HISTOIRE DK LA DÉCADENCE
Grec nS tarda pas à obtenir Testime et la confiance de leroslas ^ il savait se conformer aux mœurs de tous les pays , et fit admirer aux Barbares sa force et son courage contre les ours et les ëlans de la foret. Pendant son séjour dans cette contrée septentrionale , il mérita son pardon de Tempereur , qui sollicitait le prince des Russes de joindre ses armes à celles de Fempire, pour faire une invasion dans la Hongrie. Andronic, par son influence, fil réussir cette importante négociation ; et par un traité particulier, où il promettait fidélité à l'empereur, celui-ci promit d'oublier le passé. Andronic marcha, à la tête de la cavalerie russe, du Borysthène aux rives du Danube. Mal* gré son ressentiment , Manuel avait toujours conservé du goûtpourle caractère martial et dissolud' Andronic^ et Fattaque deZemlin, où il se montra, pour la valeur, le premier après Tempereur, mais seulement après lui, devint l'occasion d'un pardon libre et complet. Dès qu'Andronic fut de retour dans sa patrie , son ambition se ralluma d'abord pour son malheur , et enfin pour celui de la nation. Une fille de Manuel était un. faible obstacle aux vues ambitieuses des princes delà maison de Comnène, qui se sentaient plus dignes du trône : elle devait épouser le roi de Hongrie , et ce mariage contrariait les espérances et les préjugés des princes et des nobles : mais lorsqu'on leur demanda le serment de fidélité envers l'héritier présomptif, Andronic soutint seul l'honneur du nom romain 5 il ne voulut point prêter ce serment illégitime , et protesta hautement contre l'adoption d'un
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étranger. Son patriotisme offensa Fempereur, mais il était d'accord avec les senlimens du peuple-, et le monarque , l'éloignant seulement de sa personne par un honorable exil., lui donna pour la seconde fois le commandement de la frontière de la Cilicie , avec U disposition absolue des revenus de l'île de Chypre. Les Arméniens, y exercèrent encore son courage, et fournirent l'occasion de s'apercevoir de sa négligence^. Il désarçonna et blessa d'une manière dangereuse un rebelle qui déconcertait toutes ses opérations 5 mais il découvrit bientôt une conquête plus facile et plus agréabïe à faire , la belle Philippa , soeur de l'impératrice Marie , et fille de Raimond de Poitou , prince latin qui régnait à Ântioche. Abandonnant pour elle le- peste qu'il devait garder , il passa l'été dans. des bals et des tournois : Philippa lui sacrifia soa innocence , sa réputation et un mariage avantageux. An^ dronic vit. ses plaisirs interrompus par la colère, de Manuel , irrité de cet affront domestique *, il abaur donna l'imprudente princesse à ses larmes et à son repentir, et, suivi d'une troupe d'aventuriers, il entreprit le pèlerinage de Jérusalem. Sa naissance ,. sa réputation de grand homme de guerre ^ le zèle qu'il annonçait en faveur de la religion , tout le désignait pour un des champions de la croix ; il captiva le roi et le clergé , et obtint la seigneurie de Bery te sur. h côte de Phénicie. Dans son voisinage résidait UA© jeune et beUe reine de sa nation et de sa famille,, arrière-petite-fiïle de l'empereur Alexis., et veuve de Baudouin m, roi de 'Jérusalem. Elle alla voir son
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parent et conçut de Tamour pour lui. Cette reine s'appelait Tliéodora ; elle fut la troisième yictime de ses séductions , et sa honte fut encore plus éclatante et plus scandaleuse que celle des deux autres. L'empereur, qui respirait toujours la vengeance, pressait vivement ses sujets et les alliés qu il avait sur la frontière de Cilicie , d'arrêter Ândronic et de lui crever les yeux. 11 n'était plus en sûreté dans la Palestine*, mais la tendre Tliéodora l'instruisit des dangers qu'il courait , et l'accompagna dans sa fuite. La reine de Jérusalem se montra à tout l'Orient la concubine d'Ândronic , et deux enfans illégitimes attestèrent sa faiblesse. Son amant se réfugia d'abord à Damas, où, dans la société du grand Noureddin et de Saladin, l'un de ses serviteurs , ce prince, nourri dans la superstition des Grecs , put apprendre à révérer les vertus des musulmans. En qualité d'ami de Noureddin, il visita probablement Bagdad et la cour de Perse ^ et après un long circuit autour de la mer Caspienne et des montagnes de la Géorgie , il établit sa résidence parmi les Turcs de FÂsie-Mineure, ennemis héréditaires de ses compatriotes. Andronic, sa maitresse et la troupe de proscrits qu'il avait à sa suite, trouvèrent une retraite hospitalière dans les domaines du sultan de Colonia : il s'acquitta envers lui par des incursions multipliées dans la province romaine de Trébisonde-, à chaque incursion il rapportait une quantité considérable de dépouilles, et ramenait beaucoup de captifs chrétiens. Dans le récit de ses aventures, il aimait à se comparer à David , qui par
un long exil sut échapper aux pièges des mëchans -, mais le praphète-roi , osait-il ajouter , borna ses soins à rôder sur la frontière de la Judée, à tuer un Amalécite, et à menacer dans sa triste position les jours de Favide Nabal. Les excursions d'Andronic avaient ëté plus étendues \ il avait répandu dans toutTOrient la gloire de son nom et de sa religion. Un décret de rÉglise grecque , en punition de sa vie errante et de sa conduite licencieuse, l'avait séparé de la communion des fidèles , et celte excommunication même prouve qu^il n'abjura jamais le christianisme.
