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fortune de Colomb , et que l’on n'avait choisi pour ce service que parce qu'il était le plus mauvais de tous. Les deux autres furent obligés de regagner Saint-Domingue dans un état fort délabré.
Cet événement fit une grande impression sur les esprits superstitieux de ce temps. Mais au lieu d'adorer la justice avec laquelle la main du Tout-Puissant conduit les destinées des hommes, ils s'imaginèrent sottement que Colomb était un sorcier, et qu'il avait excité cette tempête pour se venger de ses ennemis. Car autrement, disaient-ils, pourquoi n’y aurait-il eu d'épargné que le vaisseau qui avait à bord ses propres biens?
Colomb, justement indigné, quitta une île où on ne lui avait pas même voulu accorder un abri contre les dangers de l'ouragan, et avec ses vaisseaux très-endommagés, il fit voile à l’ouest vers le continent.
Ce voyage fut aussi accompagné de peines infinies. L’escadre aborda enfin à une île nommée Guanaix, à peu de distance de cette côte du continent qui s'appelle ÆHonduras.
Aussitôt qu’on eut jeté l'ancre, l'amiral envoya son; Barthélemy avec quelques hommes reconnaître le; s’approchant du rivage, il rencontra üne barque i d’une construction infiniment supérieure à celle qu’on ait remarquée dans les canots des sauvages. Elle était d’une longueur considérable, sur huit pieds de largeur. Un toit de feuilles de palmier s'élevait au milieu et abritait plusieurs femmes et quelques enfants. On comptait encore vingt-cinq hommes dans le canot.
On tâcha de les joindre, et quand ils se virent serrés de près, quoique armés, ils se rendirent de bonne grâce. Visitant ensuite la cargaison de ce bâtiment, on trouva des matelas, une sorte de chemises sans manches et faites de fil de coton ; quelques autres pièces d'habillement, avec des toiles servant de mantes aux femmes; de grandes épées de bois, dont le tranchant des deux côtés était formé de cailloux affermis avec des ficelles et de la résine ; des haches de cuivre
et d’autres ustensiles de même métal. Leurs vivres différaient peu de ceux des habitants de Saint-Domingue, si ce n'est qu'ils faisaient usage d'une boisson tirée du maïs bouilli, et qui ressemblait à la bière; ils avaient aussi une petite provision d'amandes de cacao, dont ils paraissaient faire plus de cas que de toute autre chose, et qui leur servaient de monnaie.
L'amiral, charmé d’avoir ces bonnes gens en son pouvoir et espérant en tirer des éclaircissements, les fit traiter avec la plus grande douceur : il échangea de leurs marchandises contre celles d'Europe; et après s'être informé de ce qu'il voulait savoir, il leur rendit leur canot et leur permit d’aller où bon leur semblerait. Il retint pourtant à son bord un vieillard qui lui paraissait le plus intelligent de tous, et qui ne fit nulle difficulté de rester avec lui, dans l'intention d'en tirer encore d’autres informations et de l'employer dans les relations qu'il aurait par la suite avec les habitants du pays.
Ce vieillard lui apprit qu’à l'ouest il y avait un grand pays où l'or se trouvait en abondance. I] lui fit connaître, par des signes faciles à comprendre, que les habitants y port couronnes d'or sur la tête et des anneaux épais d me métal aux bras et aux jambes; que l’on y garnissait d’or les tables, les chaises et les coffres; et quand on lui montra des coraux, des épices et d'autres productions précieuses, il assura que ce pays eu possédait aussi. Il voulait parler du riche Mexique. Mais quelque envie qu'eussent les compagnons de Colomb de se procurer ces trésors, 1l se sentit lui-même un désir encore plus grand d’atteindre le but de son voyage et d'aller à la recherche du détroit qu'il espérait trouver dans ces parages. Aussi, sans délibérer plus longtemps, il dédaigna les richesses imnenses que l’on assurait être si près de lui, et sans s’arrêter aux murmures de son équipage, il gouverna à l’est, rangeant la côte de la terre ferme.
Mad. Hunter. Le voilà qui se montre encore véritablement grand homme! Avoir en main l’occasion de s’enri-
ivres difféngue, si ce se du maïs it aussi une paraissaient ui leur ser-
Son pouvoir traiter avec rchandises de ce qu’il permit d’alon bord un ous, et qui l'intention l'employer s habitants
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chir, et la négliger pour suivre son but avec constance! vouloir être utile au monde plutôt qu’à soi-même, et supporter l'indignation des autres pour rester fidèle à son devoir!... O mes enfants! puissiez-vous un jour donner, en pareille occasion, d'aussi grandes preuves d’une vertu désintéressée et d’une noble abnégation de vous-mêmes! car rien n’est plus grand, rien n’est plus digne de l’homme de bien que de s’oublier soi-même pour être utile à ses
semblables.
SEIZIÈME ENTRETIEN
Découverte des côtes du Darien ou isthme de Panama. On continue la traversée, — Affreuse tempête et détresse de l'équipage.
Henri. Nous avons grande impatience de suivre Golomb dans sa route, pour savoir s’il sera enfin plus heureux.
M. Hunrer. Il gouverna de la côte de Honduras vers l’est, pour chercher le détroit que les naturels du pays lui avaient 5 ‘ré qu’il trouverait dans cette direction.
‘CN. Ils lui avaient donc fait un mensonge ?
… HunTER. Ce n’est pas cela; on s'était seulement mal entendu. Golomb leur avait dessiné un détroit; mais ils croyaient qu’il leur parlait d'un isthme , et, dans cette supposition, ils avaient raison de l'envoyer vers le Darien.
Sur cette route, le long des côtes, on vit des hommes fort différents des précédents, quant à leur manière de vivre, et beaucoup plus sauvages. Ils étaient presque nus; ils mangeaient de la viande et du poisson crus sans aucune préparation, et ils avaient les oreilles allongées jusqu'à l'épaule, au moyen des divers objets qu’ils y pendaient. Tout leur corps était marqué, par le feu, de figures de cerfs, de lions et d’autres animaux. Les plus considérés d’entre eux se distinguaient par des bonnets blancs et rouges de toile de coton. Les uns avaient le visage peint en noir,
les autres en rouge, et plusieurs encore r2yé de diverses couleurs, tandis que d’autres ne se peignaient que les lèvres, les narines et les yeux. Les trous qu'ils se perçaient aux oreilles étaient si grands qu’ils auraient donné passage à un œuf de poule, Colomb en prit occasion de nommer ce pays la costa de las Orejas, c’est-à-dire la côte des Oreilles.
De là il poursuivit sa route, mais lentement, luttant sans cesse contre les vents et les courants. Il arriva à un promontoire où la terre tournait au sud ; en sorte que le même vent qui lui avait été contraire lui devint favorable. N’oubliant jamais d'attribuer chaque événement heureux à celui qui est l'unique source de tout bien, il donna à ce cap le nom de Gracias a Dios, ou Grâces à Dieu.
Quelques jours après, ayant mouillé à un autre endroit, on vit bientôt arriver plusieurs canots de sauvages armés qui paraissaient vouloir empêcher les Espagnols de descencre à terre. Mais dès qu’ils connurent leurs dispositions pacifiques, ils s’approchèrent avec confiance et offrirent en vente leurs marchandises, consistant en toutes sortes d'armes, arbalètes, massues, bâtons d’un bois très-noir et très-dur avec une pointe d’arête de poisson, petits morceaux d'or pâle qu’ils portaient au cou. L’amiral leur fit présent de plusieurs bagatelles, sans vouloir rien accepter en échange. Ils en parurent mécontents; et comme on se refusait aussi à leurs invitations réitérées de descendre au rivage, ils prirent cela pour une marque de méfiance qu’ils voulurent faire cesser.
Ils députèrent donc aux Espagnols un vieillard d’une figure respectable, accompagné de deux jeunes filles portant au cou des plaques d’or. Le vieillard avait dans sa main une espèce d'étendard, sans doute comme un symbole de la paix, et il demanda à être présenté à l'amiral. Celui-ci reçut ces députés avec douceur; il leur fit servir à manger et donner des habits, et les renvoya à terre très-satisfaits du bon accueil qu’ils avaient reçu.
Le frère de Colomb, étant descendu le lendemain sur le rivage, y trouva, mis ensemble en un monceau, tous les
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ÉSÉE
DE CHRISTOPHE COLOMB. 70 effets qu’on avait donnés aux habitants. A son arrivée, il fut reçu par deux d’entre eux, qui le priront entre les bras et l’invitèrent à s'asseoir avec eux sur l'herbe, Don Barthélemy fit ce qu'ils désiraient, et leur proposa ensuite diverses questions à l’aide d'un interprète indien, ordonnant à son secrétaire d'écrire leurs réponses.
Mais ils n’eurent pas plutôt aperçu les plumes, le papier et le cornet, qu'ils se levèrent brusquement, et que dans leur consternation ils s’enfuirent avec tous les autres habitants qui s'étaient attroupés : c'est que la superstition de ces pauvres gens leur fit imaginer que l'écrivain était un enchanteur; que la plume, l'encre et le papier étaient les instruments de la sorcellerie qu’on allait mettre en œuvre pour leur faire du mal. On eut de la peine à les faire revenir de ce ridicule soupçon, et. ils n’osèrent se rapprocher des Espagnols qu'après s'être mis en sûreté, suivant leur opinion, contre l’art funeste du secrétaire. Or, voici comment ils s’y prirent. Ils jetèrent vers les Espagnols une certaine poudre qui rendait une fumée; et cette fumée , à laquelle iis attribuaient sans doute la vertu d'empêcher que le charme ne produisît son effet, ils la chassèrent vers celui qu'ils prenaient pour le sorcier.
