LOMB
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PREMIER ENTRETIEN
Ambition de Vélasquez. — Commandement d’une escadre confiée à Hernandez de Cordoue. — Il retourne à Cuba après une défaite essuyée près de Pontonchan. — Commandement d’une nouvelle escadre confiée à Grijalva; ses découvertes. — L'’échec éprouvé à Pontonchan est vengé. — On débarque à Tabasco. — Entrevue du cacique et de Grijalva. — On remet à la voile et on aborde dans une île à laquelle on donne le nom d'’ile des Sacrifices.
* M. Hunter. Mes enfants, je dois vous prévenir d’abord que le plaisir que vous vous promettez pourrait bien être souvent mêlé de douleur et de tristesse. Je vais vous transporter dans des temps où des hommes étaient si dégénérés et si sauvages, qu'on peut à peine les distinguer des loups, des tigres et des autres bêtes féroces. C’est un affreux tableau que j'aurais bien voulu vous épargner; mais il peut vous offrir une grande et utile leçon. Vous savez déjà qu’à présent les hommes sont devenus plus humains, parce que dans la plupart des pays on reçoit une éducation plus cultivée qu’elle ne l’était autrefois. [l est donc très-heureux pour nous d’appartenir à un siècle où les moyens de s’instruire et de devenir bon et vertueux sont si faciles. Le principal avantage que nous puissions retirer de l’histoire de ces temps de barbarie, c’est d'apprendre à bien sentir notre bonheur et d’avoir plus d'affection pour nos contemporains, qui sont meilleurs que leurs pères. Voilà, mes enfants, la raison qui me porte à vous raconter cette affreuse histoire.
Campe. 8
Vélasquez, comme nous le savons, s'était rendu maître de l’île de Cuba ; mais cette conquête était bien au-dessous de son ambition, parce qu'il s'y trouvait toujours assujetti à l'autorité de Diègue Colomb, à laquelle il voulait se soustraire. Il crut que le meilleur moyen d'y parvenir serait de faire quelques découvertes importantes, qui pourraient lui donner droit à un gouvernement indépendant.
Dans ce dessein, il tourna ses vues du côté de l’ouest, nù l’on avait toutes les raisons de penser qu'il existait un grand continent, quoiqu'aucun Européen jusqu'alors n’y eût mis le pied. Il équipa trois vaisseaux et confia le commandement de cette escadre à Hernandez de Cordoue.
Prenons une carte de ces parties de l'Amérique où les Espagnols vont maintenant se rendre. Nous y voyons le Mexique ou la Nouvelle-Espagne. Le vieux Mexique s'étend dans la partie inférieure, au-dessous du nouveau ; à gauche, la presqu'île de la Californie; à droite, la Louisiane et une partie de la Floride; à l’ouest du continent nous apercevons une portion de la grande mer du Sud ou océan Pacifique, et à l’orient une partie du golfe du Mexique. Déjà toutes ces contrées et toutes ces mers vous sont connues; mais ce n'est pas assez de les avoir dans la mémoire, il faut que vous les ayez sous les yeux.
Hernandez cingla vers cette partie du continent qu'on appelle Yucatan; et lorsqu'il eut atteint la côte il suivit toujours en remontant, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la baie de Campêche. À
Hernandez aborda à plusieurs endroits de cette côte, où il eut avec les naturels quelques rencontres sanglantes. On trouva partout les habitants de cette contrée beaucoup plus civilisés et en même temps plus guerriers que tous les insulaires que l’on avait connus jusqu'alors. Ils portaient des habits d’étoffe de coton piqué; ils avaient pour armes des épées de bois garnies d’un caillou aigu, des lances, des arcs, des flèches et des boucliers. Ils avaient le visage peint de différentes couleurs et la tête ornée d’un panache. D’ailleurs ils étaient les seuls Indiens chez qui l’on trouva des
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DE CORTÈS. 15 maisons régulières de pierre et de chaux. Dans leurs combats avec ces gens, les Espagnols eurent plus d'une fois du désavantage. Dans l’un ils prirent deux jeunes Indiens, qui furent baptisés dans la suite et reçurent les noms de Julien et de Melchior; ils devinrent tous deux des personnages importants, parce qu’on s’en servit avec les Mexicains comme interprètes et médiateurs.
