IV. 3o
actuelle d'un émir arabe , est composée de deux lonf;ues rues; son enceinte, que la nature elle-même a fortifiée , renferme une petite île , et un terrain fertile et assez considérable, sur Tun et Tautre côté de TEuphrate. Lçs braves habitans d'Ânatho montraient quelques dispositions à arrêter la marche de Julien ; mais les douces remontrances du prince Hormisdas , la vue etfrayante de la flotte et de l'armée qui s'approchaient, les détournèrent de ce fatal dessein. Ils implorèrent et éprouvèrent la clémence de l'empereur -, il les transporta dans un territoire avantageusement situé , près de Chalcis en Syrie , et il donna à Pusseus , leur gouverneur , une place distinguée dans son service et dans son amitié* Mais l'imprenable forteresse de Thilutha se voyait en état de dédaigner la menace d'un siège, et il fallut que l'empereur se contentât de la promesse insultante , que lorsqu'il aurait subjugué les provinces intérieures de la Perse, Thilutha ne refuserait plus d'embellir son triomphe. JjCs habitans des villes ouvertes , hors d'état de faire résistance , et ne voulant pas céder , s'enfuirent avec précipitation. Les soldats romains occupèrent leurs maisons pleines de richesses et de provisions , et massacrèrent , sans remords et avec impunité, quelques femmes sans défense. Durant la marche, le Surenas, ou général persan , et Malek - Rodosaces , fameux émir de la tribu de Gassan(i), harcelaient sans cesse
(i) Famosi nominis latro, dit Ammien , et c^est un grand
Tannée impériale : ils enlevaient tous les traineurs ; ils attaquaient tous les détachemens , et le vaillant Hormisdaâ eut quelque peine à s'échapper de leurs mains -, mais enfin on les repou^a. Le pays devenait chaque jour moins favorable aux opérations de la cavalerie ; et quand Tarmée arriva à Macepracta , on aperçut les ruines de la muraille qu'avaient construite les anciens rois d'Assyrie , pour mettre leurs domaines à Fabriides incursions des Mèdtes« Ces commencemens de l'expédition de Julien paraissent avoir employé quinze jours, et on peut compter environ trois cents milles de la forteresse de Gircesium au mur de Macepracta (i).
La fertile province d'Assyrie (a) , qui se prolon^ deTr«yriê.
éloge pour lin Arabe. La tribu de Gassan était établie sur les confins de la Syrie; elle donna des lois à Damas, sous une dynastie de trente^nn rois ou émirs , depuis le temps de Pompée jusqu'à celui du calife Omar. (D'Herbelot , Bi^ bliothèque orientale y page 36o; Pococke, Spécimen Hist. jârab.f p. 7S-78.) Le nom de Rodosaces ne se trouve pas dans la liste.
(i) Voyez Ammien , xxiv, i, 2; Libanius , Orat. parent., c. iio, III, p. 334; Zozime, 1. m, p. 164—168.
(2) La description de PAssyrie est tirée d'Hérodote (1. i, c. 192 , etc. )y çpii écrit quelquefois pour les enfans, et quelquefois pour les philosophes; deStrabon, 1. xvi, p. 1070- 1 082 ; et d' Ammien , 1. xxiu , c. 6. Les plus utiles des yoya- ^ars modernes sont Tayemier, part, i , 1. 11 , p. 226-258 ; Otter, t. II , p. 35-69 ^^ ^89-224r et Niebuhr, t. 11, p. 172- 288. Mais je regrette beaucoup qu'on n'ait pas traduit VIrak ^^ro^id'Abulféda.
