‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. TradChapitre 5 sur 15 · XI · texte numérisé non relu

XI

la ville était imprenable, et les comtes, mécontens ou corrompus par l'ennemi, quittèrent ses drapeaux, livrèrent leurs postes et s'enrôlèrent au service de l'empereur Alexis, qui retourna à Constantinople , remportant l'avantage plutôt que l'honneur de la victoire. Après avoir abandonné des conquêtes qu'il ne pouvait plus défendre, le fils de Guiscard s'embarqua pour l'Italie , où il fut très-bien reçu par son père, qui connaissait son mérite et plaignait son infortune.

L'empereur Parmi les princes latins alliés d'Alexis et ennemis

Henri m ■

appelé par de Robert, Henri m ou iv, roi d'Allemagne et d'Itaa.d.'io8i. lie, qui devint ensuite empereur d'Occident, était le plus puissant et le plus zélé. La lettre que lui adressa le monarque grec (i) respire une vive amitié et un extrême désir de fortifier leur alliance par des liens de famille aussi bien que par des rapports politiques. 11 félicite Henri de ses suçcès dans une juste et sainte guerre ; et il se plaint de ce que les entreprises audacieuses des Normands troublent la prospérité de son empire. La liste de ses présens est analogue aux mœurs de ce siècle : il lui envoyait une couronne d'or garnie de rayons, une croix pecto-

(i) L'épître entière mérite d'être lue {Àlexias,\. ni, p. 93, c)4 > 9^). Ducange n'a pas entendu ces mots, acrrpofreXexvv £e& 4 atvov jura ^pycayiov. J'ai tâché d'en tirer un sens 'supportable : xpvcraytov signifie une couronne d'or ; Simon Portius ( in Lexico grœco-barbar. ) dit que aorpoizùsnjç équivaut à xtpavvoç, 7rpyj<rmp , un éclair.

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raie garnie de perles, une boîte de reliques avec les noms et le titre des saints, un vase de cristal, un vase de sardoine, du baume, vraisemblablement de

la Mecque, et cent pièces de pourpre. Il y joignait cent quarante-quatre mille byzantins d'or, avec la promesse d'en donner deux cent seize mille de plus lorsque Henri se trouverait en armes sur le territoire de la Pouille, et confirmait par serment leur ligue contre l'ennemi commun. Le prince allemand (i), qui était déjà clans la Lombardie , à la téte d'une armée et d'une l'action, accepta ces offres magnifiques, et mardi a vers le midi : il fut arrêté par la nouvelle de la bataille de Durazzo; mais la terreur de ses armes ou de son nom, en rappelant précipitamment Robert dans la Pouille, paya suftîsamment le présent qu'il avait reçu de l'empereur. Henri détestait les Normands alliés et vassaux de Grégoire vu, sou implacable ennemi. Le zèle et l'ambition de ce prêtre orgueilleux avaient rallumé la longue querelle du sacerdoce et de l'empire (2)-, le roi et le pape se

(1) .Te renvoie, sur ces faits principaux, aux historiens généraux Sigonius, Baronius , Muratori , Moshcim , Saint- Marc , etc.

(2) Les Vies de Grégoire vu sont ou des légendes ou des invectives (Saint-Marc , Abrégé, t. 111, p. 235, etc.), et les lecteurs modernes ne croiront ni à ses miracles ni à ses œuvres magiques. On trouve des détails instructifs dans Leelerc {Vie de Hildchrand, Bibliothèque ancienne et moderne, t. vin ), et beaucoup d'amnsans dans Baylr {Dictionnaire critique, Grégoire vu). Le pape fut sans doute un grand

déposaient mutuellement, et chacun d'eux avait établi un rival sur le trône de son antagoniste. Après la défaite et la mort du rebelle de la Souabe , Henri

passa en Italiepoury prendre la couronne impériale et chasser du Vatican le tyran de l'Église (1); mais les Romains soutinrent la cause de Grégoire; leur courage était encore raflérmi par les secours d'hommes et d'argent qui leur arrivaient de la Pouille, et le roi d'Allemagne assiégea trois lois en vain la ville

iiauiëgc de Rome. La quatrième année, Henri corrompit, aTd! dit-on, avec For deByzance, les nobles romains qui

1081-1084. ava - ent vu | curs Jonïaines e t i euis châteaux ruinés

a.d. 108^ | >ar l a guerre. On lui livra les portes, les ponts et 3?. I X *" cinquante otages : l'antipape Clément 111 fut sacré dans le palais de Latran, et, plein de reconnaissance, couronna son protecteur dans le Vatican. L'empereur Henri, en qualité de légitime successeur d'Auguste et de Charlemagne, fixa sa résidence au Capitole. Le neveu de Grégoire défendait encore les ruines du

homme, un second Athanase dans un siècle plus fortuné pour l'Église. Me pennettra-t-on d'ajouter que le portrait d'Athanase est un des morceaux de mon Histoire (chap. xxi) dont je suis le moins mécontent?

(1) Anne, avec la rancune d'un schismatique grec, l'appelle xaraTTTvffTo; ovtoç 7ra7raç (1. 1, p. 32), un pape ou un prêtre qui mérite qu'on crache sur lui ; elle l'accuse d'avoir fustigé , d'avoir rasé les ambassadeurs de Henri , et peut» être de les avoir privés des organes de la virilité (p. 3i-33) ; mais ce cruel outrage est invraisemblable et douteux. V oyez la préface judicieuse de Cousin.

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Septizonium ; le pape était bloqué dans le château Saint-Ange, et ne comptait plus que sur le courage et la fidélité de son vassal normand. Des injures et des plaintes réciproques avaient interrompu leur amitié; mais, dans ce pressant danger , Guiscard ne vit plus que ses sermens , son intérêt plus fort que les sermens, l'amour de la gloire, et son inimitié pour les deux empereurs. Déployant la sainte bannière, il résolut de voler au secours du prince des apôtres; il se mit en route après avoir rassemblé six mille cavaliers et trente mille fantassins , c'est- à-dire l'armée la plus nombreuse qu'il ait jamais eue , et ses troupes, durant toute leur marche de Salerne à Rome, furent encouragées parles applaudissemens publics et la promesse des secours du ciel. Henri, n prend vainqueur dans soixante-six batailles, trembla à son r^.p.Uii'e

. , , .w, . . v ik- Hohcrl.

approche : se souvenant de quelques afiaires indis- Ma», pensables qui exigeaient sa présence en Lombardie , il exhorta les Romains à demeurer fidèles, et partit à la hâte trois jours avant l'arrivée des Normands. En moins de trois ans, le fils de Tancrcde de Hauteville eut la gloire de délivrer le pape et de chasser devant ses armes victorieuses l'empereur d'Orient (i) et

tempore vieil

duo : rex Alcmannicus iste , romani maximus Me.

Aller ad arma ruens armis superalur ; et aller auditi sold formidine cessit.

Il est «assez singulier que ce poêle latin parle île l'empereur grec coinmcgouvcrnanl l'empire romain ( I. iv, j». 27 4- ;

l66 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

celui d'Occident ; mais l'éclat du triomphe de Robert fut obscurci par les malheurs de Rome. A l'aide des partisans de Grégoire , on était venu à bout de percer ou d'escalader les murs-, mais la faction impériale était toujours active et puissante : le troisième jour il s'éleva une sédition furieuse, et un mot inconsidéré échappé au vainqueur, et qui semblait commander la défense ou la vengeance , fut le signal de l'incendie et du pillage (i). Les Sarrasins de la Sicile, les sujets de Roger et les auxiliaires de Guiscard, saisirent cette occasion de dépouiller et de profaner la sainte cité des chrétiens : des milliers de citoyens furent outragés , égorgés ou réduits en captivité, sous les yeux et par les alliés de leur père spirituel; un quartier spacieux, qui se prolongeait du palais de Latran au Colisée, fut consumé par les flammes, et de nos jours c'est encore un désert (2). Grégoire, abandonnant une ville qui le détestait et qui ne le craignait plus, alla finir ses jours dans le

(1) La narration de Malaterra (1. m, c. 37, p. 687, 588) est authentique, circonstanciée et impartiale. Dur ignem exelamans urbi încensa, etc. L'Apulien affaiblit le malheur (indè quibdsdam œdibus exustis) que des chroniqnes par*iales exagèrent encore. Muratori , Annali, t. ix, p. 147. ï

(2) Le jésuite Donat (de Romd veteri et novâ,\. iv, c. 8, p. 489) » après avoir parlé de cette dévastation , ajoute agréablement : Duraret hodiequc in Cœlio monte interque ipsum et Capitolium miserabilis Jacics prostratœ urbis , nisi in tiortorum vinetoriimquc amœnitatcm Roma resurrexisset ut perpetuâ viriditatc contcgcrct vulnera et ruinas suas.

palais de Salerne. L'adroit pontife fit sans doute espërer à Guiscard la souveraineté de Rome ou la

couronne impériale; mais cette mesure dangereuse , qui , selon toute apparence, aurait donné une nouvelle ardeur à l'ambition du duc normand, aurait indisposé pour jamais les fidèles princes de l'Allemagne.