Un jour qu’on était descendu à terre pour remplir les jarres d’eau fraîche, cinquante Indiens s’approchèrent et denvandèrent aux Espagnols s'ils venaient de l'endroit où se lève le soleil. Ceux-ci leur ayant répondu aflirmativement, les Indiens les conduisirent dans un temple bâti en pierre, où l’on voyait plusieurs idoles d’une figure difforme et arrosées d’un sang encore tout frais. Aussitôt s’avancèrent deux hommes en menteaux blancs, avec de longs cheveux noirs roulés par derrière : ils tenaient dans leurs mains de petits réchauds de terre, sur lesquels ils je'1ient une certaine résine ; ils en chassèrent la fumée vers les Espagnols, et après cette cérémonie, ils leur ordonnèrent de quitter le pays sous peine de mort. Les Espagnols, ne trouvant pas sûr de s'engager plus loin avec ces gens, obéirent ei retournèrent à bord de leurs vaisseaux.
Jon. Que signifiait cette cérémonie ?
M. Hunter. C'était chez les Indiens superstitieux un moyen usité, par lequel ils pensaient se mettre à l'abri des effets des sortiléges. Comme ils avaient observé que la fumée des parfums dissipe les mauvaises odeurs, ils s’imaginaient qu'elle avait également la vertu d’éloigner les mauvais esprits : c'était sans doute par ce motif qu’ils l’employaient contre les Espagnols.
Ces derniers étant aussi descendus à terre dans une autre contrée, près de Pontonchan, furent attaqués avec tant de fureur par une nombreuse troupe d’Indiens qui fondirent sur eux de tous les côtés, qu'ils laissèrent sur la place quarante-sept des leurs et que les autres, tout couverts de blessures, eurent peine à regagner leurs vaisseaux. Hernandez, leur chef, fut lui-même blessé dangereusement.
Après cette terrible défaite, on retourna en diligence à Cuba. Hernandez y rendit au gouverneur Vélasquez un compte circonstancié de l'expédition et mourut de ses blessures.
Vélasquez ressentit une grande joie des nouvelles découvertes qu’on avait faites en son nom, et il résolut de les continuer, On équipa donc de nouveau quatre vaisseaux, dont le commandement fut confié à Grijalva, officier trèsexpérimenté et d’un grand courage; mais il lui fut expressément enjoint de se borner aux découvertes, sans faire aucun établissement dans les pays qu’il reconnaîtrait.
Celui-ci dirigea également sa course droit au Yucatan; mais les courants, sans qu'il s’en aperçût, le firent un peu dériver vers le sud ; de sorte qu’il atteignit la terre dans un endroit qui est ici une coupure de notre carte. Il y découvrit, non loin de la côte orientale du Yucatan, l’île de Cosumel. De là 1l suivit la côte jusqu'à Pontonchan, où Hernandez avait été si maltraité. Pour venger cet affront fait au nom espagnol, l'équipage demanda à être mis à terre, et Grijalva y consentit.
Les Indiens, avec l’orgueil et l'assurance que leur inspirait leur dernier avantage, marchèrent courageusement à leur rencontre ; mais ils furent repoussés ; deux cents d'entre eux payèrent de leur vie leur témérité ; les autres prirent la fuite, et le trouble et l’effroi se répandirent dans tout le pays.
Grijalva remit à la voile et continua à longer la côte. On fut bien surpris d'apercevoir partout des bourgs et des villes régulières avec des maisons de pierre et de chaux, que l'imagination des Espagnols leur peignit en passant bien plus belles et plus considérables qu'elles ne l’étaient effectivement. On crut remarquer une si grande ressemblance entre l'Espagne et ce pays qu'on lui donna le nom de Nouvelle-Espagne.
De là on arriva à l'embouchure d’un fleuve que les naturels appelaient Tabasco, et à qui les Espagnols par honneur pour leur chef donnèrent le nom de Grijalva. Ge pays pa-
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DE CORTÉS. 117 raissait si fertile et si peuplé, que Grijalva ne put résister à l'envie de le reconnaître plus particulièrement. Il descendit à terre avec tout son monde armé : il y trouva un groupe d’Indiens qui, avec un cri effroyable, lui défendirent de passer outre; mais sans s’embarrasser de leurs menaces, il s'avança vers eux jusqu'à la portée du trait : alors il fit faire halte à sa troupe, rangea ses gens en bataille, et leur envoya les deux jeunes Julien et Melchior pour leur annoncer qu’il n’était venu que pour leur faire du bien, qu’en conséquence il désirait contracter alliance avec eux.
