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leur indignation. Les Grecs même du neuvième siècle furent blessés de Vinsolence d*une femme qui , placée devant les étendards, osait se charger de diriger leurs mouvemens et d'animer leur valeur^ et leurs clameurs tumultueuses avertirent la nouvelle Sémiramis de respecter la majesté d'un camp romain. Après une campagne malheureuse, lempereur laissa dans les quartiers d'hiver de la Tbrace une armée mal affectionnée et commandée par ses ennemis : leur éloquence artificieuse persuada aux soldats de s'affranchir de l'empire des eunuques , de dégrader le mari de Procopia , et de rétablir le droit de Télection militaire. Us marchèrent vers la capitale ^ cependant le clergé, le sénat et le peuple de Constantinople, soutenaient la cause de Michel , et les troupes et les trésors de TÂsie pouvaient Taider à prolonger les calamités d'une guerre civile; mais Michel, par un sentiment d'humanité que les ambitieux nommeront faiblesse, protesta qu'il ne laisserait pas verser po^r sa querelle une goutte de sang chrétien, et ses députés offrirent aux troupes arrivées de la Tbrace les clefs de la ville et du palais. Son innocence et sa soumission les désarmèrent, on n'attenta point à sa vie, on ne lui creva point les yeux ; Michel entra dans un monastère, où, après avoir été dépouillé de la pourpre et séparé de sa femme , il jouit plus de trentedeux ans des consolations de la solitude et de la religion.
'/^'^"sî"; ^" ^ ^'** n"^> ^"S '*-* règne de Nicéphore, un rejuiiui 11. 13^]]^, ^ j^. célèbre et inforluné Bardanes , avait eu la
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curiosité de consulter un prophète d'Asie, qui, après lui avoir annoncé la chute du tyran, l'avertit de la fortune que feraient un jour Léon l'Arménien, Michel de Phrygie et Thomas de Cappadoce, ses trois principaux officiers. La prophétie lui apprit de plus, à ce qu'on assure , que les deux premiers régneraient l'un après l'autre , et que le troisième formerait une entreprise infructueuse qui lui deviendrait fatale. L'événement vérifia cette prédiction pu plus probablement y donna lieu. Dix années après, à l'époque où les troupes de la Thrace déposèrent le mari de Procopia , on offrit la couronne à Léon , le premier en grade dans l'armée et l'auteur secret de la révolte. Gomme il feignait d'hésiter, Michel, son camarade , lui dit : « Ce glaive ouvrira les portes de Constantinopleet mettra la capitale sous votre empire, ou je le plongerai dans votre sein si vous vous refusez aux justes désirs de vos frères d'armes. » L'Arménien consentit à accepter la pourpre , et régna sept ans et demi sous le nom de Léon v. Élevé dans les camps , et ne connaissant ni les lois ni les lettres , il introduisit dans le gouvernement civil la rigueur et même la cruauté de la discipline militaire ; mais si sa sévérité fut- quelquefois dangereuse pour les innocens, elle fut du moins toujours terrible aux coupables. Son inconstance en matière de religion lui a mérité l'épithète dé caméléon 5 mais les catholiques , en la personne d'un saint confesseur , ont avoué que la vie de l'iconoclaste avait été utile à l'État. Le zèle dé Michel fut payé par des richesses , déshonneurs et des com-
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mandemens militaires^ et Tempereur sut employer (l*une manière avantageuse, pour le service public, des talens faits seulement pour le second rang. Mais le Phrygien ne fut pas satisfait de recevoir comme une faveur une mince portion de Tempire qu'il avait donné à son égal; et son mécontentement, après s'être exhalé quelque temps en paroles indiscrètes, se prononça enfin d'une manière plus menaçante contre un prince qu'il représentait comme un tyran cruel. Toutefois ce tyran découvrit à diverses reprises les projets de son ancien compagnon d'armes, l'avertit , lui pardonna , jusqu'à ce qu'enfin la crainte et le ressentiment l'emportèrent sur la reconnaissance. Après un examen approfondi des actions et des desseins de Michel, il fut convaincu du crime de lèsemajesté, et condamné à être brûlé vif dans le fourneau des bains privés. La pieuse humanité de l'impératrice Théophano devint fatale à son mari et à sa Êimille : l'exécution avait été fixée auaS décembre; elle représenta que ce spectacle inhumain souillerait l'anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, et Léon accorda, avec répugnance, un sursis qui lui paraissait convenable. Mais la veille de Noël, les inquiétudes de l'empereur le déterminèrent à aller, au milieu du silence de la nuit, dans la chambre où Michel était détenu : il le trouva débarrassé de seë chaînes , et dormant d'un profond sommeil sur le lit de son geôlier ; cet indice de sécurité et d'intelligence avec les hommes qui répondaient de sa personne , alarma Léon : il se retira sans faire de brui t j mais un esclave, caché dans un coin
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de la prisoD, le vit entrer et sortir. Sous le prétexte de; demander un confesseur^ Michel informa les conjjarés que leurs jours dépendaient désormais de sa discré-^ tion, et qu'ils n'avaient qu'un petit nombre d'heures pour.se sauver et délivrer leur ami et l'empire. Aux grandes fêtes de l'Église, une troupe choisie de prêtres et de musiciens se rendait au palais par une pe-. tite porte, afin de chanter les matines dans la chapelle ^ et Léon, qui faisait observer dans ses chœurs une discipline aussi exacte que dans son camp, assistait; presque toujours à cet office du matin. Les conjurés, revêtus d'habits ecclésiastiques et ayant des glaives sous leurs robes , entrèrent mêlés à ceux qui devaient officier ^ ils se glissèrent dans les angles de la chapelle, et attendirent que l'empereur entonnât le premier psaume, signal dont ils étaient convenus.. Us fondirent d'abord sur un malheureux qu'ils prenaient pour Léon \ l'obscurité du jour et l'uniformité des vêtemens auraient pu favoriser l'évasion de celuici *, mais ils découvrh^ent bientôt leur méprise , et environnèrent de tous côtés la victime royale. L'empereur , qui se trouvait sans armes et sans défenseur, saisit une lourde croix et 'imposa quelques momens aux assassins \ il demanda grâce , et on lui répondit d'une voix terrible <i que c'était le.moment nonpas de la miséricorde , mais de la vengeance. » Un^coup de sabre abattit d'abord son bras droit et la, croix, et il fut ensuite massacré au pied dé l'autel, Michel n.
sarDomm«
La destinée de Michel ii, qu'on surnomma le Bè- Le Bè«ue. gue , à cause d*un défaut dans Torgame de la parole, dëc' 25. *
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présenta une révolution mémorable. II échappa de la fournaise à laquelle il était destiné , pour monter sur le trône de Tempire ; et comme au milieu du tumulte on ne put sur-le-champ trouver un serrurier, les fers demeurèrent sur ses jambes plusieurs heures après qu'on Teut assis sur le trône des Césars. Ce fut sans profit pour le peuple que fut versé le sang royal qui avait été le prix de Télévationde Michel. 11 conserva sous la pourpre les vices ignobles de son origine, et on le vit perdre ses provinces avec la même indifférence que s'il les eût reçues de l'héritage de ses aïeux. Le trône lui fut disputé par Thomas de Cappadoce , le dernier des trois odiciers, objets de la prédiction faite à Bardanes. Des bords du Tigre et des rives de la mer Caspienne, Thomas transporta en Europe quatre-vingt mille Barbares , avec lesquels il forma le siège de Constantinople *, mais tous les moyens temporels et spirituels furent employés à la défense de la capitale. Un roi bulgare ayant attaqué le camp des Orientaux, Thomas eut le malheur ou la faiblesse de se laisser tomber vivant au pouvoir du vainqueur. On lui coupa les pieds et les mains *, on le mit sur un âne , et, au travers des insiiltes de la populace, on le promena dans les rues qu'il arrosait de son sang : l'empereur assista à ce spectacle ; et d'après ce trait on peut juger jusqu'à quel point les mœurs étaient farouches et corrompues. Michel, sourcj aux lamentations de son frère d'armes, s'obstinait à vouloir découvrir les complices de la rébellion 5 mais un ministre vertueux ou coupable l'arrêta en lui demandant
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« s'il ajouterait foi aux dépositions d'un ennemi contre ses amis les plus fidèles. » Lorsque l'empereur eut perdu sa femme , le sénat l'engagea à épouser Euphrosyne , fille de Constantin vi , enfermée dans un monastère , et il se rendit à cette prière. Par égard sans doute pour l'auguste naissance d'Euphrosyne, le contrat de mariage déclara que ses enfans partageraient l'empire avec leur frère ainé^ mais ce second mariage fut stérile, et Euphrosyne se contenta du titre de mère de Théophile, fils et successeur de Michel.
Théophile nous offre l'exemple bien rare d'un hé- ThëophUe rétique et d'un persécuteur dont le zèle religieux a ^,ob. ^. avoué, peut-être exagéré les vertus. Ses ennemis éprouvèrent souvent sa valeur, et il fit sentir sa justice à ses sujets -, mais sa valeur fut téméraire et infructueuse, et sa justice arbitraire et cruelle. Il déploya l'étendard de la croix contre les Sarrasins ; mais ses cinq expéditions se terminèrent par un revers signalé. Amorium , patrie de ses ancêtres , fut rasée , et ses travaux militaires ne lui procurèrent que le surnom de malheureux. Un souverain montre sa sagesse dans l'institution des lois et le choix des magistrats 5 et tandis qu'il paraît inactif, le gouvernement civil fait sa révolution autour de son centre , avec le silence et le bon ordre du système planétaire. Théophile fut juste comme le sont les despotes de l'Orient , qui , lorsqu'ils exercent eux-mêmes l'autorité , suivent la raison ou la passion du moment, sans s'occuper des lois, ou sans mesurer la peine sur le délit. Une pauvre femme vint se jeter à ses pieds et se plaindre du
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frère de rimpéralrice, dont le palais avait été éleyé à une telle hauteur, qu'il privait d'air et de jour son humble habitation. La chose prouvée, au lieu de lui accorder, comme rcût fait un juge ordinaire , des dommages suflisans ou même des dommages considérables , il lui adjugea le palais et le terrain. D ne fut pas même satisfait de cet arrêt extravagant-, il fît d'une affaire civile une action criminelle, et l'infortuné patricien fut battu de verges dans la place publique de Constantinople. Pour des âutes légères, pour un défaut d'équité ou de vigilance, ses principaux ministres , un préfet , un questeur , un capitaine des gardes, étaient bannis, mutilés, échaudés avec de la poix bouillante ou brûlés vifs dans l'hippodrome. Ces terribles décrets , dictés vraisemblablement par l'erreur et le caprice , durent aliéner, l'affection des meilleurs et des plus sages citoyens ; mais l'orgueil du monarque se complairait dans ces actes de pouvoir qu'il regardait comme des actes de vertu , et le peuple, tranquille dans son obscurité, applaudissait au danger et à l'humiliation de ses supérieurs. Cette rigueur extrême fut à la vérité justifiée , à quelques égards, par des effets bien salutaires, puisque, après une recherche de dix-sept jours, on ne trouva pas, soit à la cour ou dans la capitale , un seul sujet de plainte , ni un abus à dénoncer. On doit peut-être avouer que les Grecs avaient besoin d'être menés avec un sceptre de fer, et que l'intérêt public est le motif et la loi du suprême magistrat^ mais dans le jugement du crime de lèse-majesté , ce juge est plu§
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qu'un autre crédule ou parlial. Théophile infligea des peines tardives aux assassins de Léon et aux libérateurs de son père , sans cesser de jouir du fruit de leur crime, et sa tyrannie jalouse immola le mari de sa sœur à sa propre sûreté. Un Persan de la race des Sassanides était mort à Gonstantinople dans la pauvreté et Texil , laissant un fils unique qu il avait eu de son mariage avec une plébéienne. Ce fils , nommé Théopliobe, était âgé de douze ans lorsqu'on connut le secret de sa naissance, et son mérite n'était pas indigne de son extraction. 11 fut élevé dans le palaia de Byzance , et y reçut l'éducation d'un chrétien et d'un soldat -, il fit des progrès rapides dans la carrière de la fortune et de la gloire -, il épousa la sœur de l'empereur, et obtint le commandement de trente mille Perses qui , ainsi que son père , avaient quitté leur pays pour échapper aux musulmans. Ces trente mille guerriers, unissant les vices des fanatiques à ceux des troupes mercenaires , voulurent se révoltei: contre leur bienfaiteur, et arborçi: l'élendard du prince leur compatriote^ mais le fidèle Théophobe rejeta leur proposition, déconcerta leurs projets, et se réfugia dans. le camp ou dans le palais de son beau-^ firère. L'empereur, en. lui accordant une généreuse confiance , se serait ménagé un habile et fidèle tuteur pour sa femme et pour le fils, encore enfant, qae Théophile à la fleur de l'âge laissa pour héritier de son empire. Ses maux corporels et son caractère envieux augmentèrent ses inquiétudes -, il craignit des vertus qui pouvaient devenir dangereuses à leur fai-
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blesse, et au lit de la mort il demanda la tête du prince persan. 11 montra un plaisir barbare en reconnaissant les traits de son frère : « Tu n'es plus Thëophobe , » dit-il ; et retombant sur sa couche, il ajouta d'une voix défaillante : a Et moi, bientôt, trop tôt, hélas ! je ne serai plus Théophile ! »
Les Russes, qui ont pris chez les Grecs le plus ^rand nombre de leurs lois civiles et ecclésiastiques, ont observé jusqu'au dernier siècle, au mariage du czar, un singulier usage : ils rassemblaient les jeunes fdlcs , non pas de tous les rangs et de toutes les provinces, ce qui eût été ridicule et impossible, mais toutes celles de la principale noblesse, et elles attendaient au palais le choix de leur souverain. On assure qu'on suivit cet usage lors des noces de Théophile. 11 se promena, tenant une pomme d'or à la main, au milieu de toutes ces beautés rangées sur deux files : les charmes d'icasia arrêtèrent ses yeux, et ce prince maladroit, pour commencer l'entretien, ne trouva autre chose à lui dire sinon que les femmes avaient fait beaucoup de mal : « Oui, sire, répondit-elle avec vivacité, mais aussi elles ont été l'occasion de beaucoup de bien. » Cette affectation d'esprit déplacée mécontenta l'empereur ^ il tourna le dos. Icasia alla cacher son humiliation dans un couvent, et Théodoraj, qui avait gardé un modeste silence , reçut la pomme d'or. Elle mérita l'amour de son maître, mais ne put se soustraire à sa sévérité. U vit du jardin du palais un vaisseau très -chargé ([ui entrait dans le port : ayant découvert qu'il était rempli de
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marchandises de la Syrie, qui appartenaient à sa femme, il condamna le navire au feu, et reprocha avec aigreur à Théodora de dégrader sa qualité d'impératrice pour prendre celle d'une marchande. Toutefois, au lit de la mort, il lui confia la tutelle de l'em- j^.^,^^^ j„ pire et celle de son fils Michel , âgé alors de cinq ans. A-,JJ; ^^^ Le rétablissement des images et l'entière expulsion des iconoclastes ont rendu le nom de Théodora cher aux Grecs •, mais , dans la ferveur de son zèle reli- •gieux, elle n'oublia point les soins que lui prescrivait la reconnaissance pour la mémoire et le salut de son mari. Après treize ans d'une administration sage et modérée, elle s'aperçut du déclin de son crédit; mais cette seconde Irène n'imita que les vertus de la première : au lieu d'attentet*à la vie ou à l'autorité de son fils , elle se dévoua sans résistance, mais non pas sans murmure, à la solitude de la vie privée, en déplorant l'ingratitude , les vices et la ruine inévitable de son indigne fils.
