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CHAPITRE LVI

Les Sarrasins, les Francs et les Grecs en Italie. Premières aventures des Normands, et leur établissement dans cette partie de l'Europe. Caractère et conquêtes de Robert Guiscard , duc de la Pouille. Délivrance de la Sicile par Roger, frère de Guiscard. Victoire de Robert sur les empereurs de TOrient et de l'Occident. Roger, roi de Sicile, envahit l'Afrique et la Grèce. L'empereur Manuel Comnène. Guerre des Grecs et des Normands. Extinction des Normands.

Lutte des

Les trois grandes nations du monde, les Grecs, ^l,™»' les Sarrasins et les Francs , se rencontrèrent et se ^îSSÎ? combattirent sur le théâtre de l'Italie (1). Les 840^017.

(1) Je puis renvoyer sur l'histoire d'Italie, des neuvième et dixième siècles , aux cinquième, sixième et septième livres de Sigonius , de Regno Italiœ (dans le second volume de ses ouvrages, Milan , 1782) , aux Annales de Baronius, avec la Critique de Pagi ; aux septième et huitième livres de Ylstoria civile deïregno di Napoli, par Giannone; aux septième et huitième volumes (édition in-8°) des Annali d'Italia de Muratori; et au second volume de Y Abrégé chronologique de M. de Saint-Marc, ouvrage qui , sous un titre superficiel, contient beaucoup de savoir et de recherches. Le lecteur , qui connaît bien à présent ma manière de travailler, me croira , si je l'assure que j'ai remonté aux sources quand cet examen était possible, ou lorsqu'il en pouvait résulter des avantages, et que j'ai consulté avec soin les originaux des premiers volumes de la grande collection intitulée : Scriptorts rerum italicarum , par Muratori.

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provinces méridionales qui forment aujourd'hui le royaume deNaples, étaient presque toutes soumises aux ducs lombards, princes de Bénévent (1), si redoutables à la guerre , qu'ils arrêtèrent un moment

le génie de Charlemagne, et si zélés pour le progrès des lumières, qu'ils entretenaient dans leur capitale une académie de trente - deux philosophes ou grammairiens. Lorsque cet état si florissant eut été détruit et divisé, on en vit sortir les principautés rivales de Bénévent , de Salerne et de Capoue : l'ambition et la vengeance aveuglèrent les difFérens partis au point qu'ils appelèrent les Sarrasins , et leur héritage commun devint la proie de ces étrangers. Deux siècles de calamités accablèrent l'Italie de maux cruels et sans cesse renouvelés , que ceux qui l'opprimaient n'étaient pas en état de guérir pat* l'union et la tranquillité qui suivent une conquête solidement affermie. Les vaisseaux des Sarrasins sortaient souvent et presque chaque année du port de Palerme ; les chrétiens de Naples les accueillaient avec trop d'indulgence : la côte d'Afrique fournissait des arméniens plus redoutables; et les Arabes même de l'Andalousie venaient quelquefois secourir ou repousser des musulmans d'une secte opposée à la

(1) Le savant Camillo Pellegrino, qui vivait à Capoue dans le dernier siècle , a jeté du jour sur l'histoire du duché de Bénévent, dans son Historia principum longobardorum. V oyez \esScriptores de Muratori , t. 11 , part. 1 , p. 22 1-345 ; et t. v, p. 159-245.

leur. Dans le cours des évéfiemens de la terre, les fourches Gaudines se trouvèrent encore une fois destinées à cacher une embuscade; le sang des Africains arrosa une seconde fois les champs de Cannes, et le souverain de Rome attaqua ou défendit de nouveau les murs de Capoue et de Tarente. Une colonie de Sarrasins s était formée à Bari, qui domine l'entrée du golfe Adriatique-, et, comme ils ravageaient, sans distinction de personnes, les terres des Grecs et des Latins, les deux empereurs irrités se réunirent pour en tirer vengeance. Basile le Macédonien, le premier de sa race, et Louis, arrièrepetit -fils de Charlemagne(i), signèrent une alliance offensive, et chacune des parties fournit ce qui manquait à l'autre. L'empereur grec ne pouvait sans imprudence envoyer combattre en Italie les troupes stationnées en Asie, et les guerriers latins n'auraient pas sulfi , si la marine de Byzance n'avait pas été maîtresse de l'embouchure du golfe. L'infanterie des Francs, la cavalerie et les galères des Grecs , investirent la forteresse de Bari; et l émir arabe, après s'être défendu quatre ans, se soumit à Li clémence de Louis, qui conduisait eu personne les opérations du conquête siège. L'union des deux empereurs les avait rendus A (,p I) Ba J ; ; ( , maîtres de cette plaee importante ; mais des plaintes dictées de part et d'autre par la jalousie et l'orgueil , troublèrent bientôt leur amitié. Les Grées s'altri-

(i) Voyez Constantin PorphyrogiWte . de Thematibus , \. n,c. il, in Vit. Basil., r. 55 , p. 181.

buaient le mérite de k conquête et la gloire du triomphe -, ils vantaient la grandeur de leurs forces , et tournaient en dérision l'intempérance et la paresse d'une poignée de Barbares qui servaient sous les drapeaux du prince Carlovingien. La réponse de celuici respire l'éloquence de l'indignation et de la vérité. « Nous avouons la grandeur de vos préparatifs, dit l'arrière - petit - fils de Charlemagne ; vos armées étaient en effet nombreuses comme ces bataillons de sauterelles qui obscurcissent un jour d'été , battant des ailes, et, après un vol de peu d'étendue, tombent à terre , fatiguées et hors d'haleine. Semblables à ces insectes , vous êtes tombés après un faible effort ; vous avez été vaincus par votre propre lâcheté ; vous avez abandonné le champ île bataille pour insulter, pour dépouiller les chrétiens de la côte d'Esclavonie , qui sont nos sujets. Le nombre de nos guerriers était peu considérable; et pourquoi ne se trouvait-il pas plus grand ? parce que , lassé de vous attendre , j'avais renvoyé mon armée , en ne gardant que des soldats d'élite pour continuer le blocus de la place. Si , en présence du danger et de la mort, ils se sont livrés aux plaisirs de leurs festins hospitaliers, ces fêtes ontelles diminué la vigueur de leurs entreprises ? Est-ce votre frugalité qui a renversé les murs de Bari? Ces braves Francs , quoique la fatigue et la maladie leur eussent enlevé beaucoup de monde, n'ont -ils pas coupé et vaincu les trois plus puissans émirs des Sarrasins ? La défaite de ces émirs n'a - t-elle pas précipité la chute de la ville ? Bari est tombée ; la frayeur a saisi

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Tarente , la Caîabre sera délivrée \ et si nous sommes maîtres de la mer, on peut arracher la Sicile des mains des infidèles. Mon frère, ajoutait-il (et rien n'est plus propre que ce nom de frère à blesser la vanité des Grecs), pressez les secours maritimes que vous devez me fournir -, respectez vos alliés , et défiezvous des flatteurs (i). »

La mort de Louis et la faiblesse de la maison Carlovingienne anéantirent ces hautes espérances ; et à qui que ce fût des deux nations qu'appartînt l'honneur de la réduction de Bari , les empereurs grecs , Basile et son fils Léon , en recueillirent les avantages. La Pouille et la Calabre reconnurent de gré ou de force leur souveraineté; une ligne idéale du mont Garganus à la baie de Salerne montre que la plus grande partie du royaume de Naples était soumise à l'empire d'Orient. Au-delà de cette ligne étaient les ducs ou les républiques d'Amalfi (2) et de- Naples , qui , n'ayant jamais manqué aux devoirs de la vassalité , se réjouissaient du voisinage de leur légitime

(1) L'épître originale* de Fempereur Louis 11 à l'empereur Basile , monument curieux du neuvième siècle, a été publiée pour la première fois par Baronius {Annal, eccles., A. D. 871 , n w 5i — 71 ), d'après un manuscrit d'Erchempert , ou plutôt de l'historien anonyme de Salerne , tiré de. la bibliothèque du Vatican.

(2) V oyez une excellente dissertation de Republicâ Amalphitanâ, dans YAppendix (p. 1 -4 2 ) de YHistoria Pandcctarum ( Trajccti ad Rhenum, 1722 , in -4°)> par Hcuri lîrencmann.

souverain , et Amalfi s'enrichissait du commerce qu'elle faisait avec l'Europe des productions et des ouvrages de l'Asie 5 mais les princes lombards de Bénévent, deSalerne et de Capoue(i), furent détachés malgré eux des provinces latines, et violèrent souvent la promesse qu'ils avaient faite de demeurer soumis et de payer un tribut. La ville de Bari s'enrichit et s'agrandit ; elle devint la métropole du nouveau thème ou de la nouvelle province de Lombardie ; l'officier qui y commandait obtint le titre de patrice, et ensuite le nom singulier de catapan(i) ,

(1) Votre maître, disait Nicéphore , a donné secours et protection principibiu Capuano et Beneventano , servis meis , quos oppugnare clispono... Nova ( potius nota) res est quôd eorum patres et avi nostro imperio tribut a dedcrunt ( Luitprand, in Légat., p. 4^4)- H ne Éîî* P as mention de Sa— lerne; cependant le prince changea de parti vers la même époque, et Camillo Pellegrino (Script, rer. ital., 1. 11, part. 1, p. 285 ) a très -bien remarqué ce changement dans le style delà chronique anonyme. Luitprand(p. 48o) établit, d'après les preuves tirées de l'histoire et du langage , les droits des Latins sur la Pouille et sur la Dalabre.

(2) V oyez les Glossaires grecs et latins de Ducange (articles KaT£7rav&> et Catapanus) et ses notes sur YAlexiadc (p. 2^5). 11 n'adopte pas l'idée des contemporains, qui faisaient déjiverce mot de xara 7rav, jiucta omnc; il n'y trouve qu'une corruption du latin capitaneus. Au reste, M. de Saint- Marc a observé avec raison (Abrégé chronolog., t. 11 , p. 924) que, dans ce siècle, les capitanei n'étaient pas capitaines, mais seulement des nobles du premier rang, les grands vavasseurs de l'Italie.

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et on régla l'administration de l'Église et de l'État de manière à les subordonner complètement au trône de Constantinople. Ces princes de l'Italie ne disputèrent

la puissance que par des efforts sans vigueur et sans accord, et les Grecs repoussèrent ou déjouèrent ceux des troupes de l'Allemagne, qui descendaient des Alpes sous le drapeau des Olhon. Le premier et le plus grand de ces empereurs saxems se vit contraint d'abandonner le siège deBari -, le second, après avoir perdu les plus hardis de ses évoques et de ses barons , sortit avec honneur de la sanglante bataille de Crotone. La valeur des Sarrasins y triompha des Francs (i). Les escadres de Byzance avaient cependant chassé ces corsaires des forteresses et des côtes de l'Italie; mais l'intérêt l'avait emporté sur la superstition ou le ressentiment; le calife d'Egypte avait envoyé quarante mille musulmans au secours de son allié chrétien. Les successeurs de Basile ji se laissèrent persuader qu'ils devaient la conquête de la Lombardie et la conservation de cette province à la justice de leurs lois, aux vertus de leurs minisires, cl à la reconnaissance d'un peuple qu'ils avaient délivré de

(r) Ov jxovov (îia îtoAc/awv axatCr.); ÊTSTar/asvwv ~o toio'jtov V7r/,- 707e to sGvo; (les Lombards) , àù.x zat ayynovx yrwMivi% , v.yi Axatorovi} xat ^ûïjaroryjTt erisr/w; ts toi? -po«o^owêvoi; Trpoffyccof/svoçxsci ttjv eAîvOçpixv avroi; Trair,; tô oo*JASta;, rai rwv aÀXwv yoo'i- X07WÙJV ^xptÇopevoç (Léon , Tactiq. , e. i5 ? p. 71 1 )• La Chronique de Bénéveut (t. n , part. 1 , p. :>.8o ) donne une idée bien différente des Grées durant les einq ans ( A. D. 8f) 1 — 896) que Léon fut maître de la ville.

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l'anarchie et de l'oppression. Une suite de révoltes dut jeter un rayon de lumière dans le palais de Constantinople, et le rapide succès des aventuriers normands dissipa les illusions entretenues par la flatterie.

L'instabilité des choses humaines se faisait tristement sentir dans le contraste qui se trouvait entre l'état de la Pouille et de la Calabre, au dixième siècle de l'ère chrétienne , et celui dont elles avaient joui du temps de Pythagore. A la plus reculée de ces deux époques, la côte de la grande Grèce (tel était alors le nom de l'Italie) était couverte de cités libres et opulentes 5 ces villes étaient peuplées de soldats, d'artistes et de philosophes, et les forces militaires de Tarente, de Sybaris et Crotone, n'étaient guère intérieures à celles d'un puissant royaume. Au siècle dont nous écrivons l'histoire, ces provinces étaient en proie à l'ignorance, ruinées par la tyrannie, et dépeuplées par la guerre des Barbares ; et peut-être ne devons -nous pas trop sévèrement accuser d'exagération un auteur contemporain qui nous montre un vaste et fertile district dévasté, comme le lut la terre après le déluge universel (i). Dans l'histoire des ravages exercés parles Arabes, les Francs et les Grecs

(i) Calabriam adeunl , eamquc inter se dwisam reperientes funditus dcpopulati sunt (ou dcpopuldrunt) ita ut déserta s it veliit in d'duvio. Tel est le texte de Herempert ou Ercheinpert, selon les deux éditions de Caraceioli (Rcrum ital. Script., t. v, p. 23) et de Camillo Pellegrino (t. n, part, i, p. 246). Ces deux ouvrages étaient extrêmement rares à l'époque où Muratori les a réimprimé

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dans ritalie méridionale, je choisirai deux ou trois

anecdotes qui feront connaître les mœurs de ces peuples. i° Les Sarrasins aimaient à profaner aussi a. d. 873. bien qu'à piller les monastères et les églises. Au siège de Salerne, un chef musulman avait établi son lit sur la table de la communion, et toutes les nuits il immolait la virginité d'une religieuse. Tandis qu'il s'efforçait de vaincre la résistance que lui opposait une d'entre elles, une poutre détachée du toit par adresse ou par accident vint tomber sur sa léte , et la mort de cet impudique musulman fut attribuée à la tolère de Jésus-Christ, qui prenait enfin la défense de sa fidèle épouse (1). 2 0 Les Sarrasins assiégeaient a. d. 8-4. les villes de Bénévent et de Capoue : les Lombards , après avoir vainement demandé du secours aux successeurs de Charlemagne , implorèrent la clémence et l'appui de l'empereur grec (1). Un citoyen intrépide , qu'on descendit du hautxles murs, traversa les re-

(1) Baronius {Annal, cccles., A. D. 8^ \ , n° 2) a tiré cette histoire d'un manuscrit d'Erchcmpert , qui mourut à Capoue quinze années après l'événement. 3Iais un faux titre a trompé ce cardinal; et nous ne pouvons citer que la Chronique anonyme de Salerne (Parait pomena , c. 110), composée vers la fin du dixième siècle , et publiée dans le second volume de la Collection de Muratori. Voyez les Dissertations de Camillo Pellegrino (t. 11 , part. 1 , p. 2>3i-?.8i , etc.).