Les Indiens, que les rangs serrés, les habits et les armes des Européens qui marchaient contre eux avaient déjà surpris, le furent encore plus de cette déclaration. Quelquesuns de leurs chefs hasardèrent de s’avancer seuls. Grijalva les traita avec la plus grande affabilité , et leur fit déclarer par son interprète que lui et ses gens étaient sujets d’un grand roi, souverain absolu de tous les pays où le soleil se lève ; qu'il l'avait envoyé pour les sommer de reconnaître sa supériorité; et là-dessus il attendit leur résolution.
A ces mots, il s’éleva un murmure confus parmi les Indiens : un de leurs chefs demanda silence à toute la troupe ; et au nom de tous, il répondit d’une voix ferme : «Qu'il leur paraissait singulier qu'on leur parlât de paix, et qu’on vint en même temps leur demander qu'ils se reconnussent dépendants; qu'ils s'étonnaient aussi qu'on leur offrit un nouveau maître, sans s'être inforraé auparavant s'ils étaient mécontents de celui auquel ils avaient obéi jusqu'alors; qu'au reste, puisqu'il était question de guerre ou de paix, il ne lui appartenait pas de donner une réponse décisive , et qu'il allait communiquer leurs propositions à ses supérieurs.» Aussitôt il quitta les Espagnols, qui furent surpris de cette réponse ferme et raisonnée.
Il revint peu après, et dit à Grijalva que ses supérieurs étaient sans crainte, quand même ils devraient avoir la guerre avec eux, quoiqu'ils fussent instruits de ce qui était arrivé à Pontonchan; qu’au reste ils pensaient que la paix valait mieux que la guerre, et que pour leur prouver la sin-
18 VOYAGES ET CONQUÊTES cérité de cette disposition, il avait apporté beaucoup de vivres dont on lui faisait présent.
Aussitôt parut le cacique lui-même, désarmé et avec un cortége peu nombreux. Après qu'on se fût salué amicalement de part et d'autre, le cacique tira d’une corbeille, qu’on avait apportée, de superbes armures d’or, garnies de pierres et ornées de plumes peintes, et dit à Grijalva qu’il aimait la paix ; que pour preuve de cela il le priait d'accepter ces présents; mais qu'aussi, pour éviter tout sujet de mésintelligence entre eux, il le priait de quitter ce pays aussitôt qu'il le pourrait.
Le général espagnol fit différents présents au cacique et lui promit que, conformément à ses désirs, il allait aussitôt remettre à la voile; ce qu’il fit effectivement.
On continua d'avancer en suivant la côte , et on aborda dans une île peu éloignée de la terre où il y avait aussi des maisons de pierre et un temple. Au milieu de ce temple, ouvert de tous les côtés, on voyait toutes sortes d'idoles horribles sur un autel élevé de quelques degrés. Près d’elles étaient étendus les cadavres de six hommes qui semblaient avoir été sacrifiés la nuit précédente. Pleins d'horreur à cette vue effroyable, les Espagnols donnèrent à cette île le nom d’île des Sacrifices. On fut de plus en plus confirmé dans l'opinion que l'usage cruel de sacrifier des hommes en l'honneur des idoles régnait partout chez ce peuple; car peu de temps après on alla jeter l'ancre dans une autre île, appelée Kulva par les naturels, où l’on vit encore un plus grand nombre de cadavres nouvellement égorgés. À la vue d’une telle abomination, il n’y eut pas jusqu'aux soldats espagnols, tout grossiers qu’ils étaient, qui ne frissonnassent d’horreur. Grijalva ajouta au nom de cette île celui de Juan, qu’il portait, en français Jean, d'où s’est formé peu à peu le nom de Saint-Jean d'Ulloa, qu'elle porte à présent.
Partout où l’on mit pied à terre, on trouva de l'or en abondance. Cette vue et celle de tant de fertiles contrées qu'on aperçut en passant inspirèrent à plusieurs Espagnols le désir de se fixer sur cette riche côte; mais Grijalva ob-
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DE CORTÉS. 119 serva exactement les ordres que lui avait donnés le gouverneur Vélasquez, et se contenta de prendre possession, au nom du roi d'Espagne, de tous les pays où il aborda.
