ir, p. 4M
(2) Pour la troisième croisade de Frédéric Barberousse , voyez Nicétas, danslsaac l'Ange (1. 11, c. 3-8, p. 257-266), Struve ( Corpus Hist. Germ., p. 4 , 4)> et deux historiens qui furent probablement spectateurs: Taginon (m Scriptor. Freher. , t. 1 , p. 4<>6-4i6, édit. Struv. ) et l'Anonyme de Expeditione Asiaticâ , Fred. 1 (in Canisii antiquit. Lection. , t. 111, part, il , p. 498-526, édit. Basnage).
les traces des premiers pèlerins, étaient conduits par des chefs égaux pour le rang à Godefroi et à ses compagnons, quoiqu'ils leur cédassent en mérite et en renommée. On voyait à leur tétc les bannières des ducs de Bourgogne, de Bavière et d'Aquitaine : le premier descendait de Hugues Capet , et le second lut la tige de la maison de Brunswick. L'archevêque de Milan , prince temporel , emporta les richesses de son église et de son palais, dont profitèrent les Turcs j et les anciens croisés , Hugues le Grand et Étienne de Chartres , revinrent achever de remplir le vœu qu'ils n'avaient point accompli. L'immense multitude qui les suivait en désordre s'avançait sur deux colonnes : la première était composée de deux cent soixante mille personnes , et la seconde d'environ soixante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie (1). Les armées de la seconde croisade auraient pu prétendre à la conquête de toute l'Asie. La noblesse de France et d'Allemagne était animée par la présence de ses souverains -, le mérite personnel de Conrad et de Louis servait, autant que leur rang, à relever l'éclat de leur expédition et à donner aux troupes une discipline que des chefs subordonnés auraient diflicilement obtenue. L'empereur
(i) Anne, qui fixe le nombre de cette émigration à quarante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie , les appelle des Normands , et met à leur téte deux frères de Flandre. Les Grecs étaient singulièrement ignorans des noms des familles et des possessions des princes latins.
et le roi de France conduisaient chacun un corps de cavalerie formidable , composé de soixante-dix mille chevaliers et de leur suite ordinaire (1) ; ainsi , sans
compter les troupes légères , les paysans, les femmes, les enfans, les prêtres et les moines, il faut évaluer la totalité au moins à quatre cent mille âmes. Tout fut en mouvement dans l'Occident , depuis Rome jusqu'à la Bretagne. Les rois de Bohême et de Pologne obéirent aux ordres de Conrad 5 le témoignage unanime des Grecs et des Latins atteste que les agens de Byzance, après avoir compté neuf cent mille âmes au passage d'une rivière ou d'un défilé , renoncèrent à suivre cet effrayant dénombrement (2). A la troisième croisade , l'armée de Frédéric Barberousse fut moins nombreuse , parce que les Anglais et les Français préférèrent la navigation de la Méditerranée. Quinze mille chevaliers et autant d'écuyers composaient la fleur de la chevalerie allemande -, soixante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie
(1) Guillaume de Tyr et Matthieu Paris comptent dans chaque armée soixante-dix mille loricati.
(2) Cinnamus cite ce dénombrement imparfait (evvjvuxovTa piptafoç), et il est confirmé par Odon de Diogile, apud Ducange, ad Cinnamum , au nombre exact de neuf cent mille cinq cent cinquante-six : pourquoi donc la traduction et le commentaire adoptent— ils le calcul insuffisant de neuf cent mille? Godefroi de Viterbe ne s'écrie-t-il pas (Panthéon, p. xix, in Muratori, t. vu, p. ^62):
— DTumerum si poscere queeras , MiUia mille n a milites agmen erat ?
passèrent en revue devant l'empereur dans les plai- \ nés de Hongrie , et , après ce que nous avons vu des
premières croisades , nous ne nous étonnerons plus que la crédulité ait porté à six cent mille pèlerins le nombre de ceux qui composaient cette dernière émigration (i). Ces calculs extravagans ne prouvent que la surprise des contemporains ; mais cette surprise constate évidemmcntune très-grande multitude, quoiqu'elle ne la définisse pas. Les Grecs pouvaient s'applaudir de leur supériorité dans fart et les stratagèmes de la guerre; mais ils rendaient justice à la valeur puissante de la cavalerie française et de l'infanterie des Allemands (2); ces étrangers sont dépeints comme une race de fer. de taille gigantesque , dont les yeux lançaient des flammes, et qui versait le sang comme de l'eau. Conrad avait à sa suite une troupe de femmes armées comme des che-
(1) Ce calcul extravagant est d'Albert de Stades (apud Struv., p. 4 1 4 )- J' a i P r » s I e mic " dans Godefroi de Vitcrbe, Arnold de Lubeck, apud cumdcm, et Bernard le Trésorier (c. 169, p. 8o4). Les auteurs originaux gardent le silence; les mahométans évaluaient son armée à deux cent ou deux cent soixante mille hommes (Bohadin , in Vit. Saladin. , p. 110. )
(2) Je dois observer que dans la seconde et la troisième croisade , les Grecs et les Orientaux appellent les sujets de Conrad et de Frédéric , Alamanni; les Lechi ou Tzechi de Cinnarau»sont les Polonais et les Bohémiens; il réserve aux Français l'ancienne dénomination de Germains. Il cite aussi les Bpiravvot ou Bpirrot.
xi. 25
valiers. Les bottines et les éperons dorés du chef de ces amazones lui firent donner le surnom de la dame aux pieds d J or.
Pi«m R « a« II. Le nombre et le caractère des croisés étaient i« un objet de terreur pour les Grecs efféminés , et
huu de .
rc, B per«ur 1 objet de notre crainte devient facilement celui de notre aversion. Mais la frayeur que leur inspirait la puissance des Turcs assoupit pour quelque temps ces sentimens de haine : malgré les invectives des Latins, nous croyons pouvoir assurer qu'Alexis dissimula leurs insultes, éluda leurs hostilités, dirigea leur imprudence , et ouvrit à leur courage la route du pèlerinage et de la conquête. Mais dès que les sultans eurent été chassés de Nicée et des côtes maritimes , dès que , retirés dans Cogni , ils n alarmèrent plus de leur voisinage les empereurs de Byzance, les Grecs se livrèrent davantage à l'indignation que leur causait le fréquent et libre passage des Barbares d'Occident , qui menaçaient la sûreté de l'empire et insultaient à sa majesté. Les seconde et troisième croisades furent entreprises sous les règnes de Manuel Comnène et d'Isaac l'Ange. Le premier à des passions toujours impétueuses joignit souvent les sentimens d'une âme malveillante. Le second , modèle de lâcheté et de perfidie , avait puni sans mérite comme sans pitié le tyran dont il occupait alors la place. Le prince et le peuple convinrent secrètement, et peut-être tacitement, de détruire ou au moins de décourager les pèlerins par toutes sortes d'injures et de tyrannies -, leur défaut de prudence et
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LIX. 5Sj
de discipline en fournissait continuellement le prétexte et l'occasion. Les monarques de l'Occident avaient stipulé que leurs troupes auraient un libre
passade dans les États de l'empereur grec, et y seraient approvisionnées à des prix convenables j le traité était départ et d'autre garanti par des sermens et des otages, et le plus pauvre des soldats de Frédéric portait avec lui trois marcs d'argent qui lui avaient été donnés pour les Irais de sa route. Mais l'injustice et la perfidie violèrent tous les engagemens, et l'aveu sincère d'un historien grec, qui préférait la vérité à l'honneur (i) de ses compatriotes, atteste les injures multipliées dont eurent à se plaindre les Latins. Au lieu de les recevoir amicalement, les villes d'Europe et dAsie leur fermèrent leurs portes, et du haut des murs on leur descendait dans des paniers des provisions insuffisantes. L'expérience du passé et la crainte de l'avenir pouvaient excuser cette timide inquiétude ; mais l'humanité défendait de mêler dans leur pain de la chaux et d'autres ingrédiens mortels. Quand on pourrait acquitter Manuel du soupçon de connivence dans ces odieuses manœuvres, on ne pout le laver du reproche d'avoir fait battre de la monnaie à un faux titre pour commercer avec les pèlerins. A chaque
(1) Nicctas était encore enfant au temps de la seconde croisade-, mais à la troisième, il détendit contre les Francs le poste important de Philippopolis. Cinnamus est rempli d'orgueil et de partialité nationale.
pas on les arrêtait ou on les égarait dans leur route; les gouverneurs recevaient des ordres secrets de fortifier les passages et d'abattre les ponts; on pillait et Ton assassinait inhumainement les traîneurs; dans le passage des forêts , des flèches lancées par des mains invisibles perçaient les chevaux et les soldats. On brûlait les malades dans leur lit, et les Grecs pendaient à des gibets, le long des routes , les cadavres de ceux qu'ils avaient égorgés. Ces injures enflammèrent le courroux des champions de la croix, qui n'étaient point doués d'une patience évangélique; et pour éviter les suites d'une inimitié qu'ils avaient provoquée sans être de force à la repousser, les princes grecs hâtèrent le départ et l'embarquement de ces hôtes formidables. Près de la frontière des Turcs, Barberousse épargna la coupable Philadelphie (i), récompensa les services de Laodicée , et déplora la nécessité fatale qui l'avait forcé de répandre le sang de quelques chrétiens. Dans leurs entrevues avec les souverains de la France et de l'Allemagne, l'orgueil des princes grecs fut exposé à de fréquentes mortifications. La première fois que Louis parut devant Manuel, on ne lui donna qu'un tabou-
(i) Nicétas blâme la conduite des habitans de Philadelphie, tandis que l'anonyme allemand accuse ses compatriotes de brutalité {culpâ nostrâ). Il serait à souhaiter qu'on ne rencontrât dans l'histoire que des contradictions de cette espèce. C'est aussi Nicétas qui nous apprend la pieuse douleur et les sentimens humains de Frédéric.
ret bas auprès du trône (1) ; mais dès que son armée fut au-delà du Bosphore, le monarque français refusa de se prêter à une seconde entrevue , à moins
que son frère l'empereur ne consentît à conférer avec lui comme avec son égal , soit sur mer , soit sur terre. Avec Conrad et Frédéric , le cérémonial éprouva encore plus de difficultés. Ils prétendaient être les empereurs de Rome et les successeurs de Constantin (2), et soutenaient avec hauteur la pureté de leur titre et de leur dignité. Le premier de ces représentans de Charlemagne ne voulut converser avec Manuel qu'à cheval au milieu de la plaine ; le second , en traversant FHellespont au lieu du Bosphore , évita de passer à Constantinople et d'en voir le souverain. Le prince grec ne donnait dans ses lettres à un empereur couronné à Rome que le titre de rex ou de prince des Allemands \ le faible et vain Isaac l'Ange affectait d'ignorer le nom d'un des plus grands hommes et des plus grands monarques de sonsiècle. Tandis que lesempereurs grecs ne voyaient
(1) XÔàfiaXïj cfoa , que Cinnamus traduit en latin par le mot treKkiov. Ducange fait tout son possible pour sauver cette circonstance humiliante pour son souverain et pour son pays (sur Join ville, Dissert. 27, p. 3 17-820). Louis insista depuis sur une entrevue , in mari ex œquo, et non pas ex equo, selon la ridicule version de quelques manuscrits.