geait au-delà du Tigre jusqu'aux montagnes de la Médie (i), formait une étendue d'environ quatre cents milles, de l'ancien mur de Macepracta au territoire de Basra, où l'Euphrate et le Tigre rëunis ont leur embouchure dans le golfe Persique (2). Tout ce territoire peut réclanier le nom de Mésopotamie, puisque les deux fleuves, qui ne sont jamais éloignés de plus de cinquante milles l'un de l'autre , ne se trouvent entre Bagdad et Babylone qu'à vingt-cinq milles de distance. Une foule de canaux creusés sans beaucoup de travail, dans une terre molle, établissaient la communication des deux rivières , et coupaient la plaine d'Assyrie. Ils servaient à plusieurs usages importans : ils conduisaient les eaux superflues d^une rivière dans l'autre , à l'époque de leurs inondations respectives. Divisés et subdivisés en un grand nombre de petites brandies , ils arrosaient les terres sèches , et suppléaient à la pluie \ ils facilitaient en temps de
(i) Ammîen observe que Pancienne Assyrie, qui comprenait Ninus(NiDiyeh) et Arbèle, avait pris la dénomination plus récente d^Adiabène; et il paraît indiquer Teredon , Vologesia et Apollon ia , comme les dernières villes de la province d'Assyrie, telle qu'elle était de son temps.
(2) Les deux fleuves se réunissent à Apamée ou Coma , à cent milles du golfe de Perse , où ils ne forment plus que le large courant du Pasitigris ou Schat-ul-Arab. L'Euphrate arrivait autrefois à la mer par un canal séparé , que les citoyens d'Orchoé obstruèrent et détournèrent environ vingt milles au sud de la moderne Basra. D'Anville , Mém. de VAcadém. des Inscript» , t. xxx , p. i "^o-igi .
paix les communications nécessaires pour le commerce ; et, comme on pouvait en un moment briser les écluses , ils offraient au désespoir des habitans le moyen d'arrêter , par une inondation , les progrès de Tennemi. La nature avait refusé au sol et au climat de TAssyrie , le vin , l'olive , le figuier , et quelques autres de ses dons les plus précieux ; mais elle y produisait, avec une fertilité inépuisable, tout ce qu'exige la subsistance de l'homme , et en particulier le froment et l'orge. 11 n'était pas rare de voir le grain semé par le cultivateur , rapporter jusqu'à deux et même trois cents pour un. D'innombrables palmiers y formaient une multitude de bocages (i), et les industrieux habitans du pays célébraient en vers et en pFOse les trois cent soixante usages qu'on faisait' du tronc , des branches j des feuilles , du suc et dufruit de cet arbre si utile. Divers genres d'ouvrages , particulièrement les cuirs et les toiles, occupaient l'industrie d'un peuple nombreux , et fournissaient des. matières précieuses au commerce extérieur , dont il paraît toutefois que des étrangers dirigeaient seuls l'entreprise. Babylone avait été convertie en un parc royal -, mais près des ruines de l'ancienne capitale , de nouvelles villes s'étaient formées successivement, et la multiplicité des. bourgs et des villages , bâtis avec
(i) Le savant Rœmpfer a traité à fond ^ comme hotaniste, comme antiquaire et comme voyageur, tout ce qui regarde les palmiers. Amcetûtat. Exoticœ, Fascicule iv, p. 660-764.
