léonce mourut à Jérusalem dans la soixante-septième année de son âge , et protesta jusqu'à son dernier soupir qu'elle n'avait jamais dépassé les bornes de l'innocence et de l'amitié ".

< Dans ce récit abrégé de la disgrice d'Eudoxie , J'ai imité la circonspecli<« d'Evagrius (I. i , c. 21 ) et du comte Maroellinus (m Chron., A. D. , 440-444). Lesdeux dates authentiques fixées par le dernier détruisent une grande partie des fictions des Grecs ; et la fiimeuse histoire de la pomme, etc., n'est propre qu'à figurer dans les Mille et une Nuits, où l'on trouve une histoire qui n'en diflère pat beaucoup.

^Piisca» (jmExeerpt. Légat., p. 69), contemporain et homme de cour, la désigne sèchement par ses deux noms d'Athénaïs et d'Eudoxie, sans y qouler aucun titre on épithète honorable ou respectueuse.

3 Relativement aux deux pèlerinages d'Eudoxie, à sa longue résidence à Jérusalem , à sa dévotion , ses aumOnes, etc. , voyez Socrate (!• vu, e. 47) et Evagrius (I. i, c. 20, 21 , '22). La chronique de Pasch. mérite quelquefois

vuo

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L'ambition des conqiiétes on de la gloire militaire n'avait jamais agile l'âme languissante da paisible Théodose, et la faible alarme de la guerre de Perse interrompit à peine la tranquillité de l'Orient. Les motifs de cette guerre étaient aussi justes qn'honorables. Dans la dernière année du règne de Jezdegerd, tntenr supposé de Tbéodose, nnévéque qui aspirait à la couronne du martyre détruisit àSnze ua des temples du Feu'. Son zèle et son opiniâtreté attirèrent la vengeance sur tons les chrétiens; les mages irrités excitèrent une persécution violente, et Varanes ou Bahrara, qui succéda au trône de Jezdegerd, hérita aussi de son ressentiment. Quelques chrétiens fugitifs s'étaient réfugiés sur les frontières des Romains ; ils furent réclamés avec hauteur, et généreusement refusés. Ce refus et des disputes de commerce firent bientôt éclater la guerre entre les deux empires ; leurs armées couvrirent les montagnes de l'Arménie et les plaines delà Mésopotamie. Mais les opérations de deux campagnes ne produisirent que quelques combats douteux et quelques sièges sans succès. Les Romains essayèrent inutilement de reprendre Nisibis, et les Perses ne réussirent pas mieux devant une ville de Mésopotamie , défendue par son vaillant évéque , qui foudroyait les assiégeans au nom de l'apôtre saint Thomas. Cependant des courriers apportaient sans cesse à Constantinople la nouvelle de quelque victoire , toujours suivie de fêtes et de panégyriques. Les historiens du siècle ont pu puiser dans ces panégyriques * leurs récits extraordinaires et peut-être fabuleux , le défi d'un héros persan que le Goth

d'Mreconsallde, et pour l'histoire d'Antioche l'autorité de JeanMalala n'est point à rejeter. L'abbé Guënée, dans un mémoire sar la fertilité de la Palestine, dont je n'ai vu qu'un ettrait, évalue les dons d'Eudoxie à 20,488 liv. pesant d'or, enriron vingt minions de lïanes.

• Tbéodoret, I. v, c. 30; Tillemont, Mém. Ecelés., t. xn, p. 356-364; Assemanni, Bibliolh. Orient., l. m, p. 393; t. TV, p. 61. Théodore! blâme l'action d'Abdas, mais il loue sa constance à souAVir le martjTe. Cependant je ne conçois pas bien clairement les principes qui dérendent de réparer le dommage qu'on a commis illégalement.

- SocraU» (I. vil, c. 18, 19, 20, 21) mérite la préTérence relativement à la guerre de Perse. On peut encore consulter les trois chronique», la Ch. Pasch. d celles de. Mar- «j'.lin et de Malala.