Parmi ceux des successeurs de Néron et d'Élagabale qui se montrèrent les imitateurs de leurs vices , nous n'avions pas encore trouvé un prince qui regardât le plaisir comme l'objet important de la vie , et la vertu comme l'ennemie du plaisir. Quels qu'eussent été les soins de Théodora pour l'éducation de son fils, le malheur de ce prince fut d'être souverain avant d'être homme ; mais si cette mère ambitieuse s'efforça d'arrêter le développement de sa raison, elle ne put calmer l'effervescence de ses passions , et sa conduite intéressée fut justement punie par le mépris et l'iu-
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gratitude de cet opiniâtre jeune homme. A l'âge de dix-huit ans, il s'affranchit de Tautorité de Théodora, sans s'apercevoir qu'il était hors d'état de gouverner Fempire et de se gouverner lui-même. Avec Théodora s'éloignèrent de la cour la sagesse et la gravité; on ne vit plus que le vice et la folie y régner tour à tour, et il fut impossible d'acquérir ou de conserver la faveur du prince sans perdre l'estime publique. Les millions amassés pour le service de l'État furent prodigués aux plus vils des hommes, qui flattaient ses passions et partageaient ses plaisirs ; et dans un règne de treize ans , le plus riche des monarques fut réduit à vendre les omemens les plus précieux de son palais et ceux des églises. Semblable à Néron, les amusemens du théâtre le charmaient, et, comme lui, il voyait avec dépit qu'on le surpassât dans les avantages qu'il aurait dû rougir de posséder. Mais l'étude qu'avait faite Néron de la musique et de la poésie , annonçait une sorte de goût pour les occupations libérales ; les inclinations plus ignoUes du fils de Théophile se bornaient aux courses de chars de lliippodrome. Les quatre factions qui avaient troublé la paix de la capitale amusaient encore ses oisifs habitans : l'empereur prit la livrée des Bleus ; il distribua à ses favoris les . trois couleurs rivales , et , dans l'ardeur de ces vils exercices, il oublia la dignité de sa personne et la sûreté de ses États. Il fit taire un courrier qui , pour lui apprendre que l'ennemi venait d'envahir une des provinces de l'empire, s'avisa de l'aborder au moment le plus intéressant de la course : il ordonna d'éteindre
les feux importuns qui, destinés à avertir du danger, répandaient trop souvent Talarme dans le pays situé entre Tarse et Gonstantinople. Les plus habiles •onducteurs de chars obtenaient les premières places dans sa confiance et dans son estime *, il leur permettait de lui donner des festins , et il tenait leurs enfans sur les fonts de baptême : il s'applaudissait alors de sa popularité, et affectait, de blâmer la froide et imposante réserve de ses prédécesseurs. LVnivers ne connaissait plus ces débauches contraires à la nature qui ont déshonoré même l'âge viril de Néron 5 mais Michel consumait ses forces en se livrant à l'amour et à l'intempérance. Échauffé par le vin , dans ses orgies nocturnes, il donnait les ordres les plus sanguinaires; et lorsqu'au retour de sa raison l'humanité parvenait à se faire entendre, il en était réduit à approuver la salutaire désobéissance de ses serviteurs. Mais le trait le plus extraordinaire du caractère de Michel est la profane liberté avec laquelle il tournait en ridicule la religion de son pays. La superstition des Grecs pouvait à la vérité exciter le sourire d'un philosophe ; mais le sourire du sage eut été raisonnable et modéré , et il aurait désapprouvé la sottise ignorante d'un jeune homme qui insultait aux objets de la vénération publique. Un bouffon de la cour prenait une robe de patriarche; ses douze métropolitains, au nombre desquels se trouvait l'empereur, se couvraient d'habits ecclésiastiques ; ils maniaient et profanaient les vases sacrés, et, pour égayer leurs bacchanales, ils administraient la sainte communion avec un dégoû-
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tant composé de vinaigre et de moutarde. On ne dérobait pas ces impiétés aux regards de la ville : un jour de grande fête, Tempereur, ses évéques et ses bouflbns, courant les rues, montés.sur des ânes, rei^ contrèrent le véritable patriarche à la téie de son clergé, et, par leurs acclamations licencieuses et leurs gestes obscènes, déconcertèrent la gravité de cette procession chrétienne. Michel ne se conforma jamais aux pratiques de la dévotion que pour outrager la raison et la véritable piété ; il recevait d'une statue de la Vierge les couronnes du théâtre, et il viola la tombe impériale de Constantin Ficonoclasle pour le plaisir de brûler ses ossemens. Cette conduite extravagante le rendit aussi méprisable qu il était odieux. Chaque citoyen désirait avec ardeur la délivrance de son pays, et ses favoris eux-mêmes craignaient qu'un caprice ne leur ôtât ce qu'ua caprice leur avait donné. A rage de trente ans, et au milieu de Tivresse et du sommeil, Michel m fut assassiné dans son lit par le fondateur d'une nouvelle dynastie, qu'il avait revêtu d'un rang et d'un pouvoir égal au sien.
j^^.j^ j^^ La généalogie de Basile le Macédonien , si elle n a **"doniîn*^" P^^ ^^^ fabriquée par l'orgueil et la flatterie, montre ^p^' 2^^' ^^^^ ^ quelles révolutions se trouvent exposées les plus illustres familles. Les Ârsacides , rivaux de Rome , avaient donné des lois en Orient durant près de quatre siècles ; une branche cadette de ces rois parthes continua de régner en Arménie , et survécut ensuite au partage et à l'asservissement de cette ancienne monarchie. Deux de ces princes , Artaban
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et Chlienes, se réfugièrent ou se retirèrent à la cour de Léon i*' , qui les accueillit avec générosité et les établit honorablement dans la province de Macédoine : Andrinople devint ensuite le lieu de leur résidence. Us y soutinrent durant plusieurs générations la dignité de leur naissance , et , pleins de zèle pour l'empire romain , rejetèrent les ofFres séduisantes des Persans et des Arabes , qui les rappelaient dans leur patrie : mais le temps et la pauvreté obscurcirent peu à peu leur éclat , et le père de Basile fut réduit à une petite ferme qu'il cultivait de ses mains ; cependant , trop fier pour avilir le sang des Arsacides en s' alliant à des plébéiens , il épousa une veuve d' Andrinople 5 qui se plaisait à compter Constantin parmi ses aïeux , et leur fils put se vanter de quelques rapports de parenté, ou du moins de nation, avec Alexandre de Macédoine. Ce fils, nommé Basile, avait à peine vu le jour , lorsqu'il fut enlevé avec sa famille et les habitans de la ville où il avait pris naissance , par les Bulgares , qui vinrent ravager Andrinople : il fut élevé dans la servitude,, sous un climat étranger ^ et cette sévère discipline lui donna une force de corps et une flexibilité d'esprit qui , par la suite , devinrent la source de son élévation. Encore dans la première jeunesse , ou à peine parvenu à l'âge d'homme , il fut du nombre de ces captifs romains qui brisèrent courageusement leurs fers, et, après avoir traversé la Bulgarie, gagné les côtes de l'Euxin et défait deux armées de Barbares , s'embarquèrent sur les vaisseaux qui les attendaient , et
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revinrent à Constanlinople , d'où chacun d*eax se rendit dans sa Êimille. Basile, redevenu libre, se trou, vait dans la misère. Les dévastations de la guerre avaient ruiné sa ferme : après la mort de son père , le travail de ses mains, ou ce qu'il gagnait au service, ne pouvait plus soutenir une famille d'orphelins , et il résolut de chercher un théâtre plus éclatant , où chacune de ses vertus et chacun de ses vices pussent le mener à la grandeur. Arrivé à ConsUntinople , sans amis et sans aident , accablé de fatigue , il passa la première nuit sur les marches de Téglise de Saint- Diomède ^ un moine charitable lui donna quelque nourriture. U entra ensuite au service d'un parent de l'empereur Théophile , et du même nom , qui , bien que très -petit de sa personne, se disait toujours suivre d'une foule de domestiques d'une grande taiUe et d'une belle figure. Basile suivit son maître qui allait commander dans le Péloponèse. Il éclipsa par son mérite personnel la naissance et la dignité de Théophile , et forma une liaison utile avec une riche et charitable matrone de Fatras. Soit amour, soit aiTection spirituelle , cette femme , qu'on nommait Danielis , s'attacha à lui et l'adopta pour son fils. Danielis lui donna trente esclaves ; il en reçut d'autres largesses , avec lesquelles il fournit à la subsistance de ses frères, et acheta des biens dans la Macédoine. La reconnaissance ou l'ambition le retenait au service de Théophile, et un heureux hasard le fit connaître à la cour. Un fameux lutteur, qui était à la suite des ambassadeurs de la Bulgarie, avait
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défie, au milieu du banquet royal, le plus courageux et le plus robuste des Grecs. On vanta la force de Basile ; il accepta le défi , et le Barbare fut renversé dès le premier choc. Il avait été décidé qu'on coupe^ rait les jarrets d'un très^beau cheval que rien ne pouvait dompter*, Basile Fayant subjugué par son intré>« pidité et son adresse , obtint une place honorable dans les écuries de Tempereur. Mais il était impoa^ sible d'obtenir la confiance de Michel sans s'accommoder à ses vices : ce nouveau favori devint grand chambellan du palais, et se soutint à ce poste par un mariage déshonorant avec une des concubines du prince , et par le déshonneur de sa sœur, qui prit la place de celle-ci. Les soins de l'administration avaient été abandonnés au Gésar Bardas , frère et ennemi de Théodora. Les maîtresses de Michel lui peignirent son oncle comme un homme odieux et iiedoutable -, on écrivit à Bardas qu'on avait besoin de ses services pour l'expédition de Crète; il sortit de Constantinople, et le chambellan le poignarda sous les yeux de l'empereur, dans la tente où on lui donnait audience. Un mois après cette action, Basile obtint le titre d'Auguste et le gouvernement de l'empire. Il supporta cette association inégale jusqu'au moment où il se crut assuré de l'estime du peuple. Un caprice de l'empereur mit ses jours en danger, et Michel avilit sa dignité en lui donnant un second collègue qui avait servi de rameur dans les galères. Toutefois le meurtre de son bienfaiteur ne peut être regardé que comme un acte d'ingratitude et de trahison , et les IX. i3
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éfjlises qu il dédia à saint Michel ne furent qu une misérable et puérile expiation de son crime.