(9.) Constantin Porphyrogénète ( in Vit. Basil. , c. 58 , j). i83) est le premier auteur qui rapporte cette histoire. Il la place sous les règnes de Basile et de Louis n ; mais la réduction de Bénévent par les Grecs n'eut lieu que dans Tannée 891, après la mort de ces deux princes.

tranchemens, fit sa commission, et tomba entre les mains des Barbares au moment où il allait rendre le courage à la ville par les bonnes nouvelles qu'il rapportait. Les ennemis lui ordonnèrent de favoriser leur entreprise en trompant ses compatriotes; des richesses et des honneurs devaient être le prix de sa fausseté; la sincérité, au contraire, le dévouait à une mort prompte et certaine : il parut se rendre ; mais dès qu'il fut à la portée du rempart, il s'écria à haute voix : « Mes amis , mes frères, ayez du courage et delà patience; continuez à tenir; votre souverain sait votre détresse, et vos libérateurs approchent. Je sais le sort qui m'attend, et je confie ma femme et mes enfans à votre reconnaissance. » La fureur des Arabes confirma son témoignage , et ce généreux citoyen fut percé de mille coups ; il mérite de vivre à jamais dans la mémoire des hommes vertueux : au reste, ce même trait a été appliqué à ditférentes occasions, soit des temps anciens ou des temps modernes, ce qui peut a. d. 930. jeter quelque doute sur la réalité (i). 3° La troisième

(i) Paul— diacre rapporte {de Gest. Langob., 1. v, c. 7, 8, p. 870, 87 1 , édit. Grot. ) un fait pareil arrivé en 663, sous les murs de la même ville de Bénévent; mais il impute aux Grecs eux-mêmes le crime que les auteurs de Byzance attribuent aux Sarrasins. On dit que dans la guerre de 1756, M. d'Assas , officier du régiment d'Auvergne , se dévoua de la même manière. Sa conduite fut d'autant plus héroïque, que les ennemis qui l'avaient fait prisonnier ne lui demandaient que le silence (Voltaire, Siècle de Louis XV, c. 33, t. ix , p. 172).

anecdote pourra exciter le sourire au milieu des horreurs de la guerre. Thibaut, marquis de Camerino et de Spolette (1), soutenait les rebelles de Bénévent, et montrait dans sa conduite une cruauté tranquille, qui n'était point alors incompatible avec l'héroïsme. Les captifs de la nation ou du parti des Grecs, qui tombaient entre ses mains , perdaient les organes de la virilité; et aggravant cet outrage par de cruelles plaisanteries, il se flattait, disait -il, qu'il pourrait présenter à l'empereur une troupe de ces eunuques qui faisaient l'ornement le plus précieux de la cour de Byzance. La garnison d'un château avait été défaite dans une sortie, et les prisonniers condamnés à la mutilation ordinaire. L'exécution fut interrompue par une femme qui se précipita comme une forcenée au milieu des bourreaux , et par ses cris força Thibaut à l'écouter : « Est-ce ainsi, magnanime héros, s'écria - t-elle, que vous déclarez la guerre aux femmes, aux femmes qui ne vous ont jamais fait aucun tort, et qui n'ont d'autres armes que leur quenouille et leur fuseau? » Thibaut, ayant nié le fait, déclara que, depuis les Amazones, il n'avait pas ouï parler d'une guerre contre des femmes : « Eh quoi ! re-

(1) Thibaut, que Luitprand qualifie tic héros , fut , à proprement parler, due de Spolette et marquis de Camerino, depuis Tannée 926 jusqu'à Tonnée 1)35. C'étaient, les empereurs français qui avaient introduit en Italie le titre et Temploi de marquis (commandant de la 31 arche ou de»la frontière). Fojxz V Abrège chronologique, t. 11 , p. etc.

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prit-elle furieuse, pouviez-vous nous attaquer d une manière plus directe, pouviez-vous nous blesser dans une partie plus sensible , que vous ne le faites en privant nos maris de ce que nous aimons le plus , de la source de nos plaisirs , et de l'espérance de notre postérité ? Vous avez enlevé nos troupeaux , je lai souffert sans murmure ; mais cette fatale injure , cette perte irréparable , a lassé ma patience , et appelle sur vos têtes la justice du ciel et celle des hommes. » On applaudit à son éloquence par des éclats de rire -, les sauvages Francs, inaccessibles à la pitié, furent touchés d'un désespoir raisonnable autant que plaisant, et , outre la délivrance des captifs , elle obtint la restitution de ses biens. Comme elle retournait en triomphe au château , un messager vint lui demander, au nom de Thibaut, quel châtiment il faudrait infliger à son mari , si on le reprenait les armes à la main, a Si tel est son crime et son malheur, répondit- elle sans hésiter , il a des yeux et un nez , des mains et des pieds -, ces choses lui appartiennent , et il peut mériter de les perdre par ses délits ; mais que mon seigneur et maître daigne épargner

ce que sa petite servante ose réclamer comme sa propriété particulière et légitime (i). »

(i) Luitprnnd , Hist. , 1. iv, c. 4; dans les Rerum italic* Scriptorcs , t. î, part, i, p. 453, 454- Si l'on trouve ces détails trop libres, je m'écrierai , avec le pauvre Sterne, qu'il est dur de ne pouvoir transcrire avec circonspection ce qu'un rvOquen écrit sans scrupule. Et que serait-ce donc si j'avais

L'établissement des Normands à Naples et en Si- Apparue

m e # des

cile (1) est un événement qui , des son origine, eut Normands des suites importantes pour l'Italie et l'empire d'O- a. d. 1016. rient. Les provinces des Grecs, des Lombards et des Sarrasins , divisées entre elles , étaient exposées à devenir la proie du premier qui voudrait les envahir : à celte même époque , les audacieux pirates de la Scandinavie ravageaient toutes les terres et toutes les mers de l'Europe. Après une longue suite de pillages et de meurtres , les Normands acceptèrent et occupèrent un vaste et fertile canton de la France, auquel ils donnèrent leur nom *: ils quittèrent leurs dieux pour celui des chrétiens 0) : et les ducs de la

traduit, utviris certetis testiculos amputarc , in quibus nos tri corporis refocillatio , etc.?

(1) Les monumens qui nous restent du séjour des Normands en Italie , ont été recueillis dans le cinquième volume de Muratori ; et , parmi ces monumens, il faut distinguer h: poëme de Guillaume de la Pouille (p. i/^-i^S) , et l'histoire de Galfridus (Geoffroy) Malaterra (p. 537-607). Ces deux auteurs étaient nés en France, mais ils écrivaient en Italie du temps des premiers conquérons (avant l'année 1100), et avec l'énergie des hommes libres. Il n'est pas besoin de rappeler ici les noms des compilateurs et des critiques de l'histoire d'Italie; Sigonius, Baronius, Pagi , Giannone, Muratori, Saint-Marc, etc. , que j'ai toujours consultés, mais que je n'ai jamais copiés.

(2) Quelques-uns des premiers convertis furent baptisés dix ou douze fois, afin de recevoir dix ou douze fois la tunique blanche qu'il était d'usage de donner aux néophytes. Aux funérailles de Rollon , on fit des concessions aux mo-

I io HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Normandie se reconnurent vassaux des successeurs de Charlemagne et de Capet. Cette énergie farouche qu'ils avaient apportée des montagnes glacées de la Norwége, se polit, sans se corrompre , sous un climat plus doux ; les compagnons de Rollon se mêlèrent peu à peu aux naturels du pays : ils adoptèrent les moeurs, la langue (i) et l'audace chevaleresque des Français; et, dans un siècle guerrier, les Normands méritèrent la palme de la valeur et des prouesses militaires. Parmi les superstitions alors en usage , celles auxquelles ils se livrèrent avec le plus d ardeur furent les pèlerinages de Rome , de l'Italie et de la Terre-Sainte. Cette active dévotion augmentait, par l'exercice , les forces de leur ame et de leur corps -, le danger leur servit d'aiguillon, et les plaisirs de la

nastères pour le repos de son âme, et on sacrifia cent captifs ; mais, dans l'intervalle d'une ou de deux générations, le changement fut complet et général.

(i) Les Normands de Bayeux, ville située sur la côte de la mer, parlaient encore la langue danoise à une époque (A. D. 94<>) où , à Rouen, la cour et la capitale Pavaient déjà oubliée: Quem (Richard i) confestim pater Baiocas mittens Botoni militiœ suce principi nutriendum tradidit , ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque hominibus sciret apcrtè dore responsa ( Wilhelm Gemeticensis , de Ducibus Normannis,\. ni, c. 8, p. 623, édit. de Camden). Selden {Opéra, t. n , p. i64o-i656) a donné un échantillon de la langue naturelle et favorite de Guillaume le Conquérant (A. D. io35), échantillon qui se trouve aujourd'hui trop vieux et trop obscur, même pour les antiquaires et les gens de loi.

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nouveauté étaient leur récompense -, l'étonnement , la crédulité et l'espérance, embellissaient à leurs yeux la scène du monde. Ils se liguaient pour leur

défense mutuelle, et les voleurs des Alpes, qu'attirait l'habit d'un pèlerin , étaient châtiés souvent par le bras d'un guerrier. Dans un de ces pieux voyages à la caverne du Garganus , montagne de la Fouille , sanctifiée par une apparition de l'archange saint Michel (1), ils furent accostés par un étranger en habit grec, et qui se découvrit bientôt à eux pour un rebelle fugitif et ennemi mortel de l'empire de Iîy/.ance. Son nom était Melo, noble de l'ari : après une révolte dans laquelle il avait échoué, il s'éfait vu forcé de fuir et de chercher à son pays d'autres alliés et d'autres vengeurs. Le maintien audacieux des Normands ranima son espoir et détermina sa confiance (2) : ils écoutèrent ses plaintes et surtout ses

(1) Voyez Lcandre Albert i (J)c.u:rizionc d'ilalia, p. 25o) et Baronius (A. D. 49^, n° 43). Si r.uvhanjçe se trouvait avoir hérité du temple de l'oracle, coin nie on peut le présumer Je la caverne dcCalchas, l'ancien diseur de bonne aventure (Strabon, Gcogr. , 1. vi, p. 4^5, 4^0j ^ cs catholiques dans cette occasion avaient surpassé les Grecs par l'élégance de leur superstition.

(2) Les Normands étaient déjà connus en Italie pour leur valeur; quelques années auparavant, cinquante de leur? chevaliers, se trouvant réunis à Salerne au moment où une petite flotte de Sarrasins venait iusulter cette ville , demandèrent à Guaimar m , alors prince de Salerne, des armes et des chevaux, se firent ouvrir les portes de la ville, chargèrent le» Sarrasins et les renversèrent. Guaimar voulut < n

promesses. Les richesses qu'il leur offrit en perspective démontraient la justice de sa ca use , et la terre fertile, qu'opprimaient des tyrans efféminés leur parut l'héritage de la valeur. De retour dans la Normandie , ils y répandirent le goût des expéditions lointaines , et une troupe d'aventuriers , peu nombreuse , mais intrépide, s'unit volontairement pour la délivrance de la Poui lie. Ils traversèrent les Alpes séparément et cachés sous des habits de pèlerins; ils trouvèrent aux environs de Rome , Melo , qui fournit des armes et des chevaux aux plus pauvres , et les mena aux combats sans perdre de temps. Leur bravoure triompha.dans la première action ; mais , accablés dans la seconde par les Grecs supérieurs en nombre et bien pourvus de roaohines de guerre, ils firent leur retraite avec indignation et sans tourner le dos à l'ennemi. L'infortuné Melo employa le reste de sa vie à solliciter les secours de la cour d'Allemagne : les Normands , engagés dans sa cause , exclus de la terre qui leur avait été promise , errèrent parmi les collines et les vallées de l'Italie , et furent réduits à conquérir, à la pointe de l'épée , leur subsistance journalière. Cette redoutable épée servit tour à tour aux princes de Capoue , de Bénévent , de Salerne et de Naples , dans les querelles qui s'élevaient

vain les retenir à son service ; mais il leur fit promettre qu'ils engageraient d'autres braves de leur nation à venir combattre les infidèles. Hist. des rcpubl. ital. , t. i , p. 263.

(Note de l'Éditeur.)

