‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. Trad (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Constance seal empereur. Élévatioii et mort de Gallus. Danger et ël^Tation de Julien. Guerre contre les Perses et contre les Sarmates. Victoires, de Julien dans les Gaules.

Les provinces divisées de l'empire furent réunies Pcaroir par la victoire de Constance; mais, comme ce prince eunuques. faible n'avait de talens personnels ni pour la paix ni pour la guerre , comme il craignait ses généraux et se méfiait de ses ministres , le succès de ses armes ne servit qu'à établir l'autorité des eunuques sur le monde romain. Ces, êtres disgraciés, ancieaine production du despotisme (i) et de la jalousie orientale, furent introduits en Grèce et à Rome par la conta-

(i) Ammien (1. xiv, c. 6) prétend que PorigiDe de la castration remonte an règne de Sémiramis, qui inventa cette pratique odieuse plus de dix-neuf cents ans ayant la naissance de Jésus^hrist. L^usage des eunuques a été connu en Egypte et en Asie , dans l'antiquité la plus reculée. On en parle dans la loi de Moïse , Beutéronome, xxiii, i. Voyez Goguet, Origine des Lois , etc. , part, i, 1. i, c. 3.

lY. I

gion du luxe asî^t^ue (i). Leur progrès fut rapide, et les eunuques , qui du temps d'Auguste avaient été abhorra <y>mme le o^rlége menatraeBX d'une reine d'Egypte (a), s'introduisirent insensiblement dans les maisons dçs i^atrpn^s , des sénateurs ^ et même des empereurs (3). Restreints par les sëvères édits de Domitien et de Nerva (4) 9 favorisés par l'orgueil de Dioclélien , réduits à un élat obscur par la prudence de Constantin (5), ils se multiplièrent dans les palais

(t) Eunuchiêm dixti veila tû ;

Quia Mola tUunttir hU ruinai,

TiiiSRCB , Eunuch. , ncte i , tc^qc x

Cette comédie est traduite de Ménandre, et Forigioal doit avoir paru peu après les conquêtes orientales d^Akxandre.

(a) HfiUt spadombus

Sen'ire rugasis pot^U

HoEACB , Çarmeo , ▼• 9; et Daciei , ad loc.

Par le mot spado les Romains exprimaient fortement leur korreur pour cette espèce mutilée. Le nom d^eunuque , adopté par Us Grecs , prévalut insensiblement ; il choquait moius Foieille , et présentait; un sens plas obscur.

(3). 11 suiBra de citer Posidès , affranchi et eunuque de Claude , auquel Tempereur prostitua quelques-upes des ré<com penses les plus honorables de la valeur militaire. Voyez Suétone , in Claudio , c. 28. Posidès dépensa une grande partie de sç^ ric]>es$es eu bâtimens.

Ut apaid» viniiekat ^api^oli^ no^tr^.

Posides^ Jvsi^Âi,^ $«t. X|V.

(4) Ca^lrari m0in>s vetuii, Suétone ^ inDomiiian^, e. 7. f^o/6< Dioii-Cossiufi ,1. Lxvii, p. 1&0.7) L Lxvni , p. inQ*

(5) Il y 0 uii. passage dans V/Hstoim Augusè$ (p. 137 ) dans lequel Lampride y eu louant Alexandre - Sévère «t

DE L*EMPIRE ROMAItf. CHÀP. XïX. 3

de ses fils dégénérés , et acquirent pea à peu la con^ naissance et enfin la direetion des conseils les plus secrets de Cdnstanee. Le mëpris et Fairersion qu'oa a toujours eus pour cette esp^ dégradée , semblent les avoir rendus aussi incapables qu'on les en sup* posait , de toute action noble et de toiU sentiment d'honneur et de générosité (t)^ mais les eunuques étaient instruits dans Fart de Tintrigue et de Tadu*lation^ et ils gouvernaient alternativement Constance par ses terreurs , par son indolence et par sa va-

Gonstantin d^avoir mis des bornes à la tyrannie des eunuques, déplore les malheurs dont ils ont été la cause sous d'autres régnes. Hue accedit quod eunuckos nec in consUUs, née in ministeriis kabuii, qui soH principes perdant, dum eos more gentium aut refum Persartim voluntvifere; qui àpo* pulo etiam amicissimum semopent ; qui intemuncii sunt, aliud quàm respondetur referentes ; claudentes principem suum, et agentes ante omnia, ne quid sciât,