des briques sëchées aa soleil , et cimentëe» avec du bitume^ productions particulières au canton, annonçaient la population du pays. Sous le règne des snccesseurs de Cyrus, la province d'Assyrie fournissait seule, durant qus^tre mois de yannëe^ à la somptueuse abondance de la table et de la maison du grand roi. Ses chiens de Tlnde absorbaient les revenus de quatre gros villages ^ OQ entretenait aux dépens du? pays huit cents étalons et seize mille jumena pour les écuries du prince; le tribut journalier qu'on payait au satrape équivalait à un boisseau d'Angleterre rempli d*argent , et on peut évaluer le revenu de l'Assyrie à plus de douze cent mille livres sterling (i)» larasion Julicu livra Ics champs de l'Assyrie aux malheurs A. D. 363, de la guerre \ et le philosophe se vengea, sur des sujets innocens , des actes de rapine et de cruauté que
(i) L'Assyrie payait chaque jour au satrape de Perse une artaba d'argent. La proportion bien connue des poids et des mesures (voyez les laborieuses recherches de révéqiue Hooper) , la pesanteur spécifiqu.e de Por et de l'argent et la valeur de ce métal , donneront , après un calcul peu difficile, le revenu annuel que j'ai indiqué. Cependant le grand roi ne tirait pas de l'Assyrie plus de mille talens d'Eubée ou de Tyr (deux cent cinquante mille liv. st.). La comparaison de deux passages d'Hérodote (1. i, c. 192; 1. m, c. 89-96 ) fait voir une différence importante entre le produit brut et le produit net du revenu de la Perse , entre les som* mes payées par la province , et l'or et l'argent qui arrivaient au trésor royal. Le monarque pouvait retirer chaque année trois mêlions six cent mille livres sterling des dix— sept ou dix-huit millions qu'il levait sur son peuple.
mai.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CttAP. XXtV. 4?^
<: l'orgueil de leur maître s'ëtait permis dans les proi vinces romaines. Les Assyriens épouvantés appelé- I: rent les eaux à leur secours , et cômplëtèrent , de f leurs propres mains , la ruine de leur pays ; ils rendirent les chemins impraticables ; ils inondèrent le camp ennemi, et durant plusieursjours, les troupes de l'empereur eurent à luttercontre les embarras les: plus fâcheux. Mais la persévérance des légionnaires y habitués à la fatigue ainsi qu'aux dangers , et animés par le courage de leur chef, surmonta tous les obstacles. Us réparèrent peu à peu le dommage , firent rentrer les esnxx dans leur lit , abattirent des bosquets de palmiers , dont ils placèrent les débris sur les parties du chemin qui avaient été rompues, et l'armée traversa les canaux les plus larges et les plus profonds sur des radeaux flottaus, soutenus par des vessies» Deux villes d'Assyrie osèrent résister aux armes d'un empereur romain , et leur témérité fut sévèrement punie. Perisabor, ou Anbar, située à siégede
, Perisabor.
cinquante milles de la résidence royale de Ctésiphon, tenait le second rang dans la province ; elle était grande, peuplée, très-bien fortifiée et enceinte d'un double mur qu'entourait presqu'en son entier une branche de i'Euphrate ; elle était défendue par le courage d'une nombreuse gatnison. Elle traita avec mépris Hormisdas , qui l'exhortait à se rendre, et ce prince persan eut la mortification de s'entendre reprocher, avec justice, qu'il oubliait sa naissance, pour conduire une armée d'étrangers contre son prince et sa patrie. Les Assyriens témoignèrent leur fidélité à
leur prince par une habile et vigoureuse défense ^ mais un coup de bélier ayant fait une grande brèche, en brisant un des angles de la muraille , les habitans et la garnison gagnèrent à la hâte la citadelle. Les soldats de Julien se précipitèrent dans la ville : après tous, les excès auxquels se livrent des soldats en pareille occasion , ils réduisirent Perisabor en cendres , et ils établirent sur les ri^ines fumantes des maisons les machine^ qui devaient foudroyer la citadelte. Une grêle continuelle d'armes de traits prolongea le combat ) l'avantage du terrain , qu'avaient les assiégés , contre-balançait la supériorité que pouvaient tirer les Romains de la force de leurs balistes et de leurs catapultes ; mais, dès que les assiégeans eurent achevé un hélépolis qui les mettait au niveau des plushau* tes murailles , l'aspect effrayant de cette tour mobile , qui ne laissait plus d'espoir de résistance ou de par-* don ,^ rédjuisit le$ défenseurs de h^ citadelle à une >^ humble soumission , et la place se rendit deux jours