Don Barthélemy les accompagna jusqu’à leur village. Ce qu'il y vit de plus remarquable fut un grand édifice de bois qui leur servait de cimetière. Il trouva dans plusieurs sépultures des corps enveloppés de draps de coten. Au-dessus de chaque tombeau il y avait une planche chargée de figures d'animaux; auprès de quelques-uns on voyait même le portrait du défunt avec divers ornements. Le lendemain, l'amiral ayant retenu à son bord plusieurs des naturels du pays, pour obtenir d'eux de nouveaux renseignements, les autres crurent qu’il le faisait par cupidité et pour en tirer une rançon. Ils lui envoyèrent donc des députés chargés de lui remettre deux jeunes porcs pour la liberté des prisonniers. L’amiral leur fit comprendre que leurs compatriotes restés à bord n'étaient pas captifs, qu’ils seraient renvoyés incessamment, et qu’ainsi il ne fallait point de rançon. Il
#0 VOYAGES ET CONQUÊTES acheta les porcs, et les députés s’en retournèrent très-contents,
Au bout de quelques jours de navigation, l'amiral jeta l'ancre à l'embouchure d’une rivière et envoya quelques soldats à terre; mais une multitude d’Indiens armés s'opposa à leur descente. Plus de cent d’entre eux entrèrent dans la mer jusqu’à la ceinture, menaçant de leurs lances, sonnant du cor, battant une espèce de tambour, jetant de l’eau aux Espagnols, et crachant vers eux des herbes mâchées, en signe de mépris et de haine. Les Espagnois avaient ordre de se tenir dans les bornes de la plus grande modération, Comme ils ne rendirent pas insulte pour insulte, et qu'ils se conter. tèrent de regarder ce jeu guerrier à une distance convenable, les assaillants se lassèrent enfin de leur manége inutile; et au lieu de se battre, les deux partis se rapprochèrent et ouvrirent bientôt entre eux un trafic dans lequel les Espagnols se procurèrent seize plaques d’or de la valeur de cent cinquante ducats, en échange de quelques sonaettes.
Dès le lendemain les Indiens commencèrent à regarder la patience que les Espagnols avaient opposée à leurs provocations comme une preuve de timidité. Lorsque la chaloupe voulut s'approcher de nouveau, ils lui lancèrent des flèches. Les Espagnols furent obligés de leur montrer qu'ils ne manquaient ni de courage ni de forces pour leur tenir tête. L'amiral fit tirer un coup de canon; et connue en même temps un des sauvages qui attaquaient fut blessé par une flèche qu'on lui avait tirée, ils s’enfuirent tous, et les Espagnols se contentèrent de descendre à terre sans vouloir poursuivre les fuyards.
On les invita, au contraire, par des signes, à revenir ; et cette invitation fut acceptée, parce qu'ils étaient convaincus que les étrangers blancs ne voulaient pas leur faire du mal, quoiqu'ils en eussent les moyens. Ils déposèrent leurs armes, retournèrent au rivage et échangèrent paisiblement leurs plaques d’or.
L’amiral, après avoir pris des informations sur la nature
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l'amiral jeta ya quelques armés s'opux entrèrent leurs lances, ur, jetant de s herbes mâ- 3 Espagnols , plus grande ulte pour injeu guerrier ssèrent enfin re, les deux entre eux un nt seize pla- , en échange
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DE CHRISTOPHE COLOMB, sl du pays, ses habitants et ses productions , remit à la voile et continua de gouverner le long de la côte, espérant toujours trouver le détroit qu'il cherchait. En continuant ses investigations, il arriva dans une baie qui formait un port également sûr et spacieux. Les Indiens y avaient bâti une ville assez grande, très-peuplée, et environnée de terres bien cultivées. Colomb nomma cet endroit Puerto-Belo.
Les habitants de cette ville se montrèrent très-pacifiques et apportèrent du fil de coton fin et diverses espèces de vivres, qu'ils troquèrent avec empressement contre des clous, des aiguilles, des sonnettes et autres objets semblables.
Huit milles plus loin, Colomb parvint à cette partie de la côte où a été depuis la ville de Nombre de Dios. Le gros temps l’obligea de s’y arrêter quelques jours, et il les employa à faire réparer ses vaisseaux, qui étaient fort endommagés ; ayant repris la mer, le mauvais temps le contraignit de nouveau d'entrer dans un petit port, qu'il nomma el Retrete, ou la Retraite.
Les habitants le reçurent d’abord fort bien; mais l’insolence de quelques matelots changea leurs dispositions et excita leur ressentiment. Pleins de confiance en leur grand nombre, qui augmentait continuellement, ils se disposèrent à une attaque générale. L’amiral employa alternativement la douceur et les menaces pour les engager à se désister de leur dessein ; mais voyant que l’un et l’autre moyen ne produisaient aucun effet, il fit tirer un coup de canon à poudre seulement, se flattant que le seul bruit les ferait reculer d’effroi. Il fut trompé dans son espérance. S’apercevant que ce tonnerre ne faisait pas de mal, ils en devinrent plus insolents ; ils jetèrent de grands cris, frappèrent les arbres avec leurs bâtons, e‘ témoignèrent ainsi le mépris qu'ils faisaient du vain bruit du canon. L’amiral se vit donc obligé de leur en faire éprouver les effets. Il fit tirer à boulet vers une colline où les Indiens s'étaient assemblés en foule. Voyant que ce tonnerre faisait non-seulement du bruit,
Campe. 6
82 VOYAGES ET CONQUÊTES mais qu'il donnait la mort, ils se sauvèrent dans les forêts, saisis de frayeur.
Colomb, désespérant de trouver un passage pour aller de l'océan Atlantique dans la mer du Sud, et se voyant en même temps contrarié par les vents les plus impétueux, se détermina à reprendre la route qu’il avait suivie et à gagner une contrée appelée Veragua, où, suivant le témoignage uniforme des naturels du pays, se trouvaient les plus riches mines d’or.
Une tempête furieuse qui dura plusieurs jours et une grande disette de vivres cont'ibuèrent à rendre cette navigation une des plus pénibles et des plus périlleuses. Les vivres qui leur restaient au bout de huit mois qu’ils tenaient la mer, et consistant en quelques biscuits, se trouvèrent entièrement gâtés par l'air chaud et humide de ces pays. Les équipages ne durent pas moins se contenter de cette misérable nourriture, car il fut impossible de :renouveler leurs provisions.
DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN
On aborde au Veragua ; ses mines d'or. — Le roi, ou Quibio, attire le châtiment des Espagnols sur lui et les siens. — On se remet en mer; tempête furieuse ; on échoue sur les côtes de la Jamaïque. — Dévouement de deux Espagnols, Mendez et Fieski.
M. Hunrer. Avant d'arriver au Veragua, si vanté pour ses mines d’or, Colomb fut souvent obligé par le gros temps de jeter l’ancre dans d’autres endroits de la côte, afin de laisser passer les bourrasques.
Dans une de ces contrées, une chose assez singulière frappa sa vue : les habitants avaient construit leurs maisons en l'air.
Frépéric. Comment le pouvaient-ils ?
M. Huwrer. Ils s’y prenaient à peu près comme on dit
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que la reine Sémiramis avait autrefois construit ses jardins bien au-dessus de la surface de la terre ; tu te le rappelles sans doute?
Frépéric. Oui; les jardins suspendus.
M. Huwrer. Eh bien! mon ami, de la même manière qu’on faisait alors poser des terrasses et des jardins entiers sur des voûtes éle' ées, ces sauvages avaient bâti leurs cabanes sur des branches de grands arbres et semblaient ne pas demeurer sur la terre, mais en l'air, comme les oiseaux.
CHARLOTTE. Pourquoi cela ?
M. Hunter. Peut-être qu’ils ne se croyaient pas assez en sûreté contre les inondations, les bêtes féroces ou leurs enne mis.
CHarLes. Comment y montaient-ils ?|
M. Huwrer. Au moyen d’échelles qu’ils avaient soin de retirer à eux, de manière que l'accès en était interdit à qui que ce püt être.
On aborda heureusement au Veragua, rêvant aux trésors qu’on se promettait d'y trouver. On mouilla dans l’embouchure d’une rivière à laquelle l'amiral donna le nom de Bélem ou Bethléem, parce qu’il y était arrivé le jour des Rois, jour où l’on place l’entrée des mages dans Bethléem. Mais après avoir appris des habitants qu’à la distance de quelques journées, en remontant la riviè’e, on se trouverait à la résidence de leur roi, qu'ils appelaient Quibio, on résolut de s’y rendre : l'amiral envoya en avant son frère Barthélemy avec les barques, pour complimenter Sa Majesté indienne. Averti de l’arrivée des blancs, ce prince vint audevant d'eux, et l'entrevue se passa fort bien de part et d'autre.
Le lendemain, Sa Majesté voulut bien faire une visite à l'amiral lui-même. Celui-ci la reçut avec les égards dus à son rang ; et moyennant un présent de quelques colifichets d'Europe, il eut bientôt acquis toute son amitié.
Après avoir obtenu des renseignements sur les mines d'or, Barthélemy prit avec sa troupe le chemin qu’on lui
s4 VOYAGES ET CONQUÈTES
avait indiqué. Arrivés sur les lieux, ils trouvèrent bientôt de l’or à fleur de terre, près des racines de gros arbres ; et il ne leur fallut pas d’autres preuves pour se convaincre que le sol cachait en abondance dans son sein ce précieux métal. Après avoir ramassé ces grains épars, ils revinrent porter à l’amiral la bonne nouvelle du succès de Jeur voyage.