(i) Xénophon {Cyropœdia, L y m, p. 54o) a détaillé les motifs spécieux qui engagèrent Cyrus à confier la garde de sa personne à des eunuques. Il avait remarqué que U même mutilation , pratiquée sur les animaux , ks rendait pHis do^ ciles , sans diminuer leu^ force ou même leur courage , et il s'imagina qu'une espèce bâtarde , séparée de tout le reste du genre humain , serait plus inviolablement attachée à son bienfaiteup. Mais une longue expérience a démenti le jugement de Cyrus, il peut se trouver quelques exemples bien rares d'eunuques qui se sont distingués par leur talent , par leur valeur et par leur fidélité ; mais, en examinant l'histoire générale de la Perse , de l'Inde et de la Chine , on remarque que la puissance des eunuques annonçait toujours le déclin et la chute de chaque dynastie.

lûtë (i). Tandis qu*un miroir trompeur l'amusait d'une £iu8se apparence de prospérité publique , sa nonchalance leur permettait d'intercepter les plaintes des provinces opprimées , d'accumuler d'immenses trésors par la vente de la justice et des honneurs , d'avilir les plus importantes dignités par l'élévation des hommes obscurs qui achetaient d'eux les moyens d'oppression (a) , et de satisfaire leur ressentiment contre quelques âmes fermes qui refusaient audacienscment de faire leur cour à des esclaves. Le plus distingué d'entre eux était le chambellan Eusèbe , qui dirigeait si despotiquement l'empereur et son palais , qu'on pouvait dire , d'après l'expression satirique d'un écrivain impartial , que Constance jouissait de quelque crédit auprès de cet impérieux favori (3). Ce fut par ses intrigues artificieuses que ce prince souscrivit la sentence de l'infortuné Gallus, et ajouta ce

(i) Voyez Ammien^Marcellin ^ 1. xxi , c. i6; 1. xxii, c. 4- Tout le cours de cette histoire impartiale sert à justifier les invectives de Mamertin, de Libanius et de Julien lui-même, qui ont déclamé contre les vices de la cour de Constance.

(2) Aurelius- Victor blâme la négligence que son souverain a mise dans le cboix de ses gouverneurs de provinces et des généraux de ses armées , et finit son histoire par une observation très-bardie, quUl est moins dangereux, sous un régne faible , d^attaquer la personne du monarque que eeUe de ses ministres.

Uti verum absoham brevi y ut imperatore ipso darius iia apparitorum pUrisque magis atrox nihil,

(3) u4pud quem {si verè dici debeat) multiun Constantius pûtuit* Âmmicn , 1. xviii, c. 4-

crime à la longue liste des exécutions barbares et dénaturées qui avaient déjà déshonoré la maison de Constantin.

Lorsque les deux neveux de Constantin , Gallus Éducauoo et Julien, furent sauvés de la fureur des soldats, le dejaiien. premier avait environ douze ans, et Julien en avait à peu près six. Comme Tainé passait pour être d'une santé faible et valétudinaire , ils obtinrent moins difficilement de la feinte pitié de Constance une exis* tence obscure et précaire; il sentait bien d'ailleurs que le meurtre de deux orphelins sans défense serait regardé du monde entier comme Facte le plus odieux d'une cruauté réfléchie (i). Différentes villes de la Bithynie furent successivement choisies pour le lieu de leur résidence, ou plutôt de leur exil, pendant le temps de leur éducation. Mais , dès que leur âge fut susceptible d'.éveiller les soupçons de l'empereur, il jugea plus prudent de s'assurer de ces jeunes in-^ fortunés, en les renfermant dans la forteresse de Macellum , près de la ville de Césarée. La conduite que l'on tint avec eux , pendant une captivité de six ans, fut, à quelques égards, celle qu'aurait pu avoir un tuteur attentif, tandis que sur d'autres points ils

(i.) Saint GiPégoire de; Nazianze {orat. 3, p. 90) Feproche à. ^apostat son ingratitude pour Marc , évêque d'Aréthuse , qui. avait aidé à lui sauver la vie ; et npus apprenons , quoi-* que d'une autorité moin^ re,spectable (Tillemont, Hist. des Emper., t. ly, p. 916) que Julien fut caché dans le sanc-« tuaire d'une église.

