IV
45o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
aux portes du palais ; et le Misopogon (i), ce singulier monument de la colère , de Tesprit, de la douceur et de l'irréflexion de Julien, est arrivé jusqu'à nous. Quoiqu'il affectât de rire , il ne pouvait pardonner ('j)- 11 témoigna son mépris et satisfit peut-être sa vengeance en donnant à Antioche un gouverneur (3) digne de comtnander à de pareils sujets; et, abandonnant pour jamais cette ville ingrate, il ahnonça sa résolution de passer l'hiver suivant à Tarse en Cilicie.(4).
Le sophiste x * t • • • i
Lihanins. Anlioche Gomptait parmi ses citoyens un nomme ^, eu. dont le géiiie et Ites vertus pouvaient expier, aux
(i) Voyez sur le Misopogon, Ammien, xxn, i4; Liba— nius , Orat. parent. , c. 99, page 323; Grégoire de Naz. , orat. 4 > P* ^^^» et la Chronique d' Antioche , par Jean Malala, t. n,p. i5, 16. Je doisl)eaucoup à la traduction et aux notes de l'abbé de La Bletterie ( Vie deJovien, t.- 11,
(2) Ammien remarque avec beaucoup de justesse , que , coactus dissimulare pro tempore, ira suffiahatur interna. La pénible ironie de Julien finit par des invectives sérieuses et directes.
(3) Ipse autem Antiochiam egressurus , Heliopoliten quemdam Alexandrum Syriacœ jurisdictioni prafecit, iur— bulentum et sœuum; dicebatque non illum meruisse, sed Antiochensibus a^^aris et contumeliosis hujusmodi judicem conwenire. Ammien , xxiii , 2. Libanius {Epist. 722 , p. 346, 347 ) , qui avoue à Julien lui - même qu'il avait partagé le mécontentement général , prétend toutefois qu'Alexandre fut un réformateur inutile , mais un peu sévère , des moeurs et de la religion d'Antioche.
(4) Julien, in Misopogon, p. 364; Ammien, xxiii, 2; et
yeux de Julien, les vices et les sottises des autres habitans. Le sophiste Libanius avait reçu le jour dans la capitale de l'Orient : on le vit professer publiquement la rhétorique et la déclamation à Nicée , à Nicomédie, à Constantinople , à Athènes , et, sur la fin de sa carrière, à Antioche, Les jeunes Grecs fréquentaient assidûment son école : ses disciples , quelquefois au nombre de plus de quatre-vingts, vantaient leur incomparable maître -, et la jalousie de ses rivaux , qui le poursuivaient d'une ville à l'autre , confirmait l'opinion de la supériorité de son mérite , que le sophiste lui-même vantait sans modestie. Les précepteurs de Julien lui avaient arraché une promesse imprudente, mais solennelle, de ne jamais assister aux leçons de leur adversaire. Cet engagement contrariait et augmentait la curiosité du jeune prince ; il se procura secrètement les'écritS de ce dangereux sophiste, ' et imita peu à peu si parfaitement son style , qu'il surpassa les plus laborieux des élèves de Libanius (i). Lorsqu'il monta sur le trône , il se montra très -empressé d'embrasser et de récompenser le sophiste de Syrie , qui , dans un siècle dégénéré , avait maintenu la pureté du goût , des mœurs et de la religion des Grecs. L'orgueil réservé du philosophe accrut et justifia la prévention de l'empereur. Au lieu de se pré-
Vulois, ad loc. Libanius, dans \\n discours qu^illui adresse sur ce sujet , l'engage à retourner dans Antioche fidèle et repentante.