(2) E 0 o Romanorum imperator sum, Me Romaniorum (Ànonym. Canis., p. 5i2). Le style public et historique des Grecs était puÇ ou princeps ; cepeudant Cinnamus avoue, que ifwrepaTop est le synonyme de 6aaûivç.
5gO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
dans les croisés que des objets de haine et d'inquiétude, ils entretenaient une correspondance secrète avec les Turcs et les Sarrasins. Isaac l'Ange se plaignit de ce que son amitié pour le grand Saladin l'avait brouillé avec les Francs, et il fonda une mosquée à Constantinople pour l'exercice public de la religion mahométane (i).
Guerre a* 1U. Les nombreux essaims de pèlerins qui passèrent le Rhin à la suite de la première croisade , furent détruits dans TAnatolie par la peste, la famine et les armes des Turcs ; les princes s'échappèrent avec quelques escadrons pour accomplir leur lamentable pèlerinage. On peut juger de leurs lumières par le dessein qu'ils avaient conçu de soumettre , chemin faisant , la Perse et le Khorasan , et de leur humanité par le massacre des habitans d'une ville chrétienne qui venaient au devant d'eux , des palmes et
• des croix à la main. L'expédition de Conrad et de
Louis fut moins cruelle et moins imprudente. Mais l'événement de la seconde croisade fut encore plus ruineux pour la chrétienté que ce qui l'avait précédé; et Manuel est accusé, par ses propres sujets, d'avoir trahi les princes latins en instruisant le sultan de toutes leurs démarches , et en leur donnant des guides infidèles. Au lieu d'attaquer au même instant l'ennemi commun de deux côtés difTérens, l'émulation
(i) Voyez dans les Épîtres d'Innocent m ( i3, p. i84) et dans Y Histoire dè Bohadin(p. 129, i3o), l'opinion d'un pape et d'un cadi sur cette singulière marque de tolérance.
hâta le départ des Allemands, et le soupçon retarda celui des Français. Louis venait de passer le Bosphore, lorsqu'il rencontra l'empereur qui ramenait les débris de l'armée dont il avait perdu la plus grande partie sur les bords du Méandre, dans une action glorieuse, mais malheureuse. La retraite de Conrad fut hâtée par le contraste de la pompe de son rival avec son état actuel-, la désertion de ses vassaux indépendans le réduisit à ses troupes héréditaires , et il emprunta quelques vaisseaux grecs pour exécuter par mer son pèlerinage de la Palestine. Sans égard pour les leçons de l'expérience ou la nature de cette guerre, le roi de France s'avança dans le même pays , et y éprouva la même fortune. L'avant-garde, qui portait l'étendard royal et l'oriflamme (i) de saint Denis, avait imprudemment doublé sa marche -, et l'arrière-garde, que le roi commandait en personne, fut obligée de camper le soir sans avoir rejoint d'autres partis de l'armée. Ils furent environnés pendant la nuit par une multitude de Turcs, plus habiles dans l'art de la guerre que les chrétiens du douzième siècle, et qui, dans le désordre et l'obscurité, forcèrent le camp, et détruisirent ou dispersèrent l'armée. Dans le trouble général , Louis monta sur un arbre : sauvé
(i) Comme comles du Vexin , les rois de France étaient les vassaux du monastère de Saint-Denis; la bannière du saiut qu'ils recevaient de l'abbé était de forme carrée et de couleur r^uge ou flamboyante. L'oriflamme parut à la tète des armées depuis le douzième jusqu'au quinzième siècle. Ducange, sur Joinville , Dissert. 18, p. 244-^53.
par sa valeur et par l'aveuglement de ses ennemis , il
s'échappa au point du jour, et, presque seul , il rejoignit son avant-garde. N'osant plus poursuivre son expédition par terre, il se trouva heureux de pouvoir rassembler en sûreté les débris de son armée dans le port allié de Satalie , d'où il s'embarqua pour Antioclie. Mais les Grecs lui fournirent un si petit nombre de vaisseaux, qu'il ne put emmener que les nobles et les chevaliers. La malheureuse infanterie périt abandonnée au pied des montagnes de la Pamphylie. L'empereur et le roi s'embrassèrent et pleurèrent ensemble à Jérusalem. Ils joignirent leurs troupes aux forces des chrétiens de la Syrie, et les derniers efforts de la seconde croisade vinrent se briser sans succès sous les murs de Damas. Conrad et Louis s'embarquèrent pour l'Europe avec une grande réputation personnelle de courage et de piété. Mais les Orientaux avaient bravé la puissance de ces monarques , dont le nom et les forces militaires les menaçaient depuis long-temps (1). Peut-être auraient-ils dû redouter davantage Frédéric 1" et son expérience acquise en Asie sous son oncle Conrad. Quarante campagnes en Allemagne et en Italie lui avaient appris à
(1) Les originaux des histoires françaises de la seconde croisade sont, Ccsta Ludovici vu , publiés dans le quatorzième volume de la collection de Duchesne. Ce même volume contient plusieurs lettres originales du roi ,^e Suger son ministre, etc. ; ce sont les documens les plus authentiques cpie nous fournisse l'histoire.
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LIX. 5g5
commander ; et sous son règne ses sujets , même les princes de l'empire , étaient accoutumés à obéir. Dès qu'il eut perdu de vue Philadelphie et Laodicée , les dernières villes de l'empire grec , Barberousse s'enfonça dans une terre déserte , stérile et imprégnée de sel; pays, dit l'historien , d'horreur et de tribulalion (i). Durant vingt jours d'une marche pénible et accablante, il fut attaqué à chaque pas par des hordes innombrables deTurcomans (s), qui semblaient renaître sans cesse plus furieux de leurs défaites. L'em- pereur ne se rebuta point de souffrir et de combattre 5 et tel était l'excès de sa détresse lorsqu'il atteignit Iconiom , qu'à peine mille de ses chevaliers avaient encore la force de se tenir sur leurs chevaux. Cependant, par une attaque violente et imprévue, il renversa les musulmans, prit la ville d'assaut, et força le sultan (3) d'implorer sa clémence et la paix. La route une fois ouverte , Frédéric avança victorieusement jusqu'en Cilicie , où il fut malheureusement
(1) Terram horroris et salsuginis, terrant siccam > sterilem, inamœnam (Anonym. Canis., p. 517). C'est le langage emphatique d'un homme souffrant.
(2) Gens innumera, sylvestris , indomita, prœdones sine duc tore. Le sultan de Cogni pouvait se réjouir sincèrement de leurs défaites (Anonym. Canis. , p. 517, 5i8).
(3) Voyez dans l'écrivain anonyme de la collection de Canisius, dans Taginon et Bohadin (f^it. Salad., p. 1 19 et 120), la conduite équivoque de Kilidge Arslan, sultan de Cogni , qui haïssait et redoutait également Saladin et Frédéric.
englouti dans un torrent (i). Les maladies ou les désertions détruisirent ou dispersèrent le reste des Allemands , et le fils de l'empereur périt au siège d'Acre avec la plus grande partie des Soufabes ses vassaux. De tous les héros latins , Godet roi de Bouillon et Frédéric Barberousse furent les seuls 'qui parvinrent à traverser l'Asie-Mineure. Cependant leur succès même servit d'avertissement; et dans les siècles plus éclairés des croisades suivantes, toutes les nations préférèrent les hasards de la mer à cette route pénible et dangereuse (a).
Opiniâtreté L'enthousiasme de la première croisade est un Ihousiasme événement simple et naturel. L'espérance était en- ' wd™ core alors dans toute sa fraîcheur, le danger inconnu, et l'entreprise conforme au génie du siècle; mais dans l'opiniâtre persévérance de l'Europe , c'est avec autant de surprise que de compassion qu'on voit l'expérience des malheurs sans fruit pour Tinstruc-
(1) Le désir de comparer deux grands hommes a fait croire à plusieurs écrivains, ou du moins écrire, que Frédéric s'était noyé dans le Cydnus , où Alexandre se baigna si imprudemment (Q.-Curt., 1. m, c. 4> 5). Mais la marche de l'empereur me ferait plutôt supposer que le Saleph est le même que le Calycadnus, rivière moins célèbre que le Cydnus , mais d'un plus long cours.
(2) Marin Sanut (A. D. i32i) pose pour principe, quàd stolus Ecclcsiœ per terrant nullatenks est ducenda. 11 écarte, au moyen d'un secours divin, l'objection ou plutôt l'exception que présente la première croisade. Sécréta fidelium crucis, 1. ii , pars u , c. n, p. 37.
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tion ; les mêmes travers produisant toujours la même confiance 5 six générations successives se précipitant tête baissée dans le gouffre ouvert devant elles ; et des hommes de toutes les conditions, risquant leur fortune et leur existence, contre le fol espoir d'acquérir ou de conserver une tombe de pierre placée à deux mille milles de leur pays. Durant une période de deux cents ans , après le concile de Clermont , chaque printemps et chaque été produisirent une nouvelle émigration de pèlerins armés pour la défense de la Terre-Sainte; mais les sept grands arméniens ou croisades , eurent pour motif une calamité récente ou un danger pressant. Les nations furent entraînées par l'autorité de leurs pontifes et l'exemple de leurs souverains. A la voix des saints orateurs, le zèle s'enflammait, la raison devenait muette. La première place parmi les orateurs doit être assignée au moine Bernard, autrement saint Bernard (1). Né Car.ci*r.
et mission
d'une famille noble de Bourgogne , environ huit ans j^jj avant la première conquête de Jérusalem , il s'ense- ^ velit à l'âge de vingt -trois ans dans le monastère de
(0 Les éclaircissemens les plus authentiques sur saint Bernard se trouvent dans ses propres écrits , publics dans l'édition correcte du père Mabillon , et réimprimes à Venise en 1750, en six volumes in-folio. Tout ce que l'attachement personnel a pu recueillir, tout ce que la superstition a pu ajouter, se trouve dans deux Vies de ce saint, composées par ses disciples , dans le sixième volume : tout ce que l'érudition et la saine critique peuvent adopter , se trouve dans les préfaces des éditeurs bénédictins.
3g6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
Citeaux, alors dans la première ferveur de son institution. Au bout de deux ans il alla, à la tête de la troisième colonie de cet ordre, s'établir à Clairvaux en Champagne (i), et se contenta , durant toute sa vie, de l'humble titre d'abbé de cette communauté. Les philosophes de notre siècle ont répandu trop indistinctement le ridicule et le mépris sur ces héros spirituels. Les plus obscurs d'entre eux se sont distingués par quelque énergie. Ils étaient au moins supérieurs à leurs sectateurs et à leurs disciples k , et, dans l'âge de la superstition, ils ont atteint le but poursuivi par un grand nombre de concurrens.