éprouvaient toute la rigoear d'un tyran soupçonneux (i). Leur prison était un anden palais autre* fois la résidence des rois de Gappadoce. La situation en était riante, les bâtimens magnifiques et Tenceinte spacieuse. Us firent leurs études et tous leurs eier* cices sous la conduite des maîtres les plus célèbres $ et la nombreuse suite ou plutôt la garde qui conpo- ^it la maison des neveux de Constantin , n^était pas indigne de leur naissance ; mais ils ne pouvaient se dissimuler que, dépouillés de leur fortune, privés de liberté et sans aucune défense qui garantit leur sûreté ,' éloignés de tous ceux auxquels ils auraient pu accorder leur estime ou leur confiance , ils étaietit ocHidamnés à passer leur triste vie avec des esclaves dévoués aux ordres d'un tyran que les Iraitemens qu^ils en avaient soufferts rendaient leur irrécondlia- Gaiius ble enifemi. Les embarras de rÉtaj( obligèrent cepencësar.AD. dâut Tcmpereur , ou plutôt les eunuques, à revêtir Gallus du titre de César dans la vingt - cinquième année de son âge *, et ils cimentèrent cette alliance politique en lui faisant épouser la princesse Constan* tina. Après la cérémonie d'une entrevue dans laquelle les deux princes firent le serm^it mutuel de ne

(i) L^istoîre la plus etttheiitiq[ue de PédHcation et des aventures de Julien , est contenue dans une épftré ou mani^ feste quMl adressa lui-même au sénat et au peuple d'AtKènes. Liban i us {orat, parentalis) an côté des païens, et Soerate (1. m , c. i) du côté des chrétieiis, ont Conservé difiérente» circonstances fort intéressantes^

jamais rien entreprendre au préjudice Ton de l'autre, ils se retirèrent chacun dans leur résidence ^ Constance continua sa marche vers TOccident , et Gallus se fixa dans la ville d'Antioche , d'où , avec une autorité subordonnée , il gouverna les cinq grands diocèses de la préfecture orientale (1). Dans cet heureux changement de fortune, il n^ouhlia pas son frère Julien (a) , qui obtint les honneurs de son rang , l'apparence de la liberté , et la restitution d'un ample patrimoine (3).

Les historiens les plus indulgens pour la mémoire cruauté et de Gallus, et Julien lui -même qui désirait tirer un T/Ganù«* voile sur les faiblesses de son frère, avouent que ce César était incapable de régner. Transporté d'une

(i) Kelatî veinent à la promotion de Galtuâ, voye^ Id»« tius^ Zozime et les deux Yictor. Selon Philostorgîus (l. ly, c. I ) , Théophile , évêque arien , fut témoin , et en quelque façon garant de cet engagement solennel. Il soutînt ce caractère avec fermeté ; mais Tillemont {Hist, des Emper. , t. IV, p. 1 120) croit quUl n'esl poiot du tout probable qu^un hérétique ait eu de si grandes vertus.

(a) Grttllus et Julien n^étaient pas fils de la m.éme mère. Leur père , JuliuA-Clonslantias , avait eu Galliis dfe sa première femme, nommée Galla ; Julien était le fils de Basilina , quUl avoit épousée en secondes noces. Tillemont , Hist* des Emper. y vie de CvojùuUin, art. 3. (Note de V Editeur,)

(3) Julien eut d^abord la liberté de suivre ses études à Oonstantinople 4 mais la réputation qu'il acquit excita bien* tôt rinquiétude de Gonstazioe ,. et on conseilla au jeune prince de se retirer dans ]<s contrées moins en vue de rionie ou de la Bithynie.