Aréobinde tua, après l'avoir pris dans son filet, les dix mille immortelt massacrés à l'attaque du camp des Romains , et les cent mille Arabes ou Sarrasins qui , frappés de terreur, se précipitèrent dans l'Enphrate. On peut révoqueren doute ou négligerdetelsévénemens; mais on ne doit point passer sous silence la charité d'Acacius , évéque d'Amida , dmt le nom méritait une place dans le calendrier. Ce digne prélat , regardant les vases d'or et d'argent comme inutiles au culte de Dieu, vendit toits ceux qui appartenaientà son ^lise, racheta du produit sept mille Persans captifs, leur fournit libéralement tout ce dont ils avaient besoin , et les renvoya dans leur patrie apprendre au monarque persan quel était le véritable esprit de la religion qu'il persécutait. Des actes de bienfaisance , exercés an milieu des fureurs de la guerre , réussisseat presque toujours à diminuer l'animosité des nations ennemies ; et j'aime à me persuader que la générosité d'Acacius contribua au rétablissement de la paix. Dans la conférence tenue sur les confins des deux empires, les ambassadeurs romains donnèrent une idée méprisable de leur souverain , en voulant exagérer l'étendue de sa puissance; ils conseillèrent sérieusement aux Persans de prévenir, par une prompte conciliation , la colère de Tliéodose, qui n'était pas encore instruit de cette guerre éloignée. Une trêve de cent ans fut ratifiée solennellement; et, quoique la tranquillité publique ait été menacée par les révolutions de l'Arménie, cependant les successeurs d'Artaxercès et de Constantin respectèrent, durant près de quatre-vingts années, les conditions principales de ce traité. Depuis le premier combat entre lesParthes et les Romains sur les boi'ds de l'Euphrate, les puissans prolecteurs de l'Arménie * l'opprimcrent tour à tour. Nous avons déjà rapporté dans le cours de celle histoire une partie

' Ce récit de la ruine et du partage du royaume d'Arménie est tiré du troisième livre de l'histoire d'Arménie, de Moïse de Chorène. Quoiqu'il n'ait aucune des qualités estimées dans un historien , sesconoaissauces locales, ses passions et ses préjuges indiquent suflisarament un habitant du pays et un contemporain. Procope (de Mdifieus, 1. m, c. 1-5) raconte les mêmes faits d'une manière fort différente; j'ai extrait les circonstances les plus probables en elles-mêmes, et les moins opposées au rédt de Moïse de Choréne.

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des événemens qui contribuèrent tantôt à la guerre et tantôt à la paix. L'ambitieux Sapor avait acquis la possession de l'Arménie par nn traité honteux pour ses rivaux, et la puissance de la Perse eut un moment la prépondérance. Mais les descendans d'Arsace obéissaient avec impatience à la postérité de Sassan; les nobles réclamaient et reprenaient souvent leur indépendance héréditaire, et les peuples conservaient encore de l'attachement pour les princes chrétiens de Constantinople. Au commencement du cinquième siècle, la guerre et les factions déchirèrent l'Arménie ' , et ces divisions intestines précipitèrent la chute de cette ancienne monarchie. Chosroès, vassal du monarque persan , régnait plus à l'est sur la vaste partie de ce royaume, et les provinces moins étendues de l'Occident étaient soumises à l'autorité d'Arsace et à la suprématie de l'empereur Arcadins. Après h mort d'Arsace , les Romains supprimèrent la monarchie nationale, et les alliés de l'empire devinrent ses sujets. On nomma un comte militaire de la frontière d'Arménie. La ville de 'f héodosiopolis *, située avantageusement, fut construite et fortifiée sur nn lorrain élevé et dans un canton fertile, près des sources <le l'Euphrate; et cinq satrapes gouvernèrent les provinces qui obéissaient aux Romains. Leur dignité fut indiquée par un vêtement particulier de pourpre et d'or. Le reste de nobles moins bien traités , qui regrettaient la perte de leur monarque et enviaient la faveur de leurs égaux, négocièrent leur paix à la cour de Perse, obtinrent leur pardon, retournèrent avec leur suite au palais d'Astaxata, et reconnurent Chosroès pour leur souverain légitime. Environ trente ans après, Artasire, uevou et successeur de

' Le» Arméniens d'Oreidcnt se senaienl des caractères et de la langue grecque dans leurs prières et dans les oflices religieux. Mais les Perses avaient proscrit l'usage de celte langue dans les provinces de l'Orient. Ils se servirent de l'idiome syriaque jusqu'au commenrcment du cinquième siècle, où Mesrobes inventa les lettres arméniennes, et traduisit la Bible en langue arménienne. Cel événement afTaiblil la liaison de l'église et de la nation avec CoRStanliuople.