La vie de Basile r peot , dans ses différentes époqoes , être compsLtée à celle d'Auguste. La situation du Grec ne lui permit pas, dans sa première jeunesse, d'attaquer sa patrie à la léie d'une armée , ou de proscrire les plus nobles de ses concitoyens ; mais son génie ambitieux se soumit à tous les artifices d'un esclave : il cacha son ambition et même ses vertus , et se rendit maître , par un assassinat, de cet empire qu'il gouverna ensuite avec la prudence et la tendresse d'un père. Les intérêts d'un individu peuvent se trouver en contradiction avec ses devoirs ; mais un monarque absolu est dénué de sens ou de courage lorsqu'il sépare son bonheur de sa gloire , ou sa gloire du bonheur public. La vie ou le panégyrique de Basile a été composée et publiée sous la longue domination de ses descendans ^ mais on peut attribuer à son mérite supérieur leur stabilité sur le trône. L'empereur Constantin , son petit-fils, a essayé de nous donner dans la peinture de son caractère la parfaite image d'un véritable monarque ^ et si ce faible prince n'eût pas copié un modèle , il ne se serait pas élevé si aisément au-dessus du niveau de ses propres idées et de sa propre conduite. Mais le plus sûr éloge de Basile se trouve dans la comparaison du misérable état de la monarchie qu'il enleva à Michel , avec la situation florissante de cette même monarchic, telle qu'il la transmit à la dynastie macédonienne. 11 réprima d'une main habile des abus con-
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sacrés par le teinp$ et par des exemples. S'il ne fit pas renaître 1^ valeur nationale, du moins rendit-il à Tempire romain de Tordre et de la majesté. Son application était infatigable, son caractère froid, sa têtç fortç , ses décisions rapides -, et il pratiquait cette rare et utile modération qui tient chacune des vertus à une égale distance des vices auxquels elles sont opposées. Soti service militaire s'était borné à Tintérieur du palais, et il manqua du courage ou des talens d'un guerrier. Cependant sous son règne les armes romaines se pnontrèrent encore redoutables au^ Barbares. Dès que, par le rétablissement de la discipline et des exercices militaires , il eut créé une nouvelle armée , il se montra en personne sur les bqrds de TEuphrate \ il humilia Torgueil des Sarrasins , et étQu0a la révolte dangereuse , quoique juste, des manichéens. Dans son indignation contre un rebelle qui lui avait long-temps échappé, il demanda à Dieu la grâce. d'enfoncer trois traits dans la tête de Qirysochir, c'était le nom de son eunemi. Cette tête odieuse qu'il avait obtenue par trahison, plutôt que par son courage , fut attachée à un arbre et exposée trois fois à l'adresse de Tarcher impérial -, lâche vengeance , et plus digne du siècle que du caractère de Basile. Mais $on principal mérite se montra dans Vadmiuistration des finances et celle des lois. Afin de remplir le trésor épuisé, on lui proposa de revenir sur les dons mal placés de son prédécesseur : il eut la sagpsse de n'eu repreudre que la moitié j il se procura de cette manière une soiuuie de douze cent
mille livres sterling , avec laquelle il pourvut aux besoins les plus urp;ens, et (;agna du temps pour Teiëcution de ses reformes économiques. Parmi les plans divers qu'on forma pour accroître son revenu , on lui proposa un nouveau mode de tribut , qui aurait mis les contribuables beaucoup trop à la discrétion des employés du fisc. Le ministre lui présenta sur-le-champ une liste d'agens honnêtes et en état de remplir cette fonction. Basile, les ayant examinés lui-même , n'en trouva que deux à qui Ton pût confier des pouvoirs si dangereux , et ils justifièrent son estime en refusant cette marque de confiance. Mais les soins assidus de Tempereur établirent insensiblement réquilibre entre les propriétés et les contributions , entre la recette et la dépense : on assigna un fonds particulier à chaque service , et une méthode publique assura les intérêts du prince et les propriétés du peuple. Après avoir réformé le luxe de sa table, il décida que deux domaines. patrimoniaux pourvoiraient à cette espèce de dépense : les impôts payés par ses sujets servaient à leur défense , et il employait le reste à embellir la capitale et les provinces. Le goût des bâtimens , quoique dispendieux en luimême , peut être excusé et mérite quelquefois des éloges -, il alimente l'industrie , il excite les progrès des arts , et concourt à l'utilité ou aux plaisirs du public. On sent aisément les avantages qui résultent d'un chemin , d'un aqueduc ou d'un hôpital 5 et les cent églises que fit élever Basile furent un tribut payé à la dévotion de son temps. Il se monira assidu
et impartial en qualité de juge -, il désirait sauver les accusés, mais il ne craignait pas de les condamner i. il punissait sévèrement les oppresseurs du peuple ; quant à ceux de ses ennemis personnels auxquels il eût été dangereux de pardonner, après leur avoir fait crever les yeux, il les condamnait à une vie de solitude et de repentir. Les altérations survenues dans la langue et les mœurs exigeaient une révision de la jurisprudence de Justinien : on rédigea en quarante titres et en langue grecque le corps volumineux des Institutes , des Pandectes , du Code et des Novelles; et si \es Basiliques furent perfectionnées et achevées par le fils et le petit-fils de Basile , c'est cependant à lui qu'il faut originairement les attribuer. Un accident de chasse termina ce règne glorieux. Un cerf furieux embarrassa son bois dans le ceinturon de Basile , qu'il enleva de dessus soa cheval. L'empereur fut dégagé par un homme de sa suite , qui coupa le ceinturon et tua la béte -, mais la chute ou la fièvre qui en fut la suite épuisa la force du vieux monarque , et il mourut dans son palais, au milieu des larmes de sa famille et de son peuple. Si , comme on l'a dit , il fit tomber la tête du fidèle serviteur qui avait osé faire usage de. son épée sur la personne de son souverain , il faut supposer que l'orgueil du despotisme, endormi durant sa vie, se ranima dans ses derniers momens, lorsque désormais , sans espérance de vivre , il n'eut plus besoin ou ne fit plus de cas de l'opinion des hommes.
IqS histoire DK la DÉCADEISCE
Um ▼!,!• Des quatre fils de rempereur , Constantin mourut a.d!*&6V avant lui. Il permit en cette occasion à sa douleur et k sa crédulité de se laisser amuser par les flatteries d'un imposteur etune apparition fantastique. Etienne, le plus jeune , se contenta des honneurs de patriarche et de saint ^ Léon et Alexandre furent l'un et l'autre revêtus de la pourpre ; mais l'aîné exerça seul les pouvoirs du gouvernement. Léon vi a obtenu le glorieux surnom de Philosophe; la réunion des qualités du prince et de celles du sage, des vertus actives et des vertus spéculatives , ont sans doute contribué à ht perfection de la nature humaine ; mais Léon fut bien loin de pouvoir prétendre à cette perfection idéale. En effet, vint-il à bout de soumettre ses passions et ses désirs à l'empire de la raison ? Il passa sa vie au milieu de la pompe du palais , dans la société de ses femmes et de ses concubines ; et on ne peut Éhémë attribuer qu'à la douceur et à l'indolence de son caractère la clémence qu'il montra et la. paix éjù'il s'efforça de maintenir. Oserait-on assurer qu'il triompha de ses préjugés et de ceux de ses sujets? La superstition la plus puérile souilla son esprit ; il eottsacra par ses lois l'influence du clergé et les erreurs du peuple ; el ces oracles où il révéla en style prophétique les destinées de l'eftrpire, ne sont fondés <iue sur l'astrologie et la divination. Si on examine d'où lui vient ce surnom de Philosophe , on trouve qu'il fut moins ignorant que la plus grande partie de ses contemporains j soit de l'ordre ecclésiastique , soit de Tordre civil ; que le savant Photius
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XL VIII. igg
avait dirigé son éducation, et que cet empereur composa ou publia, sous son propre nom , plusieurs ouvrages sur des matières sacrées ou profanes : mais un tort de conduite domestique, la multiplicité de ses mariages , nuisit à sa réputation de philosophe et d'homme religieux. Les moines prêchaient toujours les anciennes maximes sur le mérite et là sainteté du célibat, et elles étaient avouées par la nation. On permettait le mariage comme un moyen nécessaire de propager le genre humain. Après la mort de l'un des époux , la faiblesse ou la puissance de la chair pouvait conduire le survivant à un fôco/wi^ mariage ; mais un troisième passait pour une espèce dé fornication légale ^ et la célébration des quatrièmes noces était un péché et un scandale encore inconnu aux chrétiens de l'Orient. L'empereur Léon lui - même , au commencement de son règne , avait aboli l'état civil des concubines, et avait condamné l«s troisièmes mariages sans lés annuler : le patriotisme et l'amour le déterminèrent bientôt à viôlélr ses propres lois , et à encourir la peine qu'en pareil cas il imposait à ses sujets. Il n'avait point eu d'enfans de ses trois premiers mariages \ l'empereur avait besoin d'une compagne, et l'empire demandait oti héritier légitime. La belle Zoé fut introduite dans le palais en qualité de concubine , et lorsque par la naissance de Constantin elle eut donné des preuves de )sa fécondité , l'empereur déclara son intention de légitimer la mère et l'enfant, et de célébrer ses quatrièmes noces. Le patriarche Nicolas lui refusa sa bénédic-
aOO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
lion : LëoQ ne put le déterminer à donner le baptême au jeune prince qu'après avoir promis de renvoyer sa maîtresse^ mais Tayant au contraire épousée, il Fut exclu de la communion des fidèles. Ni la menace de Texil , ni la désertion de ses confrères , ni Tautorité de TÉglise latine , ni le danger qu'il pouvait y avoir à interrompre la succession au trône ou à la laisser incertaine , rien ne put faire plier Tinflexible moine. Après la mort de Léon il fut rappelé de son exil ; il rentra dans les charges ecclésiastiques et civiles : et Constantin , fils de Léon , par Tédit d'union promulgué en son nom , qui condamne à l'avenir comme scandaleuses les quatrièmes noces , a tacitement imprimé une tache sur sa propre nais sance.
Aitmidk«, DvLus la langue grecque, le même mot signifie ▼tr^Kll" pourpre et porphjre ; et les couleurs de la nature ^/èu!'* étant invariables , nous en pouvons conclure que la ^oMàil"' pourpre tyrienne des anciens était un rouge brun et foncé. Un appartement du palais de Byzance était revêtu de porphyre; les impératrices l'occupaient lorsqu'elles devenaient enceintes, et afin de désigner l'extraction royale de leurs enfans ^ on les appelait Porphjrrogénètes, ou nés dans la pourpre. Un grand nombre d'empereurs romains avaient eu des enfans \ mais Constantin vu prit pour la première fois ce surnom particulier* La durée de son règne titulaire égala celle de sa vie ; cependant six de ses cinquante-quatre années s'écoulèrent avant la mort de son père : le fils de Léon fut toujours soumis volontairement, ou mal-
rë lui, à ceux qui prenaient autorité ?ur sa faiblesse ou abusaient de sa confiance. Alexandre, son oncle, revêtu depuis long-temps du titre d'Auguste , fut le premier collègue et le premier maître du jeune prince^ mais, parcourant rapidement la carrière du vice et de la folie , le frère de Léon égala bientôt en ce genre la réputation de l'empereur Michel -, et quand la mort le surprit, il avait dessein de mettre son neveu hors d'état d'avoir des enfans , et de laisser l'empire à un indigne favori. Le reste de la minorité de Constantin fut soumis à sa mère Zoé , successivement conseillée par sept régens qui ne s'occupaient que de leurs intérêts ,. et qui , satisfaisant leurs passions , abandonnaient la république, se supplantaient les uns les autres, et disparurent enfin devant un guerrier qui se rendit maître de l'empire. Romain Lecapenus, d'une e:fctraction obscure , était parvenu au commandement des armées navales , et , au milieu de l'anarchie de l'empire , avait mérité ou du moins obtenu l'estime de la nation. 11 sortit de l'embouchure du Danube avec une escadre victorieuse et affectionnée ; il arriva dans le port de Constantinople , et fut salué comme le libérateur du peuple et le tuteur du prince. Une dénomination nouvelle , celle de père de l'empereur , exprima ses importantes fonctions ^ mais Ro- Romain i«', main dédaigna bientôt le pouvoir subordonné d'un a* d^^T* ministre , et, prenant les titres de César et d'Auguste, ^''' ^ il s'arrogea toute l'indépendance de la royauté , et régna près de vingt-cinq ans. Ses trois fils, Christo- ^^ phe , Etienne et Constantin , furent successivement *'" ^"*-
Christophe, ienne , Gonslan-
revêtus des mêmes honneurs , et le légitime empereur tomba du premier au cinquième rang dans ce collège de princes. Toutefois il dut s'applaudir de sa fortune et de la clémence des usurpateurs , puisqu'il conserva la vie et la couronne. Des exemples tirés de Thistoire ancienne et de lliistoire moderne auraient excusé Tambition de Romain ^ il tenait en ses mains les pouvoirs et les lois de Tempire ; la naissance illégitime de Constantin eut justifié son exclusion , et le tombeau ou un monastère se serait facilement ouvert au fils de la concubine*, mais il ne parait pas que Lecapenus ait possédé les vertus ni les vices d'un tyran. On vit s'évanouir dans l'éclat du trône le courage et l'activité de sa vie privée; plongé dans des plaisirs licencieux , il oublia la sûreté de la république et celle de sa famille *, mais , doux et religieux par caractère , il respecta la sainteté des sermens , l'innocence du jeune Constantin , la mémoire de Léon et l'attachement du peuple. Le goût de Constantin pour l'étude et la retraite désarma la jalousie du pouvoir : les livres et la musique, sa plume et son pinceau, lui offraient des plaisirs continuels ; et si réellement il accrut son mince revenu par la vente de ses tableaux, sans que le nom de l'artiste en ait augmenté la valeur, il eut des talens dont peu de princes pourraient , comme lui, se faire une ressource dans l'adversité. CoD9ian- Lçg vices dc Romain et ceux de ses enfans causè-
tlD VU.