L'activité, l'éloquence et le talent d'écrire, élevèrent saint Bernard fort au-dessus de ses rivaux et de ses contemporains. Ses compositions ne sont dépourvues ni d'esprit ni de chaleur; et il paraît avoir conservé autant de raison et d'humanité que le permet son caractère de saint. En demeurant dans le monde il aurait eu la septième partie d'un héritage médiocre ; par son vœu de pénitence (2) et de pauvreté , son
(1) Clairvaux, surnommé la vallée d'Àbsynthe , est dans les bois , près de Bar-sur-Aube , en Champagne. Bernard rougirait aujourd'hui de voir le faste de L'église ; il chercherait la bibliothèque , et ne serait pas fort édifié du spectacle d'un foudre de huit cents muids , presque égal à celui de Heidelberg. Mélanges d'une grande' Bibliothèque , t. xlvi, p. l5-20.
(2) Les disciples du saint {vit. prima, L m , c. 2, p. 1232; vit. secunda, c. 16, n° 45, p. i383) racontent un pie frappant de sa pieuse apathie. Juxta lacum eliam
refus de toutes les dignités ecclésiastiques, et en fermant les yeux aux vanités du monde, l'abbé de Clairvaux devint l'oracle de l'Europe et le fondateur de cent soixante monastères. La liberté de ses censures apostoliques faisait trembler les princes et les pontifes. La France, l'Angleterre et Milan, le consultèrent dans un schisme de l'Église, et obéirent à son jugement. Innocent 11 n'oublia point qu'il lui devait la tiare, et il eut pour successeur Eugène m, le disciple et l'ami de saint Bernard. Ce fut dans la proclamation de la seconde croisade qu'il brilla comme missionnaire et comme prophète, appelant les nations à la défense du saint- sépulcre (1). Au parlement de Vézelai , il parla devant le roi , et Louis vu ainsi que ses vassaux reçurent la croix des mains de saint Bernard. L'abbé de Clairvaux entreprit ensuite la conquête moins aisée de l'empereur Conrad ; ses gestes, sa voix, sa véhémence pathétique, enflammèrent un peuple flegmatique et ignorant, qui n'entendait point sa langue 5 et sa route de Constance à
sannensem totius diei itinere pergens, pcnitus non attendit aut se videre non vidit. Ciun enim vespere facto de eodem lacu socii colloquerentur, interrogabat eos ubi laças Me csset; et mirati sunt unwersi. Pour juger du sentiment que devait inspirer saint Bernard , il faudrait que le lecteur eût comme moi , devant les fenêtres de sa bibliothèque, la superbe perspective de cet admirable paysage.
(1) Othon de Freysing., 1. 1, c. 4; S. Bernard, epist. 363, ad Francos orientales , Opp., t. 1, p. 328; vit. prima, 1. m, c. 4 7 *• vi , p. 1235.
5g8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
Cologne fut le triomphe du zèle et de l'éloquence. Saint Bernard s'applaudit d'avoir réussi à dépeupler l'Europe ; il affirme que les villes et les châteaux se trouvèrent sans habitans, et calcule qu'il ne restait qu'un homme pour la consolation de sept veuves (i). Les aveugles fanatiques, entraînés par ses discours, voulurent le choisir pour leur général ; mais il avait devant les yeux l'exemple de Pierre l'Ermite ; content d'assurer aux croisés la faveur divine , il euVla sagesse de refuser le commandement d'une entreprise militaire dont les revers ou les succès auraient également obscurci la réputation de ses vertus évangéliques (2). Cependant, après l'événement désastreux de cette croisade, l'abbé de Clairvaux fut hautement traité de faux prophète et d'auteur des calamités publiques. Ses ennemis triomphèrent, ses amis demeurèrent confus ; et l'on ne vit paraître que bien tard une apologie peu satisfaisante de sa conduite. Saint Bernard y allègue son obéissance aux ordres du pape, s'étend sur les voies mystérieuses de la Providence ,
(1) Mandas tis et obedm multiplicati sunt super
numerum; vacuantur urbes et castella; et pcne jam non inveniunt quem appréhendant septem tnulieres unumvirum; adeo ubique viduœ vwis rémanent v iris. (S. Bern. , cpist. , p. 247.) Il faut avoir soin de ne pas faire de pene un substantif.
(2) Quis ego sum ut disponam acies , ut egrediar ante faciès armatorum , aut quid tam remotum à professione meâ , si vires, si peritia, etc. ? (Epis /. 256, t. 1, p. 25g.) 1.1 parle avec mépris de Pierre l'Ermite , vir quidam (epist. 363).
impute les malheurs des chrétiens à leurs crimes , et
insinue modestement que sa mission avait été confirmée par des visions et des prodiges (1). Si le fait eût été certain , l'argument était sans réplique. Des vingt ou trente miracles que ses disciples affirment avoir été opérés en un seul jour dans les assemblées publiques de la France et de l'Angleterre, qu ils appellent en témoignage de leur réalité (2), aucun peutêtre n'obtient aujourd'hui de confiance hors de l'enceinte de Clairvaux -, mais dans la guérison surnaturelle des malades , des boiteux et des aveugles présentés à l'homme de Dieu , il n'est plus possible aujourd'hui de distinguer ce qui doit être attribué au hasard , à l'imagination , à l'imposture ou à la fiction (3).
La toute -puissance divine est exposée elle-même Progre» de»
naalioroé-
aux murmures des mortels opposés dans leurs vœux : un*.
(1) Sic dicunt forsitan isti, unde scimus quod à Domino sermo egressus sit ? Quœ signa tu facis ut credamus tibi ? non est quod ad ista ipse respondeam ; parcendum verecundia meœ : res ponde tu pro me , et pro te ipso , secundàm quœ vidisti et audisti, et secundàm quod te inspiraient De us. Consolât., 1. n, c. 1, Opp., t. 11, p. 421-423.
(2) Voyez les témoignages , in vit. prima, 1. iv, c. 5, 6; Opp. , tom. vi, pag. 1268-1261; liv. vi,c. 1-17, p. 1286- 1 3 1 4-
(3) Philippe , archidiacre de Liège , qui accompagnait saint Bernard, a composé une relation des miracles qu'on attribuait au saint, et qu'il porte au nombre de trente-six par jour. Fleury, Hist. ecclés. , 1. lxix, n° 16. (Note de l'Éditeur.)
la délivrance de Jérusalem , que l'Europe regarda comme un bienfait divin, fut déplorée en Asie, peutêtre même reprochée au ciel comme une calamité. Après la prise de cette ville, les Syriens fugitifs répandirent au loin la consternation 5 Bagdad pleura prosternée dans la poussière. Zeineddin, cadi de Damas, s arracha la barbe en présence du calife; et tout le divan répandit des larmes au récit de cette triste aventure (1). Mais les commandeurs des fidèles > captifs eux-mêmes entre les mains des Turcs , ne pouvaient offrir que des larmes. Dans le dernier siècle des Abbassides, leur puissance temporelle se rétablit un peu; mais elle était bornée à la ville de Bagdad et aux provinces des environs. Leurs tyrans, les descendais de Seljouk, avaient éprouvé, comme toutes les dynasties asiatiques , les vicissitudes de la valeur, de la puissance, de la discorde, de la faiblesse et de la décadence. Leurs forces ni leur courage ne suffisaient pas à la défense de la religion; et Sangiar, le dernier héros de leur race , retiré au fond de la l« Perse, n'était pas même connu de nom des chrétiens Al syriê. ae orientaux (2). Tandis que les faibles sultans languis-
(1) Abul-Mahazcn , apud de Guignes , Histoire des Hi t. 11, part. 11, p. 99.
(2) V oyez son article dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot et de Guignes, t. 11, part. 1, p. 230-261. Sa valeur brillante le fit surnommer le second Alexandre; et tel était l'excès d'amour que lui portèrent ses sujets, qu'ils prièrent pour le sultan durant une année entière après sa
saient dans leurs harems > retenus par des chaînes de
soie , cette pieuse tâche fut entreprise par leurs esclaves, les Atabeks (1), dont le nom turc peut, comme celui des patrices de Byzance, se traduire par père du prince. Le vaillant Turc Ascanzar avait été le favori de Malek Shah , dont il obtint le privilège de se tenir à la droite de son trône ; mais dans les guerres civiles qui suivirent la mort du prince, il perdit son gouvernement d'Alep et la vie. Les fidèles Ze Dg i,i. émirs qui lui avaient été soumis persistèrent dans 1127-1145. leur attachement pour son fils Zenghi , qui fit ses premières armes cpntre les Francs à la défaite d'Antioche. Trente campagnes au service du calife et des sultans établirent sa renommée militaire -, et il obtint le commandement de Mosul , comme le seul champion qui pût venger et défendre la cause du prophète. Zenghi ne trompa point fespoir de sa nation } après un siège de vingt-cinq jours, il prit d'assaut la ville d'Édesse, et chassa les Francs de toutes leurs
mort. Cependant Sangiar aurait pu être fait prisonnier par les chrétiens aussi hien que par les Uzes. Il régna près de cinquante ans (A. D. no3-n52), et fut le patron généreux des poètes de la Perse.
(1) Voyez la Chronologie des Atabeks d'Irak et de Syrie , dans de Guignes , t. 1 , p* 254 1 e * l es règnes de Zenghi et de Noureddin dans le même auteur (t. 11, part. 11, p. 147- 221), qui se sert du texte arabe de Benelathir, Ben-Schounah et Abulféda; la Bibliothèque orientale, sous les articles Atabeks et -Noureddin, et les Dynasties d'Abulpharage , p. 260- 267 , vers. Pococke.
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conquêtes au-delà de lEuphrate Le souverain indépendant de Mosul et d'Alep soumit les martiales du Curdistan j ses soldats apprirent à sidérer les camps comme leur patrie, et se fièrent à sa libéralité de leurs récompenses , et à sa protection du soin de leurs familles délaissées. A la tête de ces iWi-.ifi,n. vétérans, son fils îVoureddih réunit insensiblement
les possessions mahomélanes, ajouta le royaume de Damas à celui d'Alep , el fit avec succès une longue guerre aux chrétiens de la Syrie. Il étendit son vaste rinpirc depuis le Tigre jusqu'au Nil ; et les des décorèrent leur fidèle serviteur du prérogatives de la royauté. Les Latins eux-mêmes admirèrent la sagesse, la valeur, et même l'équité et la dévotion de cet implacable adversaire (a). Dans sa vie privée et dans sou gouvernement, ce pieux
(i) Guillaume de Tyr (l. xvi , c. 4 , rend compte
de la prise dlidesse et de la mort de Zenghi. La corruption de son nom, que Ton transforma en Sanguin, fournit aux Latins une assez plate allusion sur son caractère nairc et sur sa fin malheureuse : Fuit sanguine lent us.