après l'arrivée de Julien sous ses murs. Deux mille cinq cents personnes des deux sexes, faibles restes d'une population florissante , eurent la permission de se retirer : les riches magasins de blé., d'armes , ou d'équipages de guerre , furent en partie distribués aux troupes , et en partie réservés pour le service public. On brûla ou on jeta dans l'Euphrate les munitions inutiles , et la ruine totale de Perisabor vengea les malheurs d'Araida- Siège La ville , ou plutôt la forteresse de Maogamalcha,
maichir était défendue par seize fortes tours, un fossé pro-
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXIV. ^j5
fond, et deux murs ëpais et solides construits de briques et de bitume ; il parait qu'on l'avait ëlevée pour garantir la capitale de la Perse , dont elle se trouvait éloignée de onze milles. L'empereur, ne voulant pas laisser une place si importante sur ses derrières , en forma sur-le-champ le siège -, il fit trois divisions de l'armée romaine. Victor, à la tête de la cavalerie , et d'un corps d'infanterie pesamment armé, eut ordre de balayer le pays jusqu'aux bords du Tigre et aux faubourgs de Ctésiphon. Julien se chargea de l'attaque ; et , tandis qu'il semblait placer toute sa confiance dans les machines qu'on élevait contre les murailles , il s'occupait secrètement d'un moyen plus sûr pour introduire furtivement ses ti'oupes dans la ville. On ouvrit les tranchées à une dislance considérable, sOus la direction de Nevilla et de Dagalaiphus , et on les conduisit peu à peu jusqu'au bord du fossé. On combla ce fossé en peu de temps, et, parle travail infatigable des soldats, on conduisit jusque sous les murs de la ville une mine où l'on avait placé de distance en distance des poutres pour empêcher le terrain de s'ébouler. Les soldats de trois cohortes choisies traversèrent , un à un et sans bruit , cet obscur et dangereux passage ^ et leur intrépide chef fit avertir l'empereur qu'ils allaient déboucher dans la place ennemie. Julien réprima leur ardeur, afin d'assurer leur succès; et, sans perdre un instant , il détourna l'attention des assiégés par le tumulte et les cris d'un assaut général. Les Perses, qui Aw haut de leurs murs voyaient
avec dëdain les efforts impuissans des assiëgeans , chantaient en triomphé la gloire de Saper, et ils ne craignirent pas d'assurer l'empereur qu'il monterait à la demeure étoilée d'Ormuzd , avant de se rendre maître de l'imprenable Maogamalcha. En ce moment la place était déjà prise. L'histoire nous a transmis le nom d'un simple soldat qui, sortant de la mine, monta le premier dans une tour , où il ne rencontra personne. Ses camarades se précipitèrent avec une valeur impatiente , et agrandirent l'ouverture : quinze cents Romains se trou^vaient au milieu de la ville. La garnison étonnée abandonna les murs, et ne conserva plus l'espoir de se défendre. Bientôt on enfonça les portes ; les troupes massacrèrent indistinctement quiconque leur tomba sous la main , et la débauche et la cupidité suspendirent seules la vengeance. Le gouverneur, qui avait mis bas les armes sur une promesse de pardon , fut brûlé vif, quelques jours après, pour avoir, disait -on, tenu quelques propos peu respectueux contre le prince Hormisdast On rasa les fortifications , et on ne laissa pas un seul vestige qui pût rappeler l'existence de Maogamalcha. Trois immenses palais, où l'on avait rassemblé avec peine tout ce qui pouvait satisfaire le luxe et l'orgueil d'un monarque d'Orient , embellissaient les environs de la capitale de 1% Perse. Des fleurs, des fontaines, disposées symétriquement selon le goût des Perses , ornaient les jardins placés , dans une situation charmante , sur les bords du Tigre ; et de grands parcs, enclos de murs, renfermaient
r des ours, des lions et des sangliers qu^on enlrelenait à grands frais pour les plaisirs du roi. Par Tordre : de l'empereur, on abattit les murs de ces parcs , on ^ livra les animaux aux traits des soldats , et on rédui- ; sit en rcendres les palais de Sapor. Julien ne connais- : sait pas , ou ne voulut point observer ici ces égards i que la prudence et la civilisation ont établis de nos ! jours entre les ennemis. Au reste , ces inutiles ravaf ges ne doivent pas exciter dans nos coeurs un sentiment bien vif d'indignation ou de pitié : une simple statue, , fruit des talens d'un artiste grec , est plus réellement précieuse que ne l'étaient ces monumens grossiers } et dispendieux de l'art des Barbares 5 et si la ruine I d'un palais nous affecte plus que l'incendie d'une I chaumière, notre humanité s'est fait une bien fausse , idée des vraies misères de la vie humaine (1).