Il avait éludé ou repoussé toutes les tentatives , soit ouvertes, soit cachées, qu'avait faites l'empereur pour se rendre maître de lui. La captivité de sa msdtresse l'attira enfin dans le piège. Le gouverneur de Trébisonde vint à bout de surprendre et d'enlever Théodora*, la reine de Jérusalem et ses deux enlans furent envoyés à Constantinople, et dès-lors Andronic trouva sa vie errante bien pénible. 11 implora son pardon et l'obtint : on lui permit, de plus , de venir se jeter aux pieds de son souverain , qui se contenta de la soumission de cet esprit hautain. Prosterné la face contre terre , il déplora ses rebellions avec des larmes et des gémissemens; il déclara qu'il ne se relèverait que lorsqu'un sujet fidèle viendrait le saisir par la chaîne de fer qu'il avait secrètement attachée à sou cou y et le traîner f ur les marches du tr^ne. Cette marque extraordinaire de repentir excita l'élonnement et la compassion de l'assemblée ^ l'Église et l'empereur lui pardonnèrent ses fautes ^ mais Ma-
nuel, qui, à juste titre, se défiait toujours de loi, Tëloigna de la cour et le relégua à Œnoe, ville da Pont, entourée de fertiles vignobles, et située sur la côte de TEuxin. La mort de Manuel et les désordres de la minorité ouvrirent bientôt à son ambition la carrière la plus favorable. L'empereur était un enfant de douze à quatorze ans, et par conséquent également dénué de vigueur , de sagesse et d'expérience. L'impératrice Marie, sa mère, abandonnait sa personne et les soins de l'administration à un favori du nom de Comnène-, et la sœur du prince, nommée Marie, femme d'un Italien décoré du titre de César, excita une conspiration et enfin une révolte contre son odieuse belle-mère. On oublia les provinces , la capitale fut en feu , les vices et la faiblesse de quelques mois renversèrent l'ouvrage d'un siècle de paix et de bon ordre. La guerre civile recommença dans les murs de Gonstantinople -, les deux factions se livrèrent un combat meurtrier sur la place du palais , et les rebelles enfermés dans l'église de Sainte-Sophie y soutinrent un siège régulier. Le patriarche travaillait avec un zèle sincère à guérir les maux de l'Etat-, les patriotes les plus respectables demandaient à haute voix un défenseur et un vengeur ^ l'éloge des talens et même des vertus d'Ândronic était dans toutes les bouches. Dans sa retraite, il affectait d'examiner les devoirs que lui imposait son serment : « Si la sûreté ou l'honneur de la famille impériale est menacé, disait-il, j'emploierai en sa faveur tous les moyens que je puis avoir. » U entremêlait à propos dans sa
correspondance avec le patriarche et les patriciens , des citations tirées des psaumes de David et des épitres de saint Paul ^ et il attendait patiemment que la voix de ses compatriotes l'appelât au secours de sa patrie. Lorsqu'il se rendit d'OEnoe à Gonstantinople, sa suite , d'abord peu considérable , devint bientôt une troupe nombreuse et ensuite une armée; on le crut sincère dans ses professions de religion et de fidélité : un costume étranger , qui , dans sa simplicité^ faisait ressortir sa taille majestueuse, rappelait vivement à tous les esprits sa pauvreté et son exil. Tous les obstacles disparurent devant lui ; il arriva au détroit du Bosphore de Thrace 5 la flotte de Byzance sortit du port pour recevoir avec acclamations le sauveur de l'empire. Le torrent de l'opinion était bruyant et irrésistible ; au premier souffle de l'orage disparurent tous les insectes qù^avaient fait éclore les rayons de la faveur du prince. Le premier soin d*Andr^nic fat de s'emparer du palais , de saluer l'empereur, d'emprisonner l'impératrice Marie, de punir son ministre j et de rétablir le bon ordre et la tranquillité publique. Il se rendit ensuite au sépulcre de Manuel : les spectateurs eurent ordre de se tenir à quelque distance *, mais comme ils l'examinaient dans l'attitude de la prière, ils entendirent ou crurent entendre sortir de ses lèvres des paroles de triomphe et de ressentiment : « Je ne te crains plus, mon vieil ennemi,. toi qui m'as poursuivi comme un vagabond dans toutes les contrées de la terre. Te voilà déposé en sûreté sous les sept enceintes d'un dôme d'où tu ne pourras sortir