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entre eux $ la valeur et la discipline des Normands déterminaient la victoire en faveur du parti qu'ils

adoptaient, et ils avaient soin de maintenir l'équilibre des pouvoirs, de peur que la prépondérance de l'un des États ne rendît leurs secours moins importans, et leurs services moins utiles. Ils occupèrent d'abord un camp fortifié, situé au milieu des marais de la Campante^ mais la libéralité du duc de Naples leur procura bientôt un établissement plus commode et plus solide. Il bâtit pour eux, à buit milles de sa résidence, la ville d'Averse, qu'il lit fortifier pour lui Fondation servir de boulevard contre Capoue. 11 leur accorda la A. d. 1029. jouissance du blé et des fruits, des prairies et des bois de ce fertile canton (1). La nouvelle de leurs suc-

(1) Ce récit n'est pas exact. Après la retraite de Tempe reur Henri 11, les Normands , réunis sous les ordres de Ilainolfe , s'étaient emparés d'Averse, alors petit château du duché de Naples. Il n'y avait que peu d'années qu'ils en étaient maîtres , lorsque Pandolplie iv, prince de Capoue, trouva moyen de s'emparer par surprise «le Naples. Sergius, maître des soldats et chef de cette république, sortit, avec les principaux citoyens , d'une ville où il ne voyait pas sans horreur s'établir une domination étrangère; il se retira dans Averse; et lorsque, avec Taide des Grecs et celle des citoyens fidèles à leur patrie , il eut rassemblé assez d'argent pour satisfaire l'avidité des aventuriers normands, il vint à leur tète attaquer la garnison du prince de Capoue, il la battit , et rentra daus Naples. Ce fut alors qu'il confirma aux Normands la possession d'Averse et de son territoire , qu'il Térigea en comte et qu'il en investit ttainollc. Hist. des repuld. ital., t. 1, p. 267. {Note de l'Éditeur.)

Il4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

cès y amenait chaque année de nouvelles troupes de p Jlerins et de soldats : les pauvres y étaient conduits par la nécessité , les riches par l'espérance ; et tout ce qu'il y avait en Normandie de généreux et d'actif soupirait après la fortune et la gloire. La ville indépendante d'Averse offrait un asile aux habitans de la province environnante, qui se trouvaient hors de la protection des lois, à quiconque était parvenu à se soustraire à l'injustice ou à la justice de ses supérieurs 5 et ces réfugiés adoptaient bientôt les mœurs et la langue de la colonie gauloise. Le comte Rainolfe fut le premier chef des Normands, et on sait que, dans l'origine de la société, le premier rang est la récompense et la preuve du mérite supérieur (r).

Depuis la conquête de la Sicile par les Arabes, les empereurs grecs s'étaient occupés sans cesse des moyens de rentrer dans cette belle province ; mais l'éloignement et la mer opposèrent des obstacles invincibles à leurs efforts les plus vigoureux. Des expéditions dispendieuses, après quelques lueurs de

[\)V oyez\e premier livre de GuillaumedelaPouille. Ce qu'il dit convient à tous les essaims de Barbares et de flibustiers :

Si vicinorum quis PEnstcioscs adillos Confugiebat , eum gratantcr suscipiebant , Monbus et Linguâ quoscunque venire videbant , Informant propria ; gens efficiatur ut una.

Et ailleurs, en parlant des aventuriers normands:

Pars parât, exiguœ vel opes nderant quia nullœ; Pars quia de tnagnis majora subit e volebant.

succès , finissaient par ajouter de nouvelles pages de calamités et d'humiliations aux annales de Byzance ; une seule de ces expéditions lui coûta vingt mille de ses meilleurs soldats, et les musulmans victorieux se raillèrent d'une nation qui donnait à des eunuques, non-seulement la garde de ses femmes , mais aussi le commandement de ses guerriers (i). Après un règne de deux siècles, les Sarrasins se perdirent par leurs divisions (2). L'émir refusa de reconnaître l'autorité du roi de Tunis ; le peuple se souleva contre l'émir 5 les chefs envahirent les villes : le dernier des rebelles gouvernait à son gré son village ou son château , et le plus faible de deux frères qui se faisaient la guerre implora le secours des chrétiens. Partout où se trouvait le danger, les Normands étaient prompts à accourir et à se rendre utiles. Arduin, agent et interprète des Grecs , enrôla cinq cents chevaliers ou guerriers à cheval sous le drapeau de Maniacès , gouverneur de la Lombardie. Lorsqu'ils débarquèrent en Sicile, les deux frères étaient réconciliés 5 l'union de la Sicile et de l'Afrique se trouvait rétablie , et des troupes gardaient le bord de la mer : les Normands menaient l'avant - garde , et les Arabes de Messine sentirent la valeur d'un ennemi dont ils n'avaient

(1) tiuitprand, in Legationc, p. /\S5. Pagi a jeté du jour sur cet événement, d'après l'histoire manuscrite du diacre Léon (t. iv, A. D. 965, n°* 17-19).

(2) VoyezXdi Chronique arabe de la Sicile, ap, Muratori , Script, rer. ital., t. 1, p. 253.

Il6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

pas encore éprouvé les coups. Dans une seconde action, l'émir de Syracuse fut désarçonnée! transpercé par Guillaume de Hauteville surnommé Bras-de-

jer. Dans une troisième bataille, ses intrépides soldats mirent en déroute une armée de soixante mille Sarrasins , et ne laissèrent aux Grecs d'autre fatigue que celle de poursuivre les troupes vaincues : brillante victoire, mais dont il faut dire que la plume de l'historien partage le mérite avec la lance des Normands -, il est sûr néanmoins qu'ils contribuèrent essentiellement aux succès de Maniacès, qui soumit à l'empereur treize cités et la plus grande partie de la Sicile. Il souilla sa gloire militaire par son ingratitude et sa tyrannie 5 il oublia, dans le partage du butin , le mérite de ses braves auxiliaires : leur avarice et leur orgueil furent également révoltés de ce traitement injurieux. Us se plaignirent par la bouebe de leur interprète : on dédaigna leurs plaintes, et on fustigea l'interprète : les souffrances seules de cette fustigation lui étaient personnelles; J'outrage regardait ceux dont il avait exprimé les sentimens; c'était à eux à le venger. Cependant ils dissimulèrent jusqu'à ce que, soit du consentement des Grecs, soit en s'écbappant, ils eussent trouvé moyen de repasser ronq,?Iie sur le continent de l'Italie : les Normands d'Averse Pouiiîe. partagèrent leur colère, et la province de la Pouil- 1040-1043. le (1) fut envahie, comme le gage de la dette, vingt

(ij Foycz Geoffroy Malalerra, qui raconte la guerre de Sicile et la conquête de la Pouille (1. 1, c. 7, 8, 9-19). Ce-

ans après leur première émigration. Leur armée netait encore composée que de sept cents cavaliers et cinq cents fantassins, et les troupes de Byzance, lorsqu'on eut rappelé en Italie les légions qui avaient fait la guerre de Sicile, se montaient, dit -on, à soixante mille hommes (1). Un héraut leur proposa le choix du combat ou de la retraite : a Le combat! » s'écrièrent d'une voix tous les Normands , et un de leurs plus robustes guerriers renversa d'un coup de poing le cheval du messager des Grecs. On renvoya ce messager avec un autre cheval : les généraux byzantins eurent soin de cacher l'insulte aux troupes de l'empire ; mais deux batailles qui se suivirent de près leur firent connaître d'une plus terrible manière la force' et la bravoure des Normands. Les Asiatiques s'enfuirent dans les plaines de Cannes devant les aventuriers de la France ; le duc de Lombardic tomba au pouvoir des vainqueurs. Les habitons de la Fouille se soumirent à une nouvelle domination , et l'empereur grec ne sauva de ce naufrage que les quatre places de Bari , d'Otrante , de Brindes et de Tarente. C'est de cette époque que date l'empire des

drenus(tom. 11 , p. 74 1 -74^, 755, 756) et Zonare (toiu. 11, p. 237, 238) décrivent les mêmes évenemens; ci les Grecs étaient si accoutumés aux humiliations, que leur narration est assez impartiale.

(i)Cedrenus spécifie le rayua de VObscquium (Phrygia) et le ueoo; des Thracésicns (Jydia); voyez Constantin {de Tfiematibus, 1,3,4? avec la Carte de Delislc) ; et il nomme ensuite les Pisidicns et les Lycaoniens avec les fvederati.

Il8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Normands en Italie , qui éclipsa bientôt la naissante colonie d'Averse. Le peuple élut douze comtes (i); l'âge , la naissance et le mérite déterminèrent les suffrages. Les contributions des districts qui leur étaient appropriés servaient à leur usage particulier , et chacun des comtes éleva au milieu de ses terres une forteresse qui commandait à ses vassaux. La ville de Melphi , leur résidence commune , placée au centre de la province, devint la métropole et la citadelle de l'Etat j chacun des douze comtes y occupait une maison et un quartier séparés, et ce sénat militaire réglait les affaires de la nation. Le premier d'entre eux , président et général de la république, reçut le titre de comte de la Pouille, et cette dignité fut conférée à Guillaume Bras -de-fer, représenté, dans le langage de ce siècle, comme un lion dans les com-

(t) Omnes conveniunt et bis sex nobiliores,

Quos genus et gravitas morum decorabat et aftas f Elegére duces. Provectis ad comitatum His alii parent. Comitatus nomen honoris , Çuo donantur erat. Hi totas undique terras Diviséresibi , ni sors inimica repugnet, Singula proponunt loca quœ contingere sorte Cuique ducis debent , et quœque tributa locorum.

Et après avoir parlé de Melphi , Guillaume de la Pouille ajoute :

Pro numéro comitum bis sex statuére plateas Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

Léon d'Ostie (1. u, c. 67) nous apprend de quelle manière furent partagées les villes de la Pouille ; mais ce détail m'a paru inutile.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. ug

bats , un agneau dans la société , et un ange dans les conseils (i). Un auteur national et contemporain décrit de bonne foi les mœurs de ses compatriotes (2). Caractère « Les Normands, dit Malaterra, sont un peuple as- Normands, tucieux et vindicatif-, l'éloquence et la dissimulation semblent héréditaires en eux: ils savent s'abaisser à la flatterie; mais si la loi ne les tient pas sous le joug, ils se livrent à tous les excès de leurs passions. Leurs princes se piquent de munificence envers le peuple ; le peuple garde le milieu , ou plutôt il réunit les extrêmes de l'avarice et de la prodigalité : avides de richesses et de domination, ils méprisent tout ce qu'ils possèdent et espèrent tout ce qu'ils désirent 5 les armes et les chevaux , le luxe des habits et l'exercice delà chasse et de la fauconnerie, font les délices des Normands (3); mais, dans les occasions pres-

(1) Guillaume de la Pouille, 1. 11, c. 12. Je compte ici sur irne citation faite par Giannone (Ist. c 'w. di Napoli , t. n , p. 3i),citationquejene puis vérifier dans l'original. L'Apulien donne des éloges aux validas vires, probitas animi et vivida virtus de Bras-de-fcr, et il déclare que , si ce héros avait vécu, aucun poète n'aurait pu égaler son mérite (1. i, p. ?58 ; 1. il, p. 269). Bras-de-fer fut regretté par les Normands; quippe qui tanti consiliï virum((\'\l Malaterra , l. 1 , c. 12 , p. 552) tamarmis strenuum, tam sibi munificum, «ffabilcm, morigeratum, ulterius se habere dijjidcbant.

(2) Malaterra (1. 1, c. 3, p. 55o) dit: Gens astutissima, injuriarum ultrix.... adulari sciais — cloquentiis inscrvicns; et ces expressions indiquent le caractère populaire et proverbial des Normands.

(3) Le goût de la criasse et l'usage du faucon appartenaient

Ni

santés , ils supportent avec une patience incroyable les rigueurs de tous les climats , et la fatigue et les privations d'une vie militaire (i). »

Oppression Les Normands de la Pouille se trouvaient aux con- PouiUe. fins des deux empires d'Allemagne et de Constantiio^è, etc. nople; et, selon la politique du moment, ils recevaient l'investiture de leurs terres de l'un ou de l'autre des deux empereurs. Mais le droit de conquête était le titre le plus solide de ces aventuriers : ils n'aimaient personne et ne se fiaient à personne; personne ne les aimait ni ne se fiait à eux; le mépris qu'ils inspiraient aux princes était mêlé de frayeur , et la crainte des naturels du pays à leur égard était mêlée de haine et de ressentiment. Dès qu'ils désiraient un cheval , une femme, un jardin, ils ne manquaient pas de s'en emparer (2) ; et les chefs seuleplus particulièrement aux descendant des marins de la Norwége ; au reste, les Normands auraient pu apporter de la Norwégeet de l'Irlande les plus beaux oiseaux de fauconnerie.

(1) On peut comparer ce portrait avec celui de Guillaume de Malmsbury {de Gest. Anglorum, 1. 111 , p. 101 , 102) , qui apprécie en historien philosophe les vices et les vertus des Saxons et des Normands. L'Angleterre a certainement gagné à la conquête.

(2) Le biographe de saint Léon ix jette sur les Normands son venin sacré : Videns indisciplinatam et alienam gentem Normannorum , crudeli et inaudit â rabie et plus quàm paganâ impietate adve sus ecclesias Dei insurgere, passions christianos trucidare, etc. (Wibert, c. 6.) L'honnête Apu— lien(l. 11, p. 259) dit tranquillement de leur accusateur: V eris commiscens fallacia.

ment coloraient leur cupidité des noms plus spécieux d'ambition et de gloire. Les douze comtes se lignaient quelquefois pour commettre une injustice*, dans leurs querelles domestiques, ils se disputaient la dépouille du peuple : les vertus de Guillaume disparurent avec lui , et Drogon , son frère et son successeur, était plus propre à conduire la valeur qu'à réprimer la violence de ses égaux. Sous le règne de Constantin Monomaque, le cabinet de Constantinople essaya, moins par bienfaisance que par politique, de délivrer l'Italie de cette calamité permanente, plus lâcheuse qu'un torrent de Barbares (1), et Argyre, fils de Melo, qu'on chargea de l'exécution de ce dessein, reçut les titres les plus pompeux (2) et les pouvoirs les plus étendus. La mémoire de son père devait être pour lui un titre auprès des Nor-

(1) On peut tirer ces détails sur la politique des Grecs, la révolte deManiaeès, etc. , de Ccdrcnus (t. 11 , p. 767 , 758) , de Guillaume de la Pouille (1. 1 , p. , 258 ; l. 11 , p. 2.59), et des deux Chroniques de liari , par Lupus Protospata (Mu— ratori , Script, rcr. ital., t. v, p. /J 2 , 4^ > 44) 1 ct P ar un au ~ teur anonyme {Antiq. Ital. mcd. (nui, t. 1 , p. 3 1 —35). Celte dernière est un fragment qui a quelque prix.