(i) Libanius, Orat. parent., c. 7, p. 23o, 23i.
cipker avec tout ce qu'il y avait de plus distingue vers le palais de Constantinople, Libanius attendit tranquillement l'arrivée du prince à Antioche , se retira de la cour aux premiers symptômes de froideur et d 'indiffërence , n'y retourna jamais sansy être formellement invité , et donna à son souverain cette lécon importante, qu'on peut commander l'obéissance d'un sujet, mais qu'il faut mériter l'affection d'un ^ami. Les sophistes de tous les siècles méprisent ou affectent de mépriser les distinctions de naissance et de fortune (i) que donne le hasard, et ils réservent leur estime pour les qualités supérieures de l'esprit dont ils se trouvent si abondamment pourvus. Si Julien dédaignait les acclamations .d'une cour vénale qui adorait la pourpre^ il était flatté des éloges, des avis, de la liberté et de la jalousie d'un philosophe indépendant qui refusait ses. faveurs, aimait sa personne, célébrait son mérite , et devait un jour honorer sa mémoire. Les volumineux écrits de Libanius subsis^ tent encore : la plupart offrent les vaines compositions d'un orateur iqui cultivait la science des mots , ou les productions d'un penseur solitaire, qui , au lieu d'étudier ses contemporains, avait.les yeux toujours fixés sur la guerre de Troie ou la république d'Athènes.
(i) Eunape dit que Libanius ne voulut point accepter le titre honoraire de préfet du prétoire , qui lui parut moin» illustre que celui de sophiste. ( In yit, Sophist,) Les critiques ont remarqué le même sentiment dans une des épîtres de Libanius lui-même, xviii , édit. de Wolf.
DE L'ElVtPIRE ROlVtAIN. €HAP. XXIV. ^53
Cependant le sophiste d' Antioche ne se tenait pas toujours à cette ëlëvation imaginaire : \ï a écrit une foule de lettres où Ton aperçoit le travail (i)^ il loua les vertus de son siècle ; il censura avec hardiesse les torts du gouvernement et ceux des particuliers, et il plaida éloquemment la cause d'Ântioche contre la just^ colère de Julien et de Théodose. Le malheur ordinaire d'une vie poussée jusqu'à la vieillesse , c'est de perdre les avantages qui pourraient en faire dési* rer la prolongation (^) \ mais Libanius eut de plus la douleur de survivre à la religion et aux sciences auxquelles il avait consacré son génie. L^ami de Ju* lien vit avec indignation le triomphe du christianisme ^ et son esprit superstitieux , qui obscurcissait pour lui le spectacle du monde visible , ne le soutenait point par les vives espérances de la gloire et de la béatitude célestes (3).
(i) Il nous reste environ deui^ mille de ses lettres, gence^ d'ouvrage où Libanius avait ta réputation d^exceller. : elles ont été publiées. Les critiques donnent dés éloges à leur élégante concision ; cependant le docteur Bentley {Disser^ tation sur Phalaris , p. 487) observe, peut-être avec raison, quoique avec afPectatîon , « qu^en lisant ces lettres inanimées et vides de choses , on s'aperçoit bien que Ton converse avec un pédant qui rêve, le coude appuyé sur son bureau. »
(2) On fixe à Tannée 3i4 Tépoque de sa naissance. Il parle de la soixante-seizième année dé son âge (A. D. 890) , et semble faire allusion à des événemens postérieurs.
(3) Libanius a écrit Thistoire minutieuse et prolixe, mais curieuse, de sa vie (t. 11, p. i-84> édit. Morel.) ; et Eunape
Marcbede Julicii , dominé par son ardeur guerrière, se mit TEaphraiT en campagne dès les premiers jours du printemps, ^'m^rèl^' et renvoya, avec des reproches et des marques de mépris, les sénateurs d'Antioche qui l'avaient accompagné au-delà des bornes de leur territoire (i), où il était résolu de ne jamais rentrer. Après une marche laborieuse de deux jours, il s'arrêta le troisièmejour à Bérée ou Alep , où il eut le déplaisir de trouver un sénat composé presqu^en entier de chrétiens , qui ne répondirent que par de froides et cérémonieuses démonstrations de respect , à l'éloquent discours de Fàpôtre du paganisme. Le fils de Fun des plus illustres citoyens de cette ville ayant embrassé , par intérêt ou par persuasion, la religion de l'empereur, son père indigné le déshérita. Julien invita le père et le fils à la ta&le impériale, et, se plaçant au milieu
(p. i3o— 135) nous a laissé sur ce point des détails concis et peu favorables. Parmi les moderne^, Tillemont {Hist. des Emp, , t. IV, p. 571-576), Fabricius {BihlioU grec. , t. vii^ p. 878, 4^4) > ^t Lardner (Heathen Testimonies , X. iv, 127 - i63), ont jeté du jour sur le caractère et les écrits de ce fameux sophiste.