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qu'au son de la trompette du dernier jour. C'est maintenint mon tour, et je vais fouler aux pieds tes cendres et ta postérité. » La tyrannie qu'il exerça par la suite permet bien de croire que ce furent là les sentimens que dut lui inspirer un tel moment ^ mais il n'est pas très-vraisemblable qu'il ait articulé ses pensées secrètes. Dans les premiers mois de sou administration, il couvrit ses desseins d'un masque d'hypocrisie qui ne pouvait tromper que la multitude. Le couronnement d'Alexis se fit avec l'appareil accoutumé, et son perfide tuteur , tenant en ses mains le corps et le sang de Jésus-Christ , déclara -qu'il vivrait et qu'il était prêt à mourir pour son bien-aimé pupille. Cependant on recommandait à ses nombreux partisans de soutenir que l'empire qui s'écroulait ne pouvait manquer de périr sous l'administration d'un enËint*, qu'un prince expérimenté, audacieux à la guerre, habile dans la science du gouvernement et instruit par les vicissitudes de la fortjine dans l'art de régner, pouvait seul sauver l'État, et que tous les citoyens devaient forcer le modeste Andronic à se charger du fardeau de la couronne. Le jeune empereur fut obligé lui-même de joindre sa voix aux acclamations générales , et de demander un collègue , qui ne tarda pas à le dégrader du rang suprême, à le renfermer, et à vérifier enfin la justesse de cette imprudente assertion du patriarche, qu'on pouvait regarder Alexis comme mort, dès qu'oin le remettait au pouvoir de son tuteur.* Cependant sa mort fut précédée de l'emprisonnement et de l'exéca-
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tion de sa mère. Le tyran, après avoir noirci la réputation de l'impëratrice Marie , et avoir excité contre elle les passions de la multitude, la fit accuser et juger sur une correspondance criminelle avec le roi de Hongrie. Le fils d' Andronic lui-même, jeune liomme plein d'honneur et d'humanité , avoua l'horreur que lui inspirait cette action odieuse , et trois des juges eurent le mérite de préférer leur conscience à leur sûreté; mais les autres, soumis aux volontés de l'empereur, sans demander aucune preuve et sans admettre aucune défense, condamnèrent la veuve de Manuel, et son malheureux fils signa l'arrêt de sa mort. Marie fut étranglée *, on jeta son corps à la mer, et on souilla sa mémoire de la manière qui blesse le plus la vanité des femmes, en défigurant sa beauté dans une caricature difforme. Le supplice de son fils ne fut pas long- temps différé-, on l'étrangla avec la corde d'un arc, et Andronic, insensible à la pitié- et aux remords, après avoir examiné le corps de cet innocent jeune homme, le frappa grossièrement avec son pied : « Ton père , s'écria-t-il , était un fripon , ta mère une prostituée , et toi tu étais un sot. »
Le sceptre de Byzance fut la récompense des Andronic
crimes d'Andronic ; il le porta environ trois ans et Conmène. demi, soit en qualité de protecteur , soit en qualité oci. de souverain de l'empire. Son administration présenta un singulier contraste de vices et de vertus. Lorsqu'il suivait ses passions , il était le fléau de son peuple p et quand il consultait sa raison , il en était le père. Il se montrait équitable et rigoureux dans