(?,) Noradinus (dit Guillaume de Tyr, 1. îx , l mus rwmims et Jidci christianœ persecutor ; justus , vafer, providus, et secundum gentis suœ traditiones rcligtosiu. Nous pouvons ajouter à cette autorité d'un catholique , celle du primat des jacobites. ( Abulpharage , p. 267.) Quo non aller erat inter reges vitœ rationc magis lauAabili : aut quœ pluribiu justitiœ experimentu abundaret. L'éloge des rois qui mérite le plus de confiance est celui qu'ils obtiennent après leur mort de la bouche de
guerrier ranima le zèle et ramena la simplicité des premiers califes : l'or et la soie furent bannis de son palais ; il défendit l'usage du vin dans ses Etats , appliqua scrupuleusement les revenus publics au service des peuples , et n'employa jamais à la dépense de sa frugale maison que le revenu du bien qu'il avait acheté de sa part légitime du butin fait sur l'ennemi. La. sultane favorite avait montré le plus vif désir d'obtenir un objet de parure. « Hélas ! lui répondit le monarque, je crains Dieu, et je ne suis que le trésorier des musulmans. Leurs richesses ne m'appartiennent pas ; mais je possède encore trois boutiques dans la ville de Hems, vous pouvez en disposer, et je ne puis donner autre chose. » Sa chambre de justice était la terreur des grands et le refuge des pauvres. Quelques années après la mort du sultan, un citoyen opprimé sortit dans la rue en s'écriant: « 0 Noureddin 1 Noureddin! qu'es-lu devenu ? Prends pitié de ton peuple, et viens le secourir. » On craignit un tumulte , et un tyran sur son trône rougit ou trembla au nom d'un monarque qui avait cessé de vivre.
Les armes des Turcs et celles des Francs avaient chassé les Fatimites de la Syrie *, mais le déclin de leur réputation et de leur influence en Egypte eut des suites encore plus importantes. On les respectait comme les dcscendans et les successeurs du prophète. Renfermés invisiblement dans le palais du Caire, leur personne sacrée était rarement profanée par les regards, soit de leurs sujets, soit des étrangers. Les
ambassadeurs (1) latins ont décrit la cérémonie de leur introduction à travers une suite de passages obscurs et de portiques illuminés. La scène était animée par le gazouillement des oiseaux et le murmure des foulai nés ; ils ne \ Oyaient de tous côtés que des animaux rares et des meubles précieux. On leur fit voir une partie du trésor , et ils supposèrent le reste. Après avoir passé un grand nombre de portes gardées par des noirs et des eunuques, ils parvinrent au sanctuaire ou à la chambre où le souverain était caché par un rideau. Le visir qui conduisait les ambassadeurs , quitta son cimeterre et se prosterna trois lois sur le plancher. Le rideau fut enfin tiré, et ils contemplèrent le commandeur des fidèles, qui donna ses ordres à son premier esclave; mais cet esclave était son maître : les visirs ou sultans avaient usurpé l'administration suprême de l'Égypte : les contestations des candidats à cette place se décidaient par les armes, et Ton insérait le nom du plus digne ou du plus foyt dans la patente royale du commandement. Les factions de Dargham et de Shawer s'expulsaient alternativement de la capitale et du royaume, et Je vaincu implorait la dangereuse pro-
(?) D'après le récit de l'ambassadeur, Guillaume de Tyr ^1. xix, c. in, 1 8) décrit le palais du Caire. On trouva dans le trésor du calile une perle de la grosseur d'un œuf de pigeon , un rubis qui pesait dix -sept drachmes d'Egypte , une emeraude longue d'une palme et demie, et un grand nombre de cristaux H de porcelaines de la Chine ( Renaudot , j). 53<>).
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LIX. 4o5
tection du sultan de Damas ou du roi de Jérusalem , les ennemis jurés de la secte et de la monarchie des Fatimites. La puissance et la religion des Turcs les rendaient plus formidables $ mais les Francs pouvaient sans obstacles s avancer directement de Gaza jusqu'au Nil, tandis que Noureddin par la situation de ses États était forcé de faire faire à ses troupes, autour de l'Arabie , un circuit pénible et dangereux qui les exposait à la soif, à la fatigue et aux vents brûlans du désert. Un mélange de zèle et d'ambition faisait désirer au prince turc de régner en Égypte sous le nom des Abbassides : mais le rétablissement de Shawer , qui avait imploré sa protection , fut le motif spécieux de sa première expédition. 11 en chargea Témir Shiracouh , général renommé par sa valeur et son expérience. Dargham perdit la bataille et la vie; mais l'ingratitude, les soupçons et les craintes fondées de son heureux rival , l'engagèrent bientôt à solliciter le secours du roi de Jérusalem pour délivrer FÉgypte de ses insolens bienfaiteurs. Shiracouh ne put résister à leurs forces réunies : il abandonna sa conquête récente et évacua Delbeis ou Péluse, à condition qu'on le laisserait faire librement sa retraite. Tandis que les Turcs défilaient devant l'ennemi et que leur général fermait la marche , attentif à tout ce qui se passait et armé de sa hache de bataille , un Franc osa lui demander s'il ne craignait point qu'on l'attaquAt. « 11 ne tient qu'à vous sans doute , lui répondit l'intrépide émir , de commencer l'attaque ; mais tenez-vous pour assuré qu'aucun du
4o€ HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
mes soldats n'ira en paradis sans avoir envoyé un infidèle aux enfers. » Le rapport qu'il fit de la richesse du pays, de la mollesse des habitans et de leurs discordes, ranima l'espoir de Noureddin. Le calife de Bagdad applaudit à son pieux dessein, et Shiracouh descendit une seconde fois dans l'Egypte avec douze mille Turcs et onze mille Arabes. Cependant ces forces se trouvèrent encore inférieures aux armées confédérées des Francs et des Sarrasins -, et il me semble que son passage du Nil , sa retraite dans la Thébaïde , ses évolutions à la bataille de Babain , la surprise d'Alexandrie , ses marches et ses contre-marches dans les plaines et les vallées de TEgypte, depuis le tropique jusqu'à la mer, indiquent un degré supérieur et nouveau d'intelligence militaire. La valeur de ses troupes seconda son habileté, et à la veille d'une action un Mameluck s'écria (i) : « Si nous ne pouvons pas délivrer l'Égypte de ces chiens de chrétiens, pourquoi ne renonçons -nous pas aux honneurs et aux récompenses que promet le sultan? Pourquoi n'allons -nous pas labourer la terre avec les paysans , ou filer avec les femmes dans
(i) Mamluc, plur. Mamalic. Pococke (Proleg. ad Abulpharage , p. 7 ) et d'Herbelot ( p. 545) le définissent par scrvum emptitium, seu qui pretio numerato in domini possessionem cedit. Ils se présentent souvent dans les guerres de Saladin (Bohadin, p. 236, etc.). Ce furent les Mamelucks Baharties qui furent les premiers introduits en Egypte par ses descendans.
un harem? » Cependant , malgré tous ses efforts (1), malgré la belle défense que son neveu Saladin fit à Alexandrie (a), Shiracouh termina sa seconde expédition par une retraite précédée d'une capitulation honorable , et Noureddin attendit impatiemment l'occasion de tenter avec plus de succès une troisième entreprise. Elle lui fut bientôt offerte par l'ambition ou la cupidité d'Amalric ou Amaùry, roi de Jérusalem, qui s'était pénétré de cette pernicieuse maxime, qu'on ne devait point de bonue foi' aux' ennemis de Dieu. Un guerrier religieux, le grand -maître de l'Hôpital, l'encouragea dans ses projets; l'empereur de Gonstantinople donna ou promit une flotte pour seconder les armées de la Syrie; et le perfide chrétien , peu content du butin et des subsides de l'Égypte, en entreprit la conquête. Dans cette extrémité , les musulmans tournèrent les yeux vers le sultan de Damas; le visir, environné de tous côtés par dés dangers, céda aux désirs unanimes de sa nation, et Noureddin parut satisfait de l'offre d'un tiers
(1) Jacques de Vitry (p. 1 1 16) ne donne au roi de Jérusalem que trois cent soixante-quatorze chevaliers ; les Francs et les musulmans attribuent chacun à l'ennemi la supériorité du nombre ; ce qui peut se concilier en faisant -entrer dans l'un des calculs les timides Egyptiens , et en les retranchant de l'autre.
(2) C'était l'Alexandrie des Arabes , terme moyen , relativement à l'étendue et aux richesses , entre l'Alexandrie de» Grecs et des Romains et celle des Turcs (Savary, Lettres sur l'Égjrpte, t. 1 , p. a5 , 26).
4o8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
des revenus du royaume. Les Francs étaient déjà aux portes du Caire; mais, à leur approche, on brûla les faubourgs de la vieille cité, on les trompa par
une négociation insidieuse, et leurs vaisseaux ne purent remonter le Nil. Ils évitèrent prudemment un combat avec les Turcs au milieu d'un pays ennemi ; et Amaury retourna dans la Palestine avec la honte et le reproche qui suivent toujours l'injustice , quand elle n'est point couronnée par le succès. Après le départ des Francs, Shiracouh fut revêtu d'une robe d'honneur, comme libérateur de l'Égypte; mais il la souilla bientôt du sang de l'infortuné Shawer. Les émirs turcs daignèrent , durant quelque temps , occuper Je poste de visir ; mais cette conquête étrangère précipita la chute des Fatimites, et cette paisible révolution fut l'allaire d'un ordre et d'un mot. Les califes étaient dégradés dans l'opinion publique par leur propre faiblesse et par la tyrannie des visirs ^ leurs sujets avaient été scandalisés de voir le descendant et le successeur du prophète tendre sa main nue à la main grossière d'un ambassadeur latin. Ils avaient versé des larmes en le voyant adresser au sultan de Damas des cheveux de ses femmes , comme un em- Chu tir <l<ï blême de détresse et de douleur. Par l'ordre de ol, muJ JU Noureddin et la sentence des docteurs, on rétablit a. D. so | cnillî j| cmcrit ] os noms sacrés et les honneurs d'A-
bubeker, d'Omar et d'Othman-, le calife Mostadi de Bagdad fut reconnu, dans les prières publiques, pour le vrai commandeur des fidèles; et la livrée verte des fils d'Ali fit place à la couleur noire des
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LIX 4og
Abbassides. Le dernier de. sa race , le calife Adhed expira, dix jours après, dans l'heureuse ignorance de son sort : ses trésors assurèrent l'obéissance des soldats et firent cesser les murmures des sectaires -, et dans aucune (i) des révolutions suivantes , les Égyptiens ne se sont écartés de la tradition orthodoxe des musulmans.