Colomb, affermi par là dans le dessein qu’il avait déjà conçu de fonder une colonie dans cette contrée, donna surle-champ ses ordres pour construire des maisons non loin de l'embouchure du Bélem. L'ouvrage fut poussé avec diligence, et en peu de temps les maisons furent achevées ; elles étaient de bois et couvertes de fruilles de palmier. Pour former cette colonie, Colomb choisit dans son équipage quatre-vingts hommes, auxouels il! donna pour chef son frère Barthélemy. Il eut soin de les pourvoir de tous les in struments et de toutes les choses qu'il leur fallut pour leur sûreté et les autres commodités de la vie, leur laissant surtout qu'ntité d'outils pour la pêche, les eaux de cette contrée etant fort poissonneuses.
out étant disposé, l'amiral, songeant à retourner en Espagne, apprit, à son grand étonnement, que le roi Quibio, jaloux de l'établissement que les Européens venaient de faire sur ses terres, avait formé le projet de brûler les maisons de la colonis. Il délibéra avec son frère sur les moyens de détourner ce malheur ; et tous deux se crurent dans la nécessité indispensable de prévenir l'attaque et de s’assurer de la personne même du cacique, résolution qui eut les suites les plus funestes.
Barthélemy se chargea de l'exécution. Accompagné d’un assez grand nombre de soldats, il marcha droit à la ville du Veragua et s’approcka de la maison du cacique, située près de là sur une colline solitaire. Quibio le fit alors prier de s'arrêter, parce qu'il voulait lui-même aller au-devant de lui. D'après cette invitation, Barthélemy ne garda que cinq hommes et se fitsuivre par les autres à une certaine distance, en leur enjoignant, dès qu’ils entendraient tirer un coup de
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Va ‘4 # eat
DE CHRISTOPHE COLOMB. 85 fusil, de se porter promptement en avant pour investir la maison et empêcher que personne n'échappât.
Le cacique s’avance, il s’apprête à recevoir son hôte; on s'empare de lui. Au signal convenu, les Espagnols accourent, environnent la maison, et tous ceux qui s'y trouvent subissent le sort de leur maître, sans faire la moindre résistance.
Cet acte violent fut pour Colomb le commencement d’une nouvelle suite de malheurs.
Le cacique prisonnier devait être conduit à bord des vaisseaux, les mains et les pieds liés. La barque part, il faisait nuit; le prisonnier, attaché avec une corde au bateau, se plaint des douleurs qu'il souffre; il fait remarquer que ses mains sont trop fortement serrées contre le bois, et son conducteur est assez compatissant pour le détacher, toutefois avec la précaution de le tenir en laisse et sans lui délier les mains ni les pieds. Le cacique n’en saisit pas moins le moment de se précipiter dans les flots et entraîne son garde dans sa chute. En vain le chercha-t-on; son habileté à nager et l'obscurité de la nuit le firent promptement disparaître aux yeux de ceux qui le poursuivaient, et il leur échappa heureusement.
La rapacité des Espagnols profita de cet incident pour s emparer de la fortune du cacique, lui faisant un crime d'avoir saisi l'occasion de se mettre en liberté. On pilla sa maison et l’on se partagea son or.
Cependant Quibio se mit en devoir de tirer vengeance de ses oppresseurs. Il fondit sur la colonie et lança des flèches enflammées contre les toits combustibles des maisons; son éloignement l'empêcha de les atteindre. Bientôt les deux partis en vinrent aux mains. Le courage de Barthélemy sauva l'établissement naissant; il chargea l'ennemi si vigoureusement, qu’il l’enfonça et le mit en fuite. Ge combat fut très-meurtrier pour les Indiens; mais du côté des Espagnols il n’y eut qu’un seul mort et plusieurs blessés. Parmi ces derniers se trouvait Barthélemy lui-même, atteint d’une flèche au milieu du corps : heureusement le coup n’était pas mortel,
Cette victoire, loin de décourager le cacique, ne fit qu'augmenter sa haine contre les Espagnols. Ceux-ci, voyant teute l'étendue du danger, prirent le parti d’abandonner une contrée où ia mort seule les attendait ; ils regagnèrent dans leurs chaloupes le vaisseau de l'amiral. Ce bâtiment et deux autres, quoique très-endommagés, pouvaient encore tenir la mer. On abandonna le quatrième, et l’on mit à la voile en se dirigeant sur Hispaniola. À peine avaiton perdu la côte de vue, qu’un de ces ouragans si communs dans les mers de ces contrées fondit sur la flottille : un des vaisseaux périt dans cette tourmente. Le jeu continuel des pompes préserva les Cux autres d’un pareil sort. On espérait arriver à l’île de Cuba. Une nouvelle tempête ne le permit pas et poussa les bâtiments sur la côte de la Jamaïque, où l’amiral réussit à les faire échouer au moment où ils allaient couler à fond : par cette habile manœuvre il sauva sa vie et celle de tous ses compagnons.
Colomb jugeant plus prudent de demeurer à bord que de mettre les équipages à terre, où ils auraient été exposés aux attaques des naturels, loin de détruire les bâtiments échoués, les fit étayer des deux côtés; et après avoir fait construire des baraques sur les ponts, il défendit à ses gens d'aller à terre.
Bientôt nombre d’Indiens vinrent se rendre à bord; et comme, par ordre de Colomb, on les reçut fort civilement, ils montrèrent à leur tour beaucoup de confiance et d’affection envers ces étrangers et apportèrent des vivres en abondance. Ils donnaient deux oies pour une feuille de clinquant, un pain fait de racines de manioc pour un grain de verre, et tout ce qu'ils avaient de plus nrécieux pour une sonnette.
Cependant Colomb délibéra avec ses amis sur les moyens de s'éloigner de cette île. Un seul se présenta à leur esprit, celui d'informer le gouverneur d'Hispaniola de leur détresse et de le prier d'envoyer un vaisseau. Mais la question fut alors de savoir comment ils lui feraient parvenir cet avis. Il ne leur était pas resté une seule chaloupe, et de la Ja-
ique, ne fit ls. Ceux-ci, parti d’abanlait; ils regamiral, Ce bâ- ËS, pouvaient ème, et l’on peine avaits Si communs tille : un des ontinuel des rt. On espéte ne le perla Jamaïque, pment où ils uvre il sauva
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DE CHRISTOPHE COLOMB, 87 maïque # l’île espagnole, comme cela se voit sur la carte, il y.a plus de trente lieues.
Colomb, par sa douceur et sa droiture, s'était tellement concilié l'amour des naturels du pays, qu’ils consentirent à lui vendre de leurs canots. C’étaient , sans doute, de bien chétifs bateaux, et qui ne méritaient pas seulement le nom de barques, n’étant que des troncs d'arbres creusés sans art ni solidité, et tout au plus propres à naviguer le long du rivage. On devait s'attendre que le moindre vent les ferait chavirer, que la moindre vague les submergerait.
Malgré le danger évident de perdre la vie en entreprenant avec d'aussi misérables nacelles un si long voyage, il se trouva parmi les compagnons de Colomb deux hommes courageux, déterminés à tout risquer pour sauver, s’il était possible, l'amiral et sa troupe : Mendez et Fieski sont les noms de ces deux braves gens. Chacun d’eux s’embarqua dans un canot particulier, accompagné de six Espagnols et de quelques sauvages pour le service des rames. On convint qu'aussitôt qu’ils auraient eu le bonheur d'aborder à Hispaniola, Fieski reviendrait en avertir l'amiral, tandis que Mendez irait par terre à Saint-Domingue s'acquitter de sa commission près du gouverneur,
Ils partirent; mais après avoir vogué pencant deux fois vingt-quatre heures par une chaleur insupportable, suivant toujours la direction qui leur était prescrite , ils commencèrent à craindre de s'être écartés de la véritable route et d’être entrés dans la grande mer bien au delà de Saint-Domingue. Vous pouvez imaginer combien cette observation devait être effrayante pour eux qui manquaient d’eau douce et que la soif tourmentait. Quelques-uns des sauvages tombèrent évanouis et moururent; les autres virent leur propre sort dans celui de ces infortunés. Le seul soulagement qu’ils pouvaient se procurer dans cette détresse était de se remplir la bouche d’eau de mer pour se rafraichir la langue; mais ce
faible secours ne faisait qu’irriter la soif et la rendre ensuite plus insupportable.
Dans cet état pénible, un rayon d'espérance vint tout à
88 VOYAGES ET CONQUÈÊTES
coup les ranimer. Il était nuit, et la lune, en paraissant sur l'horizon, leur fit apercevoir une éminence qu’ils reconnurent pour un rocher, À force de rames, ils réussirent à s’en approcher; mais que trouvèrent-ils en abordant? un rocher stérile et absolument nu... Quelle terrible découverte !
Néanmoins ils descendirent de leurs canots 2t parcoururent cette île, ou plutôt cette masse de pierre, le désespoir dans le cœur. O bonheur inattendu ! ils trouvèrent dans les creux de ces rochers une ample provision d’eau de pluie, aussi claire et aussi fraîche que celle d’une citerne ; mais, à la vue de ce trésor, ils oublièrent malheureusement le sage précepte de la modération : ils burent avec excès. Les uns tombèrent roides morts; les autres gagnèrent la fièvre, la consomption ou l’hydropisie : tant il est vrai que l'excès change les aliments même les plus simples et les plus sains en poison, et que l’imprudence des hommes transforme souvent les meilleurs présents du ciel en dons funestes !
Cependant voilà le plus grand et le plus pressant besoin de nos aventuriers satisfait; mais comment faire pour se procurer ce qui leur manque encore? Heureusement ils trouvèrent aussi sur les bords de cet îlot quelques poissons qui y avaient été jetés par la mer; comme ils suffisaient pour apaiser la faim de toute la troupe, les deux conducteurs résolurent de lui faire prendre quelque repos dans cette solitude pendant la chaleur du jour, et de ne remettre en mer que vers le soir, incertains s'ils trouveraient enfin le pays qui était l’objet de leur espérance. Laissons-les reposer ; demain nous tâcherons de savoir la suite de leurs aventures, qui sans doute seront encore très-intéressantes.