Il suivit ainsi toute la côte jusqu’à la province de Panuco, qui de ce côté est la dernière de la Nouvelle-Espagne et du Mexique. Là, il fut attaqué à l'embouchure d’une rivière par un groupe d’Indiens avec une telle impétuosité, qu'il se vit contraint d'en faire un affreux massacre. Il voulait continuer de visiter la côte; mais, effrayé par de forts courants contraires, il fut forcé de reprendre la route de Cuba.
A son arrivée, l’injuste et bizarre Vélasquez lui fit les reproches les plus amers de ce qu'il n'avait pas mis à profit la belle occasion qu'il avait cue de fonder une colonie dans un pays si riche, quoiqu’à son départ il lui en eût fait la défense la plus formelle.
Taéorire, Voilà quiest bien inconséquent et bien injuste de la part de Vélasquez!
M. Hunter. Sans doute; mais ilen est fréquemment ainsi dans le monde : souvent mème des gens bizarres nous font un crime de notre scrupuleuse exactitude à remplir nos devoirs; heureusement nous en sommes dédommagés par le témoignage de notre conscience.
Taéonore. de croyais que tu nous dirais quelque chose de Cortès; mais il n’a pas été du tout question de lui.
M. Hunter. Demain Cortès, notre héros, paraîtra luimême sur la scène.
DEUXIÈME ENTRETIEN
Vélasquez se livre à de grands préparatifs pour la continuation des découvertes faites en son nom. — Cortès paraît déjouer les vues jalouses de Vélasquez. — Embarquement de Cortès, — On s'arrète à la Havane. nn.
— Poursuites de Vélasquez contre Cortès. 4
M. Hunter. Vélasquez, à la fois ambitieux, défiant et inconstant, résolut de continuer les grandes découvertes faites 1 en son nom et d’en tirer les avantages qu'elles semblaient promettre. Il équipa avec la plus grande promptitude dix grands vaisseaux.
11 s'agissait de savoir à qui Vélasquez donnerait le commandement de la flotte; il était incertain dans son choix; il voulait un homme tout dévoué à sa personne, d’une obéissance sans bornes, peu ambitieux et assez désintéressé pour lui laisser tout l'honneur des découvertes et tous les avantages pécuniaires qui pouvaient en résulter : il était à la recherche d’un tel caractère, lorsque la fortune de l'Espagne, déjouant ses vues jalouses et sordides, lui amena l’homme extraordinaire qui semblait formé tout exprès pour une telle entreprise.
Cet homme était Cortès, né à Médelin, petite ville d’'Espagne, dans l'Estrémadure, d’une famille noble. Il avait montré dès sa première jeunesse un courage extraordinaire, une patience inépuisable dans toutes les fatigues, un esprit toujours actif et un désir brûlant de se distinguer par ses actions.
Tous les yeux étaient alors tournés vers les Indes occidentales. Cortès résolut de devenir le compagnon de ces hommes hardis et entreprenants qui méprisaient les dangers pour enrichir leur patrie de nouvelles possessions et s’acquérir à eux-mêmes une grande renommée.
Il était dans sa vingtième année lorsqu'il quitta l'Espagne pour Saint-Domingue. La traversée fut pénible et lui fournit
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D CORTÉS. 121 l'occasion de déployer un grand courage et une rare pré-
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neur de l’île : Cortès lui fut présenté.
Son extérieur seul donnait de lui une opinion avantageuse : il était bien fait, d’une figure agréable, d'une affabilité naturelle envers tout le monde; mais il plaisait bien davantage encore par la bonté de son caractère. Il était ouvert, sans détour, plein de condescendance et de générosité, sensé, prévoyant et discret, et tout à la fois prudent, ferme et courageux. Chez lui les forces du corps n'étaient point affaiblies par l'inaction, la mollesse et les honteux excès ; il aimait le travail, il savait souffrir toutes les privations sans se plaindre, et il méprisait la mort. Que peuvent les traverses de la vie sur une âme comme la sienne, renfermée dans un corps aussi vigoureux?
Ces belles qualités lui captivèrent bientôt l'amitié de tout le monde. Ovando lui-même le prit en affection et désira le garder auprès de lui; mais l'âme ardente de Cortès le por tait aux grandes entreprises. Il obtint la permission d’accompagner Vélasquez dans son expédition à Cuba.
Il y trouva bientôt des occasions de donner des preuves de son courage et de sa capacité. Il s’éleva si rapidement, qu’en peu de temps on lui confia l'emploi important d'alcade ou juge supérieur de Santiago, capitale de l’île.