Les collines situées au-delà du Tigre sont occupées R*g«« et
m ° f 1 caractère de
par les Curdes, tribus de patres hardis (2), vigou- s ' u * n reux, sauvages, indociles, adonnés au brigandage et opiniâtrément attachés au gouvernement de leurs chefs nationaux. La ressemblance du nom , de la situation et des mœurs , nous autorise à penser que ce sont les Çarduchiens des Grecs (3), et ils défen-
(1) Relativement à cette grande révolution d'Egypte, voyez Guillaume de Tyr ( 1. xrx , 5,6, 7-1 2-3 1 ; xx , 5-i 2), Bohadin (in Vit. Saladin., p. 3o-39), Abulféda (in excerpt. Schultens, p. 1-1 2), d'Herbelot( Bibl. orient., Adhed, Faihema , mais fort peu correct) , Renaudot (Hist. patr. Alex. , p. 522-525, 532-537), Vertot (Hist. des chevaliers de Malte, t. 1, p. i4i-i63, in-4°) et M. de Guignes (t. 11, part. 11, p. i85-2i5).
(2) Pour les Curdes, voyez de Guignes, tom. 1, p. 4*6 > 417; Y Index géographique de Schultens, et Tavernier , V oyages, part. 1 , p. 3o8 , 309. Les Ayoubites descendaient
, de la tribu des Rawadiaei , une des plus nobles ; mais comme elles étaient infectées de l'hérésie de la métempsycose, les sultans orthodoxes insinuèrent qu'ils ne tiraient leur origine des Curdes que par leur mère , qui avait épousé un étranger établi parmi eux.
(3) V oyez le quatrième livre de XAnabasis de Xénophon ;
4lO HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
dent encore contre la Porte .ottomane l'antique liberté qu'ils maintinrent malgré les efforts des successeurs de Cyrus. L'indigence et l'ambition leur firent embrasser la profession de soldats mercenaires } le règne du grand Saladin lut préparé par les services militaires de son père et de son oncle (i) , et le fils de Job ou Ayub, simple Curde, était assez grand pour sourire de sa généalogie , que la flatterie faisait remonter aux califes arabes (9.). Noureddin prévoyait si peu la ruine prochaine dont sa maison était menacée, qu'il força le jeune Saladin de suivre en Égypte son oncle Shiracouh. La défense d'Alexandrie avait établi sa réputation militaire -, et, si nous pouvons en croire les Latins, il sollicita et reçut du général des chrétiens les honneurs profanes de la chevalerie (3). A la mort
les dix mille furent plus maltraités par les (lèches des Carduchiens que par toul le reste de l'armée du grand roi.
(1) Nous devons au professeur Schultens les matériaux les plus précieux et les plus authentiques : une Vie de Saladin , composée par son ministre et son ami , le cadi Bohadin, et de nombreux extraits de l'histoire composée par son parent , le prince Abulféda de Hamah , auxquels nous pouvons ajouter l'article Salahaddin dans la Bibliothèque orientale, et tout ce qu'il est possible de tirer des Dynasties d'Àbnlpharage.
(2) Puisque Abulféda était lui-même un Ayoubite , il m doit partager le mérite d'avoir imité , au moins tacitement , la modestie du fondateur.
(3) Hist. Hieros., dans les Gesta Dei per Francos, p. 1 152. On peut trouver un exemple semblable dans Join ville (p. 4^, édit. du Louvre); mais le pieux saint Louis refusa aux in6-
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de Shiracouh, Saladin, le plus jeune et le moins puissant des émirs, obtint par cette considération le poste de grand visir; mais , aidé des^conseils de son père, qu'il invita de se rendre au Caire , son génie prit de l'ascendant sur ses égaux , et sut attacher l'armée à sa personne et à ses intérêts. Tant que Noureddin vécut, ces Curdes ambitieux furent les plus soumis de ses esclaves-, et le prudent Ayub imposa silence aux murmures indiscrets du divan, en déclarant que, si le sultan l'ordonnait, il conduirait lui-même au pied du trône son fils chargé de chaînes. « J'ai dû, ajouta-t-il à Saladin en particulier, tenir ce langage dans une assemblée composée de vos rivaux; mais nous sommes aujourd'hui au-dessus de la crainte et de l'obéissance , et les menaces de Noureddin n'obtiendront pas de nous le tribut d'une canne à sucre. » La mort du sultan vint à propos leur sauver le danger et le reproche d'une telle contestation. Son fils, âgé de onze ans, demeura quelque temps entre les mains des émirs de Damas , et le nouveau maître de FÉgypte fut décoré par le calife de tous les titres (i) qui pouvaient
dcles l'honneur de les admettre dans un ordre chrétien. Ducange, Observ., p. 70.
(1) Dans ces titres arabes , il faut toujours sous-entendre religionis Noureddin , lumen r \ ; Ezzodin, decus; Amadod— dût, columen : le nom propre de notre héros était Joseph, et on le nomma Salahaddin, salas; al- Ma lie h us, al-Nasirus, rex defensor: Abu-Modaffir , pater victoriae. Schultens, Préface.
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sanctifier son usurpation aux yeux du peuple : mais Saladin ne se contenta pas long-temps de la possession de l'Égypte ; il chassa les chrétiens de Jérusalem ,
et les Atabeks de Damas, d'Alep et de Diarbekir. La Mecque et Médine le reconnurent pour protecteur temporel ; son frère conquit l'Yémen ou l'Arabie Heureuse; et, à sa mort, son empire s'étendait de Tripoli en Afrique jusqu'au Tigre, et depuis l'océan Indien jusqu'aux montagnes de l'Arménie. Dans nos principes d'ordre et de fidélité aux souverains , son caractère nous frappe d'abord comme fortement entaché du reproche d'ingratitude et de perfidie; mais son ambition peut trouver,' en quelque façon, son excuse dans les révolutions de l'Asie (i), où il ne restait pas même l'idée de succession légitime , dans l'exemple récent des Atabeks eux-mêmes, dans le respect qu'il montra toujours au fils de son bienfaiteur, dans sa conduite humaine et généreuse pour les branches collatérales, dans son mérite et leur incapacité, dans l'approbation du calife, source unique de l'autorité légitime, et enfin dans le vœu et les intérêts des peuples , dont le bonheur est le premier objet du gouvernement. Ils admiraient chez Saladin, comme chez son prédécesseur , l'union heureuse et rare des vertus d'un saint avec celles d'un héros -, car
(i) Abulféda, qui descendait d'un frère de Saladin, observe , d'après plusieurs exemples , que les fondateurs des dynasties se chargeut du crime ou du reproche , et en laissent le fruit à leurs innocens collatéraux. Exccrpt. , p 10.
ces deux princes sont également rangés au nombre des saints du mahométisme: constamment occupés à méditer de saintes guerres , ils semblent avoir contracté dans l'habitude de cette pensée une teinte de caractère sérieuse et tempérée qui se répand sur leur vie et sur leurs actions. Le dernier avait été , durant sa jeunesse, adonné au vin et aux femmes (1) 5 mais l'ambition le fit bientôt renoncer aux plaisirs des sens , pour les folies plus graves de la puissance et de la renommée. Saladin portait une robe de laine grossière ; l'eau était son unique boisson. Il se montra aussi sobre et beaucoup plus chaste que le prophète arabe, et sa foi ainsi que sa pratique furent toujours celles d'un rigide musulman. Il s'affligea toujours de ce que les soins qu'exigeait la défense de la religion ne lui avaient pas permis d'accomplir le pèlerinage de la Mecque; mais aux heures fixées, le sultan, cinq fois par jour, priait avec ses frères-, et lorsqu'il avait commis l'omission involontaire de quelques jeûnes prescrits par son prophète, il la réparait scrupuleusement. On peut citer comme une preuve, un peu fastueuse à la vérité, de son courage et de sa dévotion , l'habitude qu'il avait, avant les batailles , de lire le Koran sur son cheval , tout en marchant à la téte de ses troupes, entre les deux armées prêtes Ji se charger (2). Il ne daigna encourager d'autre étude que la
(1) Voyez sa vie et son caractère dans Renaudot, pag. 537-548.
(2) Bohadin , témoin oculaire et dévot de bonne foi , cé—
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doctrine superstitieuse de la secte de Shafei : son mépris pour les poètes faisait leur sûreté, mais toutes les
sciences profanes étaient l'objet de son aversion : un philosophe qui avait mis au jour quelques nouveautés spéculatives , fut saisi et étranglé par Tordre du pieux sultan. Le plus obscur de ses sujets pouvait réclamer la justice du divan contre le sultan ou contre ses ministres ; Saladin ne dérogeait à l'équité que lorsqu'un royaume était le prix de son injustice. Tandis que les descendans de Seljouk et de Zenghi lui tenaient l'étrier et rangeaient ses vétemens, les derniers de ses domestiques éprouvaient sa douceur et son affabilité. 11 prouva l'excès de sa libéralité en distribuant douze mille chevaux au siège d'Acre; et au moment de sa mort , on ne trouva dans son trésor que quarante-sept drachmes d'argent et une seule pièce d'or. Cependant durant son règne, presque entièrement consacré à la guerre, il diminua les tributs, et les citoyens jouirent paisiblement des fruits de leur industrie; il fonda dans l'Égypte, dans la Syrie et dans l'Arabie , des mosquées , des collèges et des hôpitaux, et bâtit une citadelle au Caire, qu'il fit environner de murs : mais tous ses ouvrages avaient le public pour objet (1), et le sultan ne s'accorda ni un
lèbre dans son premier chapitre les vertus civiles et religieuses de Saladin.
(1) L'ignorance des nationaux et des voyageurs a confondu dans plusieurs ouvrages , et particulièrement dans le puits de saint Joseph, dans le château du Caire, les travaux du sultan et ceux du patriarche.
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palais ni un jardin destinés à son luxe personnel. Dans un siècle de fanatisme , les vertus naturelles d'un héros fanatique subjuguèrent l'estime et l'admiration des chrétiens : l'empereur d'Allemagne se glorifiait de son amitié (i) -, l'empereur grec sollicitait son alliance (a) , et la conquête de Jérusalem répandit et enfla peut-être sa renommée dans l'Orient et dans l'Occident.
Le royaume de Jérusalem dut sa courte existence (3) s a conquêi* aux discordes des Turcs et des Sarrasins. Les califes «U- Jemsa-
le m
fatimites et les sultans de Damas se laissèrent entrai- a.d. 1187,
juillet 3.
ner à sacrifier la cause de leur religion à quelques avantages présens et personnels. Mais les forces de l'Egypte, de la Syrie et de l'Arabie , se trouvaient alors réunies sous l'empire d'un héros que la nature et la fortune semblaient avoir armé contre les chrétiens: tout, autour de Jérusalem, portait un aspect menaçant; tout, au dedans, était faible et ruiné. Après la mort des deux Baudouin, l'un frère et l'autre cousin de Godefroi de Bouillon, le sceptre passa à Mélisende, fille du second Baudouin , et à son mari Foulques , comte d'Anjou , . tige , par un premier mariage , de nos Plantagenets d'Angleterre. Leurs deux fils, Bau-
(1) Anonym. Casisii, t. m, part. 11, p. 5o4-
(2) Bohadin, p. 120,, i3o.
