‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. Trad (volume 3)Chapitre 13 sur 42 · I^O HISTOIRE DK LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

I^O HISTOIRE DK LA DÉCADENCE

cent mille cavaliers et un nombre ëgal de chameaux (i) , qu'ils étaient les maîtres de répandre ou d'arrêter les eaux du Nil (2) , et que la paix et Tabondance de TÉgypte dépendaient, même auprès d'un souverain de ce monde , de Tintervention du patriarche. Théodose , durant son exil à Constantinople , recommanda à sa prolectrice la conversion des peuplades noires de la Nubie (3) , depuis le tro-

(i) Vers Tan 787. Voy. Renaudot , Hist. patriarch. jélex., p. 211, 222 ; Ëlmacin , Hist^ Saracen., p. gg.

(2) Ludoiphe, Hist, jEthiop, et Comment., l. i, c. 8; Renaudoty Hist. patriarch, Alex,, p. 4^0, etc. Cette opinion , introduite en Europe par Partificc des Copktes , par Porgueil des Abyssins , la crainte et Pignorance des Turcs et des Arabes, n^a pas même l^apparence de la vérité. Les pluies de TEthiopie ne consultent pas la volonté du monarque pour augmenter les eaux du Nil. Si le fleuve s'approche de Napata , à trois journées de la mer Rouge {voyez les Cartes de d'An ville) , Touverture d'un canal capable de détourner son cours exigerait toute la puissance des Césars , et vraisemblablement la surpasserait.

(3) Les Abyssins , qui ont encore les traits et le teint olive des Arabes, prouvent assez que vingt siècles ne suffisent pas pour changer la couleur de la race humaine. Les Nubiens, dont Textraction est africaine, sont de véritables nègres, aussi noirs que ceux du Sénégal ou du Congo ; ils ont également le nez aplati, les lèvres épaisses, et leur tète est revêtue de laine. (Buffon, Hist, nat., t. v, p; 117, 1^3, i44j 166, 219, édit. in-i2*, Paris, 1769). Les anciens voyaient sans beaucoup d'attention ce phénomène extraordinaire, qui a exercé les philosophes et les théologiens des temps modernes.

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pique du Cancer jusqu'aux frontièi^s de l'Abyssinie. L'empereur soupçonna le dessein de sa femme , et , plus attaché qu'elle à la foi orthodoxe , voulut en partager la gloire. Deux missionnaires rivaux, un melchite et un jacobite, partirent en même temps; mais, soit crainte, soit amour, Thëodora fut la mieux obéie, et le président de la Thébaïde retint le prêtre catbolique, tandis que le roi de la Nubie et sa cour furent baptisés à la hâte dans la communion deDiosçore. L'envoyé de Justinien, arrivé trop tard, fut reçu et renvoyé avec honneur; mais lorsqu'il dénonça Thérésie et la trahison des Égyptiens, le néophyte nègre était déjà instruit à répondre qu'il n'abandonnerait jamais ses frères , les vrais croyans, aux ministres persécuteurs du concile de Chalcédoine (i). Durant plusieurs générations le patriarche d'Alexandrie nomma et ordonna les évêques de la Nubie : lé christianisme y domina jusqu'au douzième siècle ;' on aperçoit encore des cérémonies et des restes de cette religion dans les bourgades de Sennaar et de Dongola (2) ; mais les Nubiens effectuèrent à la longue leurs menaces de retourner au

(1) Assemani , BibL orient,, t. i, p. 829. ,

(2) Le christianisme des peuples de la Nubie (A. D. 11 53) est attesté par le schrif Al-Edrisi , et a été exposé d'une manière fausse sous le nom du géo^aphe de Nubie (p. 18), qui les représente comme une peuplade de jacobites. Les rayons de lumière bistorique qu'on aperçoit dans Phistoire de Renaudot (p. 178, 220-2249 281-286, 4o5-434j 4^'"^^4X sont tous antérieurs k cette époque. Voyez l'état moderne de

3u, etc.