prison sur un trône , il n'avait ni le génie , ni Tapplication , ni même la docilité nécessaires pour compenser le défaut de théorie et d'expérience. La solitude et Fadversité avaient plus aigri que corrigé son ca^ ractère sombre et violent \ et le souvenir de ce qu'il avait souflTert, disposait son âme à la vengeance plutôt qu'à la compassion. Les violens accès de sa fureur extravagante furent souvent funestes à ceux qui approchaient sa personne ou qui dépendaient de son autorité (i). Constantina, son épouse, que l'on dépeint non pas co.n^me une femme, mais comme une furie toujours altérée de sang humain (2) , au lieu d'employer l'influence qu'elle avait sur Gallus pour le contenir dans les bornes de la patience et de l'humanité , irritait sans cesse la férocité de ses passions. Quoiqu'elfe eût renoncé aux vertus de son sexe, elle en conservait la vanité. On lui vit accepter un collier de perles , comme le prix suffisant du meurtre d'un

(i) Voyez Julien, ad S. P. Q. A. ,>p. a^i ; saint Jérôme, in CAr»/i. ; Aurelius-Yictor; Eutrope, x, i4* Je copierai les expressions littérales d^Eutrope , qui a écrit son abrégé en— viron quinze ans après la mort de Gallus, lorsqu^il n ^existait plus au<^n motif de louer ou de blâmer son caractère :

Multis incwilibus gestis Gallus Cœsar Virnaturâferox ,

et ad tjrrannidem pronior, si suo jure imperare Ucuisset,

(2) Megœra quidem mortaHs, infiammatrix scsçientis assidua, humani cruoris auida, etc. Ammien-Marcellin , 1. xiv, c. I. La sincérité d'Ammien ne lui aurait pas permis de déguiser les faits ou les caractères; mais son goût pour les ornemens ambitieux du stjle lui a fait souvent hasarder des expressions d^une véhémence outrée.

innocent, distingué par sa naissance et par ses vertus (i). Gallus, de son cdtë, manifestait quelquefois ouvertement sa cruauté par des exécutions militaires et des massacres populaire^. Quelquefois il la dégui* sait sous le masque trompeur des formalités de la justice. Les endroits publics et les maisons des particuliers étaient assiégés par une troupe d'espions et de délateurs ^ et le .César lui-même, déguisé sous un habit plébéien , s'abaissait à jouer ce rôle odieux et méprisable. Tous les appartemens du palais étaient ornés d'instrumens de mort et de torjture , et la consternation régnait sur toute ]g capitale deia Syrie. Comme s'il eût senti tout ce qu'il avait à craindre et combien il était peu digne de régner^ le prince de l'Orient choisissait pour ses victimes , soit des.habitans de la province , accusés de quelque crime imaginaire de lèse -majesté, soit ses propres courtisans qu'il soupçonnait , avec plus de raison , d'irriter contre lui , par leur correspondance secrète , le timide et soupçonneux Constance. Mais il ne réfléchissait pas qu'en se faisant détester des peuples , il perdait sa seule ressource , en même temps qu'il fournissait à la haine de ses ennemis les armes de la vérité , et à l'empereur un prétexte équitable de le priver de la pourpre et de la vie (2).

( i)Il $e nommait Clematîus d^ Alexandrie , et tout son crime fut de ne pas vouloir satisfaire les désirs de sa belle-mère, qui sollicita sa mort par un dépit amoureux. Amm. , 1. xiv, c. i.

(2)' F'ojrez dans Ammien (liv. xiv, ch. i, p. 7} un ^mple

lO HISTOIRE DE LA DÈCADEUCE

Mamert AttBsî loDg- temps qtie k gaerre civile tint en sus* minûirci peiis le soTt du monde romain j Constance feignit remp«r«»r. d'ignorcr les atrocités de la faible administration à laquelle, en choisissant fialhis, il .avait assujetti les provinces de TOrient. La découverte de quelques assassins que le tyran des Gaules avait envoyés se* crèlement à Antioche, servit à persuader au public que Tempereur et le César étaient unis dMntérét, et poursuivis par les mêmes ennemis (i). Mais , dès que Constance eut obtenu la victoire , son collègue subordonné Cessa de lui être utile , et de lui paraître formidable. On examinf soigneusement et sévèrement sa conduite ; on pesa chacune de ses actions , et il fut résolu en secret d,e lui ôter la pourpre , ou de Téloigner au moins de la molle oisiveté de TAsie , en Texposant aux fatigues et auxidangers de la guerre de Germanie. La mort de Théophile , consulaire de Syrie , qui avait été massacré dans un moment de disette , par le peuple d'Antioche , de connivence avec . Gallus et presqu'à son instigation, fut représentée

détail des cruautés de Gallus. Son frère Julien (p. 272) insinue quHl s^était formé secrètement une conspiration contre lui; et Zozime nomme (1. n, p. î3S) les personnages qui avaient conspicé : un ministre d^un rang distingué , et dpux agens obscurs qui voulaient faire fortune.