(2) Argyre reçut, dit la Chronique anonyme de Bari , des lettres impériales, fœdcratds, et patriciatus , et catapani , ct vcstatûs. Muratori, dans ses Annales (t. vm, p. 4 2 ^) , fait avec raison une correction ou une interprétation sur ce dernier mot; il lit sevestatus, c'est-à-dire le titre de schastos ou d'Augustus; mais dans ses Antiquités il en fait, d'après Ducange, un office du palais ou la grande maîtrise de la garde-robe.

mands : il s'était déjà assuré de leur service volontaire pour étouffer la révolte de Maniacès, et venger leur injure particulière en même temps que celle de FÉtat. Constantin voulait tirer cette colonie guerrière des provinces de l'Italie et la transplanter sur le théâtre de la guerre de Perse. Pour première marque de la magnificence impériale, le fils de Melo répandit parmi les chefs For de la Grèce et les ouvrages précieux de son industrie. Mais ses artifices furent déjoués par le bon sens et le courage des vainqueurs de la Pouillc : après avoir rejeté ses présens ou du moins ses propositions, ils déclarèrent d'une voix unanime qu'ils n'abandonneraient pas leurs possessions et leurs espérances pour cette for- Ligue du tune éloignée qu'on leur offrait en Asie. Les moyens de persuasion ayant échoué , Àrgyre résolut de les °a! d**' soumettre ou de les détruire-, il réclama contre l'ennemi commun le secours des puissances latines, et forma ufte alliance offensive entre le pape, l'empereur d'Orient et celui d'Occident. Le trône de saint Pierre se trouvait occupé par Léon ix, un saint (i) dans toute la simplicité de ce caractère, fait pour se tromper lui-même et tromper le monde, et, par le

(i) Wiberta composé une Vie de saint Léon ix, où l'on retrouve les passions et les préjugés de son siècle: cette Vie a été imprimée à Paris en i6i5, in-8°, el insérée depuis dans les recueils des bollandistes de Mabillon et de Muratdri. M. de Saint-Marc {Abrégé, t. n, p. i4o— 210, et p. a5-C)5, seconde colonne) a traité avec soin l'histoire publique et privée de ce pape.

1049- io54-

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LV1. ia3

respect qu'il inspirait, propre à consacrer sous le nom de piété les mesures les plus contraires à la pratique de la religion. Son humanité s'était laissé toucher par les plaintes, peut-être par les calomnies d'un peuple opprimé; les impics Normands avaient interrompu le paiement des dîmes, et on ne manqua pas de décider qu'on pouvait s'armer du glaive temporel contre des brigands sacrilèges qui méprisaient les censures de l'Église. Léon , né en Allemagne, d'une famille noble et alliée de la maison royale, avait un libre accès à la cour de l'empereur Henri m, et possédait sa confiance : pour trouver des guerriers et des alliés, son zèle ardent le conduisit de la Pouille en Saxe , et des rives de l'Elbe à celles du Tibre. Pendant ces préparatifs, Argvre se servit en secret des armes les plus criminelles. Une multitude de Normands furent sacrifiés aux intérêts de TÉtat ou à des vengeances particulières, et le brave Drogon fut assassiné dans une église. Son frère, A. D. io5i. Humphroy, troisième comte de la Pouille „• liérita de son courage. Les assassins furent punis; Argyre , renversé et blessé, courut, loin du champ de bataille, cacher sa honte derrière les murs de Bari, en attendant les tardifs secours de ses alliés.

Mais l'empire de Constantin était troublé par la Expédition guerre contre les Turcs : Henri était faible et irré- Lc-oîTx solu; et le pape, au lieu de repasser les Alpes avec Normands, une armée d'Allemands, ne ramena que sept cenls soldats de la Souabe et quelques volontaires de la Lorraine. Dans sa marche lente de Mantoue à Béné-

vent, il reçut sous la sainte bannière un vil mélange d'Italiens de toutes les classes (i). Le prêtre et le voleur couchaient dans la même tente : on voyait

dans les premiers rangs les piques se mêler avec les croix, et le saint guerrier qui les conduisait répétait dans Tordre des marches, des campemens et des combats, les leçons militaires qu'il avait reçues dans sa jeunesse. Les Normands de la Pouille ne purent meitre en campagne que trois mille cavaliers et un petit nombre de fantassins. La défection des naturels du pays les priva de vivres et coupa leur retraite , et un respect superstitieux glaça pour un moment leur bravoure incapable de crainte. En voyant Léon s'approcher en ennemi , ils fléchirent le genou sans honte et sans répugnance devant leur père spirituel. Mais le pape fut inexorable : ses Allemands, fiers de leur haute taille, se moquèrent de la petite stature de leurs adversaires (a) ; et on déclara à ceux-ci qu'ils

(i) Voyez, sur l'expédition de Léon ix contre les Normands, Guillaume l'Àpulien (1. u , p. 259-261 ) et Geoffroy Malaterra (1. 1, c. i3, \^\ i5, p. 253). Ces deux auteurs ont de l'impartialité; leur prévention naturelle se trouve contre- balancée par leur prévention de prêtres.

(a) Teutonici, quia cœsaries et forma decoros Fecerat egregiè proceri corporis illos t Corpora dérident JYormannica quœ breviora Esse videbantur.

Les vers de l'Apulien ont ordinairement cette platitude mais il s'échauffe dans la description de la bataille. Deux de ses comparaisons , tirées de la chasse au faucon et de la sorcellerie , indiquent les mœurs de son temps.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. ia5

devaient choisir entre la mort et l'exil. Les Normands dédaignaient la fuite, et plusieurs d'entre eux n'ayant pas pris de nourriture depuis trois jours , leur petite armée se décida pour une mort plus prompte et plus honorable. Après avoir monté la colline de Civitella, ils descendirent dans la plaine, et chargèrent, en trois divisions, les troupes du pape. Richard , comte d'Averse , et le fameux Robert Guis- sa défaite card, qui étaient à la gauche et au centre, attaqué- captivité*, rent, enfoncèrent, mirent en déroute et poursuivi- 1 J UD rent les troupeaux d'Italiens qui combattaient sans discipline et fuyaient sans rougir. Le comte Humphroy , qui menait la cavalerie de l'aile droite , eut à remplir une tâche plus difficile. On a représenté les Allemands comme peu habiles à manier la lance et le cheval; mais ils formaient à pied une impénétrable phalange, et ni homme, ni cheval, ni armure, ne pouvaient résister à la pesanteur de leurs énormes sabres , qu'ils faisaient tomber à deux mains sur l'ennemi. Ils se défendaient avec opiniâtreté, lorsque la cavalerie, qui revenait de la poursuite, les environna, et ils moururent dans leurs rangs avec l'estime de l'ennemi et le plaisir de s'élre vengés. Le pape prit la fuite et trouva les portes de Civitella fermées; il fut pris par ses pieux vainqueurs, qui, baisant ses pieds , lui demandèrent sa bénédiction et l'absolution de leur coupable victoire. Dans cet ennemi captif, les soldats ne voyaient que le vicaire de Jésus-Christ : et bien que ces marques de

respect puissent de la part des chefs être attribuées à la politique , il y a tout lieu de croire qu'ils partageaient les superstitions du peuple. Dans le calme de la retraite, le pontife, dont les intentions avaient été bonnes , regretta l'effusion du sang humain versé à son occasion ; il sentit qu'il avait été une cause de péchés et de scandales, et comme son entreprise n'avait pas réussi , il voyait le blâme général s'attacher à l'inconvenance de sa conduite (i). Dans ces dispositions , il ne se refusa point au traité avantageux qu'on lui proposait ; il abandonna une alliance préchée par lui-même comme la cause de Dieu , et ratifia les conquêtes passées et futures des Normands. Origine de De quelque manière qu'elles eussent été usurpées, turedu les provinces de la Pouille et de la Calabre fai- Na U P 7es 8 saient partie de la donation de Constantin et du pa-

«jue donno • • i • n* •

i*pape. tnmoine de saint Pierre : ainsi le don et 1 acceptation confirmaient à la fois les prétentions du pontife et celles des Normands. Ils se promirent réciproquement l'appui de leurs armes spirituelles ou temporelles : les Normands s'engagèrent ensuite à payer à la cour de Rome un tribut ou une redevance de

(i) M. de Saint-Marc (t. n , p. 200-204 ) allègue le» plaintes ou les censures que formèrent alors, de la conduite du pape, plusieurs personnages respectables. Comme Pierre Damien, l'oracle de ce temps,' avait refusé aux papes le droit de faire la guerre, le cardinal Baronius {Annal, eccles., A. D. io53., n 01 10-17) rerael l'ermite à sa place (Lugcns eremi incola) , et soutient avec chaleur les prérogatives des deux glaives de saint Pierre.

douze deniers par charrue , et depuis cette transaction mémorable, c'est-à-dire depuis environ sept siècles , le royaume de Naples est demeuré fief du saint-siége (1).

On fait descendre Robert Guiscard (2) tantôt d'un Naissance paysan, tantôt d'un duc de Normandie : l'orgueil et de Rohen 1 ignorance se sont reunis chez une princesse grec- a. que (3) pour rabaisser la naissance de Guiscard , et l'ignorance et l'adulation chez les Italiens , ses sujets ,

(1) Giannone (Istor. cw. di Napoli, t. 11 , p.

discute habilement, comme jurisconsulte et comme antiquaire, l'origine et la nature des investitures papales; mais il s'efforce vainement de concilier les devoirs de patriote et ceux de catholique , et par cette frivole distinction , Ecclesia romana non dédit, sed accepit , il échappe à la nécessité d'un aveu sincère , mais dangereux.

(2) On trouve des détails sur la naissance , le caractère et les premières actions de Guiscard , dans Geoffroy Malaterra(l. 1, c. 3,. 4-i 1-16, 17, i8-38, 39, 4°)> dans Guillaume de la Pouille (1. 11, p. 260—26?.), dans Guillaume Gemeticensis ou de Jumièges (1. xi, c. 3o, p. 663, 664 * édit. de Camden), et dans AnneComnène (Alexiade , 1. 1, p. 23-2^ » h v, p. i65, 166) , avec les Notes de Ducange (iVor. 1* Alex. , p. 23o— 232-320 ) , qui a ramassé toutes les chroniques latines et françaises , pour en tirer de nouvelles lumières.

(3) O $t Pop7TEproç ( mot corrompu à la grecque) outdç >iv NopjAowoç to vevoç, t>?v rvjpjv Gt9>}f*oç.... ailleurs : EÇ ayavouç wavu tu^tjç 7npMpavîîç j et dans un autre endroit (1. iv, p. 84) : Atto layjxmç îreviaç xai tv^ijç a^pavou;. Anne Gomnène était née dans la pourpre; mais son père n'était qu'un particulier, illustre à la vérité , que son mérite avait élevé à l'empire.

pour la relever (i). Il avait reçu le jour dans la seconde classe ou Tordre moyen de la noblesse (2). Il sortait d'une race de vavasseurs ou bannerets du diocèse de Coutances en Basse-Normandie, où ils habitaient le noble château de Hauteville \ Tancrède son pète se distinguait à la cour et à l'armée du duc, auquel il était tenu de fournir dix soldats ou chevaliers. Deux mariages dans une famille qui n'était pas indigne de la sienne, rendirent Tancrède père de douze enfans qui furent tous élevés dans la maison paternelle , et chéris de sa seconde femme avec une égale tendresse. Mais un modique patrimoine ne suffisait pas à une progéniture nombreuse et entreprenante : les douze frères, voyant autour d'eux les funestes suites de la pauvreté et de la discorde, résolu-

(1) Giannone (t. n , p. 2), oubliant ses auteurs originaux, s'en rapporte, pour faire sortir Guiscard d'une maison de prince, au témoignage d'Inveges, moine augustin de Palerme , qui vivait dans le dernier siècle. Ces deux auteurs prolongent la succession des ducs depuis Roi Ion jusqu'à Guillaume 11, le Bâtard ou le Conquérant, qu'on croyait ( comune mente si tiene ) le père de Tancrède de Hauteville. Cette erreur est grossière et bien étonnante ; car lorsque les (Ils de Tancrède faisaient la guerre dans la Pouille, Guillaume 11 n'avait que trois ans (A. D. 1037).