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culte des idoles ;.le climat exigeait une relif^ion qui leur permit la polygamie, et ils ont enfin préféré le triomphe du Koran à Thumiliation de la croix. Une religion métaphysique est peut-être au-dessus de Fintelligence d'une peuplade nègre; cependant on peut instruire un noir tout aussi bien qu'un perroquet à répéter les paroles du symbole de Chalcédoine ou de celui des monophysites.

il^iue Le christianisme avait jeté des racines plus pro-

A. D. fondes dans Tempire d'Abyssinie \ et quoique la correspondance ait souifert des interruptions de plus de soixante-dix ou cent ans, la métropole d'Alexandrie retient toujours cette Église sous sa tutelle. Sept évéques formaient jadis le synode d'Ethiopie; s'ils s^étaient trouvés au nombre de dix , ils auraient pu nommer un primat indépendant, et un de leurs rois ^ut le désir de donner cette primatie à son frère ; mais on prévit la chose , et Ton se refusa à rétablissement de trois nouveaux évêchés : les fonctions épiscopales se sont insensiblement concentrées dans ^at^^/^a(I)ou chef des prêtres de TAbyssinie, qui

reçoivent de lui les ordres sacrés : quand cette place

ce payg , dans les Lettres édifiantes {Recueil ^) ^ et dans Busching(t. IX, p. 1 52-1 59, par Berenger).

(i) Les Latins donnent improprement à Pabuna le titre de patriarcbe ; les Abyssins ne reconnaissent que les quatre patriarches, et leur chef n'est qu'un métropolitain ou un primat national. (Ludolphe, Hist. jEthiop. et Comment., \. m , c. 7.) Cet historien ne connaissait pas les sept évéques de Renaudot (p. 5i i), qui existaient A. D. ii3i.

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vient à vaquer , le patriarche d'Alexandrie y nomme^ un moine égyptien 5 un étranger revêtu de cette dignité paraît plus respectable aux yeux du peuple et moins dangereux à ceux du monarque. Lorsqu'au^ sixième siècle le schisme de l'Egypte fut tout-à-fàit déclaré, les chefs rivaux, aidés de leur» protecteurs respectifs, Justinien et Théodora^ s'efforcèrent de s'enlever l'un à l'autre la conquête de cette province éloignée et indépendante. Ce fut encore L'habileté de l'impératrice qui l'emporta, et la pieuse Théodoraétablit dans cette Église reculée la foi et la disci-*^ pline des jacobites (i). Les Éthiopiens, environnés de tous côtés des ennemis de leur religion^ sommeil-lèrent près de dix siècles sans songer au reste dumonde qui ne songeait point à eux* Us furent réveiU lés pap les Portugais , qui , après avoir doublé le pro- i^" montoire méridional de l'Afrique, apparurent dans- «»

Â.byssiDie.

l'Inde et la mer Rouce^ comme s'ils étaient descen-^ a. d. 1525

. . . i55o,etc.

dus d'une planète éloignée. Au premier abord, les sujets de Rome et ceux d'Alexandrie furent frappés mutuellement de la conformité plutôt que des différences de leur foi 5 et chacune des deux nations espéra

(ï) Je ne sais pourquoi Assemani révoque en doute (BibL orient., t. 11, p. 384) ^^^ missions assez vraisemblables de Théodora dans la Nubie et l'Ethiopie. Renaudot (p. 336-

5i 1-625, 559—564) nous a fourni, d'après les écrivains cophles, le peu que nous savons sur PÂbyssinie jusqu'à Tannée i5oo. Ludolphe est absolument dépourvu d'idées sur ce pays.

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tirer les plus {grands avaiita(;es d'une alliance avec des cliréliens. Les Éthiopiens, séparés des autres peuples de la terre, étaient presque retombés dans la vie sauvage. Leurs navires, qu'on avait vus jadis à Ceylan, osaient à peine se hasarder sur les rivières de TAfrique^ les ruines d'Axum n'offraient plus d*babitans, la nation était dispersée dans les villages, et le grand personnage, pompeusement décoré du titre d'empereur, se contentait, soit en paix, soit en guerre, d'un camp rendu immobile. Les Abyssins, qui sentaient leur misère , avaient formé le raisonnable projet d'importer cliez eux les arts et l'industrie de l'Europe (i); et les ambassadeurs qu'ils avaient à Rome et à Lisbonne, eurent ordre de solliciter une colonie de forgerons, de charpentiers, de tuiliers, de maçons, d'imprimeurs, de chirurgiens et de médecins : mais le danger public les détermina bientôt à solliciter un secours immédiat d'armes et de soldats pour la défense d'un peuple paisible, contre les Barbares qui ravageaient l'intérieur du pays, et contre les Turcs et les Arabes, qui, avec un appareil effrayant, s'avançaient des rives de la mer. L'Ethiopie fut sauvée par quatre cent cinquante Portugais, qui montrèrent dans les combats la valeur naturelle aux

(i) Ludolphe, HUt, jEthiop., liv. iv,chap 5. Les Juifs y exercent maintenant les arts de première nécessité, et les Arméniens font le commerce étranger. L^industrle de r£u-> rope ( artes et opificia ) était ce que Grégoire admirait et enviait le plus.