(i) D'Antioche à Litarbe, sur le territoire de Ghalcis, le chemin pratiqué à travers des collines et des marais était très-mauvais , et les pierres mal affermies de la voie ne tenaient Tune à Tautre que par du sable (Julien , Epit. 27 ). Il est assez singulier que les Romains aient négligé la grande communication d^Antioche à TEuphrate. Voyez Wesseling, Ttinerar. , ^. 190; Bergier,^<Vf. des grands chemins, t. 11, p. 100.
d'eux , il recommanda , sans succès ^ cette tolérance qu'il pratiquait lui-même; il affecta de souffrir avec calme le zèle indiscret du vieux chrétien ^ qui paraissait oublier les sentimens de la nature et les devoirs d'un sujet 5 et se tournant à la fin vers le jeune homme afBigë : « Puisque vous avez perdu un père à catise de moi, lui dit -il, c'est à moi de vous en tenir lieu (i), » 11 fut reçu d'une manière plus conforme à ses désirs , à Batqœ , petite ville agréablement située dans un bocage de cyprès, à environ vingt milles d'Hiérapolis. Les habitans , qui semblaient attachés au culte d'Apollon et de Jupiter , leurs divinités tutëlaires, avaient préparé un sacrifice pompeux et solennel; mais leurs applaudissemens tumultueux blessèrent sa piété sévère ; il vit trop clairement que , l'encens qu'on brûlait sur les autels était Fencens de la flatterie plutôt que celui de la dévotion. L'ancien et magnifique temple qui avait rendu la ville d'Hiérapolis (2) si long-temps célèbre, ne subsistait plus -, et ces riches propriétés qui nourrissaient plus de trois
(1) Julien fait allusion à cet incident (Epist. 27 ) , et Théodoret (L m, c. 22) le raconte plus clairement. Tillemont {Hist. des Empereurs , t. iv, p.. 534), et même La Bletterie ( yiede Julien , p. 4^^)» donnent des éloges à l'intolérance du père.
(2) y oyez le Traité curieux de^Deâ Syriâ, inséré parmi les ouvrages de Lucien (t. m, p. 45 1,-490 , édit. Reitz). La singulière dénomination de Ninus foetus (Amm. , xiv, 8) peut faire soupçonner qu'Hiérapolis avait été la résidence des rois d'Assyrie.
cents prêtres, avaient peut-être hâté sa chute. Cependant Julien eut la satisfaction d'embrasser un philosophe et un ami dont la religieuse fermeté avait su résister aux pressantes sollicitations de Constance et de Gallus, renouvelées toutes les fois qu'ils avaient logé chez lui dans leur passage à Hiérapolis. C'est dans le trouble des préparatifs militaires et dans les épanchemens sans réserve d'un commerce familier, qu'on peut voir combien fut vif et soutenu le zèle de Julien pour sa religion. Il avait entrepris une guerre importante et difficile : inquiet sur son issue, il était plus attentif que jamais à observer et à noter les moindres présages capables , d'après les règles de la divination, de fournir quelques lumières sur l'avenir (i). Il instruisit Libanius des détails de son voyage jusqu'à Hiérapolis par une lettre élégamment écrite, qui annonce la facilité de son esprit et sa tendre amitié pour le sophiste d' Antioche (2). iide'ciareu Hiérapolis , situé presque sur les bords.de l'Eud'envahir la phratc (3), était Ic rendez -vous général des troupes romaines. Elles passèrent aussitôt ce fleuve (4) sur
(i) Julien {Epis t. 28) note avec exactitude tous les présages heureux; mais il supprime les présages défavorables, qu'Ammien (xxiii, 2) a grand soin de rappeler.
(2) Julien , Épître xxvii, p. 399-402.
(3) Je m^empresse de déclarer que je dois beaucoup h la Géographie de VEuphrate et du Tigre, que vient de publier M. d'Anville {Paris, 1780, i7i-4°)' et qui jette un grand jour sur Texpéditien de Julien.