(2) Le jugement de Ducange est juste et modéré : Certè humilis fait ac tenais Roberti familia , siducalemet regium spectemus apicem , ad que m posteà pcn>enit; quœ ho nés ta tamen et prœter nobilium vulgarium statum et conditionem illas tris habita est, « quœ nec humi reperet, nec altum quid tumeret. » (Guill. de Malmsb. , de Gest. Anglorum , 1. 111 , p. 107, Not. ad Alcxiad., p. 23o).

rent de chercher fortune dans les guerres étrangères. Deux seulement se chargèrent du soin de perpétuer leur race et de soigner là vieillesse de leur père ; les dix autres, partant du château à mesure qu'ils arrivaient à l'âge de virilité, traversèrent les Alpes et joignirent les Normands de la Pouille. Les aînés furent entraînés par leur valeur ; le (succès de ceux-ci encouragea les plus jeunes, et Guillaume, Drogon et Humphroy, les derniers de tous, méritèrent d'être les chefs de leur nation et les fondateurs de la nouvelle république. Robert, le premier des sept fils du second mariage, possédait, de l'aveu même de ses ennemis, toutes les qualités d'un capitaine et d'un homme d'État. Sa stature excédait celle des hommes les plus grands de son armée : les proportions de son corps étaient celles qui donnent à la fois la force et la grâce; au déclin de sa vie , il jouissait encore de cette ferme vigueur de santé capable de tout supporter, de cette noblesse de maintien faite pour imposer à tous. Son visage était vermeil, ses épaules larges ; ses longs cheveux et sa longue barbe avaient la couleur du lin ; ses yeux jetaient du feu, et sa voix, comme celle d'Achille, pouvait, au milieu du tumulte d'une bataille, maintenir l'obéissance et répandre la terreur. Dans les siècles barbares de la chevalerie, ces avantages étaient trop importans pouT échapper à l'attention du poëte ou de l'historien. Ils observent que Robert faisait tout à la fois , et avec la même dextérité , usage de son épée qu'il tenait de la main droite , et de sa lance qu'il tenait de la main gauche -, qu'il fut désarçonné trois xi. 9

i5o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

ibis à la bataille de Civitella , et qu'à la fin de celte journée mémorable, il fut reconnu qu'il avait remporté le prix de la valeur sur tous les guerriers, soit de Tune ou de l'autre armée (i). Son insatiable ambition était fondée sur le sentiment de sa supériorité ; dans le choix de ses moyens d'élévation, il n'était jamais arrêté par les scrupules de la justice , rarement par les sentimens de l'humanité ; et quoiqu'il ne fût pas insensible à la renommée , il agissait indifféremment en secret ou à découvert, selon que l'une ou l'autre de ces méthodes lui paraissait plus favorable à l'intérêt du moment. On donna le surnom de Guiscard (a) à ce grand maître de la sagesse politique , trop souvent confondue avec la dissimulation et la fourberie ; et le poëte apûlien le loue d'avoir surpassé

(1) Je vais citer quelques-uns des meilleurs vers de l\Apulien (1. 11, p. 270) :

Pugnat utrdque manu, nec lancea cassa, née ensis Cossus erat , quocunque manu deducere vellet. Ter dejectus equo , ter viribus ipse resumptis Major in arma redit ; stimulos Jfuror ipse ministrat. Utleo cum frendens , etc.

JVullus in hoc be.Uo , sicuti post bella probatum est, Victor vel victus , tam magnos edidit ictus.

(2) Les auteurs et les éditeurs normands qui connaissaient le mieux leur langue , traduisaient le mot Guiscard ou Wiscard par Callidus, un homme rusé et astucieux. La racine TVise est familière aux oreilles anglaises , et l'ancien mot ffiseaere offre à peu près le même sens et la même terminaison. T>jv -}u^)jv TravovpyoTocroç rend assez bien le surnom et le caractère de Robert.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. i5l

l'astuce d'Ulysse et l'éloquence de Cicéron. Cependant ses artifices se déguisaient sous une apparence

de franchise militaire : dans sa plus haute fortune, il demeura accessible et affable pour ses soldats, et, tout en se montrant indulgent pour les préjugés de ses nouveaux sujets , il affectait dans son vêtement et dans ses mœurs l'ancien usage de son pays. 11 pillait avec avidité , afin de répandre des largesses avec profusion. Sa première indigence lui avait donné les habitudes de la frugalité -, le gain d'un marchand ne lui paraissait pas indigne de son attention, et il faisait subir sans pitié à ses captifs de longues et cruelles tortures pour les forcer à découvrir leurs trésors cachés. Selon les Grecs, il partit de la Normandie suivi seulement de cinq cavaliers et de trente fantassins , et ce calcul paraît encore exagéré ; ce sixième fils de Tancrède de Hauteville passa les Alpes sous un habit de pèlerin, et leva ses premiers soldats parmi les aventuriers de l'Italie. Ses frères et ses compatriotes s'étaient partagé les fertiles terres de la Pouille, mais ils gardaient chacun leur part avec la jalousie de l'avarice : le jeune homme plein d'ambition gagna les montagnes de la Calabre , et dans ses premiers exploits contre les Grecs et les naturels du pays , il n'est pas facile de distinguer le héros du brigand. Surprendre un château ou un couvent, attirer un riche citoyen dans un piège, enlever des vivres dans les villages des environs , tels lurent les obscurs travaux qui exercèrent sa force et ses facultés intellectuelles. Les volontaires de la Normandie se rangèrent sous

l32 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

ses drapeaux , et les paysans de la Calabre, commandés par lui, prirent le nom et le caractère des Normands.

.Son amlii- Robert , dont l'ambition s'étendait avec sa fortune , et ses èxcita la jalousie de son frère aîné , qui , dans une a. d. querelle passagère, menaça ses jours et mit des en-

054 1 ' traves à sa liberté. A la mort de Humphroy , ses fils en bas âge se trouvèrent exclus du commandement , et réduits à une vie privée par l'ambition de leur tuteur et de leur oncle ; Guiscard , élevé sur un bouclier , fut déclaré comte de la Pouille et général de la république. Plus puissant alors et revêtu d'une autorité plus considérable, il voulut achever la conquête de la Calabre , et acquérir un rang qui le mît pour jamais au-dessus de ses égaux. Le pape l'avait excommunié pour quelques rapines ou quelques sacrilèges; mais on persuada sans peine à Nicolas 11 que des amis ne peuvent se brouiller sans se nuire mutuellement , que les Normands étaient les fidèles défenseurs du saint-siége , et que l'alliance d'un prince offrait plus de sûreté que la conduite capricieuse d'un corps aristocratique. Un synode de cent évêques s'assembla à Melphi , et le comte interrompit une entreprise importante pour veiller en personne à la sûreté du pontife romain et pour exécuter ses décrets. Celui-ci, par reconnaissance et par politique , accorda à Robert et à sa postérité le titre de duc (1), avec l'investiture

(i) L'histoire de l'acquisition du titre de duc par Robert Guiscard est une matière très-délicate et très-obscure. D'a-

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. i33

de la Pouille , de la Calabre et de toutes les terres de l'Italie et de la Sicil e qu'il enlèverait aux Grecs schismatiques et aux infidèles Sarrasins (i). Le consentement du pape pouvait just ifier les conquêtes de Robert, mais non pas l'autoriser à disposer d'un peuple libre et vainqueur sans son aveu ; Guiscard ne rendit publique sa nouvelle dignité qu'après avoir illustré ses armes dans la campagne suivante, par la prise de Consenza et de Reggio. Au milieu de l'enthousiasme qu'inspirait son triomphe , il assembla ses troupes et leur demanda de confirmer par leur suffrage le jugement du vicaire de Jésus-Christ : les soldats saluèrent leur valeureux duc par des acclamations de joie ; et les comtes, jusqu'alors ses égaux, prononcèrent le serment de fidélité avec le sourire sur les lèvres et l'indignation dans le cœur. Robert se ° u o c u ^ e u qualifia dès-lors de « duc de la Pouille, de la Ca- a.d. icôc. labre et de la Sicile, par la grâce de Dieu et de saint Pierre, » et travailla vingt années a mériter et à réaliser ces titres pompeux : des succès si la rdifs dans

près les remarques judicieuses de Giannone, Muralori et Saint-Marc, j'ai tâché de faire ec récit d'une manière cohérente et vraisemblable.

(i) Baronius {Annal, ccclesiast., A. D. 1059, n° 69) a publié Pacte original. Il dit l'avoir copié sur le Liber censuum, manuscrit du Vatican. Cependant Muratori a imprimé (^nfà/. mcd. œvi, t. v, p. 851-908) un Liber ce nsuum où il ne se trouve pas ; et les noms de Vatican et de cardinal éveillent les soupçons d'un protestant et même d'un philosophe.

l34 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

un pays si peu étendu paraissaient au-dessous des talens du chef et de la nation -, mais les Normands étaient en petit nombre ; ils avaient peu de ressources j leurs services étaient volontaires et précaires. Les grands desseins du duc furent quelquefois entravés par l'opposition de l'assemblée de ses barons ; les douze comtes élus par le peuple conspirèrent contre son autorité ; et les fils de Humphroy, dénonçant la perfidie de leur oncle , demandèrent justice et vengeance. L'habile Guiscard découvrit leurs complots, étouffa leur rébellion, et condamna les coupables à la mort ou à l'exil ; mais il consuma inutilement ses années et les forces de la nation dans ces querelles domestiques. Lorsqu'il eut mis en déroute ses ennemis du dehors , les Grecs , les Lombards et les Sarrasins , les villes fortifiées de la côte de la mer leur servirent d'asile. Ils excellaient dans l'art des fortifications et celui de la défense; les Normands , habitués à servir à cheval , ne savaient combattre qu'en plaine : inhabiles à l'attaque des places, ils ne pouvaient s'en rendre maîtres que par la persévérance. Salerne se défendit plus de huit mois; le siège ou le blocus de Bari dura près de quatre ans. Le duc normand se montrait le premier dans tous les dangers , était le dernier fatigué et le plus patient dans ses souffrances. Tandis qu'il pressait la citadelle de Salerne, une pierre énorme , lancée du haut des remparts , mit en pièces une de ses machines , et un éclat de bois le blessa à la poitrine. 11 logeait sous les murs de Bari, dans une mauvaise baraque formée de branches sè-

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. i35

ches et couverte de paille ; poste dangereux , exposé de tous côtés aux rigueurs de l'hiver et aux traits de l'ennemi (i).

Les provinces conquises en Italie par Robert 6ont Sesconquêcelles qui forment aujourd'hui le royaume de Naples, Uaiie. et les révolutions de sept siècles n'ont pas séparé les contrées réunies par ses armes (2). Cette monarchie s'est composée des provinces grecques de la Calabre et de la Pouille , de la principauté de Saleme , soumise aux Lombards , de la république d'Amalfi , et des districts intérieurs du vaste et ancien duché de Bénévent. Trois de ces districts seulement échappèrent à sa domination, le premier pour jamais, et les deux autres jusque vers le milieu du siècle suivant. L'empereur d'Allemagne avait transféré au pape, par don ou par échange , la ville et le territoire immédiat de Bénévent ; et quoique cette terre sacrée ait été envahie quelquefois, le nom de saint Pierre triompha à la fin du glaive des Normands. Leur première colonie d'Averse subjugua et conserva FÉtat deCapouc, et les princes de cette ville furent réduits à mendier leur subsistance à la porte du palais de leurs aïeux.

(1) Voyez la Vie de Guiscard dans le second et le troisième livre de l'Apulien , le premier et le second livre de Malaterra.

(2) Giannone (vol. n de son Istoria civile, 1. ix, x, xi-, et 1. xvii , p. 46°-47°) expose avec impartialité les conquêtes de Robert Guiscard et de Roçer I er ; l'exemption de Bénévent et des douze provinces du royaume. Cette division n'a été établie que sous le règne de Frédéric 11.

l36 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Les ducs de la ville de Naples maintinrent la liberté

populaire sous une apparence de soumission à l'empire dcByzance. Parmi les conquêtes de Guiscard, les lumières de Salcrne (i) et le commerce d'Amalfi (2) doivent fixer un moment la curiosité du lecteur. École <ie i° Une école de jurisprudence suppose des lois et des propriétés, et une religion bien claire ou l'évidence de la raison peut faire négliger la théologie; mais à toutes les époques de la civilisation, les hommes ont besoin du secours de la médecine; et si le luxe rend les maladies aiguës plus fréquentes, l'état de barbarie multiplie le nombre des contusions et des blessures. Les trésors de la médecine des Grecs s'étaient répandus parmi les colonies arabes de l'Afrique, de l'Espagne et de la Sicile : au milieu des communications de la paix et de la guerre, une étincelle de savoir avait paru et s'était maintenue à Salcrne, ville recom-

(1) Giannoru: (t. h , p. 1 19-1 2.r) , Muratori ( Anliq. medii œvi> t. m, Dissert. 44 > P- 9^5 , <j3G) et Tiraboschi (Istor. délia Lcttcratura ital.), ont donné le tableau historique des médecins de l'école de Salcrne. Le jugement de leur théorie et de leur pratique doit vire abandonné à nos médecins.

(2) L'infatigable Henri Brenckmann a inséré à la fin de YHistoria Pandectarum ( Trajecti ad Rhenum , 1 722 , in-4° ) deux Dissertations de Rc public â amalphitanâ et de A malphi à Pisanis direptd, fondées sur le témoignage de cent quarante écrivains ; mais il a oublié les deux passages im— portans de l'ambassade de Luitprand (A. D. 95g), qui comparent le commerce et la navigation d' A mal fi et de Venise.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. i3y

mandable par l'honnêteté des hommes et la beauté des femmes (i). Une école, la première qu'on ait vue s'élever au milieu des ténèbres de l'Europe, s'y consacrait à l'art de guérir ; les moines et les évéques s'accommodèrent de cette profession salutaire et lucrative, et des malades sans nombre, du rang le plus élevé et des pays les plus éloignés, appelèrent ou allèrent chercher les médecins de Salerne. Les vainqueurs normands protégèrent cette école-, et Guiscard, bien qu'élevé dans le métier des armes , savait discerner le mérite et la valeur d'un philosophe. Après trente-neuf ans de voyages, Constantin , chrétien d'Afrique, rapporta de Bagdad la connaissance de la langue et des arts des Arabes , et Salerne profila de la pratique , des leçons et des écrits de l'élève d Avicenne. Son école de médecine a sommeillé longtemps sous le nom d'université ; mais ses préceptes ont été réduits au douzième siècle en une suite d'aphorismes exprimés' en vers léonins ou vers latins rimes (2). 2 0 La ville d'Amalli , située sept milles à dT^uT

(1) JJrbs Latii non est hdc deliciosior urbc : Frugibus , arboribus vinoquc redundal ; et unde TVon tibi poma , nuces, non pulchra palatia desunt , Non species muliebris abest probitasque virot um.