Dinier. Mon père! dis-nous encore s’ils ne périront pas.
M. Honrer. Il faut donc interrompre le repos de ces pauvres gens et les faire embarquer. Après avoir ramé toute la nuit au clair de la lune, ils abordèrent enfin, à leur joie inexprimable, à la côte occidentale d’'Hispaniola.
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't parcourue, le déses- S trouvèrent ion d’eau de une citerne :
ureusement avec excès, ragnèrent la est vrai que mples et les es hommes ciel en dons
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DIX-HUITIÈME ENTRETIEN
Révolte des compagnons de Colomb. — Colomb, par sa présence d'esprit, parvient à vaincre les dispositions malveillantes des insulaires de la Jamaïque. — Instances infructueuses de Mendez et de Fieski auprès d’Ovando en faveur de Colômh. — Colomb met à la voile pour l'Espagne. — Injustice de la cour d'Espagne. — Mort de cet homme célèbre, — Son portrait. :
M. Huwrer. Hier, mes enfants, nous avons heureusement abordé avec les braves Mendez et Fieski; aujourd'hui nous allons revenir à la Jamaïque auprès de notre pauvre Colomb. Mon cœur me dit que nous pourrions bien le perdre dans peu de temps ; ainsi mettons à profit les moments qu’il nous est encore permis de passer avec lui.
Cependant Fieski ne revenait pas, comme il l'avait promis. Ghaque jour les compagnons de Colomb fixaient leurs regards vers cette partie de l'Océan par laquelle il devait effectuer son retour, et chaque jour leur attente était trompée; ils imaginent alors que leurs deux envoyés avaient péri, et qu'aucun secours ne les rendrait à leur patrie. Dans cette cruelle persuasion, ils regardèrent Colomb comme l'unique cause de leur malheur; ils le chargèrent d'imprécations, se révoltèrent contre son autorité et jurèrent sa mort.
La goutte le retenait au lit; Porras, un des chefs de la révolte, l'y vint trouver et lui demanda insolemment pourquoi il ne voulait pas retourner en Espagne. Colomb lui répondit avec douceur que, quelque envie qu’il eût de s’y rendre , il n’en était pas le maître, et que si quelqu'un en savait le moyen il l’adopterait volontiers : cette réponse, loin de calmer Porras, ne fit que l’irriter davantage ; il se retira brusquement, et se présentant aux équipages assemblés : «Que ceux d’entre vous, dit-il, qui désirent me suivre avancent, »
Ce mot fut le signal d’une révolte générale. L’amiral, quoique malade, ‘voulait essayer de l'arrêter par sa pré-
sence ; ses domestiques s’y opposèrent, craignant que les rebelles ne le tuassent. Geux-ci s'emparèrent de dix batelets que Colomb avait achetés des sauvages et s'y embarquèrent ; et l'amiral, son frère Barthélemy et son fils Ferdinand eurent le cruel chagrin de se voir abandonnés, excepté des malades alités et de quelques domestiques fidèles. Colomb, les ayant fait venir auprès de son lit, les remercia d’une manière touchante de cette preuve d’attachement qu’ils venaient de lui donner, les exhortant à persévérer dans ces bons sentiments et à espérer voir bientôt la fin de leurs maux.
Pendant ce temps les rebelles voguaient, en poussant des cris de joie, vers la pointe orientale de l’île, pour passer de là à Hispaniola. Toutes les fois qu’ils descendirent à terre pendant cette navigation, ils volèrent et maltraitèrent les naturels du pays, et en enlevèrent quelques-uns qu'ils embarquèrent pour leur servir de rameurs.
Mais à peine eurent-ils fait quatre lieues, qu’il s’éleva un vent contraire qui agita tellement la mer, que leurs misérables batelèts commencèrent à se remplir d’eau. Pour les alléger, ces monstres abominables massacrèrent les Indiens qu'ils avaient à bord et les jetèrent à la mer. Quelquesunes de ces malheureuses victimes, échappées d’abord au fer des assassins, nageaient à côté des canots et cherchaient à s’y accrocher un moment pour se délasser; mais leurs bourreaux leur coupaient les mains et les rejetaient dans les flots. Ne pouvant aller plus loin, et constamment repoussés par le vent, ces Espagnols prirent le parti de retourer à la Jamaïque.
Tandis que ces monstres commettaient ainsi crimes sur crimes, Colomb, le courageux Colomb, supportant son malheur avec sa fermeté ordinaire, veillait à ce que les malades qui lui étaient restés fidèles reçussent tous les soins qu’exigeait leur état et qu'il était en son pouvoir de leur donner. Sa tendre sollicitude pour ses compagnons fut couronnée d’un heureux succès, et en peu de temps il eut la satisfaction de les voir tous bien rétablis. Mais de nouvelles difficultés qu’il n'avait pas prévues l’attendaient.
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Les Indiens, qui jusque-là lui avaient fourni des vivres, commencèrent à craindre que ces étrangers ne voulussent se fixer chez eux et consommer leurs productions. Cette appréhension et les mauvais traitements qu'ils avaient éprouvés de la part des rebelles remplirent leurs cœurs de crainte et d'horreur pour les Européens, et ils cessèrent tout à coup d'apporter des provisions aux vaisseaux échoués.
La présence d'esprit de Colomb lui fit trouver encore un moyen de se tirer ds ce cruel embarras, et ce moyen, il le dut à ses connaissances astronomiques. Prévoyant qu'il y aurait incessamment une éclipse de lune, il profita de cet événement pour faire revenir les insulaires à leurs anciens sentiments de respect et de bienveillance; et voici comment il s’y prit.
Il fit convoquer par un sauvage qu’il avait amené d'Hispaniola les chefs des naturels, en les avertissant qu'il avait à leur communiquer une chose de la plus grande importance. Quand ils furent venus, il leur annonça, par l'organe de son interprète, que son Dieu, qui avait créé le ciel et la terre, les punirait s’ils refusaient de subvenir à leurs besoins ; que, pour marque de la punition qui menaçait leurs têtes, ils verraient dès ce soir la lune se lever avec un visage courroucé et rouge de sang et que par là ils pourraient juger des désastres qui allaient les accabler s'ils ne se hàtaient pas de leur fournir comme auparavant les choses nécessaires à leur subsistance.
Cette prédiction fut d’abord pour les insulaires un objet de risée générale; mais quand la lune, à son lever, parut en effet s'obscurcir, et qu’ils virent que les ténèbres allaient toujours croissant, alors la raillerie fit place à une consternation universelle, et ces mêmes sauvages hurlant et remplis d’effroi vinrent supplier l’amiral d’intercéder pour eux auprès de son Dieu, à l'effet de détourner le châtiment qui les menaçait, promettant qu'à l'avenir ils ne Le laisseraient
plus manquer de vivres.
Colomb s'enferma dans sa chambre et n’en sortit qu’au. moment où l'éclipse commençait à diminuer. S’adressant
02 VOYAGES ET CONQUÈTES
alors aux pauvres Indiens : « Dieu, leur dit-il, voit avec plaisir vos bonnes résolutions; il ne vous punira pas de votre conduite passée. Ne craignez rien : pour preuve du pardon qu'il vous accorde, la lune va bientôt reparaître dans tout l'éclat de sa lumière. »
Cette prédiction ne tarda pas à s’accomplir, et les sauvages , dans l'admiration, louèrent le Dieu des chrétiens et s'empressèrent d'apporter aux Espagnols toutes les provisions dont ils avaient besoin.
Huit mois s'étaient déjà écoulés depuis le départ de Mendez et de Fieski, sans que l’on eût reçu des nouvelles ni de l’un ni de l’autre. On ne douta plus qu'ils n’eussent péri; et les hommes qui restaient à Colomb renoncèrent enfin à toute espérance de secours. Le désespoir leur suggéra l’idée d'abandonner aussi leur malheureux chef et d’aller joindre les autres rebelles, qui continuaient de faire des courses dans l’île et de vivre de rapine.
Mais au moment oùils allaient exécuter leurs desseins, ils furent agréablement surpris par l'apparition d’un petit navire européen qui jetait l’ancre à peu de distance de la côte. Bientôt celui qui le commandait se fit conduire à terre et vint remettre à l'amiral, de la part du gouverneur d'Hispaniola, une lettre accompagnée d’un baril de vin et de quelques provisions, Il n’eut pas plutôt rempli cette mission qu'il rentra dans la chaloupe, regagna son vaisseau et remit à la voile. La lettre qu'il avait apportée ne contenait {ue quelques compliments stériles.
Sans doute vous ne devinez pas mieux que les gens de Colomb ce que signifiait cette apparition : je vais vous le dire. Ovando, gouverneur, que nous connaissons déjà par l'indigne conduite qu’il a ienue envers Colomb, ne désirait rien tant que de voir ce grand homme périr dans sa misère; car S'il retournait en Espagne, il craignait qu’il ne sollicitât de nouveau son rétablissement dans les droits de vice-roi des Indes occidentales, et qu’alors lui-même ne perdit son gouvernemerit.
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LE CHRISTOPHE COLOMB, 93 s'était fait l'ennemi qu'il fit partir son député, avec ordre de revenir aussitôt qu'il aurait reconnu la situation de l'amiral. Quelques historiens prétendent que cette information ne cachait aucun mauvais dessein; d’autres prêtent à Ovando un motif plus criminel : ils supposent qu'il n’agissait ainsi que pour s'assurer du moment où Colomb devait succomber, et retarder jusqu'alors le départ du bâtiment qui devait le famener à Saint-Domingue. A présent, mes enfants, vous êtes les maîtres de choisir entre ces deux opinions celle qui vous paraîtra la plus vraisemblable. Cependant je suis curieux de savoir à laquelle vous donnez la préférence.
Tous. A la première ! à la première!