2 Moïse de Chorène, I. in , c. 49, p. 309 et p. 538; Procop., de yEdifieiis, I. m, c. 5. Théodosiopolis était située environ à trcnie-cinq milles, vers l'orient, d'Araemnm la moderne, capitale de l'Arménie ottomane. (Vny. d Auville, Géographie ancienne, t. ii, p. 90, JOO.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXXIL

Chosroès , perdit la coaflanceet raffection de la noblesse capricieuse d'Arménie, et ils demandèrent, au lieu de leur roi, un gouverneur persan.La réponse de l'archevêque Isaac, dont ils sollicitaient le consentement, peint parfaitement le caractère d'un peuple superstitieux . Il déplore les vices évidens et inexcusables d' Artasire, f et n'hésiterait pas, disait-il, à

> l'accuser devant le tribunal d'un empereur

> chrétien, qui le châtierait sans le détruire.» t Notre roi, ajoutait Isaac, se livre à des

> plaisirs obscènes; mais il a été purifié par

> les saintes eaux du baptême. II aime les

> femmes, mais il n'adore ni le feu ni les élé-

> mens. On peut l'accuser de débauche; mais

> il est évidemment catholique , eLsa foi peut

> être sincère, quoique ses mœurs soient cor-

> rompues. Je ne consentirai jamais à livrer * mon troupeau à la voracité des loups; et

> vous auriez bientôt lieu de vous repentir

> d'avoir troqué les faiblesses d'un fidèle » contre les vertus apparentes d'un païen '. » La fermeté d' Isaac enflamma le ressentiment des nobles ; ils dénoncèrent le roi et l'arcbcvêque comme partisans secrets de l'empereur romain, et entendirent, avec satisfaction, Bahram prononcer lui-même la sentence. Les descendans d'Arsace furent dégradés de la dignité royale*, qu'ils possédaient depuis plus de cinq cent soixante ans ' ; et les états du malheureux Artasire prirent la forme et l'administration de provinces sous la dénomination nouvelle et expressive de Persarménie. Cette usurpation excita la jalousie du gouvernement romain ; mais le différend se termina bientôt à l'amiable , au moyen d'un partage

< Moïse de Chorène, I. m, e. 63, p. 316. Selon l'institut de saint Grégoire, apôtre de l'Arménie, l'archevêque (iiisail toujours partie de la famille royale; circonstance qui corrigeait, en quelque Taçon, l'ascendant du caractère sacerdotal en unissant la milre avec la couronne.

2 Une branche de la maison royale des Arsaces continua d'exister, probablement avec le rangcU'autorité de satrapes. (Voyez Moïse de Chorène, I. ni, c. C5, p. 321.)

3 Immédiatemenlaprès la défaite d'Antiochus-Sidetcs, S'alarsace fut nommé roi de l'Arménie par son fWrc, monarque des Parthes (Moïse de Chorène, I. ii, c. 2, p. 85), cent trente ans avant Jésus-Christ. Sans nous en rapporter aux époques incertaines du règne des derniers rois , nous pouvons regarder comme évident que le royaume d'Arménie ne hit détruit que postérieurement à la tenue dueoncilede Chalrédotne (A. D., 431 , 1. m, c. 61 , p. 312), et sous le r^ne de Veramus ou de Bahram , rot de Fers*

DECADENCE DE L'EMPIRE ROKÂIN

(422 dep. J.-C.)

inégal de l'ancien royanme d'Arménie; et l'acquisition d'un faible territoire, qu'Auguste aurait méprisé, jeta un peu de lustre sur l'empire expirant du jeune Théodose.

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