\ni ^^' ^^"^^ ^^ perte. Après la mort de Christophe, son 61s aîné , ses deux autres enfans , désunis entre eut , conspirèrent contre leur père. Vers ITieure de midi ,
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. 2o3
moment de la journée où l'on faisait sortir du palais tous les étrangers , ils entrèrent dans son appartement accompagnés de gens armés, et le conduisirent, en habit de moine, à une petite île de la Propontide, qu'habitait une communauté religieuse. Le bruit de cette révolution domestique remplit la ville dé désordre^ mais Porphyrogénète , l'empereur légitime , fut seul l'objet des soins du public ; et une tardive expérience apprit aux fils de Lecapenus qu'ils avaient exécuté pour leur rival un dessein coupable et hasardeux. Hélène, leur sœur, femme de Constantin, leur imputa le projet véritable ou faux d'assassiner son mari au milieu d'un festin^ ses partisans prirent Talarme : les deux usurpateurs furent prévenus dans leur dessein, saisis, dépouillés de la pourpre , et embarqués pour nie et le monastère où ils venaient d'emprisonner leur père. Le vieux Romain les reçut au rivage avec un sourire moqueur , et , après leur avoir justement reproché leur ingratitude et leur folie, offrit à chacun de ses deux collègues à l'empire Bne portion de l'eau et des nourritures végétalesqui composaient ses repas. Constantin vu était âgé de quainahte ans lorsqu'il fut mis en possession de l'empire dX3riettt, sur lequel il régna ou parut régner près de quinze ans. Il manqiiait de cette énergie qui eût pu le pousser à une vie active et glorieuse-, les études qui avaient amusé et honoré ses loisirs , n'étaient plus compatibles avec les devoirs isérieux d*un souverain. L'empereur , au lieu de régir ses États , s'amusa à enseigner à son fils la théorie du gouver-
2o4 UISTOIAE DE LA DÉCADENCE
nenient : livré à rintempérance et à la paresse, il laissa tomber les rênes de Tadministration dans les mains d'IIélène, sa femme, dont la faveur capricieuse faisait toujours regretter le ministre qu'elle éloignait par le choix d'un plus indigne successeur. Toutefois la naissance et les malheurs de Constantin Tavaient rendu cher aux Grecs : ils excusèrent ses fautes, ils respectèrent son savoir, son innocence , sa charité et son amour de la justice ^ et la cérémonie de ses funérailles fut honorée des larmes sincères de ses sujets. Suivant un ancien usage , son corps fut exposé en grand appareil dans le vestibule du palais, et les officiers de Tordre civil et de Tordre militaire, les patriciens , le sénat et le clergé , s'approchèrent chacun à leur tour pour adorer et baiser la dépouille inanimée de leur souverain. Avant que le conyoi se mit en marche vers le lieu qui servait de sépulture aux empereurs , un héraut faisait entendre cet effrayant avertissement : « Levez-vous , roi de la terre , et obéissez aux ordres du roi des rois. »
lomain 11 , Ou crut quc Coustautiu était mort empoisonné , et i' D. 959, Romain, son fils , qui avait pris le nom de son grand-
tin* fi * *
père maternel, monta sur le trône de Constantinople. Un prince qu'à vingt ans on soupçonnait d'avoir hâté le moment où il devait hériter de son père, était sans doute déjà perdu dans Testime publique ^ mais il était plus faible que méchant, et on attribuait la plus grande part de ce crime à sa femme Théophano, d'une basse origine , d'un esprit audacieux , et de mœurs très-corrompues. Le sentiment de la gloire
IIOT. I5.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. 3o5
personnelle et du bonheur public , ces vrais plaisirs de la royauté, étaient inconnus au fils de Constantin; et tandis que les deux frères , Nicéphore et Léon , triomphaient des Sarrasins, il consumait dans une infatigable oisiveté ces journées qu'il devait à son peuple. Le matin , il se rendait au cirque -, à midi , il recevait à sa table les sénateurs ; il passait la plus grande partie de son après-dînée dans le Sphœristerium, ou jeu de paume , le seul théâtre de ses victoires. Passant ensuite sur la rive asiatique du Bosphore , il y poursuivait et tuait quatre sangliers de la plus forte taille ; puis revenait dans son palais , fier et content de ses travaux de la journée. Sa force et sa beauté le faisaient remarquer parmi les hommes de son âge : sa taille était droite et élevée comme un jeune cyprès , son teint blanc et animé , ses yeux trèsvifs, ses épaules larges, et son nez long et aquilin. Tant d'avantages ne purent cependant fixer l'amour de Théophano, et, après un règne de quatre ans , elle donna à son mari un breuvage pareil à celui qu'elle avait préparé pour son père.
De son mariage avec cette femme impie , Romain „ ^ p^^t avait eu deux fils , qui parvinrent au trône sous le ^\oii^' nom de Basile ii et de Constantin ix , et deux filles qui portèrent les noms d'Anne et de Théophano. Celle-ci épousa Othonii, empereur d'Occident ; Anne fut mariée à Wolodimir , grand-duc et apôtre de Russie ; et sa petite-fille ayant épousé Henri i*' , roi de France , le sang des Macédoniens et peut-être celui des Arsacides coule encore dans les veines de la fa-
2o6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
mille des Bourbons. Après la mort de son mari , Timpëralrice voulut régner sous le nom de ses fils , Tun âgé de cinq ans et l'autre de deux. Elle s'aperçut bientôt de Tinstabilité d'un trône qui navait d'appui qu'une femme qu'on ne pouvait estimer, et deux en* fans qu'on ne pouvait craindre. Alors elle porta les yeux autour d'elle pour trouver un protecteur, et se jeta dans les bras du guerrier le plus brave : elle était facile aX peu délicate, mais la diiformité de son nouvel amant fit croire que l'intérêt pouvait bien être le motif et l'excuse de cette liaison. Kicéphore Phocas avait, aux yeux du peuple, le double mérite d'un héros et d'un saint. Sous le premier rapport , il était doué de qualités réelles et brillantes : descendant d'une race illustre par des exploits guerriers, il avait montré, dans tous les grades et dans toutes les provinces , la valeur d'un soldat et les talens d'un général , et il venait d'ajouter à sa gloire par l'importante conquête de l'ile de Crète. Sa religion était plus équivoque , et son cilice, ses jeûnes , son langage dévot, le désir qu'il montrait de se retirer du monde, n'étaient que le masque d'une profonde et dangereuse ambition. Cependant il sut en imposer à un saint patriarche par l'influence duquel il obtint un décret du sénat qui lui donnait, durant la minorité des jeunes princes, le commandement absolu des armées del'Orient.. Aussitôt qu'il se fut assuré des che& et des soldats, il marcha hardiment à Constantinople, écrasa ses ennemis , publia son intelligence avec l'impératrice, et, sans dégrader les cnfans de Théophano,
il prit, avec le titre d'Auguste, la prééminence du rang et la plénitude du pouvoir; mais le patriarche qui Tavait porté sur le trône ne voulut point lui permettre d'épouser Théophano. Ce second mariage Tassujettit à une peine canonique d'une année : on lui opposa une affinité spirituelle, et il fallut recourir à des subterfuges et à des parjures pour réduire au silence les scrupules du clergé et ceux du peuple. L^empereur perdit sous la pourpre rattachement de la nation ; et, dans un règne de six années, il s'attira la haine des étrangers et celle de ses sujets , qui retrouvèrent en lui l'hypocrisie et Tavarice du premier Nicéphore. Je n essaierai jamais de justifier ou de pallier l'hypocrisie-, mais je ne craindrai pas d'observer que l'avarice est , de tous les vices , celui dont on admet la réalité avec le plus de précipitation et que Ton condamne avec le plus de sévérité. Lorsqu'il s'agit d'un citoyen , on se donne rarement la peine d'examiner sa fortune et ses dépenses ; pour le dépositaire de la fortune publique, l'économie est toujours une vertu , et l'augmentation des impôts trop souvent un devoir indispensable. Nicéphore, qui avait montré son caractère généreux dans l'usage de son patrimoine, employa scrupuleusement les revenus publics au service de l'Étal. Au retour de chaque printemps , il marchait en personne contre les Sarrasins ; et les Romains pouvaient aisément calculer l'emploi qui avait été fait de leurs contributions pour des triomphes, des conquêtes, et pour la sûreté de la barrière de l'Orient.
ao8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
jmZimit- Parmi les guerriers qni Favaient conduit au trône
cet « MSlIff
luCoatuo. et servaient sous ses drapeaux, Jean Zimiscès, brave A. D.9fo, Arménien d^une noble famille, était celui qui avait mérité et obtenu les récompenses les plus distinguées. Il était au-dessous de la taille ordinaire ^ mais dans cette petite stature , où se réunissaient les dons de la force et de la beauté, était renfermée Tâme d'un héros. Le frère de Tempereur, qui enviait sa fortune, le fit tomber du rang de général de FOrient à celui de directeur des postes , et les murmures qu'il se permit à cette occasion furent punis de la disgrâce et de Texil. Mais Zimiscès était compté parmi les nombreux amans de Timpératrice : il obtint par son crédit qu'on lui permit de demeurer à Chalcédoine, aux environs de la capitale : il eut soin, dans des visites amoureuses et clandestines, de la payer de cette preuve de ses bontés , et Théophano consentit avec joie à la mort d'un mari avare et difforme. Des conspirateurs audacieux et fidèles furent cachés dans les chambres les plus secrètes du palais : au milieu des ténèbres d'une nuit d'hiver, Zimiscès et les chefs du complot s'embarquèrent sur une chaloupe, traversèrent le Bosphore, débarquèrent aux environs du palais, et montèrent sans bruit par une échelle de corde que leur jetèrent les femmes de l'impératrice. Ni la défiance de Nicéphore , ni les avertissemens. de ses amis , ni les secours tardifs de son frère Léon , ni l'espèce de forteresse qu'il s'était formée dans son palais , ne purent le défendre contre un ennemi domestique à la voix. duquel toutes les por-
tes s'ouvraient aux assassins. Il dormait sur une peau d'ours étendue par terre ; éveillé par le bruit des conjurés , il aperçut trente poignards levés sur lui. Il n'est pas sûr que Zimiscès ait trempé ses mains dans le sang de son souverain , mais il se donna du moins le barbare plaisir de jouir du spectacle de sa vengeance. L'insultante cruauté des meurtriers retarda de quelques instans la mort de l'empereur -, el du moment où, des fenêtres du palais , la multitude aperçut la tête de Nicéphore , le tumulte se calma , et l'Arménien fut proclamé empereur d'Orient. Au jour fixé pour son couronnement , l'intrépide patriarche , l'arrêtant sur la porte de l'église de Sainte- Sophie, lui déclara que, coupable du crime de meurtre et de trahison , il devait au moins , en signe de repentir, se séparer d'une complice encore plus criminelle que lui. Cette saillie de zèle apostolique ne dut pas déplaire beaucoup au nouvel empereur, incapable de conserver ni amour ni confiance pour une femme qui avait tant de fois violé les obligations les plus sacrées : ainsi donc , au lieu de partager le trône , Théophano fut ignominieusement chassée de son lit et de son palais. Elle se livra , dans leur dernière entrevue , à une rage aussi impuissante que forcenée ^ elle accusa son amant d'ingratitude, s'emporta aux injures et aux coups contre son fils Basile, qui demeurait dans le silence et la soumission en présence d'un collègue supérieur à lui 5 et, avouant ses prostitutions , eUe déclara qu'il était le fruit d'un
adultère. L'exil de cette femme audacieuse, là pu- IX. i4
:iiO HiSlOlKK 1>K LA UtCADK.N'CR
i^ition (le (|iielqucs-uiis de ses plus obscurs complircs, satisfirent à rindi^nation publique. On pardonna à Zimiscès la mort d*un prince détesté du peuple, et r«'rlal de ses vertus fit oublier son crime. Sa proliision fut peut-être moins utile à TEtat que ravarice de >ticrphore *, mais la douceur et la générosité de son caractère charmèrent tous ceux qui rapprochaient , et il ne marcha sur les traces de son prédécesseur que dans le chemin de la victoire. 11 passa dans les camps la plus grande partie de son règne ; il signala sa valeur personnelle et son activité sur le Danube et sur le Tigre , jadis les limites de l'empire romain ; et , en triomphant des Russes et des Sarrasins , il mérita les noms de sauveur de Tempire et de vainqueur de TOrient. Lorsqull revînt de la Syrie pour la dernière fois , il observa que les eunuques possédaient les terres les plus fertiles de ses nouvelles provinces. « Est-ce donc pour eux , s'écriat-il avec une vertueuse indignation , que nous avons livré des batailles et fait des conquêtes ? Est-ce pour eux que nous versons notre sang et que nous épuisons les trésors du peuple ? » Ces plaintes retentirent jusqu'au fond du palais , et la mort de Zimiscès offrit de forts indices de poison.