M. Huwrer. Pourquoi plutôt à celle-ci qu’à l’autre?
Henri. Parce que l'imagination se refuse à croire qu’Ovando ait eu un dessein aussi criminel, et que, dans les cas douteux, on doit toujours présumer plutôt le bien que le mal.
M. Hunter. Fort bien, mon ami! conserve ce principe; tu ne regretteras jamais de l'avoir suivi, supposé même qu'il t'arrive quelquefois de prendre un de tes semblables pour meilleur qu’il ne l’est en effet.
Colomb avait l’âme trop élevée pour se laisser aller au désespoir ; il cacha même à ses gens le chagrin qui le rongeait et l’état désespéré où lui-même se croyait maintenant réduit. Il dit à ses compagnons que le vaisseau n'avait si promptement remis à la voile que parce qu’il l'avait trouvé trop petit pour les recevoir ; que Mendez et Fieski étaient heureusement arrivés à Hispaniola , et qu’ils avaient ordre d'acheter pour son compte un navire d’une plus grande capacité, qui ne tarderait pas à paraître pour les emmener tous.
En effet, Colomb avait eu connaissance de leur sort. Nous savons déjà leur arrivée, et maintenant je peux vous dire pourquoi Fieski n’était pas revenu.
Quoiqu'il eût gagné la fièvre sur le rocher où il avait d’abord descendu, il voulut dès lors, fidèle à sa parole, re-
tourner vers l'amiral et l'informer du succès de l'entreprise ; mais il lui fut impossible d'engager un seul de ses compagnons à faire ce dangereux voyage une seconde fois. Ses promesses et ses menaces furent infructueuses, et il se vit obligé d'accompagner les autres à Saint-Domingue. Là, joignant ses instances à celles de Mendez, il n'avait cessé de solliciter le gouverneur de leur vendre un vaisseau pour aller prendre leur chef; mais le gouverneur, quel que fût son motif, sut toujours éloigner l’accomplissement de leur désir, sous de frivoles prétextes.
Colomb avait inutilement tenté de faire rentrer les rebelles dans le devoir : non-seulement ils rcrsistèrent dans leur révolte, mais ils demandèrent même que l'amiral leur délivrât la moitié des hardes et autres effets qui se trouvaient à bord des vaisseaux échoués, le menaçant, en cas de refus, de se faire justice les armes à la main. Leur demande ayant été rejetée, ils se préparèrent à exécuter leurs menaces.
Colomb, étant toujours malade , envoya au-devant d'eux son frère Barthélemy , accompagné de tous ceux de ses gens en état de porter les armes, avec ordre de tenter les voies
de douceur, et de n’agir hostilement que dans le cas d’une M
défense nécessaire. Barthélemy s’y conforma scrupuleusement; mais lorsque, après avoir joint les rebelles, il les invita à la paix, ils prirent cette invitation pour une marque de faiblesse et de timidité et commencèrent le combat. Six d’entre eux s'étaient obligés par serment de s'attacher directement à la personne de Barthélemy, et de ne le quitter que quand ils l’auraient vu tomber sous leurs coups; mais il les reçut avec cette intrépidité que nous lui connaissons, et, comme il fut bien secondé par sa petite troupe , il chargea les rebelles si vigoureusement, qu’il les enfonça, et qu'en peu de temps il remporta sur eux une victoire complète. Quelques-uns furent tués, d’autres pris, et le reste n'échappa que par la fuite. Parmi les prisonniers, mis aux fers et conduits à bord, se trouva le chef des rebelles, Porras, que Barthélemy avait Saisi et désarmé de sa propre main.
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Les fuyards ne tardèrent pas à implorer la clémence de l'amiral; et cet homme généreux, beaucoup plus disposé au pardon qu'à la vengeance, acquiesça sur-le-champ « leurs prières. Ainsi l’ordre et la tranquillité furent rétablis contre toute espérance; chacun rentra dans le devoir ; tous eurent leur grâce, excepté les auteurs de la révolte, qui restèrent dans les fers pour subir la peine qu'ils avaient méritée.
Pendant ce temps, Mendez et Fieski n'avaient cessé de solliciter du gouverneur la permission d'acheter un vaisseau pour le service de l'amiral : après de longs délais, Ovando l’accorda, dans la crainte que sa conduite n’inspirât des soupçons à la cour d'Espagne, s’il continuait à abandonner ce grand homme dans la détresse.
Le vaisseau acheté arrive enfin à la Jamaïque, où Golomb avait lutté pendant une année entière contre la plus extrème misère. Tout le monde s’embarqua joyeusement, et l’on fit veile pour Saint-Domingue.
Par ordre du gouverneur, qui cachait sa perfidie sous de fausses apparences, Colomb y fut reçu avec les plus grandes démonstrations de joie et les plus grands honneurs. Mais dans le même temps que ce lâche flattait un homme qu'il détestait, il rendit la liberté aux chefs de la rébellion, que l'amiral voulait conduire en Espagne pour les y faire juger ; et même il menaça ceux qui étaient demeurés fidèles à leur général de faire informer sur leur conduite,
Colomb, qui avait supporté patiemment tant d'insultes, se sentit assez fort pour üissimuler son ressentiment; mais s’empressant de quitter un pays qu’il semblait n'avoir découvert que pour son malheur, il mit à la voile pour l’Espagne aussitôt qu'on eut achevé l'équipement des deux navires qu'il avait frétés.
A ce dernier voyage, il éprouva le même sort qui l'avait presque continuellement poursuivi depuis le commencement de ses grandes entreprises. Les tempêtes furieuses qui s’élevèrent peu après son départ mirent le vaisseau qu’il montait dans un état si déplorable qu'il fallut le renvoyer à Saint-Domingue ; l’autre fut si maltraité, qu’il fallait un
courage plus qu’erdinaire pour oser faire sur son bord un si long voyage. Sans parler de ses avaries, il avait perdu son grand mât et son mât de misaine. Néanmoins Colomb contira sa route et fit, avec ce navire à moitié brisé, une traversée de sept cents lieues. Il mouilla enfin, après avoir couru les plus grands risques, dans le port de San-Lucar, en Andalousie.
Vous vous attendez sans doute à voir la fin de ses adversités; mais vous l’espérez en vain. A peine eut-il mis pied à terre, qu’il fut accablé par la nouvelle du plus triste événement qui pût lui arri-er : sa seule protectrice, la reine Jsabelle, venait de mourir. Il avait mis en elle toutes ses espérances pour obtenir enfin justice des indignités sans nombre dont on s’était rendu coupable envers lui, et elle n’est plus! Que peut-il désormais se promettre de la part d'un monarque ombrageux, peu fait pour penser avec grandeur, et qui semblait jaloux de sa gloire ?
Néanmoins, dès que sa santé fut un peu rétablie, il se rendit à la cour pour faire au roi un rapport du succès de son voyage. Il fut reçu avec la froideur la plus marquée; on n'écouta aucune de ses justes plaintes contre les offenses muliipliées de ses ennemis; et sa demande non moins légitime d’être rétabli dans ses droits fut éludée sur de frivoles prétextes.
Ainsi ce grand homme, qui avait si bien mérité de la couronne d'Espagne, fut obligé de consacrer le déclin de sa pénible vie à solliciter la justice d’un juge inique et les bontés d’un roi prévenu, et cela toujours inutilement, jusqu'à ce que le ci2l lui-même terminât ses longues et amères souffrances. Épuisé par les fatigues et les chagrins qu'ilavait éprouvés, il mourut enfin à Valladolid, l’an 1506, dans la cinquante-neuvième année de son âge, ou, suivant d’autres, dans la soixante-cinquième.
Sa mort fut digne de sa vie. Ilmou:ut avec cette même tranquillité d'esprit qu’il avait toujours fait paraître dans les circonstances même les plus terribles.
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Tous. Oui, mon père |
M. Hunter. « Il était, disent-ils, d’une haute taie et bien proportionnée. Son regard et toute sa personne annonçaient de la noblesse. Il avait le visage long, le nez aquilin, les yeux bleus et vifs et le teint blond. Dans sa jeunesse, ses cheveux étaient roussâtres ; mais, ses travaux pénibles et les adversités contre lesquelles il avait à lutter sans cesse les firent blanchir de bonne heure. Ses heures de sadsfaction furent en petit nombre et passèrent rapidement; mais rarement il y eut un jour où il n’eût à endurer des douleurs aiguës, ou den obstacles fâcheux, ou des chagrins accablants.
« Il avait d’ailleurs le corps bien constitué, et autant de force que d’agilité dans les membres. Son abord était facile et prévenant, ses mœurs douces et aisées. Il était affable pour les étrangers, humain pour ses serviteurs , enjoué avec ses amis; et, ce qui le distinguait surtout, il était d’une égalité d'humeur admirable dans toutes les situations où il se trouvait.
« Il paraît par les événements de sa vie qu'il avait l'âme grande, un génie élevé, l'esprit pénétrant, le cœur à l’épreuve de tous les contre-temps, beaucoup de prudence et de circonspection dans toute sa conduite. Il n’a guère eu
| . ses pareils en courage et en fermeté dans les dangers, et
les plus grandes difficultés ne lassèrent jamais sa patience.
« Quoiqu'il eût passé les deux tiers de sa vie dans une fortune très-médiocre, il n’eut pas plutôt changé de condition qu’il prit naturellement des manières nobles et qu’il parut né pour commander. Personne ne prenait mieux que lui cette gravité bienséante, st ne possédait plus parfaitement cette éloquence insinuante et judicieuse qui donnent du poids à l’autorité. Il parlait peu , mais toujours avec beaucoup de grâce et d'énergie.
« Il vivait sobrement et s’habillait avec simplicité; et chaque fois que ses expéditions étaient accompagnées de
Campe.
disette et de peines, il renonçait à toutes les jouissances que ses compagnons ne pouvaient partager avec lui.