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Européens , et la puissance artificielle du fusil et du canon. Dans un moment de terreur, Fempereur avait promis de se réunir, ainsi que ses sujets , à la foi catholique ^ un patriarche latin représenta la supré^ matie du pape (i)^ on supposait que cet empire,, auquel on donnait dix fois plus d'étendue qu'il n'en avait,, renfermait plus d'or que- les mines d'Âméri-» que *, et la cupidité ainsi que le zèle religieux se for^ Trièrent les espérances les plus extravagantes sur là soumission volontaire des chrétiens de l'Afrique.

Mais au retour de la santé, on ne se souvint plus MiMio» d«

' * jésuites.

des sermens qu'avait arrachés la douleur. Les Abys- ^- o- i55î sins défendirent la doctrine des monophysites avec une fidélité inébranlable; l'exercice de la dispute réchauffa leur foi un peu refroidie *, ils flétrirent le& Latins des noms d'ariens et de nestoriens , et reprochèrent à ceux qui séparaient les deux natures de Jésus-Christ d'adorer quatre dieux. On assigna aux missionnaires jésuites ta bourgade de Frémona pour y exercer leur culte , ou plutôt y vivre en exil : leur savoir dans les arts libéraux et mécaniques, leurs lumières sur la théologie, et la décence de leurs mœurs, inspiraient une vaine estime; ils n'avaient

(i) Jean Bermudez , dont la relation , imprimée à Lisbonne en 14699 ^ ^X^ traduite en anglais par Purchas (Pilgrims, 1. VII , G. 7, p. II 49 9 etc.), et de Tanglais en français par La Groze {Christian. d*Ethiop. , p. 92-<-s*.65); ce morceau est curieux, mais on. peut soupçonner l'auteur d'avoir voulu tromper TAbyssinie, Rome et le Portugal. Son titre au rang

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pas le don des miracles (i), et ce fut inutilement qu*ils sollicitèrent un renfort de troupes européennes. Après quarante années de patience et de dextérité, on leur prêta une oreille plus favorable, et deux empereurs d*Abyssinie se laissèrent persuader que Rome pouvait faire en ce monde et en Vautre le bonheur de ses adhérens. Le premier de ces néophytes rois perdit la couronne et la vie , et Tarmée rebelle fut sanctifiée par Vjâbuna, qui chargea Tapostat d'anathêmes , et délia ses sujets de leur serment de fidélité. Zadengher fut vengé par le courage et la fortune de Susnée, qui monta sur le trône avec le nom de Segued , et qui suivit avec plus de vigueur la dévote entreprise de son parent. L'empereur, après s'être donné le plaisir d'une lutte d'argumentation entre les jésuites et ses prêtres malhabiles, se déclara prosélyte du concile de Ghalcédoine , croyant que son clergé et son peuple embrasseraient sans délai la religion de leur prince. Bientôt après il ordonna , $ous peine de mort , de croire aux deux natures de Jésus-Christ *, il enjoignit aux Abyssins de se livrer le jour du sabbat au travail ou aux plaisirs ^ et Se-

de patriarche est obscur et incertain. Ludolphe , Comment., n® loi, p. 473.

(i) Bjeligio romana... nec predhus patrum, nec miraculis ab ipsis editis stiffulciebatur, est l'assertion non contredite du dévot empereur Susnée , à Mendez son patriarche ( Lipdolphe, Comment,, n^ 126, p. 629), et on doit conserver précieusement de pareilles assertions comme un antidote contre toutes les légendes merveilleuses.