Le libérateur et le fléau de Rome aurait pu se seconde

/» • i 1 a / \ expédition

livrer enfin au repos ; mais , dans la même année ou <u Robert il avait vu fuir l'empereur d'Allemagne , l'infatigable Grèce* Robert reprit ses projets de conquête en Orient. Le A " ^ct. 0 ^ zèle ou la reconnaissance de Grégoire avait promis à sa valeur les royaumes de la Grèce et de l'Asie (1). Les troupes de Guiscard étaient sous les armes, enorgueillies par le succès et prêtes à marcher aux combats. La princesse Anne, dans le langage d'Homère, compare leur troupe à un essaim d'abeilles (2) ; mais

(1) Le titre de roi , promis ou donné à Robert par le pape {Anna, 1. 1, p. 32) est assez prouvé par le poète apulien ( 1. iv, p. 270) :

Romani rcgni sibi promisisse coronant Papa fcrcbalur.

Et je ne conçois pas pourquoi ce nouveau trait de la juridiction apostolique déplaît à Gretser et à quelques autres défenseurs des papes.

(2) Voyez Homère, Iliade B (je hais cette manière pédantesque de citer les livres de l'Iliade par les lettres de l'alphabet grec), 87, etc. Ses abeilles présentent l'image d'une foule en désordre. Leur discipline et leurs travaux publics semblent être les idées d'un siècle postérieur (Virgile , Enéide , 1 . 1 ).

l68 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

j'ai fait connaître plus haut quelles étaient les plus grandes forces du duc des Normands : il les embarqua cette fois sur cent vingt navires , et comme la saison était très-avancée , il préféra le havre de Brindes (i) à la rade ouverte d'Otrante. Alexis, craignant d'être attaqué une seconde fois , s'était occupé avec assiduité à rétablir la marine de l'empire. Il avait obtenu de la république de Venise un secours considérable, consistant en trente-six navires de transport, quatorze galères et neuf galiotes ou vaisseaux d'une grandeur ou d'une force extraordinaire : ce secours avait été libéralement payé par la liberté ou le privilège exclusif de commerce accordé à la république, le don que lui avait fait l'empereur d'un assez grand nombre de boutiques et de maisons dans le port de Constantinople, et un tribut d'autant plus agréable, que c'était le produit d'un impôt sur les citoyens d'Amalfi , rivale de Venise. La réunion des Grecs et des Vénitiens couvrit la mer Adriatique d'une escadre ennemie ; mais leur négligence ou f habileté de Robert , la variation des vents ou l'obs-

(i) Guillaume de laPouille, 1. v, p. 276. L'admirable port de Brindes était double; le havre extérieur présentait un golfe qui se trouvait couvert par une île, se rétrécissait par degrés , et communiquait par une»passe avec le havre intérieur, qui embrassait la ville des deux côtés. César et la nature ont travaillé à sa ruine : et que peuvent contre de pareils agens les faibles efforts du gouvernement napolitain! Swinburne's Travels in the two Sicilies, vol. 1, p. 384-390.

curité d'une brurofe , ouvrirent au duc un passage, et les troupes des Normands débarquèrent saines et sauves sur la côte d'Épire. L'intrépide duc , à la téte de vingt fortes galères , chercha l'ennemi sans perdre de temps, et , quoique plus habitué à combattre à cheval, il exposa sa vie et celle de son frère et de ses deux fils à l'événement d'une bataille navale. L'empire delà mer fut disputé dans trois combats livrés à la vue de l'île de Corfou : l'habileté et le nombre des alliés prévalurent dans les deux premiers } mais , au troisième, les Normands remportèrent une victoire complète et décisive (1). Une fuite ignominieuse dispersa les légers brigantins des Grecs; les neuf forteresses mouvantes des Vénitiens soutinrent un combat plus opiniâtre : sept furent coulées bas , et les deux autres tombèrent au pouvoir de l'ennemi ; deux mille cinq cents captifs implorèrent en vain la pitié du vainqueur, et la fille d'Alexis évalue à treize mille hommes le nombre des Grecs ou alliés qui perdirent la vie en cette occasion. Le génie de Guiscard avait suppléé au défaut d'expérience : chaque soir ,

(1) Guillaume de la Pouillc (1. v, p. 276) décrit la victoire des Normands, et oublie les deux défaites antérieures qu'Aime Coronène a soin de rappeler (1. vi, p. i5<), 160, 161 ). A son tour, elle invente ou elle exagère une quatrième action , où les Vénitiens sont vengés de leur perte et récompensés de leur zèle. Les Vénitiens ne pensaient pas ainsi, puisqu'ils déposèrent leur doge , propter excidium stoli. Dandolo , in Chron. in Muratori , Script, rerum italicarum, t. xii, p. 249.

après avoir spnné la retraite, il examinait avec tranquillité les causes de sa défaite, et imaginait de nouvelles méthodes pour remédier à sa faiblesse et rendre inutiles les avantages de l'ennemi. L'hiver

suspendit ses opérations : au retour du printemps, il songea de nouveau à se rendre maître de Constantinople; mais, au lieu de traverser les collines de rÉpirc , il se porta dans la Grèce et dans les villes de l'Archipel , dont la dépouille pouvait le payer de ses travaux, et où son armée et ses vaisseaux pouvaient agir ensemble avec plus de vigueur et de succès. Ses projets furent déconcertés par une maladie épidé- ^*p?ioSr h mique qui se répandit sur son camp dans l'île de juillet 17. Céplialonie : Robert lui-même y mourut dans sa tente à l'âge de soixante-dix ans. Le bruit public fut que ce prince avait été empoisonné par sa femme ou par l'empereur grec (1). Cette mort prématurée permet à rimagination de s'égarer dans la carrière des exploits qui pouvaientlui être réservés, et il estasse/.

(1) Les auteurs les plus authentiques, Guillaume de la Pouille (1. v, p. 277), Geoffroy Malaterra (1. 111, c. 4 1 > p. 58q), et Romuald deSalerne(CAro/t. m Muratori, Script, rerum ital., t. vu), ne parlent point de ce crime , qui paraît si évident à Guillaume de Malmsbury (1. m, p. 107), et à Roger de Hovedeu (p. 910, in Script. postBedam). Hoveden explique comme quoi Alexis le Juste épousa , couronna et fit brûler vive sa complice. Cet historien anglais est si aveugle , qu'il place Robert Guiscard ou AViscaid au nombre des chevaliers de Henri I er , qui monta sur le trône quinze ans après la mort du duc de la Pouille.

prouvé que la grandeur des Normands dépendait de son existence (1). Une armée victorieuse , qui ne voyait plus d'ennemis autour d'elle , se dispersa ou se retira avec le désordre de la consternation, et Alexis, qui avait tremblé pour son empire, se réjouit de sa délivrance. La galère qui portait les restes de Guiscard fit naufrage sur la cote d'Italie ; mais on retira le corps , et il fut déposé dans les tombeaux de Vénuse (2), lieu plus célèbre par la naissance d'Horace (3) que par la sépulture du béros normand. Roger, son second fils et son successeur, se trouva réduit à la modeste condition de duc de la Poui He. Soit estime ou partialité, Guiscard n'avait laissé au brave Bobémond d'autre héritage que son épée. Les — .

(1) Anne Comnène jette avec joie quelques fleurs sur le tombeau d'un ennemi {ÂIcj iade, l. v, p. 162-166); mais le mérite de Guiscard est bien mieux prouvé par l'estime et la jalousie de Guillaume le Conquérant , dans les Etals duquel vivait sa famille. Grœcia (dit Malatcrra ) hostibus recèdent ibus libéra lœta quieint ; slpulia Iota , swe Calabria turbalar.