« Dans sa jeunesse , il s'était appliqué avec soin aux sciences, et il y surpassait la nlupart de ses contemporains. Mais ce qui plus que tout cela le rend digne de notre estime et de notre admiration, c'est sa piété solide et sa probité sévère. Il était enclin à la colère; mais combattant ce penchant par les principes de la religion, il l’affaiblit tellement par un exercice continuel, qu’il put opposer, comme nous l'avons vu, la douceur la plus admirable aux offenses même les plus grossières de ses indignes adversaires, »
Tel a été l'homme à qui ses contemporains ont rendu si peu de justice, mais dont le nom passera jusqu’à la postérité la plus reculée, et excitera l'admiration dans le cœur de ceux qui savent apprécier des vertus telles que les siennes.
Ici M. Hunter £° tut, et ses jeunes auditeurs demeurèrent quelque temps dans une triste rêverie.
DIX-NEUVIÈME ENTRETIEN
État de Saint-Domingue sous l’administration d’Ovando. — Traitements barbares subis par ses malheureux habitants. — Trahison infâme envers la reine d’une province de l'ile. — Ruse grossière pour attirer les habitants des îles Lucayes à Saint-Domingue.
À la fin du dernier entretien, les jeunes geus s'étaient bien aperçus que M. Hunter n'était pas encore au bout de sa narration ; mais ils ne pouvaient deviner ce qui lui restait à raconter.
« Vous verrez, disait l’un, que notre père s’est encore joué de nous! sans que nous nous y attendions, Colomb ressuscitera comme autrefois Robinson. Vous en S$ouvient-il ?
— Non, je ne crois pas cela, disait un autre ; cette foisci il avait l’air trop sérieux.
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— Oh! l’autre fois il l'avait aussi, s’écriait un troisième, et ce n’en était pas moins une plaisanterie. »
CHARLOTTE. Dis-nous au moins, mon cher père, ce qui va suivre encore, ou bien nous ne pourrons dormir de toute la nuit.
« Pauvre petite! lui répondit M. Hunter, je serais vraiment désolé de vous causer des insomnies. Va donc rappeler tes frères. »
CHARLOTTE. Mes amis! mes amis! vite; notre père veut continuer.
M. Hunter. Écoutez donc ce que j'ai encore à vous raconter.
Colomb, mes enfants, est véritablement mort; un autre homme paraît sur la scène.
Frépéric. Qui donc ?
M. Hunter. Un peu de patience, et je vous le nommerai.
Il faut d’abord vous mettre au fait de ce qui arriva depuis la mort de Colomb jusqu'au moment où cet homme, dont vous ne savez pas encore le nom, commença à se montrer sur la scène politique; sans quoi vous ne sauriez comprendre son histoire.
Reportons d’abord nos regards sur Saint-Domingue, pour voir ce qui s’y est passé sous l'administration d'Ovando.
Ovando n’était pas un mauvais gouverneur pour les Espagnols qui s'étaient établis dans cette île. Il fit plusieurs règlements sages; il rétablit assez bien la tranquillité et la concorde dans la colonie ; il enrichit, par l'exploitation des mines, le roi, ses compagnons et lui-même ; et, ce qui surtout est devenu important pour cette île ainsi que pour l’Europe, il introduisit le premier dans les Indes occidentales la culture de la canne à sucre, dont il fit venir le plant des Canaries,
Voilà qui était fort bien. Mais pourquoi a-t-il fallu que ce même homme, qui faisait des dispositions si prudentes, se conduisit envers les malheureux habitants de ce pays comme
un monstre digne de l’exécration de toutes les personnes susceptibles de pitié ? Écoutez comment il les traita ; et puis vous me direz si le jugement que je viens de por ter de lui est trop sévère.
Non content d’avoir soumis tous les habitants de l’île, légitimes possesseurs du sol, toute cette population indienne si douce, si inoffensive, et de l’avoir condamnée aux travaux les plus pénibles et à des charges annuelles qui surpassaient infiniment ses forces , il l'envisagea comme une troupe de bêtes de somme dont il pouvait disposer à son gré. Pour se rendre agréable à ses compagnons , il imagina de donner à l’un vingt de ces infortunés, à un autre cinquante, à un troisième cent, à peu près comme chez nous un riche propriétaire distribue tant de moutons ou de porcs à ses fermiers; et en même temps il leur permit d'employer ces malheureuses créatures à tout ce qu’ils voudraient et de les traiter comme bon leur semblerait,
Dès lors ce faible et bon peuple fut tellement maltraité par ses maîtres barbares, que la plus grande partie en mourut de misère et de fatigues, et que les autres, dégoûtés de leur triste existence, cherchèrent à y mettre fin eux-mêmes. Quand Colomb découvrit ce pays, le nombre des habitants était estimé à un million; quinze ans après environ, on n’y comptait plus que soixante mille âmes : en sorte qu’en si peu de temps il n’y eut pas moins de neuf cent quarante mille personnes détruites par suite des mauvais traitements des conquérants.
Il restait dans l'île une seule province, vaste et fertile, dont les habitants s'étaient reconnus tributaires, mais qui cependant jouissaient encore du bonheur d’être gouvernés par leur propre reine. Gette princesse s'appelait Anacoana, amie déclarée des Espagnols, et qui acquittait régulièrement le tribut auquel elle avait été taxée pour elle et pour ses sujets.
Malheureusement plusieurs des anciens complices de Roldan, gens sans conscience, s'étaient établis dans cette province. Quoiqu'ils fussent traités par la reine et ses sujets
S personnes Lita ; et puis jorter de lui U
de l’île, léon indienne 1ée aux trales qui surcomme une poser à son , il imagina autre Cinhez nous un
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it maltraité tie en moulégoûtés de ux-mêmes, S habitants 'on,onn'y e qu'en si t quarante raitements
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plices de dans cette ses sujets
avec toute la bonté imaginable, ces scélérats se paxmettaient de temps à autre des violences contre eux. La reine se vit donc obligée de réprimer leur insolence, et cela les irrita. Pour se venger, ils formèrent l’abominable projet d'attirer sur ce peuple hospitalier le plus grand des malheurs. Ils vinrent trouver le gouverneur Ovando à Saint-Domingue, et lui dirent que la reine Anacoana méditait une révolte et songeait à se soustraire promptement à la domination espagnole; qu’ils lui conseillaient de la prévenir, et de s'assurer de sa personne ainsi que de ses biens et de tout son pays.
Ovando avait trop d’esprit pour ne pas pénétrer le noir dessein de ces misérables et pour ne pas sentir combien leur accusation était injuste et hasardée; mais convoitant luimême les biens et les terres de la reine, il feignit de croire cette accusation fondée, et il résolut d'agir comme si elle l'était en effet.
Cependant les forces de la reine n’étaient pas à mépriser : elle régnait sur une province d’une vaste étendue, et elle avait jusqu’à trois cents caciques pour vassaux; ces caciques étaient tenus de l'aider chaque fois qu'elle avait besoin de leur secours. Ovando le savait, et n’osant avec le peu de monde qu’il avait lui faire une guerre ouverte, il résolut de recourir à la trahison.
Dans cette vue, il manda à la reine qu’il allait se rendre auprès d’elle, avec une suite digne d'une si grande princesse, pour resserrer les liens d'amitié et d'alliance qui existaient entre elle et les Espagnols. Et là-dessus il prit le chemin de sa résidence, accompagné de trois cents hommes de pied et de soixante-dix cavaliers. La reine, éloignée de tout soupçon, se fit une fête de recevoir chez elle des gens à qui elle s'était sincèrement attachée; et pour leur faire un accueil vraiment royal, elle assembla tous ses vassaux : ce fut avec ce brillant cortége qu’elle alla au-devant d'Ovando.
Le traître paraît. Anacoana, suivant l'usage du pays, le recoit au milieu des chants et des danses et le conduit dans
sa demeure, Là, elle s’étudie, avec une bonté qui lui était particulière, à lui en rendre le séjour agréable, et elle ordonne pendant plusieurs jours toutes sortes de jeux et de divertissements en usage chez les habitants de l’île.
Ovando lui en témoigne sa satisfaction et la prie à son tour d’accepter une fête à l’européenne. Le lendemain toute la cour s’assemble, et les Indiens curieux accourent en foule à ce spectacle. Ovando s'éloigne, sous prétexte d'aller donner ses ordres pour le divertissement, qui devait consister en un tournoi.
Il reparaît bientôt à la tête de sa cavalerie, précédée de l'infanterie, qui, à mesure qu’elle arrive, occupe sans affectation toutes les avenues de la place où doit se donner la fête, tandis que lui-même marche avec ses cavaliers, les rangs serrés, droit à une vaste salle, dont le toit est soutenu par un grand nombre de colonnes, et où toute la cour se trouve rassemblée. Les Indiens, dans une sécurité parfaite, ne se lassent pas d'admirer la beauté de ce spectacle guerrier. Mais au moment où Ovando porte la main à sa croix, signal dont on était convenu, toutes les épées sont tirées : on fait main basse sur les Indiens saisis d’effroi, et l’on en tue un nombre considérable, sans distinction d'âge ni de sexe. La reine elle-même est arrêtée et chargée de fers; les caciques sont attachés aux piliers de la salle. Alors le traître fait mettre le feu à cet édifice, et en peu de temps toutes ces malheureuses victimes de sa cruauté et de son avarice sont consumées par les flammes.