Biiiie 11 et Durant cette usurpation, ou si l'onveutdurant cette
Coatiantin
A d'^* -fi régence de dou7.e années , les deux empereurs légiti-
janv. 10. nies, Basile et Constantin, étaient parvenus sans éclat
à l'âge de virilité. Leur jeunesse n'avait pas permis
de laîss^T le pouvoir entre leurs mains 5 ils s'étaient
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XL VIII. 21 l
conduits envers leur tuteur avec la respectueuse modestie due à son âge et à son mérite : celui-ci, qui n'avait point d'enfans , ne songea point à les priver de la couronne; il administra leur patrimoine fidèlement et avec habileté , et la mort prématurée de Zimiscès fut pour les fils de Romain une perte plutôt qu'un avantage. Leur défaut d'expérience les réduisit encore durant douze années àr végéter dans l'obscurité , sous la tutelle d'un ministre qui prolongea sa domination en leur persuadant de se livrer aux plaisirs de la jeunesse , et leur inspirant du dédain pour les travaux du gouvernement. Le faible Constantin demeura pour toujours arrêté dans les filets de soie tendus autour de lui ; mais son frère aîné , qui sentait l'impulsion du génie et le besoin d'agir , fronça le sourcil , «t le ministre disparut. Basile fut reconnu souverain de Constantinople et des provinces de l'Europe \ mais l'Asie était opprimée par Phocas et Sclerus , qui , tour à tour amis ou ennemis , sujets et rebelles , maintenaient leur indépendance , et s'efibrçaient d'atteindre aux succès de tant d'usurpateurs qui les avaient précédés. Ce.ftit contre ces ennemis domestiques que le fils de Romain fit d'abord briller son épée -, ils tremblèrent devant un prince rempli de courage et armé par les lois. Phocas , au moment de combattre , atteint d'un trait ou par l'effet du poisoii , tomba de son cheval à la tête de son armée. Sclerus , qui avait été chargé de chaînes deux fois , et deux fois revêtu de la pourpre , désirait passer tranquillement le peu de jours
qui lui restaient. Lorsque ce vieillard , les yeux humides de larmes , la démarche mal assurée , et s'appuyant sur deux hommes de sa suite , s approcha du trône, rempcreur, avec toute Tinsolence de la jeunesse et du pouvoir , s'écria : « Est-ce donc là Thoromc que nous avons craint si lonf;- temps? » Basile avait ail'ermi son autorité et rétabli la tranquillité dans Tempire ; mais la gloire militaire de Micéphore et de Zimiscès ne lui permettait pas de reposer tranquille dans son palais. Ses longues et fréquentes expéditions contre les Sarrasins turent plus (glorieuses qu'utiles à TËtat -, mais il anéantit le royaume des Bulgares, et il parait que c'est le triomphe le plus important des armes romaines depuis Tëpoque de Bélisaire. Toutefois ses sujets , au lieu de célébrer leur prince victorieux , 'délestèrent son avide et parcimonieuse avarice-, et dans le récit imparfait qui nous est resté de ses exploits , on n'aperçoit que le courage , la patience et la férocité d'un soldat. Son esprit avait été gâté par une éducation vicieuse , qui cependant ne put triompher de spn énergie ^ il était étranger ii toutes, les sciences, et le souvenir de son grand -père, si savant et si faible, semblait autoriser son mépris réel ou simulé des lois et des jurisconsultes , des artistes et des arts. Un tel caractère, dans un tel siècle, laissa prendre à la superstition le plus sûr et le plus solide empire : passé les premiers désordres de sa jeunesse , Basile ii se soumit, soit dans son palais , soit dans son camp , à toutes les mortifications d*un ermite : il portait
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. 2l3
un habjt de moine sous sa robe et son armure -, il lit Je vœu de continence, et le garda -, il s'interdit pour jamais l'usage du vin et delà viande. A l'âge de soixante-huit ans , poussé par son humeur martiale, il ëtait prêt à s'embarquer pour une sainte expédition contre les Sarrasins de la Sicile -, la mort le prévint, et Basile, surnommé la terreur des Bulgares , quitta ce monde au milieu des bénédictions du clergé et des imprécations du peuple. Après sa. mort, Constantin son frère jouit environ trois ans constamiu du pouvoir ou plutôt des plaisirs de la royauté, et a.d. I025 ne prit pour son empire -d'autre soin que celui de se choisir un successeur -, il avait eu soixante-six ans le titre d'Auguste , et le règne de ces deux frères est le plus long et le plus obscur de la monarchie de Byzance.
Cette succession en droite ligne de cinq empereurs Ro»»»" »»» de la même famille qui avaient occupé le trône ^- ^- '«^ l'espace de cent soixante ans , avait attaché les Grecs à la dynastie macédonienne , trois fois respectée par les usurpateurs du pouvoir. Après la mort de Constantin IX , le dernier mâle de cette maison commence une scène nouvelle et moins régulière, où la durée du règne de douze empereurs n'égale pas celle du règne de Constantin ix. Son frère aîné avait préféré à l'intérêt public le mérite particulier de la chasteté, et Constantin n'avait eu que trois filles; Eudoxie , qui se fit religieuse , Zoé et Théodora : elles étaient parvenues à la maturité de leur âge dans l'ignorance et la virginité , lorsque , dans le conseil
nov. 12.
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de leur père mourant , on s'occupa du soia de les marier. Théodora, trop dévote ou trop froide, refusa de donner un héritier à rempire; mais Zoé, victime volontaire , consentit à se présenter h Tautel. On choisit pour son époux Romain Arjjyrus , patricien d'une figure agréable et d'une bonne réputation ^ sur le refus qu'il fit de cet honneur , on lui signifia que s'il n'obéissait pas , il n'avait qu'à choisir entre la mort et la perte de la vue. Il était marié , et l'affection qu'il avait pour sa femme était cause de sa résistance ; mais cette femme généreuse sacrifia son
bonheur à la sûreté et à la grandeur de son mari , et , en se retirant dans un monastère , leva le seul
obstacle qui l'empêchât de s'unir à la famille impériale. Après la mort de Constantin , le sceptre passa dans les mains de Romain m ; mais son administration intérieure 'et ses opérations au dehors furent également faibles et infructueuses. L'âge de Zoë, parvenue alors à sa quarante- huitième année, la rendit peu propre à fonder de grandes espérances de postérité ; cependant il permettait encore les plaisirs , et l'impératrice honorait de sa faveur un de ses chambellans , le beau Michel , Paphiagonien , dont le premier métier avait été celui de changeur de monnaie. Romain , par reconnaissance ou par esprit de justice y favorisait ce coupable amour ou se rendait facile sur les preuves de leur innocence ; mais /oé justifia bientôt cette maxime romaine , que toute fomiue adultère est capable d'empoisonner son mari : la mort do Romain fut« au grand scandale de l'em-
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. 2l5
pire , suivie immédiatement du mariage de Zoé et de l'élévation de son amant au trône sous le nom ,j.^^^, ^^ de Michel iv. Les espérances de Zoé furent cepen- ^^ ^?**** dant trompées ^ au lieu d'un amant plein de vigueur ^;|J:/**^^ et de reconnaissance , elle n'avait placé dans son lit qu'un misérable valétudinaire dont la santé et la raison étaient affaiblies par des accès d'épilepsie , et doilt la conscience était déchirée par le désespoir et le remords. On appela au secours de Michel les plus habiles médecins du corps et de l'âme. On amusa son inquiétude par de fréquens voyages aux eaux et sur les tombeaux des saints les plus en vogue. Les moines applaudissaient à ses mortiGcations , et , la restitutiop exceptée ( mais à qui aurait-il restitué ? ), il employa tous les moyens qu'il croyait alors propres à expier sou crime. Tandis qu'il gémissait et priait sous le sac et la cendre , son frère , l'eunuque Jean , s'amusî^it de ses remords , et recueillait les suites d'un forfait dont il avait été en secret le plus coupable auteur. Il n'eut dans son administration d'autre objet que de satisfaire son avarice, et Zoé fut traitée en captive dans le palais de ses pères et par ses esclaves. L'eunuque, s'apercevant que la maladie de son frère était sans remède , s'occupa de la fortune de son neveu , qui portait aussi le nom de Michel et qu'on surnomma Calaphate^ d'après le métier de son père , qui tnavail! Mt à la carène des vaisseaux. Zoé suivit les volontés de l'eunuque \ elle adopta pour son fils le fils d'un ouvrier , et cet héritier étranger fut , en présence du sénat et du clergé ,
2l6 HISTOIRK DE LA DÉCADENCE
revêtu du titre et de la pourpre des Césars. La (aible Zo(5 fut accablée de la liberté et du pouvoir qu'elle recouvra à la mort du Paphlagonien -, quatre jours Micbeir, après elle plaça la couronne sur la tôte de Michel v, Caiapiiaie. qui lui avait promis , par des larmes et des sermens, dét! .4. ' d'être toujours le plus empressé et le plus obéissant de ses sujets. Son règne dura peu , et ne présente d'autre fait qu'une odieuse ingratitude envers 1 eunuque et l'impératrice , ses bienfaiteurs. On vit avec joie la disgrâce de l'eunuque -, mais Constantinople murmura , et enfin se plaignit hautement de l'exil de Zoé , fille d'un si grand nombre d'empereurs. On avait oublié ses vices , et Michel apprit qu'il survient une époque où la patience des plus vils esclaves fait place à la fureur et à la vengeance. Les citoyens de toutes les classes s'attroupèrent en tumulte , et cette redoutable sédition dura trois jours -, ils assiégèrent le palais , forcèrent les portes , tirèrent leur mère Zoé de sa prison , Théodora de son monastère ; et condamnèrent le fils de Calaphate à perdre les yeux Zotf et ou la vie. Les Grecs virent avec surprise deux femi. p. 1042, mes , pour la première lois , s asseoir sur le même trône, présider au sénat et donner audience aux ambassadeurs des nations. Un partage si singulier ne dura que deux mois. Les deux souveraines se détestaient secrètement ; elles avaient des caractères , des intérêts et des partisans opposés. Théodora montrant toujours de l'aversion pour le mariage , l'infatigable Zoé , âgée alors de soixante ans , consentit encore , pour le bien public , à subir les caresses d'un troisième
mari et les censures de TÉglise grecque. Ce troisième ^*»^**'Jf^ mari prit le nom de Constantin x et le surnom de ^**]5"JX Monomaque y seul combattant , nom relatif sans i»»» "doute à la valeur qu'il avait montrée et à la victoire qu'il avait remportée dans quelque querelle publique ou particulière. Mais les douleurs de la goutte venaient souvent le tourmenter, et ce règne dissolu n'offrit qu'une alternative de maladie et de plaisirs. Sclerena , belle veuve d'une noble famille , qui avait accompagné Constantin lors de son exil dans l'île de Lesbos , s'enorgueillissait du nom de sa maîtresse. Après le mariage de Constantin et son avènement au trône, elle fut revêtue du titje A'Augusta^ la pompe de sa maison fut proportionnée à cette dignité, et elle occupa au palais un appartement conligu à celui de l'empereur. Zoé ( telle fut sa délicatesse ou sa corruption ) permit ce scandaleux partage , et Constantin se montra en public entre sa femme et sa concubine. Il survécut à l'une et à l'autre-, mais la Thëodor». vigilance des amis de Théodora prévint les projets iov. 3o. de Constantin , qui , sur la fin de sa carrière , voulait changer l'ordre de la succession; après sa mort , elle rentra , de l'aveu de la nation , en possession de son héritage. Quatre eunuques gouvernèrent en paix l'empire d'Orient sous son nom \ et voulant prolonger leur domination, ils persuadèrent à l'impératrice, alors très -avancée en âge, de nommer Michel VI son successeur. Le surnom de Stratioticus Michel vi,
1 VI •.. • • 1 /• • •!• ®" Stralio-
nous apprend quil avait suivi la prolession mili- ticus. taire 5 mais ce vétéran infirme et décrépit ne pouvait août 2a. *
2l8 HISTOIRE OE LA OECADEISXE
voir que par les yeux de ses ministres et agir que par leurs mains. Tandis qu*il s'élevait sur le trône, Tliéodora , dernier rejeton de la dynastie macédonienne ou bàsiléenne., descendait au tombeau. J'<ai parcouru à la hâte et je finis avec plaisir cette honteuse et destructive période de vin^t-huit ans , durant laquelle les Grecs tombèrent au-dessous du niveau commun de la servitude , et furent , comme un vil troupeau , transférés de maître en maître, selon le caprice de deux vieilles femmes.