Gugîifclmus Appulus, 1. m, p. 2G7.

(2) Muratori fait remonter l'cporjue de ces vers par-delà l'an 1066, époque de la mort d'Edouard le Confesseur, rex Anglorum, à qui ils sont adressés. L'opinion ou plutôt la méprise de Pasquier (Recherches de la France, 1. vu , c. 2) et de Ducange (Gloss. lat.) laisse les preuves de Muratori en leur entier. On connaissait dès le huitième siècle l'usage

l'ouest de Salerne, et trente au sud de N a pies, jadis obscure , déployait alors la puissance et les heureuses suites de l'industrie. Son territoire était fertile , mais

de peu d étendue, et ses habitans profitèrent de leur situation près d'une mer accessible 5 ils se chargèrent les premiers du soin de fournir au monde occidental les ouvrages et les productions de l'Orient, et cet utile trafic fut la source de leur opulence et de leur liberté. Amalfi avait un gouvernement populaire, sous l'administration d'un duc, et la suprématie de l'empereur grec ; ses murs renfermaient cinquante mille citoyens , et aucune autre ville n'offrait une quantité si considérable d'or, d'argent et d'objets d'un luxe recherché. Les marins qui remplissaient son port excellaient dans la théorie et la pratique de la navigation et de l'astronomie , et on doit à leurs recherches ou à leur bonne fortune la découverte de la boussole, qui nous a donné le moyen de parcourir le globe. Leur commerce s'étendait aux rivages de l'Afrique, de l'Arabie et de l'Inde, ou du moins il embrassait les productions de ces trois pays , et leurs établissemens à Constantinople , à Anlioche, à Jérusalem et à Alexandrie, avaient acquis les privilèges de colonies indépendantes (1). Après trois siècles de

des vers rimés , emprunté des langues du Nord et de l'Orient ( Muratori , Antiquit. , tome m ; Dissertât. , 4° > p. 586-708).

(1) La description d'Amalû par Guillaume de la Pouille (1. m , p. 267) est très-exacte et assez poétique; et le troisième vers semble faire allusion à la boussole :

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. i5q

prospérité , Amalfi fut subjuguée par les Normands, et saccagée par la jalousie de la république de Pise. Elle ne contient plus qu'un millier de pécheurs dont la misère peut s'enorgueillir des restes d'un arsenal , d'une cathédrale et des palais de ses anciens négocians (i).

Roger , le douzième et le dernier des fils de Tan- Conque

ii., at de la Sicile

crède, avait été retenu long-temps en Normandie par ie par sa jeunesse et le grand âge de son père. Appelé ger^ ensuite en Italie , il se hâta d'arriver dans la Pouille , 1060-10^. où il mérita l'estime et où bientôt après il excila la jalousie de Guiscard. Ils avaient là même valeur et la même ambition ; mais la jeunesse , la beauté et les manières élégantes de Roger , captivèrent l'affection des soldats et du peuple. Il avait si peu de moyens de subsistance pour lui et sa suite, composée fie quarante personnes , qu'il descendit du rôle de guerrier à celui de brigand, et du brigandage au vol

Nulla magis locuples argento , vestibus, auro, Partibus innumeris : hâc pluribus urbe moratur

Nauta MARIS COEL1QOB VIAS A FER IRE PB RIT US.

Hue et Alexandri divers a feruntur ab urbe Régis , et AntiochL Gens heec fréta plurima transit. His Arabes , Indi , Siculi nascuntur et A/ri, Hœc gens est totum propè nobilitala perorbem, fit mercando ferens , et amans mercata referre.

(i) Amalfi n'avait qu'un millier d'habitans au commencement du dix-huitième siècle , lorsque Brenckmann la visita (Brenckm., de Rep. Amalph., Dits, i, c. 23); mais à présent elle en a six ou huit mille. Hist. des Rép. ital., t. i, pag, 3o4- (Note de l'Éditeur.)

l4o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

domestique. On avait alors des notions si imparfaites sur la propriété , que son propre historien , et par son ordre particulier, l'accuse d'avoir dérobé des chevaux dans une écurie de Melphi (i). Son courage le fit sortir de la pauvreté et de la honte : il quitta ses viles habitudes pour la gloire et pour le mérite d'une guerre contre les infidèles , et il fut secondé dans l'invasion de la Sicile par le zèle et la politique de son frère Guiscard. Après la retraite des Grecs , les idolâtres ( tel était le nom que les catholiques osaient donner aux Sarrasins ) avaient réparé leurs pertes et étaient rentrés dans leurs possessions 5 mais une petite troupe d'aventuriers opéra la délivrance de la Sicile , vainement entreprise par les forces de l'empire d'Orient (2). Lors de sa pre-

(1) Latrocinio armigerorum suorum in multis sustentabatur, quod guident ad ejus ignominiam non dicimus ; sed ipso ita prœcipiente adkuc viliora et reprehensibiliora dicturi sumus, ut pluribus patescat, quàm laboriosè et cum quantâ angustiâ à profundâ paupertate ad summum culmen divitiarum <vel honoris attigerit. C'est ainsi que Mal a terra pré» pare le récit du vol des chevaux (1. i , c. 25). Du moment où cet auteur a, fait mention de Roger son protecteur (l. i, chap. 19 ), Guiscard ne paraît plus jouer que le second rôle. On remarque quelque chose de semblable dans Velleius Paterçulus , à l'occasion d'Auguste et de Tibère.

(2) Duo sibi proficua deputans animœ scilicet et corporis , si terram" idolis deditam ad cultum dwinum revocaret (Geoffroy Malaterra, liv. 11, chap. 1 ). II raconte la conquête de la* Sicile dans ses trois derniers livres, et il a donné lui-même un sommaire exact des chapitres ( p. 544*546 )•

mière tentative , Roger brava sur un eanot découvert les dangers réels et les dangers fabuleux de Charybde et de Scylla, débarqua avec soixante soldats sur une côte ennemie, poussa les musulmans jusqu'aux portes de Messine , et retourna sain et sauf en Italie, chargé des dépouilles de la contrée environnante. Il déploya l'activité et la patience de son courage dans la forteresse de Trani. Parvenu à un âge avancé , il racontait avec plaisir que, durant le cours du siège, lui et la comtesse sa femme furent réduits à un manteau qu'ils portaient alternativement j que son cheval ayant été tué, les Sarrasins l'entraînaient ; mais qu'il se dégagea par la force de son épée , et rapporta sur son dos la selle de son coursier, afin de ne pas laisser le moindre trophée entre les mains des infidèles. Au siège de Trani , trois cents Normands arrêtèrent et repoussèrent les forces de l'île. A la bataille de Ceramio , cinquante mille hommes, tant de cavalerie que d'infanterie, furent mis en déroute par cent trente -six soldats chrétiens, sans compter saint George , qui combattit à cheval aux premiers rangs. On réserva pour le successeur de saint Pierre les bannières ennemies et quatre chameaux : si on eût exposé ces dépouilles des Barbares , non pas au Vatican , mais au Capitole, elles auraient pu rappeler le souvenir des triomphes sur les Carthaginois. Ce qu'on dit du petit nombre des Normands ne doit probablement s'entendre que des chevaliers ou guerriers combattant a cheval , et de noble extraction , dont chacun avait cinq ou six

l42 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

hommes à sa suite (i); mais en adoptant celte interprétation, et en supposant tous les avantages que purent donner la valeur , la bonté des armes et la réputation, la déconfiture d'une si nombreuse armée réduit encore le lecteur prudent à choisir entre l'idée d'un miracle et celle d'une fable. Les Arabes de la Sicile recevaient de puissans secours de leurs compatriotes d'Afrique : les galères de Pise aidèrent la cavalerie des Normands à faire le siège de Palerme , et au moment de l'action , la jalousie des deûx frères prit le noble caractère d'une émulation généreuse et invincible. Après une guerre de trente ans (2) , Roger acquit , avec le titre de grand-comte , la souveraineté de la plus grande et de la plus fertile des îles de la Méditerranée 5 et son administration annonce un esprit libéral et éclairé , bien supérieur à son siècle et à son éducation. 11 laissa aux musulmans la liberté de leur religion et la jouissance de leurs

(1) Voyez le mot Milites dans le Glossaire latin de Ducange.

(2) Entre autres détails curieux ou bizarres, Malaterra dit que les Arabes avaient introduit en Sicile l'usage des chameaux (1. 1, c. 53) et des pigeons messagers (c. 4^); que la morsure de la tarentule donne une incommodité quœ per anum inhonestè crepitandà emergit ; effet très— ridicule qu'éprouva toute l'armée des Normands , campée près de Palerme (c. 36). J'ajouterai une etymologie qui n'est pas indigne du onzième siècle. Messana est dérivé de Mes sis f lieu d'où les blés de la Sicile étaient envoyés en tribut à Rome (l. 11 , c. ï).

propriétés (1) : un philosophe, médecin de Mazara et de la race de Mahomet, qui avait harangué le

vainqueur, fut appelé à la cour 5 on traduisit en latin sa géographie des sept climats , et Roger, après l'avoir lue avec attention , préféra le livre de l'Arabe aux écrits du Grec Ptolémée (2). Un reste de naturels chrétiens avait contribué aux succès des Normands : ils en furent récompensés par le triomphe de la croix. L'île rentra sous la juridiction du pontife de Rome : on établit de nouveaux évéques dans les principales villes, et le clergé eut lieu d être satisfait des magnifiques dotations accordées aux églises et aux monastères. Cependant le héros catholique soutint avec fermeté les droits du magistrat civil. Au lieu de renoncer à l'investiture des bénéfices, il eut l'adresse de tourner à son profit les prétentions des papes, et la singulière bulle qui déclare les princes de Sicile

(1) V oyez la capitulation de Païenne dans Malatcrr» (1. 11, c. 45), et Ginnnone, qui parle de la tolérance générale accordée aux Sarrasins (t. n, p. 7?.).

(2) Jean Léon Afer, de Mcdicis et Philosophis Arabibus, c. 14, apud Fabricius, Bibl. grœc, t. xm, p. 278, 27c). Ce philosophe se nommait* Esseriph Essachalli, et il mourut en Afrique A. H. 5l6, A. D. 11 12. Ceci ressemble beaucoup au schérif Al-Eldrisi , qui présenta son livre ( Geagr. nubiens.; voyez la Préface, p. 88 , 90 , 1 70) à Roger, roi de Sicile, A. H. 548, A. D. 11 53 (d'Herhclot , Bibl. orient., p. 786; Prideaux, Life of Mahomet , p. 188; Petis de La Croix, Hist. deGcngis-khan, p. 535, 536; Casiri, Bibl. arab.hispan., t. 11, p. <)-i3), et je crains qu'il n'y ait quelque méprise.

l44 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

légats héréditaires et perpétuels du saint-siége (i) , consolida et étendit la suprématie de la couronne.

RoWi La conquête de la Sicile avait été plus glorieuse

fait une in- # * 1

v a <ion dans qu'utile pour Robert Guiscard : la possession de la

IVmpire 1

aorimi. Pouille et de la Calabre ne suffisait pas à son ambi-

A. D. iooi. ...

tion, et il résolut de saisir ou de faire naître une occasion d'envahir et peut-être de subjuguer l'empire d'Orient (2). Un divorce obtenu sous prétexte de consanguinité , avait éloigné sa première épouse, la compagne de son humble fortune, et IJohémond, issu de ce premier mariage, se trouvait destiné à imiter son illustre père plutôt qu'à lui succéder. Sa seconde femme était fdle des princes de Salerne; les Lombards consentirent à reconnaître pour son héritier Roger, sorti de ce second mariage : cinq fdlcs que Guiscard eut d'ailleurs de la princesse de Salerne , furent toutes honorablement mariées (3);

(1) Malaterra parle de la fondation des évéchés (l. iv, c. 7), et il produit l'original de la bulle (1. iv. c. 29). Giannone donne , en écrivain du pays , une idée de ce privilège et de la monarchie de Sicile (t. 11, p. 95-102), et Saint- Marc (Abrégé, t. m, p. 217-301) discute cette question avec toute l'habileté d'un jurisconsulte sicilien.

(2) Dans les détails de la première expédition de Robert contre les Grecs, je suis Anne Comnène (premier, second, quatrième et cinquième livres de YAlexiade) , Guillaume de la Pouille (1. iv et v, p. 270-275), et Geoffroy Malaterra (l. m,c. i3, i4-24 > 2 9-39). Us étaient contemporains, et leurs écrits sont authentiques ; mais aucun d'eux n'a été témoin oculaire de la guerre.

(3) L'une d'entre elles épousa Hugues, fils d'Azzo ou

et l'une d'elles fut fiancée en bas âge au jeune et beau Constantin, fils et héritier de l'empereur Michel (i)-, mais une révolution ébranla le trône de Constantinople -, la famille royale de Ducas fut emprisonnée dans le palais ou dans le cloître ; et Robert, affligé du malheur de sa fille et de l'expulsion de son allié , médita des projets de vengeance. Un Grec, qui se disait père de Constantin , parut bientôt à Salerne , et raconta l'histoire de son détrônement et de son évasion. Le duc ne méconnut point cet ami malheureux ; il l'environna de la pompe et le revêtit des titres de la dignité impériale. Michel (2)

d'Axo, marquis de Lorabardie (Guglielm. Apul. , 1. m, p. 267), riche, puissant et noble dans le onzième siècle, et dont Leibnitx et Muratori ont découvert les ancêtres aux neuvième et dixième siècles. Les deux illustres maisons de Brunswick et d'Esté viennent des deux fils aînés du marquis Azzo. f^oyez Muratori , Antichità Es Uns e.