(3) Relativement au royaume latin de Jérusalem, voyez Guillaume de Tyr , depuis le neuvième jusqu'au vingldeuxième livre; Jacques de Vitry, Hist. Hieros., 1. 1; et Sanut, Sécréta fidelium crucis, 1. m , part, vi, vu , vin, ix.
4l6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
douin iii et Amaury, soutinrent avec quelques* succès une guerre très-vive contre les infidèles. Mais la lèpre , fruit des croisades , priva Baudouin rv , fils d' Amaury, des facultés du corps et de l'esprit. Sa sœur, Sibylle, mère de Baudouin v, se trouvait son héritière naturelle, et celle-ci , après la mort suspecte de son fils , couronna son second mari , Guy de Lusignan, prince d'une belle figure, mais de si peu de réputation, qu'on entendit Geoflroi, son propre frère, s'écrier : « Puisqu'ils en ont fait un roi , ils auraient sûrement fait de moi un dieu. » Ce choix fut généralement blâmé. Raimond , comte de Tripoli , le plus puissant des vassaux qu'on avait exclus de la succession et de la régence , conçut contre le roi une haine implacable , et vendit au sultan son honneur et sa conscience. Tels étaient les gardiens de la sainte cité, un lépreux , un enfant , une femme , un lâche et un traître. Sa chute fut cependant encore retardée douze années par quelques secours d'Europe , par la valeur des religieux militaires , et par les occupations que trouva son grand ennemi , soit dans l'intérieur de son empire, soit à une grande distance de celui de Jérusalem. A la fin, cet État, sur le penchant de sa ruine , se trouva environné et pressé de tous côtés par un cercle d'ennemis , et les Francs violèrent imprudemment la trêve qui prolongeait leur existence. Renaud de Châtillon , soldat de fortune , avait surpris une forteresse voisine du désert , d'où il pillait les caravanes, insultait à la religion du prophète, et menaçait les villes de Médine et de la Mecque. Saladin daigna se
plaindre et demander une satisfaction qu'il ne désirait pas d'obtenir : on la refusa, et il attaqua immédiatement la Terre-Sainte à la téte d'une armée de quatre-vingt mille hommes. Sa première expédition fut le siège de Tibériade , que lui suggéra le comte de Tripoli à qui cette ville appartenait. Le roi de Jérusalem se laissa persuader d'épuiser ses garnisons, et d'armer son peuple pour secourir cette place (1) importante. Le perfide Raimond fit surprendre les chrétiens dans un camp dépourvu d'eau, et prit la fuite au moment du combat, chargé des malédictions des deux partis (2). Lusignan fut défait et pris après avoir perdu trente mille hommes; et la vraie croix, épouvantable malheur ! tomba entre les mains des infidèles. On conduisit dans la tente de Saladin le roi captif, presque mourant de soif et de frayeur. Son vainqueur généreux lui présenta une coupe de sorbet rafraîchi dans de la neige -, mais il ne permit pas que Renaud de Chatilîon partageât ce garant de sa clé-
(1) Tcmplarii ut apes bombabant , et Hospitalarii ut venti stridebant, et barones se exitio offerebant , et Turcopoli (les troupes légères des chrétiens) semetipsi in ignem injicie*bant (Ispahani de Expugnatione Kudsiticâ , p. 18, apud Schultens). Cet essai de l'éloquence des Arabes est un peu différent du style de Xénophon.
(2) Les Latins affirment que Raimond avait trahi les chrétiens, et les Arabes le donnent à entendre; mais s'il eût embrassé leur religion, les mahométans l'auraient regardé comme un héros et comme un saint.
zi. 27
4l8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
mencc et de son hospitalité. « La personne et la dignité d un roi , lui dit S al ad in , sont sacrées : mais ce
brigand impie rendra sur-le-champ hommage au prophète qu'il a blasphémé, ou souffrira la mort qu'il a si souvent méritée, m Soit orgueil, soit conscience, le guerrier chrétien ni usa ; le sultan frappa Renaud sur la te te avec son cimeterre, et ses gardes l'achevèrent^). On conduisit à Damas, clans une prison honorable, le souverain tremblant de Jérusalem, qu'une prompte rançon devait bientôt mettre en liberté. Mais la victoire de Saladiu l'ut souillée par l'exécution de deux cent trente chevaliers de l'Hôpital, intrépides champions et martyrs de leur foi. Le royaume se trouvait sans chef, et des deux grands- mai très des ordres militaires, l'un avait été tué, et l'autre fait prisonnier. On avait rassemblé pour ce fatal combat les garnisons de la capitale et de toutes les villes de la côte maritime et de l'intérieur du pays. Tyr et Tripoli purent seules résister à la rapide invasion de Saladin, et trois mois après la bataille de Tibériade , le sultan
(i) Renaud, Reginald ou Arnold de Châtillon , est célèbre chez les Latins par sa vie et par sa mort, dont les circonstances sont racontées clairement par Bohadin et Abul— féda. Joinvillc (Hist. de saint Louis, p. 70) rapporte Y usage de Saladin de ne jamais faire mourir un prisonnier auquel il avait offert du pain et du sel. Quelques-uns des compagnons d'Arnold avaient été massacrés , et pour ainsi dire sacrifiés dans la vallée de la Mecque, ubi sacrificia mactantur (Abulféda , p. 32).
parut à la tête de son armée aux portes de Jérusalem (1).
11 pouvait imaginer que le siège d'une •fie dont p ™« de
Jérusalem «
le sort intéressait l'Europe et l'Asie ranimerait les a.d. 1187
. 2oclobr«.
dernières étincelles de l'enthousiasme, et que, des soixante mille chrétiens qu'elle renfermait encore, chaque homme serait un soldat et chaque soldat un héros avide du martyre. Mais la reine Sibylle tremblait pour elle-même et pour son mari captif 5 ceux des barons et des chevaliers qui avaient pu se soustraire à la mort et à la captivité conservaient, dans cette extrémité, le même esprit de faction et d'égoïsme. La majeure partie des habitans était composée de chrétiens orientaux que l'expérience avait instruits à préférer le gouvernement des mahométans à celui des Latins (2), et le saint -sépulcre attirait une populace indigente sans armes et sans courage, qui subsistait de la charité des pèlerins. On fit cependant à la hâte quelques faibles préparatifs de défense; mais l'armée victorieuse repoussa les sorties des assiégés, plaça ses machines avec succès, ouvrit une large brèche, et planta sur les murs, le quatorzième jour, douze étendards du prophète et du sultan. En vain la reine, les femmes et les moines de la ville,
(1) Yertot , qui nous donne un récit bien fait de la perte du royaume et de la ville de Jérusalem (Histoire des chevaliers de Malte, t. 1 , 1. 11 , p. 226-27B) , y insère deux lettres originales d'un templier.
(2) Renaudot, Hist. patriar. Alcxand., p. 545.
nu- pieds et en procession, allèrent supplier le fils de Dieu de sauver son tombeau des mains sacrilèges des inûniâes ; il fallut avoir recours à la clémence du
vainqueur, qui repoussa la première députation par un refus rigoureux , et répondit qu'il avait juré de venger les longues souffrances si patiemment endurées par les musulmans 5 que l'heure du pardon était passée, et le moment arrivé d'expier le sang innocent qu'avaient répandu Godefroi et les premiers croisés. Mais les chrétiens poussés au désespoir firent sentir au sultan, par un courageux effort, que son succès n'était pas encore assuré } et le sultan écouta avec respect un appel au maître commun de tous les humains. Un sentiment d'humanité adoucit la rigueur du fanatisme et de la conquête : Saladin accepta la soumission de la ville, et consentit à épargner le sang des habitans. Les chrétiens grecs et orientaux obtinrent la liberté de vivre sous son gouvernement; mais il lut statué que tous les Francs et les Latins évacueraient sous quarante jours Jérusalem , et seraient conduits en sûreté dans les ports de l'Egypte et de la Syrie. Les rançons furent fixées pour les hommes à dix pièces d'or, à cinq pour les femmes, et à une pour les enfans. Ceux qui n'étaient point en état de se racheter, restèrent pour toujours en esclavage. Quelques historiens se sont lait un malin plaisir de comparer la clémence de Saladin au massacre de la première croisade : cette différence tiendrait uniquement au caractère personnel du conquérant ; mais on ne doit pas oublier d'ailleurs que les chrétiens avaient
offert de capituler, que les mahométans obstinés soutinrent le siège jusqu'à l'extrémité , et que la ville fut emportée d'assaut. On doit, à la vérité, rendre justice à l'exactitude avec laquelle le sultan exécuta les conditions du traité ; et il mérite d'être loué du regard de compassion qu'il jeta sur la misère des vaincus. Au lieu d'exiger rigoureusement sa dette , il accepta une somme de trente mille byzans pour la rançon de sept mille pauvres, et en délivra deux ou trois mille gratuitement. Le nombre des esclaves se réduisit à onze ou au plus à quatorze mille personnes. Dans son entrevue avec ia reine, Saladin consola l'infortune de cette princesse par ses discours et même par ses larmes ; il distribua libéralement des aumônes aux veuves et aux orphelins qu'avait faits la guerre ; et tandis que les chevaliers de l'Hôpital combattaient contre lui, le vainqueur compatissant permit à ceux de leurs frères qui, plus vraiment pieux, s'occupaient du service des malades, de continuer leurs soins durant une année. Ces actes de clémence et de vertu méritent l'amour et l'admiration des hommes. Rien n'obligeait Saladin à feindre, et son rigoureux fanatisme l'aurait engagé plutôt à dissimuler qu'à affecter une coupable compassion pour les ennemis du Koran. Lorsque Jérusalem eut été délivrée de la présence des étrangers , le sultan fit son entrée triomphante au son d'une musique guerrière , et ses étendards déployés devant lui. La grande mosquée d'Omar, dont on avait fait une église , fut de nouveau consacrée à un seul Dieu et à
Mahomet son prophète. Les pavés et les murs furent purifiés avec de l'eau rose, et Ton plaça dans le sanctuaire une chaire faite des mains deNoureddin. Mais, lorsqu'on vit renverser et traîner dans les rues la croix d'or qui éclatait sur le dôme, les chrétiens de toutes les sectes poussèrent un lamentable gémisse* ment, auquel répondirent les joyeuses acclamations des musulmans. Le patriarche avait rassemblé dans quatre coffres d'ivoire les croix , les images , les vases et les reliques de la sainte cité; le sultan s'en saisit, dans l'intention de présenter au calife ces trophées de l'idolâtrie chrétienne. 11 consentit cependant à les confier au patriarche et au prince d'Antiochc , et ces gages sacrés furent rachetés par Richard d'Angleterre au prix de cinquante- deux mille byzans d'or (i). Troisième Les différentes nations pouvaient craindre ou es-
croisadc par 1
a D e u88 P^ rer l'expulsion prochaine et totale des chrétiens de la Syrie , qui ne fut cependant accomplie que plus d'un siècle après la mort de Saladin (2). La résistance de Tyr l'arrêta dans la carrière de la victoire ; on
(1) Pour la conquête de Jérusalem , Bohadin (p. 67-75) et Abulféda (p. 4^-4^) sont nos autorités mahométanes. Dans le nombre des écrivains chrétiens, Bernard le Trésorier (c. 151-167 ) est le plus abondant en détails et le plus authentique. Voyez aussi Matthieu Paris, p. 120-124.