iMac Mr Dti milieu de cette nuit de servitude , on voit com- A?D."i*S7 mencer à s'élever un rayon de liberté , ou du moins
" une étincelle de courage Les Grecs avaient conservé
ou rétabli Tusage des surnoms, qui perpétuent le souvenir des vertus héréditaires ; et nous pouvons désormais distinguer le commencement , la succession et les alliances des dernières dynasties de Constantinople et de Trébisonde. Les Coranène , qui soutinrent quelque temps l'empire prêt à s^écrouler , se disaient originaires de Rome ] mais leur famille était établie dès long-temps en Asie. Leurs domaines patrimoniaux se trouvaient situés dans le district de Gastamona , aux environs de TEuxin ; et un de leurs chefs , déjà lancé dans la carrière de l'ambition , revoyait avec tendresse, et peut-être avec regret, l'habitation modeste mais honorable de ses pères. Le premier personnage connu de cette branche fut l'illustre Manuel , qui , sous le règne de Basile ii , contribua, par ses batailles et ses négociations, à apaiser les troubles de. l'Orient. Il laissa deux fils en bas
âge , Isaac et Jean , qu'avec la confiance du mérite il légua à la reconnaissance et à la faveur du souverain. Ces nobles jeunes gens furent instruits avec soin dans tout ce qu'enseignaient les moines , dans les arts du palais et les exercices de la guerre 5 et , après ^voir servi dans les gardes , ils parvinrent bientôt au commandement des armées et des provinces. Leur union fraternelle doubla la force et la réputation des Comnène. Ils ajoutèrent à l'éclat de leur ancienne famille , en épousant, l'un une princesse de Bulgarie qui se trouvait captive, et l'autre la fille d'un patricien surnommé Coron , à cause du grand nombre d'ennemis qu'il avait envoyés aux enfers. Les troupes avaient servi malgré elles, bien qu'avec fidélité, une suite d'empereurs eÛféminés. L'élévation de Michel vi était un outrage pour des généraux plus habiles que lui -, la parcimonie de ce prince et l'insolence des eunuques augmentaient leur mécontentement. Us s'assemblèrent en secret dans l'église de Sainte-Sophie \ et les suffrages de ce synode militaire se seraient réunis en faveur de Catacalon, vieux et vaillant guerrier, si, par un sentiment de patriotisme ou de modestie, ce respectable vétéran ne leur avait rappelé que la naissance doit accompagner le mérite de celui qu'on veut placer sur le trône. Isaac Comnène réunit toutes les voix. Les conjurés se séparèrent sans délai, et se rendirent dans les plaines de la Phrygie, à la tête de leurs escadrons et de leurs détachemens respectifs. Michel ne put soutenir qu'une bataille \ il n'avait sous ses drapeaux
que les mercenaires de la garde impériale , étrangers à rintérét public , el animés seulement par un principe d'honneur et de reconnaissance. Après leur défaite, Fempereur, plein d'effroi, demanda un traité; et telle était la modération d'Isaac Comnèue , qu'il allait y consentir ; mais Michel fut trahi par ses ambassadeurs, et Comnène averti par ses amis. Le premier, abandonné de tout le monde, se soumit à la voix du peuple ; le patriarche affranchit la nation de son serment de fidélité ; et , au moment où il rasa la tête de l'empereur, qu'on reléguait dans un monastère, il le félicita d'échanger une couronne terrestre contre le royaume du ciel -, échange toutefois que ce prêtre n'aurait probablement pas agréé pour son propre compte. Le même patriarche couronna solennellement Isaac Comnène : l'épée qu'il fit graver sur les monnaies put être regardée comme un symbole insultant, si elle désignait le droit de conquête qui avait assuré le trône à Comnène ^ toutefois cette épée avait été tirée contfe les ennemis de l'État, étrangers ou domestiques. L'affaiblissement de sa santé et de sa force din^inuèrent son activité 5 et, se voyant près de la mort , il résolut de mettre quelque intervalle entre le trône et l'éternité. Mais au lieu délaisser l'empire pour dot à sa fille, sa raison et son inclination se réunissaient pour l'engager à remettre le sceptre dans les .mains de son frère Jean, prince guerrier et patriote , et père de cinq fils qui devaient maintenir la couronne dans sa famille. On put voir d'abord, dans les modestes refus de celui-ci,
un efiet naturel de sa réserve et de son attachement pour son frère et sa nièce ; mais, dans son inflexible obstination à refuser Fempire , bien qu'elle semble revêtir les couleurs de la vertu , on doit condamner un criminel oubli de son devoir, et un tort réel et peu commun envers sa famille et son pays. La pourpre qu'il refusa constamment fut acceptée par Constantin Ducas, ami de la maison des Comnène, et qui à une extraction noble joignait l'habitude des fonctions civiles et de la réputation en ce genre. Isaac se retira dans un couvent , où il recouvra la santé et survécut deux ans à son abdication , soumis aux ordres de son abbé. 11 suivit la règle de saint Basile, et remplit les fonctions les plus serviles du monastère 5 mais le reste de vanité qu'il conservait sous son habit de moine , fut satisfait des visites fréquentes et respectueuses qu'il reçut de l'emperieur régnant, dont il était révéré comme un bienfaiteur et comme un saint.
Si Constantin xi fut en effet l'homme qui mérita consianUi le mieux de monter sur le trône, il faut plaindre la /."b^îScj dégénération de son siècle et de sa nation,. Occupé à ^^^' ^' composer les déclamations puériles qui ne lui purent obtenir la couronne de l'éloquence, à ses yeux plus précieuse que celle de Rome, livré aux fonctions subalternes de juge, il oublia les devoirs d'un souverain et d'un guerrier. Loin d'imiter l'indifférence patriotique des auteurs de son élévation , Ducas ne parut occupé que du soin d'assurer aux dépens de la république le pouvoir et la fortune de ses enfans. Michel vu , Andronic i*' et Constantin xii, ses trois
aa:i histoire de la décadence
fils, obtinrent en bas â|;e le titre d'Auguste ; la mort
(le leur père, qui arriva bientôt après, leur laissa
EiKiosi#. l'empire à partager. En mourant, il confia ladminis-
A. I). loè;, tration de TÉtat à Eudoxie sa femme ; mais Texpé-
■Ml. ' I
rience lui avait appris qu'il devait prot^er ses fils contre les dangers d'un second mariage : Eudoxie promit de ne point se remarier ; et cet engagement solennel , attesté par les principaux sénateurs , fut déposé entre les mains du patriarche. Sept mois n'étaient pas écoulés, lorsque les besoins d'Eudoxie ou ceux de l'État parlèrent fortement en faveur des mâles vertus d'un soldat : son cœur avait déjà choisi Romain Diogène, qu'elle fit passer de l'échafiiud sur le trône. La découverte d'un jcomplot criminel l'exposait à toute la rigueur des lois : sa beauté et sa valeur le justifièrent aux yeux de l'impératrice ^ elle le condamna d'abord à un exil peu fâcheux, et le second jour elle le rappela pour le mettre à la tête des armées de l'Orient. Le public ne savait pas alors qu'elle lui destinait la couronne -, et un de ses émissaires sut profiter de l'ambition du piatriarche Xiphilin, pour tirer de ses mains l'écrit qui aurait dévoilé à tous les yeux la mauvaise foi et la légèreté de l'impératrice. Xiphilin réclama d'abord la sainteté des sermens et le respect sacré qu'on doit aux dépôts ; mais on lui fit entendre que c'était son frère dont Eudoxie voulait {faire un empereur; alors ses scrupules se relâchèrent, et il avoua que la sûreté publique était la suprême loi : il rendit l'écrit important ; et quand la nomination de Romain eut renversé ses espérances,
il ne pouvait plus ni rentrer en possession du papier qui le mettait en sûrek5 , ni rétracter ce qu'il avait dit, ni s'opposer au second mariage de l'impératrice. Romain m, Toutefois des murmures se faisaient entendre dans le a. d? h^;. palais -, les Barbares qui le gardaient agitaient leurs haches en faveur de la maison de Ducas , et ils ne se montrèrent paisibles qu'au moment où les jeunes princes furent apaisés par les larmes d'Eudoxie , et les assurances solennelles qu'ils reçurent de la fidélité de leur tuteur, qui soutint avec honneur et dignité le titre d'empereur. Je raconterai plus bas l'infructueuse valeur qu'il opposa aux progrès des Turcs. Sa défaite et sa captivité causèrent une blessure mortelle à la monarchie de Byzance -, et , remis en liberté par le sultan, il ne retrouva ni sa femme ni ses sujets. Eu- Michel vu,
' '' Parapinace.
doxie avait été reléguée dans un monastère, et les ^c^*jj.°°jj'^^ sujets de Romain avaient adopté cette rigoureuse ^J'-^ ^^-^^^ maxime de loi civile , qu'un homme au pouvoir de l'ennemi est privé des droits publics et particulijers de citoyen, comme s'il était frappé de mort. Au milieu de la consternation générale, le César Jean fit valoir l'inviolable droit de ses trois neveux : Constantinople l'écouta, et Romain, alors entre les mains des Turcs, fut déclaré ennemi de la république, et reçu comme tel aux frontières. 11 ne fut pas plus heureux contre ses sujets qu'il ne l'avait été contre les étrangers : la perte de deux batailles le détermina à céder le trône, sur la promesse d'un traitement honorable ^ mais ses ennemis, dépourvus de bonne foi et d'humanité, le privèrent de la vue^ et, ne daignant pas même étan-
2^4 HIMOIKE DËt^A DÉCADEI^CE
cher le san^ ({ui coulait de ses plaies , ils le laissèrent s'y corrompre , en sorte qu'il iul bientôt dëliyrë des misères de la vie. Sous le triple règne de la maison de Ducas , les deux frères cadets furent réduits aux vains honneurs de la pourpre : Tainé, le pusillanime Michel , était incapable de soutenir le sceptre de l'empire-, et son surnom de Parapinace annonça le reproche qu'on lui faisait, et qu'il partageait avec un de ses avides favoris, d'avoir augmenté le prix du blé et d'en avoir diminué la mesure. Le fils d'Eadoxie fit dans Técole de Psellus, et d'après l'exemple de sa mère, quelciues progrès dans l'étude de la philosophie et de la rhétorique -, mais son caractère fut dégradé plutôt qu'ennobli par les vertus d'un moine et le savoir d'un sophiste. Deux généraux, encouragés par le mépris que leur inspirait l'empereur et la bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes, se trouvant à la tête des légions de l'Europe et de l'Asie, prirent la pourpre à Andrinople et à Nicée-, ils se révoltèrent dans le même mois -, ils portaient le même nom de Nicéphore, mais on les distinguait par les surnoms de Bryennius et de Botaniate. Le premier était alors dans toute la maturité de la sagesse et du courage^ le second n'était recommandable que par des exploits passés. Tandis que Botaniate s'avançait avec circonspection et avec lenteur, son compétiteur, plus actif, était en armes devant les murs de Constantinople. Bryennius avait de la réputation et la faveur du peuple^ mais il ne put empêcher ses troupes de piller et de brûler un faubourg ^ cl le peuple , qui aurait accueilli
le rebelle , repoussa rincendiaire de son pays. Cette révolution dans l'opinion publique fut favorable-à Botaniate, qui enfin, à la tête d'une armée de Turcs, s'approcha des rivages de Ghalcédoine. Le patriarche, le synode et le sénat firent publier, dans les rues de Gonstantinople , une invitation à toAs les citoyens de la capitale de se réunir dans l'église de Sainte- Sophie^ et, dans cette assemblée générale, on délibéra tranquillement et sans désordre sur le choix d'un empereur. Les gardes de Michel auraient pu disperser cette multitude désarmée^ mais ce faible prince , s'ap* plaudissant de sa modération et de sa clémence, déposa les signes de la royauté , en dédommagement desquels on lui donna l'habit de moine et le titre d'archevêque d'Éphèse.. Constantin, son fils, naquit et fut élevé dans la pourpré^ et une -fille de k maison de Ducas illustra le sang et affermit le trône dans la famille des Comnène.
Jean Comnène , frère de l'empereur Isaac , après le Nicëphorc refus généreux qu'il avait fait de la couronne, avait . ««le- „
^ ^ . ' A. D. lojS
passé le reste de ses jours dans un honorable repos. «»«« a^- Il laissait huit enfans d'Anne, son épouse, femme d'un courage et d'une habileté supérieure à son sexe. Trois filles multiplièrent les alliances des Comnène avec les plus nobles d'entre les Grecs. L'aîné de ses cinq fils ^ Manuel , fut enlevé par une mort prématurée ; Isaac et Alexis parvinrent à l'empire , et rétablirent la grandeur impériale de leur maison-, Adrien etNicéphoré, les plus jeunes , en jouirent sans^ peine et sans danger. Alexis, le troisième et le plus distin^ IX. i5
ri€ HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
gué des cinq, avait été doué par la nature des plus précieuses qualités du corps et de l'esprit : développées par une éducation libérale, elles avaient été exercées ensuite dans Técole de Tobéissance et de Vadversité. L'empereur romain , par un soin paternel , ne voulut pas lui permettre de s'exposer dans la guerre des Turcs ; mais la mère des Comnène fut enveloppée avec toute son ambitieuse Cunille dans une accusation de crime de lèse^majesté , et reléguée par les fils de Ducas dans une île de la Propontide. Les deux frères en sortirent bientôt pour se distinguer et arriver à la faveur. Ils combattirent, sans se quitter, les rebelles et les Barbares , et demeurèrent attachés à Tempereur Michel , jusqu'à l'époque où il fut abandonné de tout le monde et de lui-même. Dans sa première entrevue avec Botaniate : « Prince, lui dit Alexis avec une noble candeur, mon devoir m'avait rendu votre ennemi , les décrets de Dieu et ceux du peuple m'ont fait votre sujet ; jugez de ma fidélité à venir par mon opposition passée. )> Honoré de l'estime et de la confiance du successeur de Uichel, il employa sa valeur contre trois rebelles qui troublaient la paix de l'empire, ou du moins celle des empereurs. Ursel, BryenniusetBasiladus, redoutables par leurs nombreuses troupes «t leur réputation militaire, furent vaincus successivement^ et amenés au pied du trône chargés de chaînes ; et quelle que soit la manière dont ils furent traités par une cour timide et cruelle, ils applaudirent à la clémence et au courage de leur vainqueur. Cependant la crainte et le soup-
DE L'EMPÏRE ROMAIN. CiflAP. XI^VIII. 92^
€on s'attachèrent bientôt à la fidéUté des Comnène, et il n'est pas facile de régler ^ntjre t^n sujet et un despote la dette de reconnaissance que le premier est prêt à réclamer par une révolte, et dont lie second est tenté de se débarrasser ^u moyen d'iin bourreau. Alexis ayaqt refusé de maripher contre un quatriè^ne rebelle, mari de sa sœur, ce refus effaça le mérite oij même le souvenir d^ ses service^. Les favoris de potaniate provoquèrent par leujr^ accusations Tambitipi^ qu'ils redoutaient, et la retrs^ite de;^ de^x frèrets put avoir pour excuse la nécessité de défendre leur vie €t leur liberté, Les femmes de cette famille furent placées dans up asile respecté par les t^rr^us; les liODiimes moiit^rent à cheval ^ sortirent fie la ville et arborèrent Tétendard de la révolte. Les soldats , qui ^'étaient r^i^^erpblés peu à pei;i d;|ins la c^pit^le et les environs, .étaiept dévoués à la cause d'un chef yiç^ iorieux et oijit;-^gë : des ^ntérêtjâ p,om,n)i;i.n§ ^t de§ ^ii- }ianpes lui attafdiaient la p[iaison de Di^ç^s. L^ deux iÇomnèuç §e renvoyaient 9)utuçlleiqen,t le tf ôj;ie , et cette dispute générpus^ se termina par la résioli^ltion (d'Isa^C) qui revêtit sou frère ça^et du i>qm et de? emblèmes dp la roy^Mté. I}s revinrent: sous le§ murs dç Con^tantii^ople , pour menacer plutôt qup pour ^sçiégçr p^tt^ ville i;nprena|4e \ ^is i^ cprroippirent la fidi^lité^e^ gardes, et scirpirjir^nt une porte , tandis qne la flpttiç était occupée à se défendre ppptre l'aicr tif et courageux George Paléplogue , qui daps ççtte occasion çof^b^ttait son père , sans songer qu'il tra- 'Veillait pour sa postérité. Ale^iis monta sur \d trpjt^e ,
et son vieux compc^titeiir fut enseveli dans Tombre (l'un monastère. Une armée composée de soldats de diverses nations obtint le pillage de la ville ; mais ces désordres publics furent expiés par les larmes et les jeûnes des Comnène , qui se soumirent k toutes les pénitences compatibles avec la possession de Tempire.