(a) Urbs f^emtsina nilet timtis decovata sepu/chris. C'est un des meilleurs vers du poème de FApulien (îiv. v, pag. 278). Guillaume de Malmsbury (liv. m, pag. 107) rapporte une epitaphe de Guiscard , qui ne mérite pas d'être insérée ici.

(3) Horace toutefois avait peu d'obligations à Vénuse : il fut conduit à Rome dès son enfance (Sermon, t, 6) , et ses allusions multipliées aux limites incertaines de la Pouille et de la Lucanie (Carm. m, f\ , Sermon. 11 , 1) sont indignes de son siècle et de sou génie.

prétentions de celui-ci troublèrent la tranquillité nationale jusqu'à Tépoque où la première croisade contre les Sarrasins de l'Orient lui ouvrit une carrière plus éclatante de gloire et de conquêtes (i).

R* g ne et Les plus brillantes comme les plus modestes espéd* m Rogw, rances de la vie sont toutes et bientôt terminées par

cîmiVie I e tombeau. La lignée masculine de Robert Guiscard a"d; s'éteignit à la seconde génération , soit dans la

rATie^.' Pouille , soit à Antioche ; mais son frère cadet fut la souebe d'une ligne de rois, et le fds du grand-comte hérita du nom , des conquêtes et du courage de Roger i ,r (•>.). Ce fils était né en Sicile et n'avait que quatre ans lorsqu'il succéda à la souveraineté de ce pays, lot que la raison pourrait envier si elle se permettait un moment l'estimable mais chimérique désir du pouvoir. Si Roger s'était contenté de son fertile patrimoine, ses peuples reconnaissans auraient pu bénir leur bienfaiteur , et si une sage administration avait ramené les heureux temps des colonies grecques (3), la richesse et la puissance de la Sicile

(i) y oyez Giannone (t. n , p. 88-93) et les historiens de la première croisade.

(?.) Les règnes de Roger et des trois Normands de la Sicile occupent quatre livres de VIstoria civile de Giannone (t. 11, 1. xi-xiv, p. i36-34o), et se trouvent épars dans les neuvième et dixième volumes des Annales de Muratori. La Bibliothèque italique (t. 1, p. i<j5-?.22) contient un extrait fort utile de Capecclatro, moderne Napolitain, qui a publié deux volumes sur l'histoire de son pays , depuis Roger 1 er jusqu'à Frédéric 11 inclusivement.

(3) Selon le témoignage de Philislus et de Diodore , De-

auraient égalé ce qu'on pouvait attendre des plus

vastes conquêtes j mais l'ambition du grand -comte ne connaissait pas de si nobles desseins : ce fut par les vulgaires moyens de la violence et de l'artifice qu'il voulut la satisfaire. Il chercba à dominer seul à Palerme, dont la brandie aînée avait obtenu la moitié ; il s'efforça d'étendre la Calabre au-delà des bornes que fixaient les premiers traités , et il épia avec impatience le déclin de la santé chancelante de son cousin , Guillaume de la Fouille, petit- fds de Robert. A la première nouvelle de sa mort , Roger partit de Palerme avec sept galères , mouilla dans la baie de Salerne , reçut, après dix jours de négocia— Duc de

|jj pouille

tion, le serment de fidélité de la capitale des Nor- a*d?Tw7. mands, força les barons à lui rendre hommage, et arracha une investiture des papes qui ne pouvaient plus supporter l'amitié ou l'inimitié d'un vassal puissant : il respecta le territoire de Rénévent, comme le patrimoine de saint Pierre ; mais la réduction de Capoue et de Naples compléta l'exécution des desseins formés par son oncle Guiscard, et il se trouva le maître de toutes les conquêtes des Normands. Fier du sentiment de son pouvoir et de son mérite, il dédaigna les titres de duc et de comte , et la Sicile ,

nys , tyran de Syracuse , entretenait une armée de dix mille cavaliers, de cent mille fantassins et de quatre cents galères. Rapprochez Hume (Essays, vol. 1, p. 268-435) de Wallace son adversaire (Numbers of Manhind , p. 3o6- 307). Tous les voyageurs, d'Orville , Keisdesel , Swinburne, etc., parlent des ruines d'Agrigentc.

réunie à un tiers peut- être du continent de l'Italie , pouvait former la base d'un royaume (i) qui ne le cédait qu'aux monarchies de France et d'Angleterre. Il fut couronné à Palerme, et les chefs de la nation qui assistèrent à son couronnement, avaient sans doute le droit de décider sous quel nom il régnerait sur eux; mais l'exemple d'un tyran grec et d'un émir sarrasin ne suffisait par pour justifier son titre de monarque.; et les neuf rois du monde latin (a) pouvaient refuser de le reconnaître jusqu'à ce qu'il eût obtenu la sanction du pape. L'orgueil d'Anaclet accorda avec plaisir un titre que l'orgueil de Roger Premier ro i s'était soumis à demander (3). Mais son élection à

de Sicile. . . A • 71

a. d. u3o, lui-même était contestée : on avait élu un autre pape

àéc. 25.

a. d. i i3p, sous le nom d'Innocent n ; et tandis qu'Anaclet sié- J " c geait au Vatican, son rival fugitif, mais plus heu-

(1) Un auteur contemporain, qui décrit les actions de Roger, de Tan 1127 à Tan n35, fonde les titres de ce prince sur son mérite et son pouvoir, sur le consentement des barons et l'ancienne monarchie de Sicile et de Palerme, sans parler de Tin vesti turc du pape Anaclet (Alexand. cet— nobii Tclesini abbatis de Rébus gestis Rogerii , l. rv, in Muratori , Script, rerum ital., t. v, p. 607-^4^).

(2) Les rois de France , d'Angleterre , d'Ecosse , de Castille , d'Aragon , de Navarre , de Suède , de Banemarck et de Hongrie. Le trône des trois premiers était beaucoup plus ancien que Charlemagne. Les trois suivans avaient établi le leur par le glaive, et les trois derniers par leur baptême. Le roi de Hongrie se. trouvait le seul qui eût eu l'honneur ou l'affront de recevoir sa couronne du pape.

(3) Fazellus et une foule d'autres Siciliens ont imaginé

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LV I. i 7 5

reux , était reconnu par* les nations de l'Europe. La monarchie de Roger fut ébranlée et presque détruite par Terreur qu'il avait commise dans le choix de son* protecteur ecclésiastique : l'épée de l'empereur Lothaire 11 , les excommunications d'Innocent, les escadres de Pise et le zèle de saint Bernard, se réunirent pour la ruine du brigand de Sicile. Roger , après une vigoureuse résistance , se vit chassé du continent de l'Italie ; et, à la cérémonie de l'investiture d'un nouveau duc de la Pouille, le pape et l'empereur tinrent chacun une extrémité du gonfanon ou bâton du pavillon, pour marquer qu'ils soutenaient leurs droits et suspendaient leurs querelles. Mais cette amitié inquiète fut de peu de durée; la maladie et la désertion ne tardèrent pas à détruire les armées d'Allemagne (i). Roger, qui pardonnait rarement à ses ennemis morts ou vifs, extermina le duc de la Pouille et tous ses adhérens. Innocent, aussi faible que hautain , devint, ainsi que Léon jx, son prédécesseur, .

un couronnement antérieur de quelques mois, et auquel le pape et l'empereur n'eurent aucune part (A. D. ii3o, mai i); Giannonc le rejette malgré lui (l. 11, p. 1 37-144)- Le silence des contemporains renverse celte fable, que ne peut soutenir une prétendue chartre de Messine. Muratori , Annali d'Jtalia, tom. ix , pag. 3^0; Pagi, Critica , t. iv, p. 4^7 > 4^8.