Julien était un objet de terreur et de haine pour conduite i les Persans , et les peintres de celte nation le repré- ^/e jûnen.^ sentaient sous l'emblème d'un lion furieux, qui vomit de sa bouche un feu dévorant (2). Le héros philosophe paraissait sous un jour plus favorable aux
(i) Les opérations de la guerre d^ Assyrie soiit racontées en détail par Ammien (xxiv, 2, 3, 4? ^)î P^^^ Libanius {Orat. parent., c. 1 12-123, p. 335-347) ; P^*^ Zozime (1. m, p. 168-180), et par saint Grégoire de Nazianze {orat.J^^ p. ii3— 144)* Tiilemont, son fidèle esclave, copie dévotement les critiques du saint sur des points de Vart de la guerre.
{i)ljihBnms, de iilciscendâ Juliani Nece, c. i3, p. 162.
yeux de ses amis et de ses soldats , et jamais ses vertus ne se montrèrent mieax que dans cette dernière période , la plus active de sa vie. 11 suivait , sans effort et presque sans mérite, les lois de la tempérance et de la sobriété. Fidèle aux principes de cette sagesse raisonnée qui exerce un empire absolu sur Fesprit et le corps , il ne se permettait pas la moindre indulgence pour ses penchâns les plus naturels (i). Dans ces climats dont la chaleur commande aux voluptueux Assyriens la jouissance de tous les plaisirs des sens (2) , le jeune conquérant conserva une chasteté pure et sans tache. Ses belles captives (3) , loin de résister à ses fantaisies , se se-
(i) Les traits fameux qu^on cite, de la continence de Cyrus , d^ Alexandre et de Scipion , étaient des actes de justice : celle de Julien fut volontaire, et, dans son opinion, méritoire.
(2) Salluste {ap. vet. SckoL Juifen, satir. i, io4) observe que nihil corruptius moribus. Les matrones et les vierges de fiabylone étaient mêlées sans pudeur avec les hommes dans des festins licencieux ; à mesure qu'elles éprouvaient l'ivresse du vin et de l'amour , elles se délivraient successivement et presqu'en entier de la gêne de leurs vêtemens. j4d ultimum ima corporum velamenta projiciunt. Quinte- Curce , v, I .