(1) Anne Comnène loue et regrette un peu trop librement ce beau jeune homme, qui devint son fiancé après qu'on l'eut dégagé de sa promesse de mariage à la fille de Guiscard (1. 1, p. 23); elle dit que ce prince était aya^a «puœwç....

0eot> x tc f°* v fàoTipJifxa... XP yam> 7 6vou ? «Tropporj , etc. , p. 27). Elle décrit ailleurs la blancheur et le vermillon de sa peau, ses yeux de faucon, etc. (1. 111 , p. 71).

(2) Anne Comnène, 1. 1 , p. 28-29 ; Guillaume de la Pouille, 1. iv, p. 271 ; Geoffroy Malaterra, 1. 111, c. i3, p. 579, 58o. Malaterra est plus réservé, mais TApulien dit positivement :

Mentitus se Miekaelem Venerat a Danois quidam seductor ad illum.

Gomme Grégoire vu avait élé trompe à oHtc fourberie, xi. 10

l46 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

parcourut en triomphe la Pouille et la Calabre : les peuples le reçurent avec des larmes et des acclamations, et le pape Grégoire vu exhorta les évéques à concourir, par leurs sermons, et les catholiques par le secours de leurs bras , au rétablissement de ce prince. Ses conversations avec Robert étaient fréquentes et familières-, la valeur des Normands et les trésors de l'empire grec donnaient quelque fondement à leurs promesses réciproques. Cependant, de l'aveu des Grecs et des Latins, ce Michel n'était qu'un fantôme et un imposteur : c était un moine échappé de son couvent , ou un domestique qui avait servi dans le palais. L'adroit Guiscard avait imaginé cette fourberie : il comptait qu'après avoir donné ainsi une apparence de justice à ses armes, le faux empereur rentrerait, au premier signe, dans l'état obscur d'où il venait de le tirer ; mais on ne pouvait déterminer la croyance des Grecs que par la victoire , et l'ardeur des Latins n'égalait pas leur crédulité : les soldats normands voulaient jouir en paix du fruit de leurs travaux, et la lâcheté des Italiens frémissait de la seule idée des périls connus et inconnus d'une expédition au - delà de la mer. Robert employa, sur ces nouvelles levées , le pouvoir des présens et des promesses, les menaces de l'autorité civile et de l'autorité ecclésiastique ; et quelques actes de violence ont donné lieu au reproche qui lui fut fait

Raronius presque seul ne manque pas de la soutenir (A. D. 1080, n° 44)-

d'avoir enrôlé , sans distinction et sans pitié , des vieillards et des enfans. Après deux années employées sans relâche en préparatifs , l'armée de terre et les forces navales. s'assemblèrent à Otrante , dernier promontoire de l'Italie, situé à l'extrémité du talon de la botte-, Robert s'y rendit accompagné de sa femme, qui combattit à ses côtés, de son fils Bohémond, et de l'imposteur qu'on donnait pour l'empereur Michel. Treize cents chevaliers (i) normands, ou élevés à leur école, étaient le nerf de cette armée composée d'environ trente mille hommes (2) de tonte espèce. Cent cinquante navires furent destinés à transporter les soldats, les chevaux, les armes , les machines de guerre et les tours de bois couvertes de peaux non travaillées. Cesbâtimens avaient été construits en Italie, et la république de Raguse, devenue l'alliée de Robert, avait fourni les galères.

A l'entrée du golfe Adriatique, les côtes de l'Italie A \?ii* 1 '

(1) Jpse armatœ militiœ non plus qiuun MCCC milites secum habuissc, ab eis qui cidem negolio interfuerunt at— testatur (Malatcrra, 1. m, c. s>4, p. 583). Ce sont les mômes que FApulien (1. iv, p. 273.) appelle equestris gens ducis , équités de gente ducis.

(2) Eiç rpiaxovTa ydta<?a; , dit Anne Comnène {Alcxias> 1. t, p. 37), et son calcul s'accorde avec le nombre et la charge des navires. ïvit in Dyrrachium cum XV militibus hominum, dit le Chronicon Brcvc Normannu um (Muratori Scriptores, t. v, p. 278). J'ai tâché de concilier ces diverses notions.

l48 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

et de TÉpire se rapprochent Tune de l'autre. L'espace qui est entre Brindes et Durazzo , connu sous le nom du passage romain, n'a pas plus de cent milles (i) ;

en face d'Otrante, il n'en a que cinquante (a), et le peu de largeur du détroit donna à Pyrrhus et à Pompée Fidée sublime ou extravagante d'y élever un pont. Robert, avant d'embarquer ses munitions et ses troupes, détacha Bohémond avec quinze galères pour aller subjuguer ou menacer Pile de Corfou , reconnaître la côte opposée, et s'assurer, aux environs de Vallone , d'un havre pour ses troupes. Bohémond fit sa traversée et son débarquement sans apercevoir d'ennemis ; et cet heureux essai lit connaître l'état de décadence où la négligence des Grecs avait réduit la marine. Les îles et les villes maritimes de l'Épi re cédèrent aux armes de Robert ou à la terreur de son nom ; et après son arrivée à Corfou ( que je désigne par son nom moderne), il conduisit son

(1) h 1 Itinéraire de Jérusalem (p. 609, édit. Wesse— line) indique un intervalle raisonnable et vrai de mille stades ou de cent milles, que Strabon (1. vi , p. 433) et Pline (Hist. nat. , m , 16) ont assez étrangement porté au double.

(2) Pline {Hist. nat., m, 6, 16) donne qoinquaginta millia à ce brevissimus cursus, et indique la véritable distance d'Otrante à la Vallona ou Àulon ( d'Anville , Analyse de sa carte des côtes de la Grèce, etc. , p. 3-6). Hermolaus Barbarus, qui y substitue le mot centum (Hardouin , Not. 66, in Plin., 1. m), «aurait pu être corrigé par tous les pilotis vénitiens qui étaient sortis du golfe.

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escadre et son armée pour dire le siège de Durazzo. Cette ville, qui était la clef de l'empire du côté de l'occident, se trouvait gardée par son ancienne réputation, par des ouvrages récens, par le patricien George Paléologuc qui avait gagné des batailles en Orient, et enfin par une garnison d'Albanais et de Macédoniens, peuples connus de tout temps pour fournir de bons soldats. Le courage de Guiscard fut éprouvé dans cette entreprise par des dangers et des accidens de toute espèce : clans la saison la plus favorable de Tannée, sa flotte, qui longeait la côte, fut assaillie tout à coup d'un ouragan mêlé de neige ; de furieux vents du sud enflèrent la mer Adriatique, et un nouveau naufrage confirma Xinjâme réputation des rocbers Acrocérauniens (1). Les voiles, la mature et les rames, furent mises en pièces ou enlevées au loin. La mer et les rivages furent couverts de débris de vaisseaux , d'armes et de cadavres -, et les eaux engloutirent ou endommagèrent la plus grande partie des munitions. La galère ducale n'échappa qu'avec beaucoup de peine à la fureur des vagues, et Robert s'arrêta sept jours sur le cap voisin, pour rassembler les restes de sa flotte, et ranimer le courage abattu de ses soldats. Les Normands n'étaient plus ces au-

(i) Infantes scopulos Acroccraunia, Horat., Carmen i, 3. Il y a ud peu d'exagération dans le jtrœvipitem Africum decertantem aquilonibus et rabiern Noti, et dans les monstra natantia de l'Adriatique ; mais c'est un exemple intéressant pour l'histoire de la poésie et de l'amitié > qu'Horace tremblant pour la vie de Virgile.

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dacieux m a ri us qui avaient reconnu l'Océan, du Groenland au mont Atlas, et qu'on avait vus sourire aux misérables dangers de la Méditerranée. Ils pleurèrent durant la tempête, et tremblèrent à l'approche des Vénitiens, que les prières et les promesses de la cour de Byzancc avaient engagés à les attaquer. L'action du premier jour ne fut pas désavantageuse à Uohémond, jeune homme imberbe (i), qui commandait les vaisseaux de son père -, les galères de la république de Venise demeurèrent toute la nuit sur leurs ancres, rangées en forme de croissant; l'habileté de leurs évolutions, la manière dont ils avaient posté leurs archers, le poids de leurs javelines et le feu grégeois que leur avait prêté l'empereur, décidèrent la victoire de la seconde journée. Les vaisseaux delà Pouille et de Raguse se réfugièrent à la côte -, plusieurs virent couper leurs cables et tombèrent au pouvoir du vainqueur. Une sortie de la garnison de Durazzo porta le carnage et l'épouvante jusque dans les tentes de Robert : on jeta des secours dans la place , et dès que les assiégeans ne furent plus maîtres de la mer , les îles et les villes maritimes cessèrent de leur envoyer des tributs et des provisions. Une ma-

(i)T«v & etç tov mvywat ovtou g<j>u6pt(ravT«» {Alexias, 1. iv, p. 106). Cependant les Normands coupaient leur barbe; les Vénitiens la portaient dans tonte sa longueur. C'est de là qu'on doit avoir inféré le défaut de barbe de Bohémond ; interprétation bien peu naturelle. Ducange, Not. ad Alex,, p. 283.

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ladie pestilentielle infecta bientôt l'armée des Normands : elle fit périr sans gloire cinq cents chevaliers ; et, en supposant que les morts obtinrent tous des funérailles, on voit , d'après la liste des enterremens, queGuiscard perdit dix mille personnes. Seul, inébranlable au milieu de tant de calamités, tandis qu'il faisait venir de nouvelles forces de la Pouille et de la Sicile, il ébranlait de ses machines de siège, escaladait ou sapait les murs de Durazzo ; mais son industrie et sa valeur rencontrèrent une valeur égale et une industrie supérieure. 11 avait conduit au pied du rempart une tour mobile qui renfermait cinq cents soldats; la descente de la porte ou dupont-levis fut arrêtée par une énorme poutre , et la tour devint en un moment la proie du feu grégeois.

Tandis que les Turcs fondaient sur l'empire ro- Armée et main du côté de l'orient, et l'armée de Guiscard du l'empereur côté de l'occident, le vieux successeur de Michel re- AvnUep-

leœbrc.

mettait le sceptre aux mains d Alexis , dlustre général et fondateur de la dynastie de Comnènes. La princesse Anne, qui a écrit l'histoire d'Alexis son père, observe, dans son style alfecté, qu'Hercule lui-même n'aurait pu suflire à un double combat-, et sur ce principe, elle approuve la paix précipitée que son père conclut avec les Turcs, et qui lui permit d'aller lui-même au secours de Durazzo. Alexis trouva le camp vide de soldats et le trésor vide d'argent; mais telles furent la vigueur et l'activité de ses mesures, qu'en six mois il rassembla une armée de soixante-

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dix mille hommes (i) , et fit une marche de cinq cents milles. 11 leva ses troupes en Europe et en Asie , depuis le Péloponèse jusqu'à la mer Noire ; la pompe de son rang se déployait dans la magnificence de sa garde composée de cavaliers couverts d'armes d'argent et richement équipés -, il marchait entouré d'un nombreux cortège de nobles et de princes , dont plusieurs (preuve de la douceur des mœurs du temps), un moment revêtus de la pourpre dans les révolutions du palais, vivaient riches et revêtus de charges considérables. Jeunes et ardens, ils devaient animer la multitude par leur exemple; mais leur goût pour le plaisir, et leur mépris pour la subordination, étaient une source de désordres et de maux : ils voulaient qu'on les menât tout de suite au combat, et leurs clameurs importunes déconcertèrent la prudence d'Alexis, qui aurait pu environner et affamer l'armée des assiégeans. L'énumération des provinces établit une triste comparaison entre les anciennes limites de

(i) Muratori (Annali d'Italia, t. ix, p. 1 36- 187) observe que quelques auteurs (Pierre-diacre, Chron. Cas in., 1. ni, c. 49) f° nt monter l'armée des Grecs à cent soixante -dix mille hommes; mais qu'on peut en ôter cent, et que Malaterra en indique seulement soixante-dix mille; légère inattention ! Le passage auquel il fait allusion se trouve dans la Chronique de Lupus Protospata (Script. itaL, t. v, p. 45). Malaterra (1. iv, c. 27 ) parle en termes élevés, mais vagues, de la marche de l'empereur : Cum copiis innumerabilibus , et le poète apulien (1. iv, p. 272):

More locustarum montes et plana teguntur.

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l'empire et celles qu'il avait alors. Les nouveaux soldats avaient été levés à la hAte et dans la terreur-, Ton

n'avait pu emmener les garnisons de l'Anatolie , ou Asie- Mineure, qu'en livrant aux Turcs les villes qu'elles défendaient. La force de l'armée grecque était dans les Varangiens, les gardes Scandinaves, dont le nombre s'était accru depuis peu d'une troupe d'exilés et de volontaires de file de Tliulé ou de la Grande-Bretagne. Les Danois et les Anglais gémissaient ensemble sous le joug des Normands: déjeunes aventuriers résolurent d'abandonner une terre d'esclavage-, la- mer leur offrait un moyen de se sauver, et dans leur long voyage ils parcoururent toutes les côtes qui présentaient quelque espoir de liberté et de vengeance. L'empereur grec les prit à son service, et on les établit d'abord dans une nouvelle ville de la côte d'Asie; mais Alexis les appela bientôt au secours de sa personne et de son palais , et légua depuis à ses successeurs l'héritage de leur bravoure et de leur fidélité (1). Se rappelant avec indignation ce qu'ils avaient soulfert de la part des Normands, ils marchèrent avec joie contre l'ennemi national, et ils brûlaient de recouvrer en Épire la gloire qu'ils

(i) Voyez Guillaume de Malrasbury, de Gestis Anglor. y 1. il, p. 92. Alexius fidem Anglorum suscipiens, prœcipuis familiaritatibus his eos applicabat, amorem eorum Jilio* transcribens . Ordericus Vitalis {Hist. cccles., I. iv, p. 5o8; 1. vu , p. 641 ) raconte leur départ d'Angleterre et leur service dans l'empire grec.