(4) On peut passer TEuphrate en trois endroits situés à
Perse.
un pont de bateaux qui les attendait. Si les inclinations de Julien eussent été les mêmes que celles de son prédécesseur, il aurait perdu la saison la plus propre à agir et la plus importante , dans le cirque de Samosate où dans les églises d'Édesse. Mais c'était Alexandre, et non pas Constance, que le belliqueux empereur avait choisi pour son modèle-, il se rendit sans délai à Carrhes (i), ville très- ancienne de la Mésopotamie, à quatre-vingts milles d'Hiérapolis. Le temple de la Lune excita sa dévotion^ mais le peu de jours qu'il y demeura furent principalement employés à terminer les immenses préparatifs de la guerre de Perse. Julien avait jusqu'alors renfermé en lui-même le secret de l'expédition j mais Carrhes se trouvant au point de séparation des deux grandes routes , il ne pouvait plus se dispenser de faire connaître si son dessein était d'attaquer les domaines de Sapor du côté de TEuphrate ou de celui du Tigre. Il détacha trente mille hommes sous les ordres de Frocope, son allié, et de Sébastien , qui avait été duc de l'Egypte. Il leur enjoignit de marcher vers Nisibis,
quel(pies milles Pun de Pautre : i® Zeugma, célèbre chez les anciens ; 2° Bir, fréquenté par les modernes ; 3^ le pont de Menbigz ou d'Hiérapolîs , qui se trouve à quatre parasanges de la ville.
(i) Haran ou Carrhes fut jadis la résidence des Sabéens et d'Abraham. Voyez V Index geographicus de Schultens {ad Calcem vit, Saladin,)^ ouvrage dout j'ai tiré beaucoup de lumières empruntées aux Orientaux sur la géographie ancienne et moderne de la Syrie et des contrées voisines.
et , avant de tenter le passage du Tigre , de mettre la frontière à Tabri des incursions de Fennemi. Il abandonna à Thabileté de ses généraux la direction des opérations subséquentes^ il espérait qu'aprè's avoir ravagé les fertiles cantons de la Médie et de l'Adiabène, ils arriveraient sous les murs de Ctésiplion, à peu près au temps où, s'avançant lui-même le long de FEuphrate , il commencerait le siège de la capitale Le roi d'Aï- dc la Pcrsc. Le succès de ce plan bien calculé dépen-
niénie est . i ,
mal infcn- dait cu fi^raude partie du .zèle et des secours du roi d Arménie , qui , sans exposer la sûreté de ses Etats , pouvait fournir aux Romains quatre mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins (i). Mais le faible Arsace Tiranus (2), qui gouvernait l'Arménie, était encore plus loin que son père Ghosroès des mâ^ les vertus du grand Tiridate. Ce monarque pusillanime redoutait les entreprises dangereuses, et pouvait couvrir sa timide mollesse du prétexte honorable de la religion^ et de la reconnaissance. Il témoignait un pieux attachement pour la mémoire de Constance , qui lui avait donné en mariage Olympias , fille du préfet Ablavius \ et un roi barbare croyait pou-
(i) Voyez Xénophon, Cyropédie, 1. m , p. 189, édît. de Hutch. Artavasdes put fournir à Marc-Antoine seize mille cavaliers armés et disciplinés à la manière des Parthes. Plutarque, Vie de Marc^ Antoine»
(2) Moïse de Chorène {Hist, Armeniac. ,1. m , c. 2, p. 242) dit qu'il monta sur le trône (A. D. 354) 1^ dix-septième année du règne de Constance.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. 45v3
voir s'enorgueillir de Talliance d'une femme élevée pour l'empereur Constans (i). Tiranus professait le christianisme ^ il régnait sur un peuple de chrétiens , et sa conscience ainsi que son intérêt lui défendaient de contribuer à une victoire qui devait achever la ruine de l'Église. L'imprudence de Julien, qui traita le roi d'Arménie comme son esclave et comme l'ennemi des dieux , irrita son esprit d'ailleurs mal disposé. Le style fier et menaçant des lettres de l'empereur (2) excita l'indignation secrète d'un prince qui , malgré l'humiliation de sa dépendance, se souvenait que les Ârsacides , ses ancêtres , avaient été les maîtres de l'Orient et les rivaux de la puissance romaine.