(1) Roger corrompit le second olïicier de l'armée de Loihaire, qui fit sonner la retraite, ou plutôt qui cria aux troupes de se retirer; car les Allemands, dit Ginnamus { l. 111, c. 1 , p. 5i), ignorent l'usage des trompettes. ïl est bien ignorant lui-même.

le captif et l'ami des Normands; et leur réconciliation fut célébrée par l'éloquence de saint Bernard , alors plein de respect pour le titre et les vertus du roi de Sicile.

s« Pour expier sa guerre sacrilège contre le succès-

conquête» t»« r» •

«•nAinque. seur de saint Pierre, Roger avait promis d arborer iiai-iisa. l'étendard de la croix, et il s'empressa d'accomplir un vœu si favorable à ses intérêts et à sa vengeance. Les outrages que venait de recevoir la Sicile l'engageaient à de justes représailles sur les Sarrasins. Les Normands , qui* s'étaient alliés à un si grand nombre de familles sujettes , se rappelèrent et imitèrent les exploits maritimes de ces ancêtres qui étaient devenus les leurs ; ils luttèrent , dans la maturité de leur force, contre la puissance africaine alors sur son déclin. Le calife Fatimite voulant, lors de son départ pour la conquête de l'Afrique, récompenser le mérite réel et la fidélité apparente de Joseph, un de ses officiers , lui douna son manteau royal , quarante chevaux arabes, son palais avec les meubles magnifiques qui s'y trouvaient , et enfin le gouvernement des royaumes de Tunis et d'Alger. Les Zeirides (i), descendans de Joseph, oubliant la soumission et la reconnaissance qu'ils «devaient à un bienfaiteur éloigné, s'étaient emparés et avaient

(i) V oyez de Guignes, Hist. génér. des Huns, t. i , p. 369- 3^3, et Cardonne, Hist. de V Afrique, etc. , sous la domination des Arabes , t. 11, p. 70— 14<>. Il paraît que ces deux auteurs ont pris Novairi pour leur guide.

abuse 1 des fruits de leur prospérité -, ils tombaient de faiblesse après avoir fourni la carrière peu étendue d'une dynastie orientale. Ils étaient accablés sur le continent par les Almohades, princes fanatiques de Maroc, et ils voyaient leurs rivages exposés aux entreprises des Grecs et des Français qui, avant la fin du onzième* siècle, leur avaient arraché une contribution de deux cent mille pièces d'or. Les premières campagnes de Roger annexèrent à la couronne de Sicile le rocher de Malte, illustré depuis par une colonie religieuse et militaire. 11 attaqua bientôt Tripoli (1), place forte située sur la côte de la mer; et s'il égorgea les mâles et réduisit les femmes en captivité, on doit se souvenir que les musulmans se permirent souvent le même abus de la victoire. La capitale des Zei rides portait le nom d'Afrique, de celui de la contrée, et on l'appelait quelquefois Mahadia (2), du nom de l'Arabe qui en avait jeté les fondemens : elle est forte et bâtie sur un isthme 5 mais la fertilité de la plaine des environs .. .I ■ - ■ — . ■ — — — . —

(1) Tripoli (dit le géographe de Nubie, ou, pour parler plus exactement, le schérif Al-Edrisi), urbs fortis,saxeo muro vallata, sita propclittus maris. Hanc expugnavit Rogerius, qui, mulieribus captwis ductis, viros peremit.

(2) V\ oyez la Géographie de Léon l'Africain (in Ramusio, t. 1 , fol. 74 ? vers. fol. 7 5, recto), et les Voyages de Shaw, (p. 110), le septième livre du président de Thou ,. et le onzième de l'abbé de Vertot. Les chevaliers de Malte eurent la sagesse de refuser cette place , que Charles-Quint leur offrait , à condition de la défendre.

xi. 12

ne compense pas l'imperfection du port. George, amiral de Sicile, assiégea Mahadia avec une escadre de cent cinquante galères , bien pourvue de soldats

et de machines de guerre : le souverain avait pris la fuite-, le gouverneur maure refusa de capituler: mais ne voulant pas affronter le dernier assaut, il s'échappa secrètement avec les musulmans, et abandonna aux Français la ville et ses trésors. Le roi de Sicile et ses lieutenans subjuguèrent en plusieurs expéditions Tunis, Safax, Capsia, Bona et une longue étendue de côtes (i) : on mit des garnisons dans les forteresses, on assujettit la contrée à un tribut, et la flatterie put assurer, avec quelque apparence de vérité , que le glaive de Roger tenait l'Afrique sous le joug (3). Après sa mort , ce glaive se brisa ; et, sous le règne orageux de son successeur, on négligea, on évacua ou Ton perdit ces possessions d'outre-mer (3). Les triomphes de Scipion et

(1) Pagi a indiqué d'une manière exacte les conquêtes de Roger en Afrique; et son ami l'abbé de Longuerue a suppléé à ses remarques , au moyen de quelques mémoires arabes (A. D. ufc, n 04 26, 27 ; A. D. 1 i48,n° 16, A. D. n53,n° 16).

(a) Appulus et Calaber, Siculus mihi servit et AJer.

Inscription orgueilleuse, d'où il résulte que les vainqueurs normands étaient toujours distingués de leurs sujets chrétiens et musulmans.

(3) Hugo Falcando (Mût. Sicula, in Muratori, Script., t. y 11, p. 270, 27 1) attribue ces pertes à la négligence ou à la perfidie de l'amiral Majo.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. 17g

de Bélisaire ont prouvé que l'Afrique n'est ni inaccessible ni invincible-, mais de grands princes de la

chrétienté ont échoué dans leurs arméniens contre les Maures, qui peuvent encore se glorifier de la rapidité de leurs conquêtes et de leur domination en Espagne.

Après la mort de Robert Guiscard , les Normands s 0D

.... . , . invasion de

oublièrent soixante ans leurs projets sur 1 empire u Grèce, de Constantinople. L'habile Roger sollicita auprès A * ,f ' des princes grecs des alliances politiques et domestiques, qui pussent relever son titre de roi : il demanda en mariage une fille de la maison des Comnènes, et les premières négociations du traité paraissaient annoncer une issue favorable $ mais le mépris qu'on témoigna à ses ambassadeurs irrita sa vanité, et, selon les lois des nations, un peuple innocent fut puni de la morgue de la cour de Byzance (1). George, amiral de Sicile, passa devant Corfou avec une escadre de soixante-dix galères. La capitale et l'île entière furent livrées par les habitans, peu attachés à la cour qui les gouvernait, et instruits par l'expérience qu'un siège est toujours plus désastreux qu'un tribut. Durant cette invasion,

(1) Le silence des historiens de Sicile, qui finissent trop tôt ou commencent trop tard, doit être suppléé par Othou de Freysingen (de Gest. Fredcr. 1 , 1. i,c. 33,/// Muraton , Scriptor., t. vi, p. 668), par le Vénitien André Dandolo (Id., t. xii, p. 282, s83), et par les auteurs grecs Cinnnmus (liv. m, c. 2-5) et Nicétas (in Manuel, 1. Il,

l8o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

qui est de quelque importance dans les annales du commerce, les Normands se répandirent sur la Méditerranée et les provinces de la Grèce ; l'âge respectable des villes d'Athènes, de Thèbes et de Corinthe, n'arrêta ni la rapine ni la cruauté. Aucun monument de la dévastation que subit Athènes n'est parvenu jusqu'à nous. Les Latins escaladèrent les anciens murs qui environnaient les richesses de Thèbes sans les garder; les vainqueurs ne se souvinrent de L'Evangile que pour le faire intervenir dans le serment par lequel ils firent jurer aux légitimes propriétaires, qu'ils n'avaient soustrait aucune portion de leurs biens. La ville basse de Corinthe fut évacuée à l'approche des Normands ; les Grecs se retirèrent dans la citadelle , placée sur une hauteur où la source de Pirène, si connue des amateurs de l'ancienne littérature, versait des eaux en abondance : elle eût été imprenable si les avantages de l'art et delà nature pouvaient suppléer au défaut de bravoure. Les assiégeans n'essuyèrent d'autre fatigue que celle de gravir la colline. Leur général , étonné de sa victoire, témoigna sa reconnaissance envers le ciel en arrachant de l'autel une image précieuse de Théodore, le saint tutélaire de la forteresse. Les fabricans de soie des deux sexes, que Roger envoya en Sicile, formèrent la partie la plus précieuse du butin ^ et, comparant l'habile industrie de ces artisans avec la fainéantise et la lâcheté des soldats, il s écria que la quenouille et le métier étaient les seules armes que les Grecs fussent capables de