(3) £x virginibus autem, quœ speciosœ sunt captœ , et in Perside , ubifœminarum pulchritudo excellit , nec contrée^ tare aliquam voluit, nec videre. (Ammîen , xxiv, 40 La race des Persans est petite et laide; mais le mélange continuel du sang de Circassie l'a embellie. Hérodote, 1. m. c. 97 ; BuSon ^Hist. natur. , t. m, p. ^20,
raient disputé l'honneur de ses caresses : il n'eut pas même la curiosité de les voir. Il soutint les travaux de la guerre avec la même fermeté qu'il opposait aux charmes de l'amour. Lorsque l'armée tra^lrsait des terrains inondés , il marchait à pied à la tête des légions -, il partageait leurs fatigues , il excitait leur ardeur. Toutes les fois qu'il s'agissait d'un travail nécess^aire , il mettait avec zèle la main à l'ouvrage , et Ton voyait la pourpre impériale humide et salie , ainsi que le vêtement grossier du dernier des soldats. Les deux sièges lui donnèrent plusieurs occasions de signaler une valeur que les généraux prudens ne peuvent guère déployer , quand l'art militaire est parvenu à un certain degré de perfection. 11 se tint devant la citadelle de Perisabor, sans songer aux dangers qu'il courait. Tandis qu'il encourageait son armée à forcer les portes de fer , il fut presque terrassé par les armes de trait et les grosses pierres qu'on dirigeait sur sa personne. Au siège de Maogainalcha , il examinait les fortifications extérieures de la place , lorsque deux Persans , se dévouant pour leur pays , tombèrent sur lui le cimeterre au poing ; il se couvrit adroitement de son bouclier, qui reçut leurs coups ^ et d'un seul des <iens , dirigé d'une main ferme et adroite , il renversa mort à ses pieds l'un de ses ennemis. L'estime d'un souverain qui possède les vertus auxquelles il donne des éloges , est la plus belle récompense du mérite d'un sujet ; et l'autorité que tirait Julien de son mérite personnel , facilita le rétablissement de l'ancienne disci-
pline. Il punit de mort, ou par la honte, les soldats de trois cohortes de cavalerie qui S'étaient déshonores en perdant un de leurs étendards dans une escat^nouche contre le Surenas , et il distribua des couronnes obsidionales (i) aux soldats qui entrèrent les premiers dans la ville de Maogamalcha. Après le siège de Perisabor, il eut besoin de toute sa fermeté pour réprimer la cupidité de ses troupes , qui osaient se plaindre hautement de ce qu on récompensait leurs services par un misérable don de cent pièces d'argent. L'empereur, indigné, répondit aux soldats avec la noblesse et la gravité des premiers Romains : ce Les richesses sont- elles l'objet de vos désirs? Il y a des richesses dans les mains des Perses , et pour prix de votre valeur et de votre discipline , on vous offre les dépouilles de leur fertile contrée. Croyezmoi , ajouta-t-il , la république romaine , qui jadis possédait d'immenses trésors , se trouve dans le besoin €t la détresse , depuis que des ministres faibles et intéressés ont persuadé à nos princes de payer à prix d'or la tranquillité que nous laissent les Barbares. Les dépenses absorbent les revenus \ les villes sont ruinées , et la population diminue dans les provinces. Pour moi , \fi seul héritage que j'aie reçu des
(i) Obsidionalibus coronis donati, (Ammieu, xxiv, 4*) Julien , ou son historien , était un mauvais antiquaire. Il fallait dire des couronnes murales. On donnait la couronne obsidionale au général qui avait délivré une ville assiégée. Aulu-Gelle, Nuits attiques, v, 6. ^f
princes mes aïeux , est mie âme inaccessible à la crainte ; et , bien convaincu que les qualités de l'esprit sont le seul avantage réel , je ne rougirai pas d'avouer*une pauvreté honorable, qui , aux jours de Tantique vertu , faisait la gloire de Fabricius. Vous pouvez partager cette gloire et cette vertu , si vous écoutez la voix du ciel et celle de votre général ; mais si vous ne mettez pas fin à vos témérités , si vous voulez renouveler le honteux et criminel exemple des anciennes séditions , continuez. — Je suis disposé à mourir debout, ainsi qu'il convient à un empereur qui s'est vu au premier rang parmi les hommes, et je dédaigne une vie précaire, qu'un accès de fièvre nous enlève en un moment. Si je me suis montré indigne de l'autorité, il y a parmi vous ( et je le dis avec orgueil et avec plaisir ) , il y a parmi vous plusieurs chefs qui ont assez de talens et d'expérience pour conduire la guerre la plus difficile. Telle a été la douceur de mon règne , que je puis rentrer sans crainte dans l'obscurité d'une condition privée (i). » Son modeste courage lui valut les applaudissemens unanimes et l'obéissance empressée des Romains -, ils déclarèrent tous qu'ils comptaient sur la victoire tant qu'ils suivraient les drapeaux de ce héros. Leur valeur était encore animée par certaines formules fami-
(i) Ce discours me paraît authentique. Ammien a pu Tentendre, il a pu le copier, et il était incapable de Pimaginer. Je me suis permis quelques libertés , et je Tai terminé par la phrase la plus énergique.
