CHAPITRE XLVIII
Plan tlu reste de PouTrage. Successioo et caractère des empereurs grecs de Constantinople , depuis le temps d^Héradius jusqu^à b conquête des Latins.
Dpfiiois de J'ai maintenant fait connaître la suite de tous les dcDysaocc. empereuFS romains depuis irajanjusqu à Constantin, depuis Constantin jusqu'à Uéraclius , et j'ai fidèlement exposé les succès ou les désastres de leurs rèf^nes. J'ai traversé les cinq premiers siècles de la décadence de l'empire romain -, mais il me reste encore plus de huit siècles à parcourir avant d'arriver au terme de mes travaux , c'est-à-dire à la prise de Constantinople par les Turcs. Si je suivais le même plan et la même marche, je ne ferais qu'étendre avec prolixité , dans un ^rand nombre de volumes , une matière sans consistance, et qui ne récompenserait certainement pas les lecteurs par une somme d'instruction et d'amusement égale à la patience qu'elle exigerait d'eux. A mesure que j'avancerais dans le récit du déclin et de la chute de l'empire d'Orient , les annales de chaque règne rendraient ma tâché plus ingrate et plus aflfligeante : cette dernière période de leurs annales offrirait partout la même faiblesse et la même misère ; des transitions brusques et précipitées rompraient la liaison natu-
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relie des causes et des événemens , et une foule de détails trop minutieux détruiraient la clarté et l'effet de ces grands tableaux , qui donnent de Féclat et du prix à l'histoire d'^un temps éloigné. Après Héraclius , le théâtre de Byzance se resserre et devient plus sombre ^ les bornes de l'empire, fixées par les lois de Juslinien et les armes de Bélisaire, échappent de tous côtés à notre vue 5 le nom romain , véritable objet de nos recherches , est réduit à un coin étroit de l'Europe, aux environs solitaires de Constantinople ; et on a comparé l'empire grec au fleuve du Rhin , qui se perd dans les sables avant que ses eaux aillent se confondre dans celles de l'Océan. L'éloignement des temps et des lieux diminue à nos yeux l'appareil de la domination , et le défaut de la splendeur extérieure n'est pas compensé par les dons plus nobles de la vertu ou du génie. Dans les derniers momens de l'empire , Constantinople possédait sans doute plus de richesses et de population que n'en eut Athènes à l'époque la plus florissante de ses annales, lorsqu'une modique somme de six mille talens ou . de douze cent mille livres sterling composait la totalité des richesses partagées entre vingt -un mille citoyens d'un âge adulte : mais chacun de ces citoyens était un homme libre et osait user de la liberté dans . ses pensées , ses paroles et ses actions 5 des lois impartiales défendaient sa personne, sa propriété , et il avait une voix indépendante dans l'administration de la république. Les nuances si variées et si fortement prononcées des caractères semblaient
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auf^enter le nombre des individus ; couverts de l't^gide de la liberté , portés sur les ailes de rëranlation et de la vanité , ils voulaient tous s'élever à la hauteur de la dif^ité nationale : de cette élévation , quelques esprits distingués entre tous les autres s'élançaient au-delà des bornes que peut atteindre un œil vulgaire , et en suivant le calcul des chances d'un mérite supérieur, telles que Texpérience les indique pour un grand royaume très - peuplé , on serait tenté de croire, d'après la foule de ses grands hommes , que la république d'Athènes eut des millions d'habttans. Toutefois son territoire, celui de Sparte et de leurs alliés , n'excèdent pas le territoire d'une province de France ou d'Angleterre d'une médiocre étendue -, mais après les victoires de Salamine et de Platée, ces petites républiques prennent dans notre imagination la gigaiitesque étendue de l'Asie , que les Grecs venaient de fouler de leurs pieds victorieux. Les sujets, au contraire, de l'empire de Byzance , qui prenaient et déshonoraient les noms de Grecs et de Romains , présentent une morne uniformité de vices abjects , qui n'offrent ni Vexcuse des douces faiblesses de l'humanité ni la vigueur et l'énergie des crimes mémorables. Les hommes libres de l'antiquité pouvaient répéter, avec un généreux enthousiasme , cette maxime d'Homère : « que le premier jour de son esclavage un captif perd la moitié des vertus de l'homme. » Cependant le poëte ne connaissait que l'esclavage civil et domestique , et il ne pouvait prévoir que l'autre moitié des quâ-