Vous frémissez d'horreur avec raison; mais réservez une partie de votre commisération pour la princesse infortunée dont le sort est aussi à plaindre que celui des malheureux que vous venez de voir périr. Semblable à un agneau sans défense entre les griffes du loup, elle tombe entre les mains de ses bourreaux, qui la traînent à Saint-Domingue, non pour la ménager, mais pour prolonger son supplice et donner à la trahison la plus cruelle une apparence de justice. On instruit son procès dans les formes; et sans la moindre preuve du délit dont elle est accusée, sur la seule déposi-
qui lui était e, et elle ore jeux et de l’île.
a prie à son demain toute rent en foule d'aller donait consister
précédée de Je sans affecse donner la avaliers, les est soutenu e la cour se ité parfaite, ctacle guer- 1 à Sa Croix, sont tirées :
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éservez une > infortunée malheureux ÿneau sans e les mains ingue, non lice et donde justice.
la moindre ule déposi-
tion de ces mêmes hommes qui l’ont traitée avec tant de perfidie, elle est condamnée à être pendue, et cette exécrable sentence est exécutée.
Dès lors le désespoir saisit tous les Indiens qui restaient, et aucun d’eux n’osa plus songer à secouer le joug affreux de la tyrannie.
Tant que vécut la reine Isabelle, qui s’était toujours montrée protectrice zélée de ce peuple, ses cruels oppresseurs s'étaient contenus jusqu’à un certain point; mais, après sa mort, il fut à la merci de ses tyrans. À la vérité, un digne ecclésiastique, don Barthélemy de Las Casas, se déclara hautement leur défenseur, et ne cessa toute sa vie d’implorer tantôt en Espagne, tantôt dans les Indes occidentales, la compassion des âmes généreuses en faveur de ces infortunés; mais que pouvait la voix d'un seul homme contre les cris réunis de tant d'oppresseurs, qui savaient réfuter les meilleures raisons de Las Casas par les lingots d'or qu’ils faisaient passer en Espagne ?
Le nombre des Indiens qui survécurent diminua si rapidement, qu'ils ne suffirent plus aux travaux des mines. C’est pourquoi Ovando proposa au roi d'y transporter les habitants des îles Lucayes. Vous vous souvenez sans doute que ce sont celles que Colomb découvrit à son premier voyage ?
Taéonore. Oui : la première que Colomb découvrit s’appelle Guanahani.
M. Hunter. Ovando proposa donc de transporter les habitants de ces îles à Saint-Domingue, pour les y instruire , disait-il, plus commodément dans la religion chrétienne. Le roi y donna son consentement. Ovando songea à une nouvelle ruse pour attirer plus facilement dans ses piéges ce peuple si confiant; et il en imagina une bien digne de l'insensibilité de son âme.
On équipa en toute duigence quelques vaisseaux et on les fit partir pour les Lucayes, où les députés d’Ovando, déjà en état de parler la langue des îles, eurent l’impudence de débiter aux crédules habitants le mensonge que voici : «Apprenez, leur disait-on, l’agréable nouvelle dont nous
sommes porteurs. Nous venons directement du séjour des âmes, du pays des bienheureux, où vos ancêtres mènent une vie si délicieuse qu'il est impossible de la dépeindre! Ils vous font prier de passer incessamment chez eux, pour partager leur bonheur ; et si vous avez le bon esprit de vous rendre à leur invitation, nous sommes prêts à vous y conduire. »
Ainsi parlèrent ces insignes imposteurs; et les habitants, trop simples pour concevoir le moindre soupçon de la noire trahison qu'on leur préparait, se rendirent sans délibérer et en .oule sur les vaisseaux. Les malheureux qui furent trompés par ce stratagème étaient au nombre de plus de quarante mille,
Ils ne furent pas plutôt arrivés à Saint-Domingue, qu'ils virent qu'on les avait trompés. Une partie en mourut de chagrin ; d’autres firent les derniers efforts pour échapper à leurs oppresseurs. Un navire espagnol en rencontra quelques-uns en pleine mer, à plus de cinquante lieues de Saint-Domingue, assis sur un tronc d'arbre, et cherchant à regagner leur pays natal à force de rames. Ils n'étaient plus D guère éloignés de leur île, lorsqu'on les arrêta, et on les 4 contraignit de nouveau à baisser la tête sous le joug de l'esclavage auquel ils avaient tâché d'échapper au péril de leur vie. Enfin, la ruse ne réussissant plus, on employa la violence : et c’est ainsi que ces îles très-peuplées furent dépouillées de leurs habitants.
HENRI. Quelle abomination ! Que n’ai-je vécu dans ce temps! j'aurais tout fait pour arrêter les excès de ces scélérats.
M. Hunter. Cher Henri! probablement tu n'aurais pas mieux réussi que le bon Las Casas, qui implorait le ciel et la terre, mais sans succès. Aussi remercions plutôt Dieu de nous avoir fait naître dans de meilleurs jours, où de pareilles horreurs ne se voient plus.
Las Casas essava tous les moyens possibles pour sauver ses malheureux protégés, mais inutilement. Enfin son zèle, louable en lui-même, l’égara, et lui fit imaginer, pour
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aifranchir ses amis américains, un moyen qui aboutit à la destruction d’une autre espèce d'hommes. Il conseilla d’acheter des nègres à la côte d'Afrique, et de les employer aux pénibles travaux des mines, comme plus forts et plus robustes que les Américains. Get avis fut approuvé; et dès lors commença cet indigne commerce qui a coûté la liberté et la vie à un nombreinfini de nos frères noirs; et les pauvres Américains n’en restèrent pas moins ce qu'ils étaient, de malheureux esclaves.
VINGTIÈME ENTRETIEN
Fermeté de don Diègue, fils de Colomb. — Établissement d'une colonie par Jean Ponce.— Les Indiens combattent les Espagnols. — Vélasquez chargé de la conquête de Cuba. — Détermination courageuse du ca-
cique d’une des contrées de l'ile. — Une simple fable devient l’occa-
sion d’une découverte importante.
Diner. N'aurons-nous plus de nouvelles du frère de Colomb, de don Barthélemy ?
M. Hunrer, de suis bien aise que tu m’y fasses penser'; il est temps de revenir à la famille de notre ami.
Le fils aîné de Colomb, Diègue, insista, après la mort de ce grand homme, pour que le contrat passé entre le roi et lui fût exécuté. Il demanda en conséquence à être revêtu de la dignité de vice-roi des Indes occidentales, stipulée pour sa famille à perpétuité; ce fut en vain : Ferdinand continua à être aussi soupçonneux et aussi injuste envers le fils qu'il l'avait été envers le père; et toutes les représentations qui lui furent faites à ce sujet demeurèrent sans effet.
Enfin don Diègue osa faire assigner le roi au tribunal institué pour connaître de toutes les causes américaines ; et, à la gloire immortelle de ce tribunal, les juges eurent le généreux courage de prononcer contre le monarque, et de déclarer qu’il était juste que l’on tint à don Diègue ce que l'on avait promis à Golomb.
Cependant le roi aurait vraisemblablementeu peu d’égards à cette décision juridique, si don Diègue n'avait pas trouvé moyen de donner à ses prétentions légitimes un plus grand appui. Élevé par l'arrêt de la cour à la plus haute dignité de l'empire espagnol, il demanda en mariage la fille d’un des premiers seigneurs du royaume, nièce du duc d’Albe; et l'on ne fit point de difficulté de la lui accorder. Cette puissante famille ne cessa de presser le roi jusqu'à ce qu'il eût rendu justice à don Diègue. Ovando fut rappelé, et toute la famille de Colomb, triomphant de l’envie et de l'injustice, s'embarqua pour se rendre à Saint-Domingne.
Tuaéopire, Que le vieux Colomb ne vit-il encore!
M. Hunter. Accompagné de son frère, de ses oncles et de son épouse, don Diègue partit avec une suite considérable. Bientôt la colonie changea de face, et plusieurs familles honorables vinrent s’y établir et contribuèrent à la prospérité du nouvel État,
Voyons maintenant comment les possessions des Espagnols dans ces contrées se sont successivement accrues.
Déjà, sous l'administration d'Ovando, un certain Jean Ponce avait demandé et obtenu la permission d'établir une colonie dans l'île de Porto-Rico, découverte par Colomb. Des aventuriers avides d’or le suivirent ; les naturels crurent voir en eux des êtres célestes, et les accueillirent avec la plus touchante hospitalité. Un de leurs caciques, suivant l'usage indien , ajouta le nom de Ponce au sien.
Mais ces hôtes célestes ne tardèrent pas à se démasquer ; ils se montrèrent bientôt plus cruels que les tigres des forêts. On les croyait immortels, et cette idée ajoutait à leur supériorité réelle. Les chefs de cette malheureuse nation résolurent enfin de s'assurer, à la première occasion, si la mort avait quelque puissance sur eux. Gette. occasion ne tarda pas à se présenter.
Un jeune Espagnol, qui, en toute sécurité, faisait des courses dans l’île, entra chez un cacique pour y passer la nuit; on le reçut avec bonté. Le lendemain, l’Indien lui donna quelques hommes pour porter ses hardes et lui ser-
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DE CHRISTOPHE COLOMB. 107 vir en même temps de guides. Ils avaient des ordres secrets sur la conduite qu'ils devaient tenir.
On arriva au bord d’une rivière ; un des Indiens offrit à l'Espagnol de la lui faire traverser. Il le chargea sur ses épaules ; mais, au milieu du courant, il se laissa tomber de manière à mettre l'Espagnol sous lui, et à l’aide des antres Indiens, il le tint au fond de l’eau jusqu'à ce qu’il ne donnât plus aucun signe de vie, puis ils transportèrent le corps sur la rive.
Mais telle était la force du préjugé, que ces hommes simples ne purent encore se persuader que le noyé fût mort. Ils se mirent à lui demander pardon du malheureux accident qui lui avait fait avaler tant d’eau, protestant qu'il leur avait été impossible de le secourir plus vite. Ils restèrent trois jours auprès de lui, ne cessant de lui faire des excuses, parce qu'ils craignaient toujours qu’il ne ressuscitât. Enfin la mauvaise odeur qui commençait à s'exhaler de son corps les convainquit qu’il était bien mort; et alors ils n’eurent rien de plus pressé que d'aller porter au cacique l’heureuse nouvelle qu’on pouvait faire périr les hommes blancs.