(2) On trouve d'amples détails sur les sièges d'Acre et de Tyr dans Bernard le Trésorier {do, Acquisit. Terrœ Sanctœ, c. 167-179); dans l'auteur de YHist. Hieros. (p. n5o— 1172); dansBongars, Abulféda (p. 43-5o) et Bohadin (p. 75-179).
avait imprudemment conduit dans ce port toutes les troupes des garnisons qui avaient capitulé : elles se
trouvèrent en assez grand nombre pour défendre la place , et l'arrivée de Conrad de Montferrat rétablit la confiance et l'union parmi cette multitude indisciplinée. Son père, vénérable pèlerin, avait été fait prisonnier à la bataille de Tibériade *, mais cet échec était encore ignoré dans la Grèce et en Italie, lorsque l'ambition et la piété engagèrent le fils à visiter les États de son neveu , le jeune Baudouin. La vue des étendards de Mahomet l'avertit d'éviter la côte de Jaffa: et Conrad fut unanimement reçu comme le prince et le défenseur de Tyr qu'assiégeait déjà Saladin. La fermeté de son zèle, et peut-être la connaissance de la générosité de son ennemi, lui donnèrent h force de braver les menaces du sultan, et de déclarer que, quand même son vieux père serait exposé sur la brèche, il lancerait le premier dard et ferait gloire de descendre d'un martyr (i). On ouvrit le port de Tyr à la flotte des Egyptiens; mais on relendit brusquement la chaîne , et cinq galères furent prises ou coulées bas. Mille Turcs périrent dans une sortie ; et Saladin, après avoir brûlé ses machines, retourna i Damas , terminant ainsi une campagne si glorieuse w une honteuse retraite. 11 eut bientôt à soutenir
(i) J'ai suivi le récit le plus sage et le plus probable de :e fait. Vertot adopte sans hésiter un conte romanesque dans lequel le vieux marquis se trouve réellement exposé aux iraits des assiégeans.
une tempête plus redoutable. Des relations pathétiques et même des tableaux qui représentaient, d'une manière faite pour émouvoir , l'esclavage et la profanation de Jérusalem , réveillèrent le zèle engourdi de l'Europe. L'empereur Frédéric Barberousse et les rois de France et d'Angleterre prirent la croix -, les faibles États maritimes de l'Océan et de la Méditerranée devancèrent la lenteur de leurs immenses préparatifs. Les Italiens, habiles et prévoyans , s'embarquèrent les premiers sur des vaisseaux de Pise, de Gênes et de Venise , qui furent suivis de près par les pèlerins les plus empressés de la France , de la Normandie et des îles de l'Occident. Près de cent vaisseaux se trouvèrent remplis des secours puissans de la Flandre, de la Frise et du Danemarck, et les guerriers du Nord se faisaient distinguer dans la plaine par leur haute taille et leur pesante hache de bataille (i). La voix de Conrad et les murs de Tyr ne purent contenir long -temps cette multitude sans cesse croissante. Us déploraient l'infortune et révéraient la dignité de Lusignan , que les Turcs avaient relâché , probablement dans l'espérance de désuni* l'armée des Latins. 11 proposa le siège de Ptolémaïs ou d'Acre, à trente milles au sud de Tyr, et la place fut aussitôt investie par trente mille hommes d'infan
(i) Northmanni et Gothi, et cœteri populi insularum qua inter occidentem et septentrionem positœ sunt , gentes bcllicosœ, corporis proceri, mortis intrepidœ, bipennibus armatœ, Tiavibus rotundis qua ysuachiae dicuntur advectœ.
terie et deux mille chevaux, dont on sembla lui dorihér le commandement. Je ne m'étendrai point sic ge
sur l'histoire de ce siège mémorable qui dura près de a. d. C u89,
deux ans, et consomma dans un cercle étroit les a. ] d. 1191,
* uillct
forces de l'Europe et de l'Asie. Jamais la flamme de JU1 c ' l'enthousiasme ne se montra, dans son impétuosité, plus violente et plus destructive-, les fidèles (tel était le nom commun aux deux partis), en honorant leurs martyrs, ne pouvaient refuser un tribut de louanges au zèle égaré et au courage de leurs adversaires. Au premier bruit de la trompette sacrée, les musulmans de l'Égypte , de l'Arabie , de la Syrrê et de toutes les provinces d'Orient, se réunirent sous les drapeaux du serviteur de Mahomet (1). Son camp, soit qu'il l'avançât ou le reculât, ne s'éloignait d'Acre que de quelques milles; et il travaillait jour et nuit à la délivrance de ses frères et à la destruction des chrétiens. On livra, dans le voisinage du mont Carmel, neuf batailles , qui toutes en méritaient le nom \ et telles furent les vicissitudes de la fortune, que le sultan s'ouvrit une fois un chemin jusque dans la ville, et que , dans une autre circonstance , les chrétiens pénétrèrent dans la tente de Saladin. Par le secours des plongeurs et des pigeons , il entretenait avec la ville une correspondance suivie; et dès que la mer se
(1) L'historien de Jérusalem (p. 1108) ajoute les nations de l'Orient depuis le Tigre jusqu'à l'Indus , et les tribus des Maures et des Géluliens; de façon que l'Asie et l'Afrique combattaient contre l'Europe.
trouvait libre, la garnison épuisée était remplacée par de nouveaux soldais. La famine, les combats, et l'influence d'un climat étranger, diminuaient tous les jours l'armée des Latins ; mais les tentes des morts se remplissaient de nouveaux arrivans, qui exagéraient le nombre et la diligence de ceux qui marchaient sur leurs traces. Le vulgaire étonné se laissa persuader que le pape lui - même était arrivé dans les environs de Constantinople , à la tête d'une armée innombrable. La marche de l'empereur remplissait I Orient d'alarmcs^plus sérieuses. C'était la politique de Saladin qui multipliait les obstacles que Barberousse rencontrait dans l'Asie et peut-être dans la Grèce ; et la joie que lui causa la mort de ce souverain Tut proportionnée à l'estime qu'il lui inspirait. Les chrétiens éprouvèrent plus de découragement que de confiance à l'arrivée du duc de Souabe et de cinq mille Allemands , débris de son armée , épuisée par le voyage. Enfin, au printemps de la seconde année, les flottes de France et d'Angleterre jetèrent l'ancre dans la baie de Ptolémaïs ; et l'émulation des deux jeunes rois, Philippe -Auguste et Richard Plantagenet , donna une nouvelle vigueur aux opérations du siège. Après avoir employé tous les moyens, épuisé toutes les ressources , les défenseurs de la ville se soumirent à leur sort -, ils obtinrent une capitulation, mais à de dures conditions. On stipula, pour prix de leur vie et de leur liberté, une somme de deux cent mille pièces d'or, la délivrance de cent nobles et de quinze cents captifs d'un ordre inférieur,
et la restitution du bois de la vraie croix. Quelques contestations sur le traité , et quelques délais dans l'exécution, ranimèrent la fureur des Francs, et le sanguinaire Richard (1) fit décoller trois mille musulmans presque à la vue du sultan. Par la conquête d'Acre, les Latins acquirent une forte place et un port commode -, mais ils payèrent bien cher cet avantage. L'historien, minisire de Saladin, d'après les rapports des ennemis , évalue à cinq ou six cent mille le nombre des chrétiens arrivés successivement, et celui des soldats morts les armes à la main à cent mille. 11 calcule que les maladies et les naufrages en enlevèrent une quantité beaucoup plus considérable ; et que, de cette puissante armée, une très-petite partie seulement put retourner sans accidens dans sa patrie (2).
(1) Bohadin (p. 180) et les historiens chrétiens ne nient ni ne blâment ce massacre. Alacriter jussa complentes (les soldats anglais) , dit Geoffroi de Vinisauf (1. iv, c. 4 j p- 346), qui fixe le nombre des victimes à deux mille sept cents. Roger Hoveden les fait monter à cinq mille (p. 697, 698). Soit humanité , soit avarice , Philippe - Auguste se laissa persuader de rendre à ses prisonniers leur liberté pour une rançon (Jacques de Vitry, 1. 1, c. 98 , p. 1 122).
(2) Bohadin , p. 14. H cite le jugement de Balianus et du prince de Sidon , et ajoute : Ex Mo mundo quasi hominum paucissimi redierunt. Parmi les chrétiens qui périrent devant Acre, je trouve les noms anglais de Ferrers , comte de Derby (Dugdale, Baronnage, part. 1, p. 260), Mowbray (idem, p. 124), de Mandevil , de Fienues , et Saint-John , Scrope, Pigot, Talbot, etc.
Richawi Philippe-Auguste et Richard I er sont les deux seuls
d'Angle- ri °
terre dans rois de France et d'Angleterre qui aient jamais corn-
la Pales -
battu sous les mêmes drapeaux : mais la jalousie iHji-mja. nationale nuisait continuellement à l'intérêt de la sainte guerre qu'ils avaient entreprise 5 et les deux factions qu'ils protégeaient dans la Palestine étaient plus animées Tune contre l'autre que contre l'ennemi commun. Les Orientaux considéraient le roi de France comme supérieur en puissance et en dignité, et en l'absence de l'empereur les Latins le reconnaissaient pour leur chef (1). Ses exploits furent au-dessous de sa renommée : Philippe était brave , mais l'homme d'Etat dominait dans son caractère. Il se lassa bientôt de sacrifier ses intérêts et sa santé sur une côte stérile, et la prise d'Acre lut le signal de son départ 5 il laissa dix mille soldats et cinq cents chevaliers sous les ordres du duc de Bourgogne pour la défense de la Terre-Sainte , ce qui ne lui fit pas pardonner sa désertion. Le roi d'Angleterre, quoique inférieur en dignité, surpassait son rival en richesses et en renommée militaire (2) -, et si une
(1) Ma g nus hic apud cos, interque reges corum tum -m'r— tutc.y tum majestate eminens . .. sunimus rcrum arbiter (Bohaclin , p. 159). Il ne semble pas qu'il ait connu les noms de Philippe ou Je Richard.