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gued, à la face de l'Europe et de l'Afrique , renonça à ses rapports avec rÉgKse d'Alexandrie. Un jésuite , Conversion Alphonse Mendez , patriarche catholique de l'Éthio- rempereur. pie , reçut au-nom d'Urbain viii l'hommage et l'abjuration de son pénitent. « Je confesse, dit l'empereur à genoux , je confesse que le pape est le vicaire de Jésus-Christ , le successeur de saint Pierre et le souverain dti monde -, je lui jure une véritable obéissance , et je dépose à ses pieds ma personne et mon royaume. » Son fils , son frère , le clergé , les nobles et même les femmes de la cour, répétèrent le même serment*, le patriarche latin fut comblé d'honneurs et de richesses , et ses missionnaires élevèrent leurs églises ou citadelles dans les situations les plus favorables de l'empire. Les jésuites eux-mêmes déplorent la Êitale indiscrétion de leur chef, qui , oubliant la douceur de l'Évangile et la politique de son ordre , établit avec une violence précipitée la liturgie de Rome et l'inquisition du Portugal. 11 condamna l'ancienne pratique de la circoncision, que des motifs de santé plutôt que de superstition avaient introduite dans le climat de l'Ethiopie (i). Il assujettit les na-

(i) Je sais avec quelle réserve il faut traiter cet article de la circoncision; toutefois j^afiUrmerai, i° que les Ethiopiens avaient une raison physique de circoncire les mâles, et même les femmes ( Recherches philosophiques sur les Amé-^ ricains, t. u) ; 2° que la circoncision était usitée en Ethiopie long-temps avant Pintroduction du judaïsme ou du chris* tianisme ( Hérodote , 1. n, e. io4; Marsham, Canon chron.^ p. 72, "jS). Infantes circumcidunt ob consuetudinem , non

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turcls h un nouveau baplc^me et à une nouvelle ordination j ils frémirent d'horreur en voyant un prêtre étranfjer arracher de leurs tombeaux les plus saints d'entre leurs morts, et excommunier les plus illustres d'entre les vivans. Les Abyssins s'armèrent pour défendre leur relif^ion et leur liberté ; ils montrèrent une valeur désespérée , mais infructueuse. Cinq rebellions furent étouffées dans le sang des rebelles-, deux abunas furent tués dans les combats \ des légions entières furent massacrées sur le champ de bataille ou étouiféesdans leurs cavernes-, et le mérite, le rang et le sexe, ne purent soustraire les ennemis de Rome à une mort ignominieuse. Mais le monarque vain- ([ueur se laissa vaincre à la fin par la constance de sa nation , par celle de sa mère , de son fils et de ses plus fidèles amis. Se<;ued écouta la voix de la pitié , de la raison, peut-être de la crainte, et l'édit par lequel il accordait la liberté de conscience, révéla à la fois la tyrannie ei la faiblesse des jésuites. Basilides, après la mort de son père , chassa le patriarche latin, et rendit aux vœux de la nation la foi et la Expulsion discipline de FÉgyple. Les Églises mouophysites ré- ^««i«»"jj«- pelèrent en triomphe, « que le troupeau de FÉthiopie était enfin délivré des hyènes de l'Occident; »

ob judaUmum , dit Grégoire , prêtre abyssin (a^ii^/Fabric, Lux christiana,^, 720). Cepeudant, dans la chaleur delà dispute , on donne quelquefois aux Portugais le nom injurieux d'incirconcis. La Croze, p. 80*; Ludolphe, Hisi. ad Comment. ,\, m, c. i.

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et les portes de ce royaume solitaire furent à jamais fermées aux arts, aux sciences et au fanatisme de l'Europe (i).

(i) Les trois historiens protestons , Ludolphe {Hist, jEth,, Francfort, 1681; Comnientarius ^ 1691; Rclatio noy^a , etc., 1693, in-Jol,)^ Geddes {Church-Histor/ of JEthiopia, Lond. , 1696, 1/1-8°) et La Croze {Hist, du Christian. d'Ethiopie et itjérménie ; la Haye, 1739, m- 12), ont tiré leurs matériaux les plus importans des jésuites , et en particulier de Thistoire générale de Tellez , publiée en portugais à Goimbre , 1660. Leur franchise peut étonner; mais le plus odieux de leurs vices , l'esprit de persécution , était à leurs yeux une vertu très-méritoire. Ludolphe a tiré quelques avantages , mais assez minces , de la langue éthiopienne qu^il savait , ou de ses conversations avec Grégoire , prêtre abyssin , d'un esprit courageux , et qu'il appela de Rome , où il était^ à la cour de Saxe-Gotha, f^of, la Theologia jEthiopica de Grégoire , dans Fabricius, Lux Eifangelii, p. 7i&-^34*

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