DE L'EMPIBE ROMAIN. CHAP. LVI. i8l

manier. Cette expédition maritime fut signalée par s™ finirai deux événemens remarquables: la délivrance d'un Louuvu,

roi de

roi de France , et Constantinople insultée par les France, vaisseaux siciliens. Les Grecs, violant toutes les lois de l'honneur et de la religion, avaient arrêté Louis vu à son retour d'une croisade malheureuse. La flotte normande le rencontra et le délivra. 11 lut conduit avec honneur à»la cour de Sicile, d'où il se rendit ensuite à Paris en passant par Rome (i). L'empereur grec se. trouvait absent 5 Constantinople iiinsi.it* et l'Hellespont étaient sans défense et ne se croyaient uuj.ie. pas en danger. Les galères de Sicile vinrent mouiller devant la cité impériale , et jetèrent l'épouvante parmi le clergé et le peuple ; car les soldats avaient suivi les drapeaux de Manuel. L'amiral sicilien n'avait pas assez de force pour assiéger une si grande métropole ou l'emporter d'assaut; mais il eut le plaisir d'humilier l'arrogance des Grecs , et de montrer aux vaisseaux de l'Occident le chemin de la victoire. 11 débarqua quelques soldats pour dévaster les jardins de l'empereur, et il arma de pointes d'ar-

(1) J'applique à la prise et à la délivrance de Louis \n le nctp 1 olvyov vlQe tou aWaat, de Ginnamus ( 1. n, c. 19, p. 49)- Muratori se moque, d'après d'assez bons témoignages (Ann. d'hal., tom. ix, p. 4 2, )> *le la délicatesse de quelques auteurs français, qui assurent maris que nullo impediente periculo ad regnumproprium rwersunicssc ; au reste, j'observe que Ducange, leur défenseur, est moins positif lorsqu'il commente Cinnamus que lorsqu'il donne l'édition de Joinvillc.

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gent, pu, ce qui est plus vraisemblable, de matières enflammées, les traits que lança son armée

L'empereur Cûtttw le palais tics Césars (i). Manuel affecta de rep^us"eies mépriser cette mauvaise plaisanterie des pirates de No A m D n . ds ' lu Sicile, favorisée par un moment d'oubli et de 1148-1149. n ^g|j<r ence . m ais son courage et ses forces étaient

prêts à la vengeance. L'Archipel et la mer d'Ionie furent couverts de ses escadres et de celles de Venise; cependant je ne sais combien il faudrait supposer de bâtimens de transport, de navires munitionnaires et de chaloupes , pour accommoder notre raison ou même les calculs de notre imagination à ceux de l'historien de Byzance , qui porte à quinze cents te nombre des bâtimens mis en mer dans cette occasion. L'empereur dirigea cette opération avec sagesse et avec énergie-, George perdit dans sa retraite dix -neuf galères, dont plusieurs tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Corfou , après une défense opiniâtre, implora la clémence de son légitime souverain ; et, dès ce moment, le territoire de l'empire ne renferma pas un navire ou un soldat de Roger qui ne fût captif. La prospérité et la santé de ce prince déclinaient : tandis qu'il écoutait au fond de son palais les messagers qui lui annonçaient

(1) In palatium regium sagiltas igneas injecit , dit Dandolo; mais Nicétas (1. II, c. 8, p. 66) transforme ces traits en Be)jj ap-ysvTeovç e^ovTa aroaxTovç ; il ajoute que Manuel qualifiait cet outrage de 7raiyviov , et yù.wza..... ).»}OT£vovTa. Ln compilateur, Vincent de Beauvais, dit que ces traits étaient d'or.

DB L'EMPIHE ROMAIN. CHAP. LVI. i85

une victoire ou une défaite, l'invincible Manuel y toujours le premier au combat, était regardé des Grecs et des Latins comme l'Alexandre ou l'Hercule de son siècle.

Un prince d'un semblable caractère ne pouvait se n réduit u trouver satisfait d'avoir repoussé un insolent Barbare, ia°cLbb™. Son devoir et le soin de ses droits, peut-être son in- ' " térét et sa gloire, lui ordonnaient de rétablir l'ancienne majesté de l'empire , de recouvrer les provinces de l'Italie et de la Sicile , et de châtier ce prétendu roi, petit- fils d'un vassal normand (i). Les naturels de la Calabre se montraient toujours attachés à la langue et au culte des Grecs , sévèrement proscrits par le clergé latin. Après l'extinction des ducs de la Fouille , le roi de Sicile avait prétendu que cette province fût regardée comme une dépendance de sa couronne ; le fondateur de la monarchie de Sicile avait gouverné par le glaive , et sa mort avait diminué la frayeur de ses sujets sans dissiper leur mécontentement. Le gouvernement féodal renfermait des germes de rébellion , et un neveu de Roger lui-même appela en Italie les ennemis de sa famille et de son pays. La dignité de la pourpre et une suite de guerres contre les Hongrois et les Turcs

empêchèrent Manuel de conduire en personne l'ex-

(l) Voyez sur l'invasion (le l'Italie, que dédaigne presque Nicétas, l'histoire plus soignée de Cinnainus (1. iv, chap. i-i5, pag. 78-101). Ce dernier amène une narration diffuse par cette pompeuse déclaration : llepi t*;; Ityùizc ts, y-xi rr,; IraXwv tT/.iizrt'o yyj;, w; y.at zjcjtu.; lV>f/îaoi; xvxtm<77.ito.

i84 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

pédition d'Italie. Il confia au brave et noble Paléelogue la flotte et Farinée de l'empire ; le siège de Mari fut son premier exploit, et dans toutes les occasions For servit autant que le fer aux succès de ce général. Saleme et quelques villes de la côte occidentale demeurèrent fidèles au roi normand; mais il perdit en deux campagnes la plus grande partie des possessions qu'il avait sur le continent , et le modeste empereur, dédaignant la llatterie et le mensonge, se contenta d'entendre vanter la réduct

ion

de trois cents villes ou villages de la Mouille et de la Calabre, dont on grava les noms et les titres sur tous les murs du palais. Pour se conformer aux préjugés des Latins, on leur montra une donation vraie ou fausse des Césars de l'Allemagne (i); mais le successeur de Constantin , renonçant bientôt à ce honteux prétexte, fit valoir ses droits inaliénables sur l'Italie, et déclara qu'il voulait reléguer les Barbares Il • i« rf*»- au " c ^ es Alpes. Les cités libres , encouragées par q'uirir'rï- * es discours captieux, les largesses et les promesses rêm'/re sans bornes de Manuel, leur allié, persévérèrent lV °A Cl D. nt ' dans leur généreuse résistance au despotisme de l,5 eïc. I74? Frédéric Barberousse; l'empereur de Byzance paya les frais de la reconstruction des murs de Milan, et

(i) Un auteur latin , Ollion (Je Gestis Frcdcrici 1 , 1. il, chup. 3o, pag. n3/j) , atteste la supposition de cette pièce; le Grec Cinnainus (liv. i , c. 4> 1>- 78) fait valoir une promesse de restitution qu'avaient donnée Conrad et Frédéric. Une fraude est toujours croyable lorsqu'on l'attribue aux Grecs.

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. l85

versa , dit un historien , une rivière d'or dans la ville d'Âncône, affermie dans son attachement aux Grecs par la jalouse haine des Vénitiens (i). Le commerce d'Ancône et sa situation dans le cœur de l'Italie en faisaient une place importante -, les troupes de Frédéric l'assiégèrent deux fois , et se virent deux fois repoussées avec le courage qu'inspire l'amour de la liberté. 11 était entretenu par l'ambassadeur de Constantinople; les patriotes les plus intrépides étaient comblés , par la cour de Byzancc , des honneurs et des richesses réservées à ses plus fidèles serviteurs (9.). L'orgueil de Manuel ne voulait point d'un Barbare pour collègue : son ambition était animée par l'espoir d'arracher la pourpre aux usurpateurs de l'Allemagne et d'établir, en Occident ainsi qu'en Orient, son titre légitime de seul empereur des Romains. Dans ce dessein , il sollicita l'alliance du peuple et de l'évêque de Rome. Plusieurs nobles se rangèrent

de son parti : le mariage de sa nièce avec Odon Fran- —

(1) Quod Anconitali grœcum imnerium niniîs diligerent... r eneti speciali odio Anconam odernnt. Les bénéficia et le

Jiumen aureum de l'empereur étaient la cause de cet amour et peut-être de cette jalousie. Cinnamus (1. IV, c. i4, p. 98) confirme la narration latine.