cl>mnènT' ^^ ^'^ ^^ Tempercur Alexis a été écrite par celle ^'•^iiî!^'' de ses filles qu'il aimait le plus. La princesse Anne Comnène , inspirée par sa tendresse et par l'estimable désir de perpétuer les vertus de son père, sentit bien que les lecteurs douteraient de sa véracité. Elle proteste à diverses reprises, qu'outre les faits parvenus à sa connaissance personnelle , elle a recherché les discours et les écrits de tous ceux qui ont vécu sous le règne de son père ; qu'après un intervalle de trente ans, oubliée du monde, qu'elle a elle-même oublié , sa triste solitude est inaccessible à l'espérance et à la crainte, et que la vérité, la simple et respectable vérité , est plus sacrée pour elle que la gloire de son père^, mais, au lieu de cette simplicité de style et de narration qui attire la confiance , uii étalage recherché de savoir et de fausse rhétorique laisse voir a chaque page la vanité d'une femme auteur. Le véritable caractère d'Alexis se perd dans une vague accumulation *de vertus ; un ton perpétuel de panégyrique et d'apologie éveille nos soupçons , nous fait douter de la véracité de l'historien et du mérite du héros. On ne peut toutefois se refuser à la vérité de cette importante remarque : que
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. 22g
les désordres de cette époque furent le malheur et la gloire d'Alexis^ et que les vices de ses prédécesseurs el la justice du ciel accumulèrent sur son règne toutes les calamités qui peuvent affliger un empire dans sa décadence. En Orient , les Turcs victorieux avaient établi, de la Perse à THellespont , le règne du Kpran et du croissant : la valeur chevaleresque des peuples de la Normandie envahissait l'Occident-,, et dans les intervalles de paix, le Danube apportait de nouveaux essaims de guerriers , qui avaient acquis dans l'art militaire ce qu'ils avaient perdu du côté de la férocité des mœurs. La mer n'était pas plus tranquille que le continent, et tandis qu'un ennemi déclaré attaquait les frontières, des traîtres et des conspirateurs alarmaient l'intérieur du palais. Tout à coup les Latins déployèrent l'étendard de. la croix : l'Europe se précipita sur l'Asie, et cette inon-? dation fut au moment d'engloutir Constantinople. Durant la tempête, Alexis gouverna le vaisseau de l'empire avec autant de dextérité que de courage. A la tête des armées V hardi , rusé, patient, infatigable, il savait profiter de ses avantages, et se relever d'une défaite avec une vigueur que rien ne pouvait abattre. IL rétablit la discipline parmi les troupes ^ et son exemple j ainsi que ses préceptes, créèrent une nou-r velle génération d'hommes et de soldats. 11 montra dans ses négociations avec les Latins toute sa pa-^ tiénce et son habileté; son œil pénétrant saisit le nouveau système de ces peuples de l'Europe qu'il ne connaissait pas, et j'exposerai dans un autre endroit
25o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
les vues supérieures avec lesquelles il balança les intérêts et les passions des champions de la première croisade. Durant les trente-sept années de son r^ne, il sut contenir la jalousie qu'il excitait parmi ses égaux , et la leur pardonner *, il remit en vigueur les lois relatives à la tranquillité de FÉtat comme à celle des particuliers ; les sciences et les arts utiles furent cultivés; les bornes de Tempire furent reculées soit en Europe , soit en Asie ; et la famille des Comnène garda le sceptre jusqu'à la troisième et à la quatrième génération. Cependant la diinculté des temps où il vécut mit à découvert quelques défauts de son caractère et exposa sa mémoire h des reproches bien ou mal fondés. li.e lecteur sourit des éloges infinis que sa fille donne si souvent à son héros en fuite ; on peut, dans la faiblesse ou la prudence à laquelle le contraignit sa situation, soupçonner un défaut de courage personnel, et les Latins traitent de perfidie et de dissimulation Fart qu'il employa dans ses n^ociations. Le grand nombre d'individus des deux sexes que comptait alors sa famille, augmentait l'édat du trône et assurait la succession ; mais leur luxe et leur orgueil révdtèrent les patriciens, épuisèrent le trésor royal , et insultèrent à la misère du peuple. Nous apprenons par le fidèle témoignage d'Anne Comnène t{ue les travaux de l'administration détruisirent le bonheur et affaiblirent la santé de son père : la longueur el la sévérité de son règne lassèrent Constanlinoplé, et lorsqu'il mourut il avait perdu l'amour et îe respect de ses sujets. Le clergé ne pouvait lui par-
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVIII. aSi
donner d'avoir employé les richesses de l'Église à la
défense de FEtat ; mais il loua ses connaissances thëologiques et son zèle ardent pour la foi orthodoxe y qu'il défendit par ses discours, sa plume et son ëpée. , Son caractère fut rétréci par la superstition des Grecs ; et un même principe^ inconséquent dans ses effets ,. le porta à fonder un hôpital pour les malades et les pauvres , et à ordonner le supplice d'un hérétique^ qui fut brûlé vif dans la place de Sainte^ophie. Ceux qui avaient vécu dans son intimité suspectèrent même ses vertus morales et rdigieuses. Lorsque, dans ses derniers momens , Irène sa femme le pressait de chan-^ ger l'ordre de la succession , il éleva sa tête , et répondit par un soupir accompagné d'une pieuse exclamation sur les vanités de ce monde. L'impératrice indignée lui adressa ces paroles qu'on aurait pu graver sur son tombeau *. a Vous mourez comme vous avez vécu , en hypocrite. »
Irène voulsgit supplanter l'ainé de ses fils en faveur Jean , oc d(e la princesse Anne, sa fille, qui, malgré sa philo- a!d. ms' Sophie, n'aurait pa« refusé le diadème; mais les amis de la patrie ne souQrirenI pas que la succession sortît de la ligne masculine; l'héritier légitime tira le sceau royal du doigt de son père, qui ne s'en aperçut pas ou qui y consentit , et l'empire obéit au maître du palais. L'ambition et la vengeance excitèrent Anne Comnène à conspirer contre la vie de son frère ; et son projet ayant manqué par les craintes et les scrupules de son mari , elle s'écria en colère que la nature avait confondu les sexes, et avait donné à Bryennius
Tâme d*une femme. Jean et Isaac , filf d'Alexis, conservèrent entre eux cette amitié fraternelle, vertu héréditaire dans leur famille ; et le cadet se contenta du titre de sebastocrator, c*est-à-dire d'une dignité presque égale à celle de l'empereur , mais sans pouvoir. Les droits de la primogéniture se trouvaient heureusement unis à ceux du mérite. Le teint basané du nouvel empereur, la dureté de ses traits et la petitesse de sa taille , lui valurent le surnom ironique de Calo-Joannes , ou de Jean le Beau , que ses sujets reconnaissans accordèrent ensuite d'une manière plus sérieuse aux beautés de son esprit. Après la découverte de son complot , Anne devait perdre sa fortune et la vie. La clémence de l'empereur épargna ses jours ^ mais, après avoir examiné par ses yeux le lasle et les trésors étalés dans son palais ,' il disposa de cette riche dépouille en faveur du plus digne de ses amis. Cet ami respectable, Axuch, esclave turc d'origine , eut l'âme assez grande popr refuser un semblable présent , et intercéder en faveur de celle qu'on voulait punir. Son maître généreux, touché de la vertu de son favori , suivit un si bel exemple,. et les reproches ou les plaintes d'un frère oiTensé furent le seul châtiment de la coupable princesse. De ce moment, il n'y eut plus sous son règne ni conspiration ni révolte : redouté des nobles et chéri du peuple , Jean ne fut plus réduit à la pénible nécessité de punir ses ennemis personnels, ou même de leur pardonner. Sous son administration, qui fut de vingtcinq ans, la peine de mort fut abolie dans l'empire
romain : loi cle miséricorde , douce à riuimanitë du philosophe contemplateur , mais qui , dans un corps politique nombreux et corrompu , se trouve rare-, ment d'accord avec la sûreté publique. Sévère pour lui-même et indulgent pour les autres, Jean était chaste, frugal et sobre-, et le philosophe Marc-Aurèle n'aurait pas dédaigné les vertus simples que ce prince tirait de son cœur, sans y avoir été instruit dans les écoles. Il méprisa et diminua le faste de la cour de Byzance , si accablant pour le peuple , et si méprisable aux yeux de la raison. Sous son règne, l'innocence n'eut rien à craindre, et le mérite put tout espérer. Sans s'arroger les fonctions tyranniques d'un censeur, il réforma peu à peu , mais d'une manière sensible , les mœurs publiques et privées de Constaritinople. Ce caractère accompli nlofFrit que le défaut des âmes nobles , l'amour des armes et de la gloire militaire 5 mais la nécessité de chasser les Turcs de l'Hellespont et du Bosphore, peut justifier, du moins dans leur principe , les expéditions fréquentes de Jean le Beau. Le sultan d'Iconium fut resserré dans sa capitale-, les Barbares furent repoussés dans les montagnes , et les provinces maritimes de l'Asie goûtèrent, du moins pour un moment, le bonheur de s'en voir délivrées. 11 marcha plusieurs fois de Constantinople vers Antioche et Alep, à la tête d'une armée victorieuse 5 et dans les sièges et les batailles de cette guerre sainte, les Latins, ses alliés, furent étonnés de la valeur et des exploits d'un Grec. 11 commençait à se livrer à l'ambitieux espoir de réta^
blir les anciennes limites de Tempire; il avait l'esprit occupe (le TEuphrate et du Tigre , de la conquête de la Syrie et de J(irusalem , lorsqu*un accident singulier termina sa carrière et la félicité publique. Il chassait un sanglier dans la vallée d'Anazarbus; dans sa lutte contre Tanimal furieux , qu il avait percé de sa javeline , un trait empoisonné tomba de son carquois et lui fit à la main une légère blessure : la gangrène survint , et finit les jours du meilleur et du plus grand des princes Comnène.