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Fexercice de la justice privée : il abolît une honteuse et funeste vénalité ^ et comme il avait assez de discernement pour (aire de bons choix et assez de fermeté pour punir les coupables , des gens de mérite ne tardèrent pas à remplir les chargea : il détruisit Tusage inhumain de piller les malheureux nanfragés et de s'emparer même de leur personne : les provinces, opprimées ou négligées si long-temps, se ranimèrent dans le sein de Tabondance et de la prospérité ', mais tandis que des millions d'hommes , placés loin de la capitale , célébraient le bonheur de son règne, les témoins de ses cruautés journalières le couvraient de malédictions. Marins et Tibère n'ont que trop justifié cet ancien proverbe , que lliomme qui passe de Texil à l'autorité est avide de sang. La vie d'Andronic en montra la justesse pour la troisième fois. Il se rappelait dans son exil tous ceux de ses ennemis et de ses rivaux qui avaient mal parlé de lui , qui avaient insulté à ses malheurs ou qui s'étaient opposés à sa fortune , et l'espoir de la vengeance était alors sa seule consolation. La nécessité où il s'était mis de faire punir le jeune empereur et sa mère lui imposa la funeste obligation de se défaire de leurs amis, qui devaient haïr l'assassin et qui pouvaient le punir *, et l'habitude du meurtre lui ôta la volonté ou le pouvoir de pardonner. L'horrible tableau du nombre des victimes qu'il sacrifia par le poison ou par le glaive , qu il fit jeter dans la mer ou dans les flammes , donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination àe jours de
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V alcyon (jours tranquilles), appliquée à l'espace, bien rare dans son règne , d'une semaine où il se reposa de verser du sang. Il tâcha de rejeter sur les lois ou sur les juges une partie de ses crimes ; mais il avait laissé tomber le masque, et ses sujets ne pouvaient plus se méprendre sur l'auteur de leurs calamités. Les plus nobles d'entre les Grecs , et en particulier ceux qui par leur extraction ou leur alliance pouvaient former. des prétentions à l'héritage des Comnène , se sauvèrent de l'antre du monstre : ils se réfugièrent à Nicée ou à Pruse , en Sicile ou dans l'île de Chypre \ et leur évasion passant déjà pour criminelle, ils aggravèrent leur délit en arborant l'étendard de la révolte et en prenant le titre d'empereurs. Toutefois Ândronic échappa au poignard et au glaive de ses plus redoutables ennemis ; il réduisit et châtia les villes de Nicée et de Pruse ; le sac de Tbessalonique suffit pour réduire les Siciliens à l'obéissance ; et si ceux des rebelles qui avaient gagné l'île de Chypre se trouvèrent hors de la portée des coups de l'empereur, cette distance ne fut pas moins utile -à Andronic. Ce fut par un rival sans mérite et un peuple désarmé qu'il se vit renversé du trône. La prudence ou la superstition d' Andronic avait prononcé l'arrêt de mort d'Isaac l'Ange , qui descendait par les femmes d'Alexis le Grand : prenant des forces dans son désespoir, Isaac détendit sa liberté et sa vie ; après avoir tué le bourreau qui venait exécuter l'ordre du tyran , il se réfugia dans l'église de Sainte- Sophie. Le sanctuaire se remplit insensiblement
d'une multitude curieuse et aflligëe qui, dans le sortdlsaac, prc^voyait celui dont elle était menacée. Mais, passant bientôt des gémissemens aux imprérations, et des imprécations aux menaces , on osa se <Iemander : « Pourquoi donc craignons-nous? pourquoi obéissons-nous? Nous sommes en grand nombre, et il est seul : c*est notre seule patience qui nous retient dans Tesclavage. » A la pointe du jour, le soulèvement était général dans la ville *, on força les prisons ; les citoyens les moins ardens ou les plus serviles s'animèrent pour la défense de leur pays , et Isaac, second du nom, fut porté du sanctuaire sur le trône. Andronic , ignorant le danger qui le menaçait, se reposait alors des soins de TÉtat dans les lies délicieuses de la Propontide. Il avait contracté un mariage peu décent avec A'ice ou Agnès , fille de Louis VII , roi de France , et veuve du malheureux Alexis : et sa société , plus analogue à ses goûts qu à son âge, était composée de sa jeune femme et de celle de ses concubines qu'il aimait le plus. Au premier bruit de la révolution , il se rendit à Constant]nople , impatient de verser le sang des coupables ; mais le silence du palais , le tumulte de la ville , l'abandon général où il se trouvait, portèrent reflOroi dans son âme. 11 publia une amnistie générale ; ses sujets ne voulurent ni recevoir de pardon ni en accorder : il proposa d'abandonner la couronne à son fils Manuel \ mais les vertus du fils ne pouvaient expier les crimes du père. La mer était encore ouverte à sa fuite; mais la nouvelle de la révolution s'était
répandue le long de la côte ^ du moment où avait cessé la crainte, Tobéissance avait disparu. Un brigantin armé poursuivit et prit la galère impériale ; Andronic, chargé de fers et une longue chaîne autour du cou, fut traîné aux pieds d'Isaac l'Ange. Son éloquence et les larmes des femmes qui raccompagnaient sollicitèrent vainement en faveur de sa vie 5 mais, au lieu de donner à son exécution les formes décentes d'un châtiment légal, le nouveau monarque l'abandonna à la foule nombreuse de ceux que sa cruauté avait privés d'un père , d'un mari, d'un ami. Ils lui arrachèrent les dents et les cheveux , lui crevèrent un œil et lui coupèrent une main ; faible dédommagement de leurs pertes! Ils eurent soin de mettre quelque intervalle dans ces tortures, afin que sa mort fût plus douloureuse. On le monta sur un chameau , et , sans craindre que personne entreprît de le délivrer, on le conduisit en triomphe dans toutes les rues de la capitale, et la plus vile populace se réjouit de fouler aux pieds la majesté d'un prince déchu. Accablé de coups et d'outrages , Andronic fut enfin pendu par les pieds entre deux colonnes qui supportaient , l'une la figure d'un loup , et l'autre celle d'une truie -, tous ceux dont le bras put atteindre cet ennemi public , se plurent à exercer sur lui quelques traits d'une cruauté brutale ou raffinée , jusqu'à ce qu'enfin deux Italiens , émus de pitié ou entraînés par la rage, lui plongèrent leurs épées dans le corps et terminèrent ainsi son châtiment dans cette vie. Durant une agonie si longue et si pénible, il ne
prononça que ces paroles : c Seigneur , ayez pitié de moi; pourquoi voulez -vous briser un roseau casse? » Au milieu de ses tortures, on oublie le tyran ; alors l*homme le plus criminel inspire de la compassion , et on ne peut blâmer sa rësi<(nation pusillanime, puisqu'un Grec soumis au christianisme n'était plus le maître de sa propre vie.
w II, jg mg guis laissé aller à m'étendre sur le caractère
A^DTàs ^^ '^ aventures extraordinaires d'Andronic ; mais je Mpi. is- terminerai ici la suite des princes qu'a eus Tempire grec depuis le règne d'Héraclius. Les branches issues de la souche des Comnène avaient insensiblement disparu ] et la ligne mâle ne se continua que dans la postérité d'Andronic, qui, au milieu de la confusion publique, usurpa la souveraineté de Trébisonde, si obscure dans Tliistoire et si fameuse dans les romans. Un particulier de Philadelphie, Constantin rAnge , était parvenu à la fortune et aux honneurs en épousant une fille de Tempereur Alexis. Andronic , son fils , ne se distingua que par sa lâcheté. Isaac , son petit-fils , punit le tyran et le remplaça sur le trône ^ mais il fut détrôné par ses vices et par Tambition de son frère; et leur discorde facilita aux Latins la conquête de Constantinople, la première grande époque dans la chute de Tempire d'Orient.