(i) Zofiare > 1. 11 , 1. xiti , p. 17, 'i 8. Les assassins avaient séèuR un grand nombre de légionnaires ; mais leur dessein fut découvert et révélé par uAe vieille femme , dans la cabAne et laquelle ils s** étaient retirés.

D£ L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XIX. ii

non " sedeftient comme un trait de barbarie ^ mais Comme iitte insulte dangereuse pouf la majesté suprême de Constance. Deux ministres d'un rang illustre , Domitien , préfet oriental , et Montius , questeur du palais , reçurent la commission de visiter les pro-vlinces de TOrient, et' d'en reformer radministration. On leur recommanda de se conduire respectueusement avec Gallus , et de Tengager , par la persuasion, à cëder aux dëdîrs de son frère et de son collègue. La témérité du préfet dérangea ces mesures prudentes, et hâta en même temps sa propre tnine et celle de son ennemi. En arrivant à Antioche, Domitien passa dédaigneusement devant les portes du palais, et, sous le léger prétexte d'une indisposition, resta plusieurs jours enfermé pour composer un Ihémoire sanglant qu'il fit passer à la cour impériale. Cédant enfin aux pressantes sollicitations de Gallus , le préfet consentit à prendre sa place dans le conseil ; mais sa première démarche fut de signifier avec arrogance au César un ordre de partir SuMe-champ pour Fltalie , et une insolente menace de punir lui-même la résistance ou le délai, en suspendant le paiement de sa maison. Le neveu et la fille de Constantin pouvaient diilicilement souffrir celte insolence d'un sujet. Enflammés de colère , ils firent arrêter par ieurs gardes le préfet Domitien. L'affaire était encore susceptible d'accom^ modement^ mais il devînt iippratîcable par l'imprudence de Montius, à qui un caractère léger faisait perdre trop souvent l'avantage de ses talens et de

son expérience (i). Le questeur témoigna sa surprise à Gallus, dans les termes les plus ofiensans , de ce qu'étant à peine autorisé à déposer un magistrat municipal , il avait la hardiesse de faire arrêter un pré* fel du prétoire ; et , ayant assemblé tous les officiers civils et militaires, il leur ordonna, au nom du souverain, de défendre la personne et la dignité de ses représentans. Cette imprudente déclaration de guerre précipita Timpatient Gallus dans les démarches les plus désespérées. Il fit prendi*e les armes à sa garde, assembla le peuple, d'Antioche, et lui confia le soin de sa vengeance et de sa sûreté. Ses ordres fiirent cruellement 3uivis -, la populace saisit le préf^jt et le questeur, et , après leur avoiir lié les jambes avec des cordes, les traîna dans les rues, en accablant de coups et d'injures ces malheureuses victimes, dentelle précipita les corps morts et défigurés dans le fleuve de rOrônte (a).

(i) Dans le texte d'Ammîen, nous lisons, asper quidem, sed ad lenitatem proper^siorf ce qui constitue une phrase contradictoire et ridicule, A Taide d'un vieux mauuscrît, Talois a rectifie la première de ces fautes , et nous apercevons un rayon de lumière par la- substitution du mot vafer* Si nous hasardons de changer lenitatem en hçitatem, cette mutation d'mie seule lettre rend tout le passage clair et conséquent.

(2) Au lieu d'être obligé de puiser ça et là dans des fragmens imparfaits , nous avons à présent le secours de l'histoire suivie d'Ammien , et nous pouvons renvoyer aux septième et neuvième chapitres de son quatorzième livre. Cependant