48o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
lières à Julien et ses sermens les plus ordinaires : « Puissé-je ainsi réduire les Persans sous le joug ! Puissë-je ainsi rétablir la force et la splendeur de la république ! » L'amour de la gloire était sa passion dominante ; mais ce ne fut qu'après avoir marché sur les ruines de Maogamalcha , qu'il se permit de dire : « Nous avons maintenant fourni quelques matériaux au sophiste d'Antioche (i). »
Il fait con- Son heureuse valeur, triomphant jusqu'ici de tous sa floi'u de les obstacles, l'avait conduit jusqu'aux portes de Cté- .^à^rJri^re. siphon ; mais la réduction , ou même le siège de la capitale de la Perse était encore éloigné ; et on ne peut juger le mérite de cette campagne sans connaître le pays qui servait de théâtre à ses hardies et savantes opérations (2). Les voyageurs ont observé, à vingt milles au sud de Bagdad et sur la rive orientale du Tigre, les ruines du palais de Ctésiphon, ville grande et très-peuplée à l'époque où vivait Julien. Le nom, la gloire de Séleucie, située aux environs, avaient disparu, et les restes de cette colonie grecque avaient repris , avec la langue et les mœurs de l'Assyrie, l'ancienne dénomination de Coche. Coche
(i) Ammien , xxiv, 3 ; Liban. , Orat. par., c. 122 , p. 346.
(2) M. d'Anville {Mém, de VAcad, des Inscript., t. xxviii, p. 246-269) a déterminé la position de Babylone, de Se— leucie , de Ctésipbon , de Bagdad , etc. , et leurs distances respectives. Pietro délia Valle est celui qui semble avoir examiné cette fameuse province avec le plus de soin. C'est un homme du monde et un homme instruit ; mais il a une vanité et une prolixité insupportables.
se trouvait sur la rive occidentale du Tigre; mais on la regardait comme le faubourg de Ctésiphon, et on peut croire qu'un pont de bateaux la réunissait à cette ville. C'était à la réunion de ces diverses parties que s'appliquait la dénomination d'à/ modain (les cités) dont les Orientaux se servaient pour désigner la résidence d'hiver des Sassanides : enfin Ctésiphon, capitale de la Perse, était défendue de tous côtés par les eaux du fleuve, par des murs élevés , et par des marais impénétrables. L'armée de Julien campait près des ruines de Séleucie; un fossé et un rempart la garantissaient des sorties de la nombreuse garnison de Coche. Cette contrée agréable et fertile offrait en abondance aux Romains de l'eau et du fourrage, et plusieurs forts qui auraient embarrassé les mouvemens des troupes , cédèrent, après quelque résistance , à l'effort de leurs armes. La flotte passa de l'Ëuphrate dans un canal profond et navigable qui porte au Tigre les eaux de cette rivière un peu audessous de la capitale. Si les navires eussent suivi ce canal qui portait le nom de Nahar-Malcha(i)^ et qui avait été construit par les rois du pays, Coche, située dans l'intervalle , aurait séparé la flotte et l'armée des
(i) Le canal royal {Ndhar^Malcha) a pu être réparé, changé , partagé , etc., à différentes époques (Cellarius, Geograph. Antiquit,y t. n , p. 4^3), et ces changemens peuvent expliquer les contradictions qui paraissent se trouver dans les anciens auteurs. Au temps de Julien , il devait tomber dans TEuphrate , au-dessous de Ctésiphon.