k. D. i2o4. Si on calcule le nombre et la durée des règnes , on trouvera qu'une période de six siècles a donné soixante empereurs , en y comprenant les femmes qui possédèrent le trône , et en retranchant de la
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liste quelques usurpateurs qui ne furent jamais reconnus dans la capitale , et quelques princes qui ne vécurent pas assez peur jouir de leur hëritage. Le terme moyen de chaque règne serait ainsi de dix années , c'est-à-dire bien au-dessous de la proportion chronologique^^de Newton, qui, d'après l'exemple des monarchies modernes plus régulièrement constituées, portait à dix^huit ou vingt ans la durée d'un règne ordinaire. L^empire de Byzance n'eut jamais plus de repos et de prospérité que lorsqu'il put suivre l'ordre de la succession héréditaire. Cinq dynasties, savoir : la race d'Héraclius, les dynasties Isaurienne, Amorienne , les descendans de Basile et les Comnène , se perpétuèrent chacune à leur tour sur le trône durant cinq , quatre , trois , six et quatre générations. Plusieurs de ces princes comptèrent de leur enfance les années de leur règne ; Constantin vu et ses deux petits -fils occupent tout un siècle. Mais dans les intervalles des dynasties byzantines , la succession est rapide et interrompue ; les succès de l'un des candidats ne tardaient pas à être effacés, ainsi que son nom, par les succès d'un compétiteur plus heureux. Plusieurs voies conduisaient au trône. L'ouvrage d'une rébellion se trouvait renversé par les coups des conspirateurs, ou miné par le travail silencieux de l'intrigue. Les favoris des soldats ou du peuple , du sénat ou du clergé , des femmes et des eunuques , se couvraient successivement de la pourpre. Leurs moyens d'élévation étaient vils , et leur fin souvent méprisable ou tragique. Un être de la
nature de Thomme, doue des mêmes facultés , mais d'une vie plus longue , jetterait un coup d'œil de compassion et de mc^pris sur les forfaits et les folies de Fambition humaine, siardente à saisir, dans Tétroit espace qui lui est donné, des jouissances précaires et d'une si courte durée. C'est ainsi que l'expérience de l'histoire élève et agrandit l'horizon de nos idées. L'ouvrage de quelques jours , la lecture de quelques heures , ont fait passer devant nos yeux six siècles entiers -, et la durée d'un règne , d'une vie, n'a compris que l'espace d'un moment. Le tombeau est toujours derrière le trône *, le succès criminel d'un ambitieux ne précède que d'un instant celui où il va se voir dépouillé de sa proie ; et l'immortelle raison , survivant à leur existence, dédaigne les soixante simulacres de rois qui ont passé devant nos yeux , laissant à peine une faible trace dans notre souvenir. Cependant , en considérant que dans tous les siècles et dans toutes les contrées l'ambition a de même soumis les hommes à son irrésistible puissance, le philosophe cesse de s'étonner ; mais il ne se borne pas à condamner cette vanité, il cherche le motif d'un empressement si universel à obtenir le sceptre du pouvoir. Dans cette suite de princes qui se succédèrent sur le trône de Byzance , on ne peut raisonnablement l'attribuer à l'amour de la gloire ou à l'amour de l'humanité. La vertu de Jean Comnène se montra seule bienveillante et pure. Les plus illustres d'entre les souverains qui précèdent ou suivent ce respectable empereur, ont marché avec une sorte
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d'adresse et de vigueur dans les sentiers tortueux et stnglans d'une politique égoïste. Lorsqu'on examine bien les caractères imparfaits de Léon l'Isaurien , de Basile i^', d^ Alexis Comnène, de Théophile , de Basile II et de Manuel Comnène , l'estime et la censure se balancent d'une manière presque égale 5 et le reste de la foule des empereurs n'a pu former des espérances que sur l'oubli de la postérité. Le bonheur personnel fut-il le but et l'objet de leur ambition ? Je ne rappellerai pas les maximes vulgaires sur le malheur des rois ^ mais j'observerai sans crainte que leur condition est de toutes la plus remplie de terreurs et la moins susceptible d'espérances. Les révolutions de l'antiquité donnaient à ces passions opposées bien plus de latitude qu'elles n'en peuvent avoir dans le monde moderne, où la ferme et régulière constitution des empires ne donne guère lieu de (croire que nous puissions aisément voir se renouveler le spectacle des triomphes d'Alexandre et de la chute de Darius. Toutefois, par un malheur particulier aux princes dé Byzan'ce , ils furent exposés à des périls domestiques, et ne purent espérer de conquêtes étrangères. Une mort plus cruelle et plus honteuse que celle du dernier des criminels , précipita Andronic du faîte des grandeurs *, mais les plus illustres de ses prédécesseurs avaient eu beaucoup plus à craindre de leurs sujets qu'à espérer de leurs ennemis. L'armée était licencieuse sans courage , et la nation turbulente sans liberté. Les Barbares de TOrient et de l'Occident pesaient sur les frontières de
afio HISTOIRE DE LA DECADENCE
la moiiardiic, el la perte des provinces fut suivie de la semtude de la capitale. ^
La suite des empereurs romains, depuis le premier des Césars jusqu'au dernier des Constantin, occupe un intervalle de plus de quinze siècles; et aucune des anciennes monarchies, telles que celles des Assyriens ou des Mëdes , des successeurs de Cyrus ou de ceux d'Alexandre , ne présente d'exemple d'un empire qui ait duré aussi long-temps sans avoir subi le joug d'une conquête étrangère.