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avaient perdue à la bataille de Hastings. Les Varan-

gicns étaient soutenus de quelques compagnies de Francs ou de Latins \ les rebelles, qui s'étaient réfugiés à Coristantinople pour échapper à la tyrannie de Giscard , s'empressaient de signaler leur zèle et de satisfaire leur vengeance. Dans ces circonstances difficiles, l'empereur n'avait pas dédaigné les secours impurs des pauliciens ou des manichéens de la Thrace et de la Bulgarie , et ces hérétiques réunissaient à l'intrépidité des martyrs, la valeur active et la discipline des plus braves soldats (i). Le traité avec le sultan avait procuré à l'empereur un renfort d'environ mille Turcs, et on opposa les traits de la cavalerie des Scythes aux lances de la cavalerie des Normands. Aux premiers bruits qui lui parvinrent de la force redoutable de l'armée qu'il voyait de loin s'avancer vers lui, Robert assembla un conseil composé de ses principaux officiers. « Vous voyez, leur dit-il, dans quel péril vous êtes ; il est pressant et inévitable. Les collines sont couvertes de guerriers et de drapeaux , et l'empereur des Grecs est accoutumé aux guerres et aux triomphes. Nous ne pouvons nous sauver que par l'obéissance et l'union, et je suis prêt à céder le commandement à un général plus habile. » Les acclamations même de ses ennemis secrets l'ayant assuré en ce périlleux moment de leur estime et de

(i) Voyez rApulien , l. 'i , p. ?.5ti. J'ai trace dans le cinquante- quatrième chapitre le caractère et l'histoire dt ces manichéens.

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leur confiance: a Comptons, ajouta-t-il, sur les fruits de la victoire, ët ne laissons aux lâches aucun moyen d'échapper. Brûlons nos vaisseaux et nos bagages, et combattons sur ce terrain, comme si c'était le lieu de notre naissance et de notre sépulture. » Cette résolution fut unanimement approuvée; et, dédaignant de se renfermer dans les lignes , Guiscard, à la tête de son armée rangée en bataille, attendit l'approche de l'ennemi. Une rivière de peu de largeur couvrait ses derrières; son aile droite se prolongeait jusqu'à la mer, et sa gauche aboutissait à des collines : il ne savait peut-être pas qu'en ce même lieu César et Pompée s'étaient disputé l'empire du monde (i).

Alexis ayant résolu, contre l'avis de ses plus sages Bataille a« capitaines, de risquer l'événement d'une bataille, a. d. 1081, exhorta la garnison de Durazzo à concourir, par une sortie faite à propos, à la délivrance de la ville. 11 marcha sur deux colonnes pour surprendre les Normands avant la pointe du jour, et de deux côtés sa cavalerie légère se répandit sur la plaine; les archers formaient la seconde ligne, et les Varangiens se réservèrent l'honneur de combattre à l'avant-garde. Au premier choc, les haches de bataille des étrangers

(ï) Voyez le simple et admirable récit de César ( Comment* de Bell, civil. , m , 4 I "7^)- H esl dommage que Quintuslcilius(M. Guischardt) n'ait pas assez vécu pour analyser ces opérations, ainsi qu'il a analysé les campagnes d'Afrique et d'Espagne.

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portèrent des coups terribles à l'armée de Guiscard, réduite alors à quinze mille hommes. Les Lombards

et les Calabrois prirent honteusement la fuite ils coururent vers les bords de la rivière et vers ceux de la mer-, mais on avait détruit le pont, afin d'arrêter les soldats de la place , et la côte était bordée de galères vénitiennes qui firent jouer leurs machines au milieu de cette multitude en désordre. Prête à périr, elle fut sauvée par la valeur et la conduite de ses chefs. Les Grecs représentent Gaita, femme de Robert, comme une amazone et une seconde Pallas -, moins habile dans les arts, mais non moins terrible à la guerre que la déesse des Athéniens (i). Quoique blessée d'un trait, elle demeura sur le champ de bataille, et, par ses exhortations et son exemple , rallia les troupes dispersées (2). Sa faible voix était

(1) Ila)^aç àXkx xat pj AQrivr). Le président Cousin (Hist. de Constantinoplc, t. iv, p. 1 3 1 , in-12) a fort bien traduit: « Qui combattait comme une Pallas, quoiqu'elle ne fût pas aussi savante que celle delà Grèce. >» Les Grecs avaient composé les attributs de leur déesse de deux caractères très-peu faits pour s'accorder, celui de Neith , l'ouvrière de Sais en Egypte, et celui d'une vierge amazone du lac Tritonien dans la Libye (lîanier, Mythologie , t. îv, p. 1— 3i, in— 12).

(2) Anne Comnène (1. iv, p. 1 16) admire avec une sorte d'effroi ses maies vertus. Elles étaient plus familières aux Latins; et quoique l'Apulien (1. iv, p. 2^3) fasse mention de sa présence et de sa blessure, il lui donne beaucoup moins d'intrépidité :

Uror in hoc bello Roberti forte sagittd Quddam lœsafuit : quo vulnere tkiirita. nullam Dum sperabat upem, se perte subegerat hosîi.

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secondée par la voix plus forte et le bras plus vigoureux de Guiscard : aussi calme au milieu de l'action

que magnanime dans les conseils : « Où fuyez-vous? s'écriait-il ; votre ennemi est implacable, et la mort est moins fâcheuse que la servitude. >> Le moment était décisif; les Varangiens, en se portant au devant de la ligne, laissèrent leurs flancs à découvert : les huit cents chevaliers qui formaient le corps de bataille du duc n'avaient point été entamés ; ils se précipitèrent la lance en arrêt, et les Grecs parlent avec douleur du choc impétueux et irrésistible de la cavalerie française (i). Alexis remplit tous les devoirs d'un soldat et d'un général-, mais lorsqu'il vit le massacre des Varangiens et la fuite des Turcs , méprisant ses sujets, il désespéra de sa fortune. La princesse Anne , qui verse une larme sur ce triste événement, est réduite à vanter la force et l'agilité du cheval de son père, et la vigueur avec laquelle celui-ci se défendit contre un chevalier qui , d'un coup de lance, avait brisé son casque. Sa valeur désespérée s'ouvrit un passage à travers un escadron

Le mot de subegerat n'est pas heureux lorsqu'il s'agit d'une femme prisonnière.

(l) Atzo t>îç toi» PouTrepTOu itpwfnaauvjvit pa/nç, ytvocTy.wv tïjv 7rpoTwv xara twv evavrtwv i7T7ra<7iav twv Ki^twv avuroiorov {Anna, L v, p. i33); et ailleurs : Kai yao Kê>toç av»;p rrxq e^oyovpsvoç psv avu7roiaro; ttjv o&utîv , xai tj;v Oeav sartv (p. i^o ) . La pédanterie de la princesse, dans le choix des dénominations classiques, a encouragé Ducange à donner à ses compatriotes le caractère des anciens (iaulois.

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de Français qui s'opposait à sa fuite ; et, après avoir erré deux jours et deux nuits au milieu des monta-

gnes, il put jouir de quelque repos, non de l'esprit, mais du corps, dans les murs de Lychnidus. Robert se plaignit de ce que ses troupes, par la mollesse et la lenteur de leur poursuite, avaient laissé échapper une si brillante proie; mais il en fut consolé par les trophées et les drapeaux enlevés à l'ennemi, la richesse et le luxe du camp des Grecs, et la gloire d'avoir défait une armée cinq fois plus nombreuse que la sienne. Une multitude d'Italiens avaient été victimes de leur frayeur, mais cette mémorable journée ne lui coûta que trente chevaliers. L'armée de l'empereur perdit, soit Grecs , Turcs ou Anglais, environ cinq ou six mille hommes (i), parmi lesquels on compta beaucoup de nobles et de guerriers du sang royal; l'imposteur Michel trouva dans la plaine de Durazzo une mort plus honorable que sa vie.

Dnraito II est plus que probable que Guiscard s'allligea a. d.'uSï, fort peu de la perte de ce fantôme d'empereur qui lui coûtait fort cher, et n'avait eu d'autre avantage que de l'exposer à la dérision des Grecs. Après leur défaite, la garnison continua à se défendre : Fenipe-

(i) Lupus Protospata (t. m, p. 45) dit six mille; Guillaume delà Pouille plus de cinq mille (1. iv, p. 273). Leur modestie est singulière et louable : il leur était si aisé de tuer d'un coup de plume vingt ou treute mille schismaliques ou infidèles!

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reur avait eu l'imprudence de rappeler George Paléologue, et un Vénitien commandait dans la ville. Les tentes des assiégeans furent converties en baraques, capables de soutenir les rigueurs de l'hiver-, et en réponse au défi de la place, Robert insinua que sa persévérance égalait au moins l'obstination des assiégés (i). Peut-être comptait-il déjà sur sa liaison secrète avec un noble Vénitien, qui, séduit par l'espoir d'un grand et riche mariage , eut la bassesse de les trahir. Au milieu de la nuit, des échelles de corde furent jetées du haut des murs 5 les légers Calabrois les montèrent en silence, et les Grecs furent éveillés par le nom et les trompettes du vainqueur. Cependant ils défendirent trois jours les rues contre un ennemi déjà maître du rempart; ils se rendirent enfin après un siège de sept mois depuis Je moment où la place avait été investie. Robert pénétra ensuite au centre de l'Epirc ou Albanie \ il passa les premières montagnes de la Thcssalie, surprit trois cents Anglais dans la ville de Castoria , s'approcha de Thessalonique, et fit trembler Constantinople. Un devoir plus pressant ne lui permit pas de suivre ses desseins ambitieux. Le naufrage, les maladies pestilen-

(1) Les Romains avaient trouve le nom KEpidamnus de mauvais augure, et ils y avaient substitué celui de Dyrrachium (Pline, ni, 26) : le peuple en avait fait Duraeium {voyez Mala terra), qui a quelque analogie avec le mot de dureté. Durand était un des noms de Robert; ainsi Robert était un Durando; misérable jeu de mots I 'Alberie. Monach. in Ckron.j opw^Muratori, Annali d' ftalia, toin. ix, p. 137.)

tielles et le glaive de l'ennemi , avaient détruit les deux tiers de son armée -, et au lieu des recrues qu'il attendait de l'Italie, de douloureuses missives l'instruisirent des malheurs et des dangers auxquels l'Italie était livrée par son absence, de la révolte des villes et des barons de la Pouille, de la détresse du pape , et de l'approche ou de l'invasion de Henri , roi IWtour de d'Allemagne. Il osa penser que sa présence suffirait conduite *de à la sûreté de ses États , et repassa la mer avec un seul brigantin , laissant l'armée sous les ordres de son fils et des comtes normands, en exhortant Bohémond à respecter la liberté de ses égaux , et les comtes à obéir à l'autorité de leur général. Le fils de Guiscard marcha sur les traces de son père. Les Grecs comparent ces deux guerriers à la chenille et à la sauterelle, dont l'une dévore tout ce qui a échappé aux ravages de Tau Ire (i). Après avoir gagné deux batailles contre l'empereur, il descendit dans la plaine deThessalie, et assiégea Larisse, capitale du royaume fabuleux d'Achille (2), qui contenait le trésor et

(l) Bpou^ouç xou oofitiat ewrev ov tiç ovtouç rroripa xai wov (Anna, l. 1, p. 35). Par ces comparaisons, si différentes de celles d'Homère, elle veut inspirer du mépris et de l'horreur pour le méchant petit animal qu'on appelle le conquérant. Malheureusement le sens commun ou la déraison publique contrarient ses louables desseins.

(a) Prodiit hdc auctor Trojanœ cladis Achilles.

Virgile (AZneid. 11, Larissœus Achilles) autorise la supposition de l'Apulien (1. v, p. 2-j5),' qui n'est pas justifiée par les détails géographiques qu'on trouve dans Homère.

les magasins de l'armée des Grecs. Au reste, on doit des éloges à la fermeté et à la prudence d'Alexis , qui lutta courageusement contre le malheur du temps. Dans la pauvreté dcFÉtat, il osa emprunter les ornemens superflus des églises; il suppléa à la désertion des manichéens par quelques tribus de la Moldavie j sept mille Turcs remplacèrent et vengèrent la perte de leurs frères ; les soldats grecs apprirent à monter à cheval , à lancer des traits ; ils s'exercèrent à la pratique journalière des embuscades et des évolutions. Alexis savait, par expérience, que la cavalerie si redoutable des Français ne pouvait ni combattre ni presque se mouvoir à pied (i). Il ordonnait à ses archers de viser le cheval plutôt que le cavalier -, il semait de pointes de fer et de différentes sortes de pièges le terrain sur lequel il pouvait s'attendre a une attaque. La guerre se prolongea aux environs de Larisse, où se balancèrent les succès des deux armées. Dans toutes les occasions, le courage de Bohémond se montra d'une manière brillante et souvent heureuse; mais les Grecs imaginèrent un stratagème qui occasiona le pillage de son camp :

(i) L'ignorance a traduit par éperons les twv 7re^Xc> rpoaXpara , qui embarrassaient les chevaliers lorsqu'ils se trouvaient à pied ( Anne Comnène , Alcxias , 1. v, p. i4°)' Dueange en a lait voir le véritable sens par un usage ridicule et incommode qui a subsisté depuis le onzième jusqu'au quinzième sièele. Ces pointes, en forme de scorpion, avaient quelquefois deux pieds , et une chaîne d'argent les attachait au genou.

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