Celui-ci fit aussitôt part de cette découverte aux autres caciques, et il fut résolu en conseil qu’on songerait à se défaire de ces tyrans. Mais que pouvait un peuple faible et nu contre des guerriers exercés qui avaient des épées, des armes à fou, des chevaux et de gros dogues? A la vérité, avant que les Espagnols se fussent aperçus de leur dessein, ils réussirent à en massacrer plus de cent, qui parcouraient l’île à la débandade ; mais ils payèrent bientôt cette hardiesse par la perte totale de leur liberté et de tout leur bonheur. Ponce rassembla sa troupe, qui était presque toute composée de vieux guerriers ; puis, forçant les Indiens dans chacune de leurs retraites, il les battit partout où il les r'encontra et fit esclaves ceux qui n'étaient pas tombés sous le
fer. Des renforts lui étant arrivés de Saint-Domingue pendant cette expédition, les Indiens eurent la simplicité de s'imaginer que ces nouveaux Espagnols étaient les mêmes qu'ils avaient tués et qui ressuscitaient pour les combattre,
et qu'ainsi il était inutile de se défendre plus longtemps contre des gens que l’on ne pouvait faire mourir. Désarmés par cette superstition, ils courbèrent en tremblant la tête sous le joug de l'esclavage, qui dès lors leur fut imposé sans ménagement.
En parlant des massacres commis dans l’île de Porto- Rico, les historiens du temps vantent l'esprit et le courage d'un gros chien appelé Bezerillo, qui, suivant leur rapport, faisait des exploits surprenants. «11 savait, disent-ils, distinguer les Indiens amis ou ennemis de ses maîtres. Aussi redoutaient-ils plus dix Castillans avec le chien que cent Castillans sans lui. Avant la guerre, ils lui donnaient, pour l’apaiser, la même part en vivres, en or et en esclaves qu'ils accordaient à un homme; ce qui, comme de raison, tournait au profit de son maître.» Entre plusieurs preuves du discernement de cet animal, on rapporte l’anecdote suivante, dont vous croirez ce que vous voudrez. « Quelques Espagnols inhumains, ayant envie de voir dépecer une vieille Indienne qui leur déplaisait, la chargèrent d'une lettre qu’elle devait porter quelque part ; et lorsqu'elle se fut mise en route, ils lâchèrent Bezerillo. La bonne vieille, le voyant accourir avec fureur, se mit à genoux et lui dit : Ah! seigneur chien, je supplie votre grâce de ne pas me faire de mal ! je dois porter cette lettre à des chrétiens. À ces mots (c'est toujours mon grave historien qui parle), le chien s’adoucit; il la flatta, remua la queue, et revint sans lui avoir fait de mal. »
Voilà donc le bonheur de ce peuple détruit pour jamais! Voyons ce qui se passe dans d’autres contrées.
Les découvertes et les conquêtes des Espagnols s’étendaient chaque jour davantage ; je vais vous faire connaître les plus considérables. La première chose que fit don Diègue pour augmenter son autorité et les possessions du roi son maître fut d'envoyer à l’île de Gubagua, découverte par son père, une colonie chargée d’y établir une pêcherie de perles. Cette île est près d’une autre plus grande, nommée la Marguerite, à peu de distance de la côte de Cumana.
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Frépéric. On pêche donc les perles?
M. Hunrer. Elles se forment dans certaines huîtres et dans des moules, au fond de la mer et de quelques fleuves, où il faut les aller chercher en plongeant.
Don Diègue crut que les Indiens, exercés à nager et à plonger, trouveraient cette occupation moins difficile que la fouille des mines. Il en envoya donc un bon nombre avec des inspecteurs européens à Cubagua, où son père avait déjà fait l'observation que la mer devait abonder en huîtres perlières. Le profit que le roi et son lieutenant retirèrent de cette pêcherie fut immense; mais les malheureux Indiens qui y étaient employés périrent presque tous, ct la stérilité de cette île obligea bientôt la colonie d’aller s'établir à la Marguerite.
Vers le même temps, don Diègue prit aussi possession de la Jamaïque. On y établit des colonies, et les anciens habitants de cette île se virent condamnés à l’affreuse destinée
| que les autres Indiens avaient déjà subie.
Vint ensuite le tour de Cuba. Don Diègue chargea Vélasquez, un des compagnons de Colomb, de la conquérir. Un grand nombre d’Espagnols qui espéraient y faire fortune voulurent être de l'expédition. Vélasquez aborda à la pointe orientale de l’île.
Cette contrée obéissait alors à un cacique nommé Hatuey, qui, pour se dérober à l'esclavage, avait quitté Saint- Domingue et était venu s'établir à Cuba. Ennemi juré des oppresseurs de sa nation, il s'attendait depuis longtemps à une visite de leur part. Informé par ses espions que le danger qu’il redoutait était près de fondre sur lui, il assemble ses sujets et ses alliés, et après leur avoir communiqué la nouvelle alarmante qu’il venait de recevoir, il les encourage à défendre leur liberté jusqu’à la dernière goutte de leur sang. On lui promit unanimement de suivre son exemple.
« Fort bien, mes amis, leur dit Hatuey; mais si vous voulez que les efforts que nous ferons pour éloigner ces tyrans aient du succès, une chose est absolument néces-
110 VOYAGES ET CONQUÊTES saire. Savez-vous pourquoi ils viennent ici? C'est pour chercher leur dieu. Et qui de vous ignore encore quel est ce dieu ? Le voilà. »
En prononçant ces derniers mots, il leur montra de l'or dans un petit panier, les assurant que ce métal qui ne servait à rien était réellement le dieu pour lequel les chrétiens s’exposaient à tous les dangers, et que s'ils désiraient prendre possession de cette île, ce n’était que dans l'espérance de l’y trouver. « Hâtons-nous, ajouta-t-il, de célébrer une fête en l'honneur de cette divinité, pour nous assurer de sa protection.» Aussitôt on se mit, suivant l'usage des Indiens, à chanter et à danser autour du panier; cette fête dura bien avant dans la nuit, et ne finit que lorsque tout le monde tomba de fatigue et d'ivresse.
Le lendemain, Hatuey rassembla ses Indiens pour leur dire qu'ayant réfléchi sur le sujet de leurs craintes, i! ne voyait encore, malgré l’honneur qu’ils avaient fait au dieu des Espagnols, aucune sûreté pour eux tant qu’il serait dans leur île : « Vous le cacheriez en vain, poursuivit-il; quand vous l’avaleriez, ils vous éventreraient pour le chercher au fond de vos entrailles. Allons donc l’ensevelir dans la mer, afin qu’il n’en reste plns dans notre île. » Get avis fut suivi; chacun s’empressa d'apporter son or, et tout ce que l’on en put trouver fut jeté dans les flots.
Ils n’en virent pas moins le pavillon espagnol flotter sur la côte. Hatuey se présenta pour s’opposer au débarquement. On en vint à une bataille. L'armée de ce malheureux prince, après une courte résistance, fut mise en fuite; lui-même fut pris, et condamné, pour effrayer les autres caciques de l’île, à être brülé vif, Il était sur le bûcher, et attaché à un poteau, lorsqu'un religieux franciscain s’approcha de lui pour lui peindre le lieu üu séjour des bienheureux, le paradis. « Y a-t-il aussi, lui demanda le cacique, des Espagnols dans ce lieu de délices ? — Sans doute, répondit le moine, mais il n'y en a que de bons. — Le meilleur ne vaut rien, reprit Hatuey ; je ne veux point aller dans un lieu où je puisse craindre d’en rencontrer un seul. »
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ns pour leur aintes, i! ne fait au dieu il serait dans it-il; quand chercher au dans la mer, vis fut suivi:
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Cet exemple de sévérité inspira à tous les Indiens de Cuba tant de frayeur, qu'ils ne songèrent plus à résister, et se soumirent tous au joug espagnol. Ce fut ainsi qu'en peu de jours les Castillans se rendirent maîtres d'une des plus grandes et des plus belles îles du monde, sans que cette conquête leur coûtât un seul homme.
Vers le même temps il se fit aussi plusieurs voyages vers le continent découvert par Colomb, et les Espagnols commencèrent à y fonder des colonies et à subjuguer les habitants de ces contrées. Nous reviendrons une autre fois sur ces premiers établissements.
Cependant je dois dès à présent joindre à mon récit un autre événement remarquable qui arriva à ceite époque. Ponce, le vainqueur de l’île de Porto-Rico, avait entendu débiter plusieurs fois par les naturels du pays un conte très-accrédité parmi ce peuple simple. Suivant leur récit, il y avait quelque part, vers le nord, une île qui renfermair une fontaine miraculeuse, dont les eaux avaient la vertu particulière de rajeunir tous ceux qui s ; baignaient et de leur rendre aussitôt les forces et l'éclat de leurs belles années.
Quelque absurde que fût cette fable, elle excita toute la curiosité du crédule Espagnol, qui, sans délibérer davantage, résolut d’aller à la recherche de cette fontaine merveilleuse.
Dans ce dessein, il partit de Porto-Rico, gouvernant au nord du côté des îles Lucayes; après être arrivé au vingtsixième degré de latitude septentrionale, il se dirigea vers l’ouest et trouva, à sa très-grande satisfaction, une grande et belle terre, que nous savons aujourd’hui être une partie du continent de l'Amérique septentrionale, et à laquelle Ponce donna le nom de Floride, soit parce qu’elle semblait couverte de fleurs, soit parce qu’il la découvrit le jour des Rameaux, que l’on appelle Pâques fleuries. C’est ainsi qu'un récit fabuleux devint l’occasion d’une découverte importante,
Dès lors l’attention des Espagnols se tourna vers une