DE L'EMPIRE R0MAII9. GilAP. XIX. i3

Après s'être porlë à cette extrémité, quels que Dangereuse

* * ' * * silualion de

fussent les desseins dé Gallus , ce n'était que dans gmu». un champ de bataille qu'il pouvait espérer de défen* dre avec succès soii innocence. Mais l'âme de ce prince était un mélange de violence et de faiblesse. Au lieu de prendre le titre d'Auguste , et d'employer à sa défense les troupes et l'es trésors de l'Orient , il se laissa tromper par l'artificieuse tranquillité de Constance, qui, lui laissant le faste illusoire de sa cour, rappela insensiblement les vieilles légions des provinces d'Asie. Mais comme il pouvait être encore dangereux d'arrêter Gallus dans sa capitale , on se servit avec succès du moyen lent et sûr de la dissimulation. Constance lui écrivait souvent , et l'exhortait, par des ei:pressions de confiance et d'amitié, à remplir les devoirs de son rang, à décharger son collègue d'une partie des soins' publics , et à venir protéger l'Occident , par sa présence , par ses conseils et par ses armes. Tant d'injures réciproques auraient dû éveiller les craintes et les soupçons de Gallus ; mais il avait négligé les occasions de la fuite et de la résistance, et il s'était laissé séduire par les discours flatteurs de Scudilo , tribun militaire , qui , sous l'apparente rudesse d'un soldat, cachait l'adresse la plus insinuante. Gallus comptait sur le crédit de son épouse Constantina, dont la mort fatale , dans la circonstance présente, consomma les malheurs où "' ■ • ■ — - - - - ■ — ■■ - t ■ ■- -

Philostorgiûs , quoiqu'un peu partial en faVeur de f^allus , ne doit pas être tout-à-fait rejeté.

l4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

elle avait entraîné son man par ses pasaîons. impétueuses (i).

Dingrfteeet Après UQ long débî, le prinoe partit avec repug«uds.^ gnanee pour la cour impériale. Depuis Antioche jusaécejpbre.* qu'à Audrittople, il traversa la vaste étendue de ses Étals avee une suite Aomhrense et brillante. Pour cacher ses craintes aux peuples » et se les dissimuler peut-être k loi-* même, il fit célébrer les jeux du cirque 1i CoQstanUnopte. Le cours de son voyage aurait dû l'avertir ,du danger dont il était menacé : dans les villes principales de son passage, il trouvait des ministres de confiamce envoyés exprès pour se saisir de Tadministration » observer tous ses mouvem^As y et prévenir les accès de violence auxqudU on craignait qu'il ne se livrât dans son désespoir. Les députée, chargés de s'emparer du gouvernement des provinces qu il laissait derrière lui , le saluaient froidement à leur passage , quelquefois même avec Tair du dédain ^ et Ton éloignait soigneusement , avant son arrivée, les troupes qui se trouvaient placées sur sa routé , de peur qu'elles ne fussent tentée de lui offrir leurs services pour commencer une guerre civile (%). Gallus , après avoir obtenu la permission

(i) Elle avait précédé son mari; mai» ella mourut en Tpute de la fièvre, dans une petite .ville de Bithynie , nommée Canupi GalUçanum.

(2) Les légions tKébaines , qui étaient en quartier à Andrinople, envoyèrent une députation à Gallus pour lui ofifrir leurs services. Atkimien , 1. xiv , c. 1 1 . La Notitia (s. 6, 3o , 38, cdit. Labb. ) fait mention de trois légions portant le nom

DE L^ÏMPIRE ROMAIN. CHAP. XIX. i5

ée se reposer pesdant quelques joqts à Andrinople, y reçat un mandat du style le plus impérieux et le plus absolu, qui lui ordonnait de laisser dans cette yill^ sa nombreuse escorte, et de se hftfa^ d'arriver avec dix diarîots de posf è au plus à Milan ^ aik était alors la rësideaee impériale. Dans cette course rapide, le respect dû au frère et au coUègue de Constance se changea ^n tino insolente fiemîliarité. Gallus , .qui apercevait à la cçntenaiiM de ses servir tears qu'ils se regardaient dé^ comme ses gardas, et qu'ils seraient peut -< être diihs peu ses bourreaux , eomn/^içait à se reproeber sa faAake imprudence -, et le souvenir de la conduite qui lui avait attiré son infortune exchait à la fois sa terreur et. ses remords. Toute dissimulation cessa à Petovia en Pannonie \ il fut conduit à un palais dans les faubourgs , où le général Barbatio , suivi d'une troupe de soldats choi^ sis, aussi inaccessibles aux récompenses qu'à la pitié, attendait l'arrivée de son illustre victime. On l'arrêta au commencement de la nuit*, et, après l'avoir igno** miniettsement dépouillé des ornemens de César , on le transporta, à Pôle en Istrie, dans la prison qui avait été si récemment teinte du sang royal. Ë'horreur dont il se sentait saisi fut bientôt augmentée par