(2) Rcx Angliœ prœstrenuus... rege Gallorum minor apud cos censebatur rationc regni atquc dignitatis ; sed tum dhiliis florcntior, tum bcllicd virtutc multù crut eclebrior (Bohadio , p. ibi). Un étranger peut admirer ces richesses, mais les historiens nationaux lui apprendraient de quelles tyrannies
valeur brutale et féroce suffit pour constituer l'héroïsme, Richard Plantagenet doit tenir un des premiers rangs parmi les héros de son siècle. La mémoire de Cœur -dc-Lion fut long- temps chère et glorieuse aux Anglais. Soixante ans après sa mort, les petits-fils des Turcs et des Sarrasins qu'il avait vaincus, le célébraient dans leurs proverbes. Les mères de Syrie se servaient de son nom pour imposer silence à leurs enfans-, et lorsqu'un cheval faisait un écart, on entendait ordinairement son cavalier s'écrier : « Croistu que le roi Richard soit dans ce buisson (1)?» Sa cruauté envers les musulmans était un effet de son zèle et de son caractère -, mais je ne puis me persuader qu'un soldat si prompt et si courageux a se servir de sa lance, se soit abaissé à recourir au poignard contre son collègue, le vaillant Conrad de Montferrat, qui périt à Acre assassiné par une main inconnue (2). Après la prise d'Acre et le départ
et de quelles funestes déprédations on s'était servi pour les amasser.
(1) Joinville, p. 17. «< Cuides-tu que ce soit le roi Richard? »
(2) Cependant il était coupable de ce crime aux yeux des musulmans , qui attestent que les assassins confessèrent qu'ils étaient envoyés par le roi d'Angleterre (Bohadin, p. 225) ; et sa défense ne consiste que dans une supposition absurde et palpable (ffist. de VÂcad. des Inscript., t. xvi , p. 1 55-i 63), une prétendue lettre du prince des Assassins , le scheik ou Vieux de la Montagne, qui justifiait Richard, en prenant sur lui le crime ou le mérite de ce meurtre.
43o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
de Philippe, le roi d'Angleterre conduisit les croisés à la conquête de la côte maritime, et ajouta les villes de Jaffa et de Césarée aux débris du royaume de Lusignan. Une marche de cent milles , depuis Acre jusqu'à Ascalon , ne fut durant onze jours qu'un grand et perpétuel combat. Abandonné de ses troupes , Saladin se trouva sur le champ de bataille accompagné seulement de dix -sept de ses gardes , et y demeura sans baisser ss étendards ou faire cesser le bruit de sa trompette. 11 parvint à rallier ses soldats et à les ramener contre les ennemis $ ses prédicateurs ou ses hérauts sommèrent d'une voix forte les unitaires de tenir ferme contre les chrétiens idolâtres 5 mais l'effort de ces idolâtres était irrésistible, et ce ne fut qu'en démolissant les murs et les bâti mens d' Ascalon que le sultan put les empêcher d'occuper cette importante forteresse située sur les confins de l'Égypte. Durant un hiver rigoureux, les armées restèrent dans l'inaction -, mais dès le commencement du printemps , les Francs , conduits par le roi d'Angleterre , s'avancèrent à une journée de Jérusalem $ et la vigilance de Richard intercepta un convoi ou caravane de sept mille chameaux. Saladin (1) s'était
(1) Voyez la détresse et la pieuse fermeté de Saladin dans la description de Bohadin (p. 7-9 , 235-237 ) , qui harangua lui-même les défenseurs de Jérusalem ; leurs terreurs n'étaient point un mystère pour les ennemis (Jacques de Vitry, liv. 1, chap. 100, pag. H23; Vinisauf, 1. v, c. 5o , P- 399).
DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LIX. Ifi i
renfermé dans la sainte cité , mais elle était devenue le séjour de la discorde et de la consternation. 11 pria , jeûna , prêcha et offrit de partager les dangers
du siège; mais soit attachement, soit esprit de révolte, ses Mamelucks, encore frappés du malheur récent de leurs compagnons d'Acre, pressèrent le sultan par des clameurs de réserver sa personne et leur valeur pour la défense de la religion et de l'empire (i). La brusque retraite des chrétiens délivra les musulmans , qui l'attribuèrent à un miracle (a); Richard vit ses lauriers flétris par la prudence ou l'envie de ses compagnons. Sur une montagne d'où l'on découvrait Jérusalem , le héros se voila le visage , et s'écria d'un ton d'indignation : « Ceux qui refusent de délivrer le saint-sépulcre de Jésus-Christ sont indignes de le contempler. » Ayant appris , en arrivant à Acre, que le sultan avait surpris la ville de Jafïa, il embarqua quelques troupes sur des vaisseaux mar-
(1) Cependant, à moins que le sultan ou un prince Ayoubite ne restât dans Jérusalem , nec Curdi Turcis , nec Turci Curdis essent obtemperaturi (Bohadin, p. 236). Il soulève un coin du voile politique.
(2) Bohadin (p. 237) et même GeoftToi de Vinisauf (l.vi, c. 1-8, p. 4o3-4ooJ attribuent la retraite à Richard luimême ; et Jacques de Vitry observe que, dans l'impatience du départ, in alterum virum mutatus est (p. 11 23). Cependant Joinville , chevalier français , accuse la jalousie de Hugues , duc de Bourgogne (p. 1 16) , sans supposer, comme Matthieu Paris , qu'il s'était laissé corrompre par l'or de Saladin.
chauds qui se trouvaient dans le port , et sauta le premier sur le rivage. Sa présence releva le courage des défenseurs de la citadelle, et soixante mille Turcs ou Sarrasins prirent la fuite en apprenant son arrivée. Instruits de la faiblesse de son escorte, ils reparurent dans la matinée du lendemain , et le trouvèrent campé sans précautions devant les portes avec dix- sept chevaliers et trois cents archers. 11 soutint l'attaque sans s'embarrasser du nombre -, et ses ennemis attestent que Richard , brandissant sa lance, galopa le long des rangs des Sarrasins depuis la droite de leur armée jusqu'à la gauche, sans rencontrer un seul mahométan quijeût la hardiesse de l'arrêter (i). Est-ce donc ici l'histoire de Roland ou d'Amadis?
el son .le- Durant les hostilités, les Francs et les musulmans a. d. commencèrent, cessèrent et reprirent plusieurs fois \?mCr de lentes et languissantes négociations (2). Quel-
(1) Bohadin(p. 184-249) et Abulféda (p. 5i, 52) racontent les expéditions de Jaffa et de Jérusalem. L'auteur de l'Itinéraire ou le moine de Saint-Albans ne peut rien ajouter au rapport que fait le cadi des prouesses de Richard (Yinisauf , liv. vi, c. 14-24, p. 4 I2 -4 2I > Hist. major., p. i37-i43); dans toute cette guerre on trouve une unanimité singulière entre les chrétiens et les mahométans, qui louent mutuellement les vertus de leurs ennemis.
(2) V njrez la suite des négociations et des hostilités dans Boltadin (p. 207-260), qui fut lui-même acteur dans la conclusion du traité. Richard déclara son intention de revenir avec de nouvelles armées achever la conquête de la
ques actes de courtoisie entre les deux rois , des présens de fruits et de neige , l'échange de quelques faucons de Norwége contre des chevaux arabes, adoucirent l'aigreur d'une guerre de religion. Les vicissitudes des succès purent faire soupçonner aux deux monarques que le ciel ne prenait point de part à leur querelle, et ils se connaissaient trop bien pour espérer une victoire décisive (i). La santé de Richard et celle de Saladin déclinaient; ils souffraient l'un et l'autre tous les inconvéniens attachés aux discordes civiles et aux guerres éloignées. Plantagenet brûlait de punir un rival perfide qui avait envahi la Normandie dans son absence , et l'infatigable sultan ne pouvait plus résister aux clameurs des soldats, instrumens de son zèle guerrier, et du peuple qui en était la victime. Le roi d'Angleterre demanda d'abord la restitution de Jérusalem , de la Palestine et de la vraie croix, déclarant avec fermeté que lui et tous les pèlerins consumeraient leur vie dans leur sainte entreprise plutôt que de retourner en
Terre-Sainte, et Saladin répondit à cette menace par un compliment obligeant (Vinisauf, 1. vi , c. 28, p. 4^3).
(1) Le récit le plus détaillé de cette guerre se trouve dans l'ouvrage original de Geoffroi de Vinisauf, Itinerarium régis Anglorum Richardi et aliorum in terram Hicrosoljrmarum, en six volumes, public dans le second volume de Gale (Scriptores Hist. anglicanœ, p. 247"4 2 9)- Roger Hoveden et Matthieu Paris fournissent aussi d'utiles matériaux , et le premier fait connaître avec exactitude la navigation de la flotte anglaise et sa discipline.
xi. 28
Europe chargés de remords et d'ignominie-, mais la conscience de Saladin ne Jui permettait pas de consentir, à moins d'une forte compensation , à rendre aux chrétiens leurs idoles , ou à favoriser leur idolâtrie. 11 défendit avec la même fermeté ses droits temporels et religieux sur la souveraineté de la Palestine, allégua l'importance et la sainteté de Jérusalem, et rejeta toute convention d'établissement pour les Latins ou de partage avec eux. Richard proposa de donner sa sœur en mariage au frère de Saladin ; mais la différence de religion ne permit pas d'accomplir cette alliance : la princesse ne se serait vue qu'avec horreur dans les bras d'un Turc , et Adhel on Saphadin n'aurait pas aisément renoncé à la pluralité des femmes. Le sultan refusa une entrevue avec Richard, alléguant la différence de langage, qui les empêchait de s'entendre mutuellement. La négociation fut artincieusement conduite et prolongée par des envoyés et des interprètes. Le traité définitif fut également désapprouvé par les zélés des deux partis, ainsi que par le pontife romain et par le calife de Bagdad. On stipula que Jérusalem et le saint -sépulcre seraient ouverts à la dévotion des chrétiens et des pèlerins d'Europe; qu'ils ne paieraient point de tribut et n'éprouveraient point de vexations; qu'après la démolition d'Ascalon, ils posséderaient toute la côte maritime depuis Jaffa jusqu'à Tyr, en y comprenant ces deux villes ; que le comte de Tripoli et le prince d'Antioche seraient compris dans la trêve -, et que durant trois ans et trois mois on ces-
serait de part et d'autre toute hostilité. Les principaux chefs des deux armées jurèrent d'observer la convention ; niais les deux monarques se contentèrent de donner leur parole et la main droite; on 'dispensa la majesté royale d'un serment qui semble indiquer le soupçon de perfidie. Richard courut chercher en Europe une longue captivité et une mort prématurée, et un petit nombre de mois termina la vie et la gloire de Saladin. Les Orientaux célèbrent la Mort de
" . Saladin.
manière édifiante dont il mourut à Damas : mais ils A -, D - n 93.
. 4 ras-
semblent ignorer qu'il distribua également ses aumônes aux sectateurs des trois di lie rentes religions (i), ou qu'il fit étendre un drap mortuaire au lieu d'étendard, pour avertir l'Orient de l'instabilité de la grandeur humaine. Sa mort détruisit l'unité de l'empire-, ses fils furent opprimés par le bras puissant de leur oncle Saphadin; les dissensions des sultans d'Egypte, de Damas et dÀlep (2), se renouvelèrent, et les Francs ou Latins respirèrent en paix dans leurs forteresses sur les côtes de la Syrie, et purent encore se livrer à l'espoir.
La dîme de Saladin, imposée généralement sur le innocent
peuple et sur le clergé de l'Eglise latine pour le ser- A. d.