(2) Muratori fait mention de deux sièges d'Ancône : le premier en 1167, soutenu contre Frédéric 1" en personne (Ann., t. x , p. 39, etc.); le second, en contre l'archevêque deMayence, lieutenant de ce prince, prélat indigne de son titre et de ses emplois (p. 76, etc.). Les Mémoires que Muratori a pnldiés dans sa grande collection \ t. vi , p. (p. !-94<>) sont ceux du second sié^e.

gipani lui assura le secours de cette puissante famille (i), et l'ancienne métropole de l'empire accueillit avec respect son étendard ou son image (2). Dans le cours de la querelle entre Frédéric et Alexandre m, le pape reçut deux fois au Vatican les ambassadeurs de Constantinople. On flatta la piété du pontife «de l'union des deux Églises annoncée depuis si long-temps-, on excita la cupidité de sa cour vénale : on exhorta Alexandre m à venger ses injures et à profiter d'un moment favorable pour humilier la farouche insolence des Allemands, et reconnaître le véritable successeur de Constantin et d'Auguste (3).

Ses tlesscins Mais ces conquêtes en Italie, ce règne universel ,

échouent. , . , • • , • i I

étaient des chimères qui s évanouirent bientôt. Les premières demandes de Manuel furent éludées par la prudence d'Alexandre m, qui pesa les suites de cette

(1) Nous tirons cette anecdote d'une Chronique anonyme de Fossa Nova, publiée par Muratori (Script, ital., t. vu , p. 874).

(2) Le Ba?i>£tov rofutov de Cinnamus (1. iv, c. i4, p. 99) est susceptible de ces deux explications. Un étendard est plus analogue aux mœurs des Latins, et une image à celles des Grecs.

(3) Nihilominùs quoque petebat , ut quia occasio justa et tempus opportunum et acceptabile se obtulerant, romani corona imperii à sancto apostolo sibi redderetur; quoniam non aa Frederici Alamanni, sed ad suum jus asseruit pertincr* (Vit. Alexandri ni à cardinal. Aragoniœ , in Script. rer; ital. , t. in, part, i, p. 458). Il partit pour sa seconde ambassade, cum immens â multitudine pecuniarum.

importante révolution (1), et une dispute personnelle

ne put déterminer le pape à renoncer à l'héritage perpétuel du nom latin. Une fois réconcilié avec Frédéric, il parla plus nettement, confirma les actes de ses prédécesseurs, excommunia les adliércns de l'empereur grec, et prononça la séparation définitive des Églises ou du moins des empires de Conslantinople et de Rome (2). Les cités libres de la Lombardie oublièrent leur bienfaiteur étranger, et le monarque de Byzance se vit bientôt exposé à la liaine de Venise , sans conserver l'amitié d'Àncône(3). Soit cupidité, soit qu'il se laissât entraîner parles plaintes de ses sujets , il fît arrêter les négocians vénitiens et confisquer leurs elfets. Cette violation de la foi publique irrita un peuple libre et commerçant. Cent galères, équipées et armées en trois mois, balayèrent les côtes de la Dalmalie et de la Grèce-, mais, après des pertes réciproques, la guerre fut terminée par un accommodement peu glorieux pour l'empire et qui ne satisfaisait pas la république. Ce fut à la génération suivante que fut réservée la vengeance complète de ces injures, aggravées encore par des in- — — —

(1) Nimis alla et perplexa sunt ( Vit . Ahxandri ni, p. 4^°» 461) , disait le pontife circonspect.

(2) M>î#«v jxéo'ov £tvai Xrywv P&hjwj m vsorgpa ttoo; ttjv 7rosc£vTepav ra).at airoppa-yeiatov. Cinnamus, 1. IV, c. p. 99.

(3) Cinnamus raconte dans son sixième livre la guerre de Venise, que Nicétas n'a pas jugée digne de son attention. Muratori rapporte (année 1 171, etc.) les récits des Italiens, qui ne satisfont pas notre curiosité

jures nouvelles. Le lieutenant de Manuel avait mandé

à sa cour qu'il avait assez de J oit es pour étouffer les révoltes de la l'ouille et de la Calabre, mais qu'il ne pourrait résister au roi de Sicile, qui ne tarderait pas à l'attaquer. Sa prédiction se vérifia bientôt^ la mort de Paléologue partagea le commandement entre plusieurs chefs tous égaux en grade, et également dénués de talens militaires. Les Grecs furent accablés par mer et par terre, et les captifs qui échappèrent au glaive des Normands et des Sarrasins , abjurèrent toute espèce d'hostilités contre la personne et les États de leur vainqueur (i). Toutefois le roi de Sicile estimait le courage et la persévérance de Manuel , qui avait fait débarquer une seconde armée sur savec la côte d'Italie : il adressa des propositions respecandT tueuses à ce nouveau Justinien; il sollicita une paix ou une trêve de trente ans, accepta le titre de roi comme une faveur, et se reconnut le vassal militaire de l'empire romain («>.). Les Césars de Byzance agréè-

(1) Romuald de Salerne (in Muratori , Script. itaL, t. vu, p. 198) fait mention de cette victoire. Il est assez singulier que Cinnamus (1. iv,e.i3,p. 97, g8)ait plus de chaleur et soit plus détaillé que Falcando (p. 268-270) dans réloge du roi de Sicile. Mais Fauteur grec aimait les descriptions, et le latin n'aimait pas Guillaume le Mauvais.

(2) Voyez sur TEpître de Guillaume I er , Cinnamus (1. iv, c. i5, p. 10 1, 102) et Nicctas (1. 11, c. 8). Il est malaisé de dire si les Grecs se trompaient eux-mêmes , ou s'ils voulaient tromper le public par ces tableaux flattés de la grandeur de l'em pire.

rent ce fantôme de domination sans espérer, et peutêtre sans désirer le service des Normands ; et la trêve de trente ans ne fut troublée par aucune hostilité entre la Sicile et Constantinople. Elle allait expirer lorsque le trône de Manuel fut usurpé par un tyran inhumain, en horreur à son pays et au monde. Un prince fugitif de la maison de Comnène arma Guillaume 11, petit -fils de Roger; et les sujets d'Andronic, ne voyant dans leur maître que le plus dangereux des ennemis, accueillirent les Normands comme des amis. Les historiens latins (1) se plaisent à raconter le rapide progrès des quatre comtes qui envahirent la Romanie, et soumirent au roi de Sicile un assez grand nombre de châteaux et de villes : les Grecs (2) rapportent et exagèrent les cruautés licen-

^lierre de9 Grcrs et des Normands.

A.D. li. r )(3.

(1) Je ne puis citer ici d'autre* témoins originaux que les misérables Chroniques de Sicard de Crémone (p. 6o3) et de Fossa Nova (p. 8j5) , qui se trouvent au 7 e volume des Historiens de'Muratoii. Le roi de Sicile envoya ses troupes contra nequùiam Androniei ad acquirendum impe-

rium C. P. Ses soldats lurent capti aut confus i decepti,

captique par Isaac.

(2) Cinnamus nous manque ici , et nous sommes réduits à Nicétas (in Andronico, 1. 1, c. 7, 8, t); 1. 11 , c. 1, in Isaac Angelo , '1. l, c. i~4)» ( [ xxl devient un contemporain de beaucoup de poids. Comme il écrivit après la chute de l'empereur et de l'empire , il est exempt de ilalterie ; mais la chute de Constantinople aigrit ses préventions contre les Latins. J'observerai , à l'honneur des lettres , qu'Eustathe , archevêque de Thessalonique , le fameux commentateur d'Homère, refusa d'abandonner son troupeau.

igo HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

cieuses et sacrilèges commises au sac de Thessalonique, la seconde ville de l'empire. Les premiers

déplorent la mort de ces guerriers invincibles et confians qui perdirent la vie parles artifices d'un ennemi vaincu ; les derniers célèbrent dans des chants de triomphe les victoires multipliées de leurs compatriotes sur la mer de Marmara ou la Propontide , sur les bords du Strymon et sous les murs de Durazzo. Une révolution qui punit les crimes d'Andronic, réunit contre les Français le zèle et le courage des Grecs-, les Normands laissèrent dix mille morts sur le champ de bataille, et Isaac l'Ange, le nouvel empereur, eut à disposer de quatre mille captifs, selon qu'en voulut ordonner sa vanité ou sa vengeance. Telle .fut l'issue de la dernière guerre des Grecs et des Normands : vingt années après, les nations rivales avaient disparu ou gémissaient sous un joug étranger, et les successeurs de Constantin ne subsistèrent pas assez long-temps pour insulter à la chute de la monarchie de Sicile.