de légions thébaioes. Le zèle de M. de Yoltaj^ ppur la ^Qsçription d We légende méprisajble , quoique eélebrf» , Fa engagé à nier, sur I/es plus faibles autorités, Texistenee d^une légion ih^aine da.n,$ les armées rpmaines. f^çysez les Œuvres de f^oltaire , i, xv , p. 1 14 » édit. in -4^-

l8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

meurtre de son frère. Julien altriboe dévotement sa dëlivrance miraculeuse à la protection des dieux, qui avaient excepté son innocence de la sentence de destruction prononcée par leur justice contre la maison impie de Constantin (i). Le moyen . victorieux dont la Providence s^est servie, est, dit -il, la ferme et généreuse.amitié de Iimpératrice Eusebia (2), princesse aussi distinguée par son mérite que par sa beauté, et dont raseendant sur Tesprit de son mari contre-balançait en quelque sorte la puissante ligue des eunuques. Ce fut par son intercession que Tempereur consentit à voir Julien. Il plaida sa cause avec une noble assurance, et fut 'écouté favorablement. L'indulgence d'Eusebia prévalut, dans le conseil , sur les efforts des eunuques. Ils tâchaient de démontrer qu'il était dangereux de laisser un vengeur du sang

Julien Cl de Gallus, et, crais'nant l'effet d'une seconde entreon voyé ' ' C7

ï ^)''*355' ^"^' ^'^ engagèrent Julien à se retirer dans les envi- ™*»- rons de Milan , jusqu'au moment 011 l'empereur lui

(i) Julien .1 peint les crimes et les malheurs de la famille de Constantin dans une fable allégorique , bien imaginée , et rendue avec grâce. Elle se trouve a la fin delà septième harangue , d'où elle a été détachée et trad^iite par Tabbé de La Bletleric, F'ie de Jot^ien, tome 11, p. 38S-^^oS.

(2) Elle était née à Thessalonique en Macéiloine , d'une famille noble , fille et soeur de consuls. Elle épousa Tempereur dans Tannée 352 , dans un temps de faction. Les historiens de tous les partis ont rendu justice à son mérite. Voyez les ténioignageft rassemblés par Tillemont , Hist. des Emper, , i. iv , p. ^So— 754-

De toute la nomiireuse postérité de Constance Chlore , il ne restait après Tempereur régnant que le seul Julien. Le malheur de sa naissance royale Tavait enveloppé dans la disgrâce de Gallus. De sa retraite dans Theuneuse contrée de rionie, on le conduisit, sous une forte garde , à la cour de Milan , où il languit environ sept mois » dans Fattente d'un supplice ignominieux pareil à ceux que, presque sous ses yeux , on infligeait tous les jours^ aux amis et aux adhérens de sa famille. Ses regards , ses gestes , et jusqu'à son silence, étaient examinés avec Tœii vigilant de la plus maligne curioâté. 11 était sans cesse assiégé par des eimemis qu'il n'avait point offensés , et par des artifices auxquels il était étranger (i). Mais, k récole de l'adversité ,> Julien acquit peu à peu de la fermeté et de la discrétion. 11 défendit son honneur et sa vie en évitant les pièges adrmts des eunuques, qui mettaient tout en œuvre pour lui faire trahir ses sentimens. 11 sut renfermer son ressentiment et sa douleur , mais sans se dégrader jusqu'à flatter le tyran par une apparente approbation du

et Tautre transcrivait sans .choix et 'sans discernement tout ce quMI'trouTait dans les écrits des anciens.

(i) ^o^er Ammien— Marcellin , 1. xv,c. i,3,8. Julien lui-même , dans son jépître aux Athéniens , fait un tableau frappant de son propre danger et de ses sentimens. Il montre cependant un penchant à exagérer ce qu^il a souffert , en insinuant ^ quoiqu^en termes obscurs , que se« malheurs durèrent plus d^une année ; ce qu^il est impossible de conci* lier avec la vérité de la chronologie.

Page 1