Manuel. Uuc mort prématurée avait enlevé les deux fils aviîi's; aînés de Jean le Beau : Isaacet Manuel lui restaient; guidé par la justice ou par TafTection y il préféra le plus jeune ; et les soldats , qui avaient applaudi à la valeur de ce jeune prince durant la guerre contre 1^ Turcs, ratifièrent son choix. Le fidèle Axuch se rendit en hâte à Constantinople, s'assura de la personne d'Isaac, qu'il relégua dans une prison honorable; et, par le don de quatre cents marcs d'ai^ent, il s'assura la voix de ceux des ecclésiastiques qui menaient le clergé de Sainte-Sophie, et dont l'autorité était décisive pour la consécration de l'empereur. Manuel arriva bientôt dans la capitale à la tête de son armée, composée de vieilles troupes affection^ nées : son frère se contenta du titre de sebastocrator. Ses sujets admirèrent la stature élevée et les grâces martiales de leur nouveau souverain y et se laissèrent flatter de l'idée qu'il joignait la sagesse de l'âge mur à l'activité et à la vigueur de la jeunesse. L'expérience leur apprit bientôt qu'il avait seulement hérité du
courage et des taleris de son père ^ dont', les vertus sociales étaient ensevelies dans le tombeau : durant tout son règile , qui fut de trente - sept ans , il fit la guerre sans cesse , maiâ avec des succès diâPërens , aux Turcs j aux chrétiens et aux peuplades du désert situé par-delà le Danube. Il combattit sur le mont Taurus, dans les plaines de la Hongrie, sur la côte de l'Italie et de l'Egypte , et sur les mers de la Sicile et de la Grèce. L'effet de ses négociations se fit sentir de Jérusalem à Rome et en Russie ; et la monarchie de Byzance devint, pendant quelque temps , un objet de respect bu de terreur pour les puissances de l'Asie et de l'Europe. Manuel, élevé dans la pourpre et dans le luxe de l'Orient y y avait conservé ce tempérament de fer d'un soldat, dont on ne trouve guère d'exemple, qui puisse lui être égalé, que dans les Vies de Richard i*', roi d' Angleterre, et de Charles xii , roi de Suède. Telle était sa force et son habileté dans l'exercice des armes , que Raimond, surnommé l'Hercule d'Ahtioche, ne put manier la lance et le bouclier del'empereuj grec. Dans untanleux tournoi, on le vit s'avancer sur un coursier fougueux et renverser, dès la première passe , deux Italiens que l'on comptait parmi les plus robustes chevaliers. Toujours le premier à l'attaque et le dernier au moment de la retraite , il faisait trembler également ses amis et ses ennemis , les uns pour sa sûi-feté, et les autres pour la leur* Dans une de ses guerres, après avoir placé une embuscade au fond d'uii bois, il s'était porté en avant, afin de trouver une aventure périlleuse, n'ayant à sa suite
que son frère et le fidiMe Axucli, qui n'avaient pas voulu abandonner leur souverain. Il mit en fuite, après un combat très -court, dix -huit cavaliers: cependant le nombre des ennemis augmentait, le renfort envoyé à son secours s^avançait d'un pas lent et timide; et Manuel, sans recevoir une blessure, s'ouvrit un chemin à travers un escadron de cinq cents Turcs. Dans une bataille contre les Hongrois, impatienté de la lenteur de ses troupes, il arracha un drapeau des mains de l'enseigne qui se trouvait à la tête de la colonne, et fut le premier et presque le seul à passer un pont qui le séparait de l'ennemi. C'est dans ce même pays, qu'après avoir conduit son armée au-delà de la Save, il renvoya les bateaux en ordonnant, sous peine de mort, au chef de la flottille, de le laisser vaincre ou mourir sur cette terre étrangère. Au siège de Gprfou , remorquant une galère qu'il avait prise , et se tenant sur la partie de son vaisseau la plus exposée , il aifronta une grêle continuelle de pierres et de dards , sans autre défense qu'un large bouclier et une voile flottante; et la mort était inévitable pour lui, si l'amiral sicilien n'eût enjoint à ses archers de respecter un héros. On dit qu'un jour il tua de sa main plus de quarante Barbares, et qu'il revint dans le camp, traînant quatre prisonniers turcs attachés aux aimeaux de sa selle : toujours le premier lorsqu'il s'agissait de proposer ou d'accepter un combat singulier , il perçait de sa lance ou pourfendait de son sabre les gigantesques champions qui osaient résister à son brasi^
L'histoire de ses exploits, qu'on peut regarder comme le modèle ou la copie des romans de chevalerie , donne des soupçons sur la véracité des Grecs ; pour justifier la foi qui leur est due , je ne perdrai pas 'Celle que je puis inspirer : j'observerai toutefois que , dans la longue suite de leurs annales , Manuel est le seul prince qui ait donné lieu à de pareilles exagérations. Mais à la valeur d'un soldat il ne sut pas unir l'habileté ou la sagesse d'un général; aucune conquête utile ou permanente ne fut le résultat de ses victoires, et les lauriers qu'il avait cueillis en combattant contre les Turcs se flétrirent dans sa dernière campagne, durant laquelle il perdit son armée sur les montagnes de la Pisidie, et dut son salut à la générosité du sultan. Au reste, le trait le plus singulier du caractère de Manuel se trouve dans le contraste et les alternatives d'une vie tour à tour laborieuse et indolente, des travaux les plus durs et des jouissances les plus efféminées. Durant la guerre, il paraissait oublier qu'on pût vivre en paix, et durant la paix , il semblait incapable de faire la guerre. En campagne, on le voyait dormir au soleil ou sur la neige 5 ni hommes ni chevaux ne pouvaient résister à ce que , dans ses longues marches , il supportait de fatigues , et il partageait en souriant l'abstinence ou le régime frugal de ses troupes •, mais à peine de retour à Gonstantinople , il s'abandonnait tout entier aux arts et aux plaisirs d'une vie voluptueuse -, il dépensait pour ses habits , pouT sa table et son palais, plus que n'avait dépensé aucun de ses
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prédëcesseurs ; et il passait de longs jours d^étë dans^ les délicieuses iles de la Propontide, oisif et livre aai jouissances de ses incestueuses amours avec sa nièce Théodora. Les dépenses d'un prince guerrier et dissolu épuisèrent les revenus publics, et multiplièrent les impôts ; et , dans la détresse où se trouva réduit son camp lors de sa dernière expédition contre les Turcs, il eut à endurer d'un soldat au désespoir un bien amer reproche. Le prince se plaignit de ce que Teau d'une fontaine, auprès de laquelle il ëtanchait sa soif, était mêlée de sangchrétiçn : « Ce n'est pas la première fois, ô empereur! s'écria une voix qui partit de la foule, que vous buvez Iç sang dç vos sujets chrétiens. » Manuel Coronène se maria deux fois ; il épousa d'abord la vertueuse Berthe ou Irène, princesse d'Allemagne, et ensuite la beiUe Marie, princesse d'Antioche, d'extraction française ou latine. Il eut de sa première femme une fille qu'il. dç^tinait à Bêla, prince de Hongrie, qu'on élevait à Conslantinople sous le nom d' Alexis ; et ce mariage aurait pu transférer le sceptre romain à une race de Barbare^ guerriers et indépendans'; mais dès que Marie d'Antioche eut donné un fils à l'empereur et un héritier à l'empire, les droits présomptifs de Bela furept abo^* lis , et on ne lui accorda poipt la femm€ qui lui ^t promise : le prince hongrois reprit alors sou nom, rentra dans le royaume de ses pères, et déploya des vertus qui durent exciter le regret et la jalousie des Grecs. Le fils de Marie fut nommé Alexis ; et , i l'âge de dix ans, il monta sur le trône de Byzaope, lors-
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que la mort de son père eut terminé la gloire de la race des Comnène.
Des intérêts et des passions opposées avaient quel* Alexis n. quefois troublé Tamitié fraternelle des deux fils d'A* ««pi. 24.' lexis le <jrrand. L'ambition détermina I^aac sebastocrator à prendre là fuite et à se révolter ; la fermeté €t la clémence de Jean le Beau le ramenèrent à la soumission. Les erreurs d'kaacy père des empereurs jde Trébisonde , furent légères et de peu dedurée 5 mais Jean , Tainé de ses fils , abjura pour jamais sa religion. Irrité d'une insulte qu'il croyait , à tort ou à raison, avoir reçue de^on onde, il abandonna le camp des Romains et se réfugia dâ^s celui des Turcs. Son apostasie fut récompensée par son mariage avec la fille du sultan, par le titre de chelebi ou de noble, et l'héritage d'une souveraineté; et, au quinzième siècle , Mahomet 11 se vantait de descendre de la famille des Comnène. Andronic, frère cadet de Jean, caractère
'et preiniè<
fils d'Isaac et peût-filjs d'Alexis Comnène , est un des res avcnju-
■ ' resd'l^ndro-
caractères les plus r,emarquables de son siècle, et "»^' ses aventures feraiient la matière d'un roman très-sin- •gulier. Il fut aimé de trois femmes d'extraction royale, et je dois observer, pour justifier leur choix, que cet heureux amant était formé dans toutes le^ proportions de la force et de la beauté -, ce qui lui manquait en grâces aimables était bien compensé par une mâle contenance, par une stature élevée, des muscles d'athlète, l'air et le maintien d'un soldat. Il conserva sa vigueur et sa santé jusqu'à un âge très^avancé, et ce fat le fruit de la tempérance et de ses exercices. Un
morceau de pain et un verre d'eau formaient souvent son repas du soir , ou s'il goûtait d'un sanglier ou d'un chevreuil apprêté de ses propres mains, ce n'était que lorsqu'il l'avait gagné par une chasse fatigante. Uabile dans le maniement des armes , il ne connaissait point la peur \ son éloquence persuasive savait se plier à tous les événemens et à toutes les positions de la vie-, il avait formé son style, mais -non pas sa conduite, sur le modèle de saint Paul : dans toute action criminelle, il ne manquait jamais de courage pour se résoudre , d'habileté pour se conduire , de force pour exécuter. Après la mort de l'empereur Jean , il suivit la retraite de l'armée romaine. En traversant l' Asie-Mineure, comme il errait, par hasard ou à dessein, dans les montagnes, les chas'seurs turcs l'environnèrent, et il demeura quelque temps, soit de son plein ^é, soit malgré lui, au pouvoir de leur prince. Ses vertus et ses vices lui procurèrent la faveur de son cousin : il partagea les dangers et les plaisirs de Manuel ; et tandis que Tempereur vivait dans un commerce incestueux avec Théodora, Andronic jouissait des bonnes grâces d'Eudoxie, sœur de celte princesse, qu'il avait séduite. Celle-ci , bravant les bienséances de son sexe et de son rang, se glorifiait du nom de concubine d' Andronic , et le palais ou le camp auraient également pu attester qu'elle dormait ou veillait dans les bras de son amant. Elle le suivit lorsqu'il alla commander dans Ja Ciljcie, qui fut le premier théâtre de sa valeur et de son imprudence. 11 pressait vivement le
siège de Mopsueste j il passait la journée à diriger les attaques les pliis audacieuses, et la nuit à se livrer à la musique et à la danse, et une troupe de comédiens grecs formait la partie de sa suite à laquelle il mettait le plus de prix. Ses ennemis , plus vigilans que lui, le surprirent par une sortie inattendue ; mais, tandis que ses troupes fuyaient en désordre , Andronic, de.son invincible lance, perçait les bataillons les plus épais des Arméniens. A son retour au camp impérial , établi dans la Macédoine , Manuel Taccueillit en public avec un sourire de bienveillance , mais en particulier avec quelques reproches. Cependant , pour récompenser ou consoler le général malheureux, il lui donna les duchés de Naissus, Braniseba et Castoria. Sa maîtresse raccompagnait partout : les frères de celle-ci , pleins de fureur et désirant laver leur honte dans son sang , fondirent tout à coup sur sa tente \ Eudoxie lui conseilla de prendre des habits de femme et de se sauver-, le brave Andronic ne voulut point écouter un pareil avis, et, s'élançant de son lit, il s*ouvrit, Tépée à la main^ une route au travers de ses nombreux assassins. Ce fut là qu'il laissa voir, pour la première fois, son ingratitude et sa perfidie. Il entama une négociation criminelle avec le roi de Hongrie et l'empereur d'Allemagne ; il approcha de la tente de l'empereur , l'épée à la main et à une heure suspecte •, se donnant pour un soldat latin , il avoua qu'il voulait se venger d'un ennemi mortel , et eut la maladresse de louer la vitesse de son cheval , avec lequel , disait-il , il comptait se tirer i\. i6
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sain et sauf de toutes les circonstances de sa vie. Manuel dissimula ses soupçons ; mais lorsque la campagne fut terminée, il fit arrêter Andronic, et on Temprisonna dans une tour du palais de Coastantinople.
Cette prison dura plus de douze années, pendant lesquelles le besoin de Faction et la soif des plaisirs Texcitèrent sans cesse à chercher les moyens d'échapper à une si pénible captivité. Enfin , seul et pensif, il aperçut un jour dans un coin de sa chambre quelques briques cassées; il élargit graduellement le passage , et trouva derrière un réduit obscur et oublié. Il gagna ce réduit avec le reste de ses provisions, après avoir eu soin de remettre les briques en place et d'effacer tous les vestiges de sa retraite. Les gardes qui vinrent faire la visite à Theure accoutumée furent étonnés du silence et de la solitude de la prison, et répandirent qu'Andronic s'était sauvé sans qu'on pût savoir de quelle manière. Au même instant les portes du palais et de la ville se fermèrent ; les provinces reçurent l'ordre le plus rigoureux de s'assurer delà personne du fugitif, et sa femme, qu'oD soupçonnait d'avoir favorisé son évasion, et à qui on eut la bassesse d'en faire un crime, fut emprisonnée dans la même tour. Durant la nuit, elle crut voir un spectre *, elle reconnut gon mari ; ils partagèrent leurs vivres , et ces secrètes entrevues , qui adoucissaient les peines de leur captivité , produisirent un fils. La vigilance des geôliers , chargés de la garde d'une femme , se relâcha peu à peu , et Andromc était en
pleine liberté , lorsqu'on le découvrit et qu'An le ramena à Constantinople , chargé d'une double chaîne. 11 trouva le moyen et le moment de se sauver de sa prison. Un jeune homme qui le servait enivra les gardes, et prit sur de la cire l'empreinte des clefs : les amis d'Andronic lui envoyèrent, au fond d'un tonneau , de fausses clefs avec un paquet de cordes. Le prisonnier s'en servit avec courage et avec intelligence ; il ouvrit les portes, descendit de la tour, se tint une journée entière caché dans une haie , et la nuit, il escalada les murs du jardin du palais. Un bateau l'attendait ] il se rendit à sa maison, embrassa ses enfans, se.débarrassa de ses fers, et, montant un agile coursier, se dirigea rapidement vers les bords du Danube. A Anchiale , ville de la Thrace, un ami couifageux le fournit de chevaux et d'argent. 11 passa le fleuve, traversa à la hâte le désert de la Moldavie et les. monts Carpathes, et il se trouvait déjà près de Halicz , ville de la Russie polonaise , lorsqu'il fut arrêté par un parti de Valaques , qui résolut de mener à Constantinople cet important prisonnier. Sa présence d'esprit le tira de ce nouveau danger. Sous prétexte d'une incommodité , il descendit de cheval durant la nuit, et on lui permit de se retirer à quelque distance de la troupe. Après avoir fiché en terre son long bâton, il le revêtit de son chapeau et d'une partie de ses habits , se glissa dans le bois , et les Valaques , trompés par le mannequin , lui laissèrent le temps de gagner Halicz. 11 y fut bien r€çu, et on le conduisit à Kiow , ou résidait le grand-duc. L'habile