Guillaume Le sceptre de Roger passa successivement à son nommé u fils et à son petit-fils, tous deux connus sous le nom roi de si- de Guillaume, mais distingués par les surnoms opa. D.M54, posés de Mauvais et de Bon. Cependant ces deux A. T D."ïi«£ épithètes, qui semblent indiquer les deux extrêmes

mai 7« ... !

du vice et de la vertu, ne conviennent pas exactement aux deux princes dont on vient de parler. Lorsque le danger et la honte forcèrent le premier de recourir aux armes, il ne dégénéra point de la eur de sa race ; mais son caractère était mou ,

ses mœurs étaient dissolues , ses passions opiniâtres et funestes; et il doit répondre à la postérité, nonseulement de ses vices personnels, mais de ceux de Majo , son grand -amiral, qui abusa de la confiance de son bienfaiteur, et qui conspira contre ses jours. La Sicile avait, 'depuis la conquête des Arabes, une forte empreinte des mœurs orientales : on y trouvait le despotisme, la pompe, et même le harem d'un sultan-, une nation chrétienne était opprimée et outragée par des eunuques qui professaient ouvertement ou secrètement la religion de Mahomet. Un éloquent historien de la Sicile (ija fait le tableau des malheurs de son pays (1) ; il a peint la chute de - — — • ■ ■ — ~ ■

(1) VHistoria Sicula de Hugo Falcando , qui , à proprement parler, se prolonge de l'an* 1 1 5/\ à Tan 1 169, se trouve au septième volume de la collection de Muratori (p. ?5f)- 344) î e H e est précédée (p. ?.5i-?.58) d'une préface ou d'une lettre éloquente , de Calamitatibus Sîciliœ. On a surnommé Falcando le Tacite de la Sicile; et, déduction faite de Finimense différence qui se trouve du premier siècle au douzième , d'un sénateur à un moine , je ne refuserais pas ce titre à Falcando. Sa narration est rapide et claire; son style a de la hardiesse et de l'élégance; ses remarques sont pleines de sagacité : il connaissait le monde, et il avait le cœur d'un homme. Je regrette seulement qu'il ait prodigué ses travaux sur un terrain si stérile et de si peu d'éteudue.

(2) Les laborieux bénédictins pensent {Art de vérifier les Dates, p. 896) que le véritable nom de Falcando est Fulcandus ou Foucault. Selon eux, Hugues Foucault, Français d'origine, qui devint par la suite abbé de Saint- Denis, avait suivi en Sicile son protecteur Etienne de La

ig2 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

l'ingrat Majo , la révolte et le châtiment de ses assassins, l'emprisonnement et la délivrance du roi luimême , les guerres particulières qu'entraînèrent les désordres de l'État, et les scènes de calamité et de discorde qui allligèrent la capitale, l'île entière et le continent, sous le règne de Çuillaume I er et la Cuiibumo minorité de son fils. La jeunesse, l'innocence et la li'/iTII. beauté de Guillaume n (i), le rendirent cher à la ^maiV^' nation -, les factions se réconcilièrent ; les lois repri- \o*. Vti. 9 ' rent de la vigueur-, et, depuis l'âge de virilité jusqu'à la mort prématurée de cet aimable prince, la Sicile jouit d'un court intervalle de paix, de justice et de bonheur, dont elle sentit d'autant mieux le prix, qu'elle se souvenait de ses malheurs passés et redoutait l'avenir. La postérité maie légitime de Tancrède de Hautevillc s'éteignit à la mort de Guillaume n ; mais sa tante , fdlc de Roger, avait épousé le prince le plus puissant de son siècle j et Henri vi, fds de

Perche, oncle de la mère de Guillaume n, archevêque de Païenne, et grand chancelier du royaume. Falcando a néanmoins tous les sentimens d'un Sicilien, et le titre tfalumnus (qu'il se donne lui-même) paraît indiquer qu'il reçut le jour ou du moins qu'il fut élevé dans l'île.

(1) Falcando, p. 3o3. Richard de Saint-Germain commence son Histoire par la mort cl l'éloge de Guillaume ir. Après quelques épithètes qui ne signifient rien, il ajoute: Lcifis et juslitiœ cultus tempove suo vigehat in regno : sud crat quilibet sorte contentus (étaient-cc des hommes? ) ; ubiqne pax, u bique securitas, née ia troua m metuebat viator <Wdias, nec maris nauta ofjhndieula pirattA-nm (Script, rcr. itaL,

Frédéric Barberousse, descendit des Alpes pour ré* clamer la couronne impériale et la succession de sa femme. Repoussé par le vœu unanime d'un peuple libre, il ne put obtenir cet héritage que par la force. C'est avec plaisir que je vais transcrire les pensées et les paroles de l'historien Falcando, qui écrivait sur les lieux et au moment de l'événement , avec lame d'un patriote et la sagacité prophétique d'un homme d'État. « Cette Constance, l'un des enf'ans de la Si- La

m dilations de

cile, habituée, dès son berceau, aux plaisirs et à l'historien l'abondance, élevée dans les arts et les mœurs de cette île fortunée qu'elle a quittée depuis long-temps pour enrichir les Barbares de nos trésors, revient, avec ses farouches alliés , troubler le bonheur de la belle contrée qui l'a nourrie dans son sein. Je vois d'avance des essaims de Barbares irrités -, la frayeur agite nos cités florissantes dans une longue paix ; le carnage y moissonne les habitans : elles sont dépouillées et souillées par les rapines et la débauche de l'ennemi. Je vois le massacre ou la captivité de nos citoyens , nos vierges et nos matrones en proie aux soldats (1); alors (interrogeant un ami), dans

(1) Constantia , primis à cunabilis in deliciarum tuarum affluentiâ diutiùs educala, tuisque institut is , doctrinis et moribus informata, tandem opibus tuis Barbaros delatura dis ces s it : et nunc cum ingentibus copiis revertitur, ut pulcherrima nutricis ornamenta barbaricâ fœditate contami-

net Intueri mihi jam videor turbulentas Barbarorum

acies civitateS opulentas et loca diuturnâ pace florentia,

metu concutere, cade vas tare, rapinis atterere et fœdare xi. i3

ig4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

cette extrémité, que doivent faire les Siciliens? l'élection unanime d'un roi valeureux et expérimenté peut encore sauver la Sicile et la Calabre (i) ^ car la légèreté des Apuliens, toujours avides de révolutions, ne m'inspire ni confiance ni espoir (2). Si nous perdons la Calabre, les tours élevées , la nombreuse jeunesse et les vaisseaux de Messine (3), suffiront pour arrêter les brigands -, mais si les sauvages Germains se réunissent aux pirates de Messine, s'ils portent la flamme dans cette région fertile, ravagée si souvent par les' feux de l'Etna (4) , quel moyen de défense auront les parties intérieures de l'île, ces belles cités que ne devraient jamais profaner les pas ennemis d'un Barbare (5)? Un tremblement de terre

luxuriâ : hinc cives aut gladiis intercepti, aut servitute depressi, virgines constupratœ , matronœ , etc.

(1) Certè si regem non dubiœ virtutis elegerint, nec à Saraccnis christiani dissentiant , poterit rex creatus rébus licet quasi desperatis et perditis subvenîrc , et incursus hostium, si prudenter egerit , propulsare.

(2) In Appulii , qui, semper nopitale gaudentes, novarum rerum studiis aguntur, nihil arbitror spei aut fiduciœ reporte fidu m.

(3) Si civium tuorum virtutem et audaciam attendus

murorum etiam ambitum densis turribus circumspectum.

(4) Cum crudelitate piraticâ Teutonum conjligal atrocitas y et inter ambustos lapides, et Ethnœ Jlagrantis incendia, etc.