L'habile Julien avait combiné ses préparatifs de Prtfparatifs manière à tromper les espions et à détourner l'attention de Sapor. Les légions semblaient marcher vers Nisibis et le Tigre. Tout à coup elles se replièrent à droite 5 elles traversèrent la plaine nue et découverte de Carrhes , et le troisième jour elles arrivèrent aux
(i) Ammien , xx , 1 1 . Saint Athanase( t. i ; p. 856) dit en termes généraux que Constance lui donna la veuve de son frère, *toi$ Bap6apotç, expression qui convenait plus à un Komain qu^à un chrétien.
{2) Ammien (xxiii, 2) emploie Pexpression beaucoup trop douce de monuerat. Muratori (Fabricius , Bibl. grœc, , t. 7, p. 86) a publié une épître de Julien au satrape Arsace : cette épître est d'un style violent et grossier; et, quoiqu'elle ait trompé Sozomène (1. vi, c. 5), elle ne paraît pas authentique. La Bletterîe (Hist. de Joç^ienj t. 11, p. SSg) la traduit et la rejette. ,
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bords de TEaphrate, où la 'forte ville de Nicephorium ou Gallinicum avait été bâtie par les rois macédoniens. L'empereur poursuivit ensuite sa marche plus de quatre-vingt-dix milles le long des rivages sinueux de l'Euphrate , et , après une route d'un mois depuis son dëpart d'Antioche , il découvrit les tours de Circesium , la dernière placé de son empire. Son armée, la plus nombreuse que les Césars eussent jamais opposée aux Perses , se montait à soixante-cinq mille soldats bien disciplinés. On avait choisi dans les différentes provinces les plus vieilles bandes d'infanterie et dé cavalerie , soit romaines , soit barbares ; et parmi celles-ci le prix de la valeur et de la fidélité était justement accordé aux braves Gaulois , chargés de garder le trône et la personne de leyr monarque chéri. Julien disposait, en outre, d'un corps formidable de Scythes auxiliaires , venus d'un autre climat et presque d'un autre monde , pour envahir un pays éloigné , dont ils avaient ignoré jusqu'alors la position et même le nom. L'amour du pillage et de la guerre avait attiré sous ses drapeaux plusieurs tribus de Sarrasins ou d'Arabes erraus, auxquels il avait ordonné de marcher à sa suite, en même tem^s qu'il leur refusait avec indignation les subsides qu'on avait accoutumé de leur payer : une flotte ae onze cents navires , qui devait suivre les mouvemens et fournir aux besoins de son armée , remplissait le large canal de l'Euphrate (i). La force militaire de cette flotte
{i) Latissimum fiumen Euphratem artabat, (Ainm., xxiiiy
consistait en cinquante galères armées, accompagnées d'un égal nombre de bateaux plats, qu'on pouvait dans l'occasion réunir en forme de pont. Les autres navires, construits en bois et recouverts de peaux non préparées , offraient un magasin presque inépuisable d'armes et de machines de guerre , d'us« tensiles et de munitions. L'empereur, qui s'occupait de la santé de ses soldats , avait fait embarquer une grande provision de vinaigre et de biscuit ; mais il défendit à ses troupes l'usage du vin,' et renvoya impitoyablement une longue file de chameaux superflus qui avaient essayé de suivre les derrières de l'armée. Le Chaboras tombe dans l'Euphrate à Circesium (i) : au premier signal de la trompette, les Romains passèrent cette petite rivière qui séparait JaHeo
1 • • . / n .1? entre sur le
d^ux empires puissans et armés 1 un contre 1 autre, temtoirede
Perse*
Julien, d'après les anciens usages, devait prononcer Atfu 7.