Ikës du genre humain serait un jour anéantie par ce despotisme spirituel qui enchaîne les actions et même les pensées du déVot prosterné dans la poussière. Les successeurs d'Héraclius écrasèrent les Grecs sous ce double joug ^ les vices des sujets , d'à* près une loi d'éternelle justice , dégradèrent le tyran , et à peine les plus exactes recherches sur le trône , dans les camps et dans les geôles, conduisent à quelques noms qui méritent d'échapper à l'oubli. La pauvreté du sujet n'est pas compensée par l'habileté ou la variété des couleurs que présentent les peintres. Les quatre premiers siècles d'un intervalle de huit cents années sont demeurés pour nous dans les ténèbres qu'interrompent rarement de faibles rayons de lumière historique : de Maurice à Alexis , Basile le Macédonien «st le seul prince dont la vie ait fourni le sujet d'un ouvrage séparé , et l'autorité incertaine de compilateurs plus modernes supplée mral au défaut 9 à la perte ou à l'imperfection des auteurs contemporains. On n'a pas à se plaindre de la disette des quatre derniers siècles ; la muse de l'histoire se ranima à Constantinople avec la famille des Comnènes -, mais elle se présente chargée d'enluminures , elle marche sans élégance et sans grâce. Une multitude de prêtres et de courtisans se traînent sur les pas les uns des autres dans le sentier que leur ont tracé la servitude et la superstition : leurs vuejs sont étroites , leur jugement est faible ou corrompu , et on achève un volume plein d'une stérile abondance , sans connaître les causes des^ événemens,
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le caractère des acteurs , ni les mœurs du siècle qu'ils célèbrent ou dont ils se plaignent. On a observé qu'un guerrier donnait à sa plume Tënergie de son épée : cette remarque peut s'appliquer à une nation , et Ton verra que le ton de l'histoire s'élève ou s'abaisse avec le courage du temps où on l'écrit. Sa liainon D'après ces considérations , j'aurais abandonné TëJohii'iont sans regret les esclaves gyecs et leurs serviles histo-
du monde . .•■ .ii i^iT*
politique, nens , si le sort de la monarchie de i5yzaBce ne se trouvait lié d'une manière passive aux révolutions les plus éclatantes et les plus importantes qui aient changé la face du monde. Au moment où elle perdait des provinces 9 de nouvelles colonies et de nouveaux royaumes s'y établissaient : les nations victorieuses prenaient ces vertus actives de la guerre ou de la paix qu'avaient délaissées les vaincus ; et c'est dans l'origine et les conquêtes , dans la religion et le gouvernement de ces peuples nouveaux , que nous devons chercher les causes et les effets de la décadence et de la chute de l'empire d'Orient. Au reste , ce nouveau plan , la richesse et la variété des matériaux y ne s'opposent point à l'unité du dessein et de la composition : semblable au musulman de Fez ou de Delhi , qui dans ses prières regarde toujours le temple de la Mecque, l'œil de l'historien ne perdra jamais Gonstantinople de vue. La ligne qu'il va parcourir doit nécessairement embrasser les déserts de l'Arabie et de la Tartarie ; mais le cercle
qu'elle formera d'abord se resserrera définitivement aux limites toujours décroissantes de l'empire romain.
Voici donc le plan que j'ai adopté pour les der- Pïan^u niers volumes de cet ouvrage. Le premier des cha- rouvrage. pitres suivàns contiendra la suite régulière des empereurs qui ont régné à Constantinople durant une période de six siècles , depuis les jours d'Héraclius jusqu'à la conquête des Latins ; ce récit sera peu étendu , mais je déclare ici généralement qu'il ne s'écartera ni de l'ordre ni du texte des historiens originaux. Je me bornerai , dans cette Introduction , à indiquer les révolutions du trône , la succession des familles , le caractère personnel des princes grecs , leur manière de vivre et leur mort, les maximes et l'influence de leur administration, et à quel point leur règne a tendu à précipiter ou à suspendre la chute de l'empire d'Orient. Ce tableau chronologique jettera du jour sur les chapitres qui viendront ensuite *, et chacun des détails de l'importante histoire des Barbares se placera de lui-même au lieu qu'il doit occuper dans les annales de Byzance. L'intérieur de l'empire et la dangereuse hérésie des pauliciens , qui ébranla l'Orient et éclaira TOccident , seront la matière de deux chapitres séparés*, mais je ditTèrerai ces recherches jusqu'au moment où j'aurai mis sous les yeux du lecteur l'état des différens peuples du monde au neuvième et au dixième siècle de l'ère chrélienne. Après avoir établi ces fondemens de l'histoire byzantine, je passerai en revue plusieurs nations , et en traitant ce qui les regarde,. je proportionnerai l'étendue de mon récit à leur grandeur, à leur mérite ou à leurs liaisons avec le monde romain