(5) Eam partem quant nobilissimarum cwitatum fulgor illustrât , quœ et toti regno singulari nierait prwilegio prœminere, nefarium es set vcl Barbarorum ingressn

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. ig5

a de nouveau renversé Catane; les antiques vertus

de Syracuse expirent dans la pauvreté et la solitude (i) -, mais Palerme a conservé son riche diadème, et ses triples murs contiennent une multitude de chrétiens et de Sarrasins remplis d'ardeur. Si les deux nations, songeant à leur sûreté commune, s'unissent sous un même roi , elles pourront se précipiter sur les Barbares avec des forces invincibles-, mais si les musulmans , fatigués d'une longue suite d'injustices, se retiraient et arboraient l'étendard de la révolte , s'ils s'emparaient des châteaux des montagnes et de la côte île la mer, les malheureux chrétiens, exposés à une double attaque, et placés comme entre l'enclume et le marteau , seraient obligés de se résigner à une servitude inévitable (a). » 11 ne faut pas oublier

pollui. Je voudrais transcrire sa description recherchée , mais curieuse, du palais, de la ville et de la riche plaine de Palerme.

(i) y ires non suppetunt , et conatns trios tam inopia civium, quàm paucitas bellatorum eliduut.

(a) At verô, quia difficile est cbrislianos in tanto rem m turbine, sublato régis timoré , Saraeenos non opprimere , si Saraccni injuriis fatigati ab eis cœperint dtsstdcrc , et eus tel lu forte maritima vel mon fartas munit tones oeeujKwerint , ut bine exim Tcutonicis sumnui virtutc pugnandum , illine Saraeenis erebris insultibns oeeurreridum , quid jmtas acturi sunt Sieuli inter bas depressi angustias , et relut inter malleum et incudem multo cum discrimine eonstituti? Hoc utique agent quod poterunt, ut .te Barbaris miserabili conditione dedentes, in eorum se conférant potes tatern. 0 utinam plebis et procerum , christianorum et Saraccnorum vola con-

ig6 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

d'observer qu'un prêtre met ici son pays au - dessus de sa religion, et que les musulmans, dont il désire l'alliance , étaient encore nombreux et puissans en Sicile.

Cookie Falcando vit s'accomplir la première partie de ses

du royaume m m '

„ de u espérances , ou du moins de ses désirs. Les Siciliens

Sicile par 1

îvmpereur donnèrent le sceptre, d'une voix unanime, à Tan- Henri vi, 1

a. a U94. cr ède, petit-fils du premier roi, dont la naissance était illégitime, mais dont les vertus civiles et militaires brillaient d'un éclat sans tache. U passa les quatre années de son règne sur la frontière de la Pouille, où il arrêta l'armée ennemie, et remit aux Allemands une captive du sang royal, Constance elle-même, sans lui faire éprouver aucun mauvais traitement , et sans exiger de rançon ; ce qui passait peut -être la mesure de générosité permise par la politique et par la prudence. Après la mort de Tancrède, sa femme et son fils, en bas âge, tombèrent du troue sans résistance. Henri marcha en vainqueur de Capoue à Palerme. Ses victoires détruisirent l'équilibre de l'Italie ; et si les papes et les cités libres avaient connu leurs véritables intérêts, ils auraient réuni tous les moyens de la terre et du ciel pour empêcher la dangereuse réunion du royaume de Sicile à l'empire d'Allemagne-, mais cette finesse du Vatican, qu'on a louée ou accusée si souvent, fut, en

ventant, ut, regem sibi concorditer eligentes, Barbaros totis viribus, toto conanime, totis que desideriis proturbarc con— tendant ! Les Normands et les Siciliens paraissent confondus.

cette occasion, ou aveugle ou inactive; et s'il était vrai que Gélestin m eût enlevé d'un coup de pied la couronne impériale de dessus la tête de Henri m, prosterné devant lui (1), cet acte d'un orgueil impuissant n'aurait pu avoir d'autre effet que de dégager l'empereur de toute reconnaissance et d'en faire un ennemi. Les Génois, qui avaient un établissement en Sicile, où ils faisaient un commerce avantageux, prêtèrent l'oreille aux propositions de Henri, appuyées de la promesse d'une reconnaissance sans bornes , et de celle d'un prompt départ (2). Les vaisseaux des Génois commandaient le détroit de Messine; ils ouvrirent à l'empereur le port de Palerme : le premier acte de son administration fut d'abolir les privilèges et de saisir la propriété de ces alliés impruclens. La discorde des chrétiens et des musulmans trompa le dernier vœu qu'avait formé Falcando : ils se battirent au sein de la capitale ; il périt plusieurs milliers des disciples de Mahomet ; mais ceux qui échappèrent à la mort se retranchèrent dans les montagnes, et troublèrent pendant plus de trente années

(1) Le témoignage <Tun Anglais, de Roger de Hoveden (p. 689), est de peu de poids contre le silence des auteurs allemands et italiens (Muratori, Annali (Vital., t. x, p. i56). Les prêtres et les pèlerins qui revenaient de Rome faisaient des contes sans nombre sur la toute- puissance du saint

(2) Ego enim in eo cum Tcutonicis manere non debeo. Gafiari, Annales genuenses , in Muratori , Script. rer. itaL, t. vi , p. 367, 368.

It)8 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

la paix de l'île. Frëdéric n transplanta soixante mille Sarrasins à Nocera , canton de la Pouille. Ce prince et son fils Mainfroy employèrent, dans leurs guerres contre l'Église romaine , le honteux secours des ennemis du Christ-, et cette colonie de musulmans garda sa religion et ses mœurs, au milieu de l'Italie, jusqu'à la fin du treizième siècle, qu'elle lut détruite par le zèle et la vengeance de la maison d'Anjou (i). La cruauté et l'avarice de l'empereur excédèrent tous les maux qu'avait prédits Falcando. Il viola les tombeaux des rois ; son avidité rechercha les trésors secrets du palais de Palerme et de tout le royaume : outre les perles et les diamans, faciles à emporter, cent soixante chevaux furent chargés de l'or et de l'argent de la Sicile (V). Le jeune roi , sa mère et ses

(1) Voyez sur les Sarrasins de Sicile et de Nocera les Annales de Muratori (t. x, p. 149, et A. D. 1223-1247)» Giannone(t. 11, p. 385) j et parmi les originaux rapportés dans la collection de Muratori , Richard de Saint-Germain (t. vu, p. 996), Matteo Spinelli de Giovenazzo (t. vu, p. 1064)., Nicolas de Jamsilla (t. x , p. 494)» et Matteo Vil- )ani (t. xiv, l. vu, p. io3). Le dernier laisse entrevoir que Charles n, de la maison d'Anjou, employa l'artifice plutôt que la violence, pour réduire les Sarrasins de Nocera.

(2) Muratori rapporte le passage d'Arnaud de Lubeck (1. iv, c. 20): Reperit thesauros absconditos , et omnem la— pidum pretiosorum et gemmarum gloriam, ita ut oneratis 160 sommariis, gloriosè ad terram suam redierit. Çoger de Hoveden , qui parle de la violatiou des tombeaux et des cadavres des rois, évalue la dépouille de Salerneà deux cent mille onces d'or (p. 746). Dans ces occasions, je suis pres-

DE L'EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI. 19g

sœurs, les nobles des deux sexes, furent emprisonnés séparément dans les forteresses des Alpes -, et, au plus léger trait de rébellion, on tranchait les jours des captifs, on leur crevait les yeux ou on les privait des organes de la virilité. Constance elle-même fut touchée des malheurs de, son pays ; l'héritière de la race des Normands s'efforça d'arrêter le despotisme de son époux, et de sauver le patrimoine de son fils nouveau - né , de cet empereur si fameux dans l'âge suivant sous le nom de Frédéric 11. Dix ans après Fin du

règne des

cette révolution, les rois de France réunirent le Normands.

A. D. laoo

duché de Normandie a leur couronne ; le sceptre des anciens ducs avait été transmis , par une petite -fille de Guillaume le Conquérant, à la maison des Plantagenets; et ces braves Normands, qui avaient élevé un si grand nombre de trophées en France, en Angleterre, en Irlande, dans la Pouille et la Sicile, se trouvèrent confondus, parla victoire ou par la servitude, avec les nations vaincues.

que tenté de m'écricr avec la jeune «coûteuse de La Fontaine :

« Par ma foi, je voudrais avoir ce qu'il s'en faut. »

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