3. ) Un peu plus haut , aux gu^s de Thapsacus , la largeur de la rivière est de quatre stades ou huit cents verges , c^est-àdire d^environ un demi-mille d^ Angleterre. (Xénophon, Re* traite des dix mille, 1. i, p. 40 9 ^^it* ^^ Hutchinson , avec les ohservations de Forster, p. 29, etc. , dans le second volume de la traduction de Spelman.) Si la largeur de PEuphrate à Bir et à Zeugma n'est pas de plus de cent trente verges ( V^oyages de Niebuhr, 1. 11, p. 335) , cette différence énorme doit venir surtout de la profondeur du canal.
(i) Monumentum tutissimum et fabrè politum, cujus mœnia Abora (les Orientaux aspirent la première lettre de Chaboras ou Chabour), et Euphrates ambiant flumina, velut spatium insulare fingentes , Ammien , xxiir, 5.
disposition des trois colonnes principales : Lucilianus, avec un dëtachement volant de quinze cents soldats armes à la légère, couvrait le front et les flancs de l'armée ; il observait tout ce qui se montrait au loin , et se hâtait d'instruire les généraux de l'approche de l'ennemi. Dagalaiphus et Secondinus, duc de rOsrhoëne, conduisaient l'arrière -garde 5 le bagage marchait en sûreté dans les intervalles des colonnes ^ et , pour laisser plus de liberté aux soldats , ou pour grossir leur nombre aux yeux des spectateurs, les rangs étaient si peu serrés , que , de la tête à la queue, l'armée formait une ligne d^environ dix milles d'étendue. Julien avait fixé son poste à la tête de la colonne du centré ] mais comme il préférait les devoirs du général à la représentation du monarque , il se portait avec rapidité , suivi d'une petite escorte de cavalerie légère , à la tête de Tarmée, à l'arrièregarde, sur les flancs , et partout où sa présence pouvait animer ou protéger ses troupes. Le pays qu'il traversa , du Chaboras aux terres cultivées de l'Assyrie 5 peut être regardé comme une portion de ce désert de l'Arabie , dont les puissans efforts de l'industrie humaine ne parviendraient pas à vaincre la stérilité. 11 parcourut le terrain foulé sept siècles auparavant par l'armée de Cyrus le jeune, et décrit par l'un de ceux qui l'accompagnèrent, le sage et magnanime Xéiiophon (i). a Le pays ofirait de tous
(i) yoyez le premier livre de la Retraite des dix mille, p. 4^9 4^* C^^t ouvrage plein d^agrément est authentique;
côtes une plaine aussi unie que la mer , et remplie d'absinthe 5 le petit nombre d'arlmsseaùx et de broussailles qu*on y trouvait d'ailleurs , avaient une odeur aromatique ; mais on n'y voyait aucune espèce d'arbres. Les outardes et les autruches , les gazelles et les onagres (i)^ semblaient être les seuls, habitans de ce désert, et les plaisirs de la chasse diminuaient la fatigiie de la route. « Le sable sec et lëger du désert , ^levé par le vent , formait des tourbillons de poussière , et un ouragan subit renversait tout à coup les tentes et les soldats d'une partie de l'armëe. »
Les plaines sablonneuses de la Mésopotamie étaient scs succès. abandonnées aux gazelles et aux onagres du désert ; mais des villes très r- peuplées et de jolis villages couvraient les bords de l'Euphrate et les îles que forme ce fleuve. La ville d' Annah ou Anatho (7.) , résidence
mais la mémoire de Xénophon , qui écrivait peut-être longtemps après rexpèdition , Va. trahi quelquefois , et ni le militaire ni le géographe ne peuvent admettre l'étendue de ses distances.
(i) M. Spelman , qui a traduit en anglais la Retraite des dix mille, confond (vol. i , p. 5i) la gazelle avec le chevreuil , et l'onagre avec le zèbre.
(2) Voyez les Voyages de Tavernier, part, i, 1. m, p. 3 16, et surtout les Viaggi di Pietro délia Valle, t. i, lettr. 17, p. 671, etc. Il ignorait Taucien nom et Tancien état de Hannah. Il est rare que nos voyageurs aient cherché à s'instruire d'avance sur les pays qu'ils vont parcourir. Shaw et Tourneforl méritent une exception , qui leur fait honneur.