Tel était l'homme qu'on proposa à Vélasquez pour être à la tète de la flotte qu'il équipait. Il fut choisi. Tous ceux qui devaient prendre part à l'expédition s’applaudirent l'avoir pour chef un homme si capable, si courageux et si généralement aimé. Cortès lui-même fut heureux d’avoir une telle occasion de développer ses talents, et il répartit tout son bien entre ceux qu’il avait sous ses ordres, pour se procurer une plus grande provision de munitions de guerre et subvenir aux frais de leur équipement : ce qu'ils ne pouvaient faire à cause de leur pauvreté. Gette générosité employée à propos lui gagna tous les cœurs.
Enfin la flotte se trouva complétement équipée à Santiago. L'équipage entier montait à trois cents hommes;
122 VOYAGES ET CONQUÈTES deux cents de Cuba s'y réunirent, ainsi que quelques volontaires des familles les plus importantes. Le vent et la saison étaient favorables : Cortès fit lever l'ancre, et la flotte mit à la voile le 18 décembre de l’année 1518.
FerpiNanD. Vingt-six ans après la première découverte de l'Amérique ?
M. Huwrer. Précisément. Le premier endroit où la flotte devait toucher était la Trinité; de là elle devait faire voile pour la Havane, afin d'y embarquer encore du monde, avec des provisions de guerre et de bouche. Jusqu'au moment où Cortès mit à la voile, Vélasquez parut toujours satisfait de son choix, quoique plusieurs envieux eussent déjà tenté de lui inspirer de la défiance ; mais à peine le vit-il parti, que sa jalousie prit le dessus avec une telle force qu’il ne put y résister, et il envoya à l’alcade de la Trinité l’ordre de retirer à Gortès les pouvoirs qu’il lui avait donnés,
L’alcade notifia à Cortès les ordres qu’il avait reçus ; mais celui-ci, qui ne se sentait pas coupable, ne crut pas devoir s’y conformer. Il soutint qu’un malentendu était nécessairement la cause d’un changement si subit dans les sentiments du gouverneur; il assura qu’il allait lui écrire, et mit immédiatement à la voile pour la Havane.
Il fut obligé de s’y arrêter, autant pour y prendre le renfort qu’il y attendait que pour y embarquer différentes choses qui semblaient indispensables pour son expédition : c'étaient surtout des cuirasses, qui consistaient en un pourpoint doublé de coton. A la vérité, Cortes ne les fit faire ainsi que faute de fer; mais, dans la suite, il apprit par expérience que le coton, légèrement piqué entre deux toiles, était préférable au fer pour sr 'antir des flèches et des javelots: car non-seulement ces tr. its y perdent toute leur force, mais ils y restent arrêtés par la pointe : au contraire, les cuiresses de fer les repoussent, et ils vont blesser l’homme qui se trouve à côté. Gette expérience et la considération que cette légère armure était moins embarrassante à porter qu'une de fer dans un climat si chaud, firent que dans la
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DE CORTÉS, 123 suite ce fut celle dont se servirent en Amérique les guerriers européens.
Bientôt tous les préparatifs furent terminés. L'escadre entière consistait en onze vaisseaux. Cette petite flotte portait six cent dix-sept hommes, dont cent et quelques matelots et ouvriers; le surplus se composait de soldats. Dans ce nombre, il y en avait treize armés de mousquets, trentedeux d’arbalètes ; tous les autres n'avaient que des épées et des lances : tant l'usage des armes à feu était encore borné. La principale partie de l'armement consistait en seize chevaux, dix petits qanons qu’on appelle pièces de campagne, et quatre couleuvrines, espèce de canon long et mince. C'est avec ces faibles moyens que Cortès fit voile pour une terre inconnue et alla porter la guerre à un roi puissant, dont le florissant empire, qui comptait de nombreux alliés, était beaucoup plus vaste que tous les pays qui étaient alors sous la domination du roi d'Espagne : ce roi était celui du Mexique, dont vous connaîtrez bientôt la magnificence.
Cependant Vélasquez apprit avec le plus gran& dépit que, malgré les ordres qu'il avait expédiés à la Trinité, on avait laissé partir Cortès. Il accusa de trahison l'officier qui avait été chargé de lui reprendre sa commission ; et, comme ses soupçons ne connaissaient plus de bornes, il se hâta de
. prendre toutes les mesures possibles pour que Gortès ne pût
lui échapper une seconde fois et partir de la Havane. En conséquence, il dépêcha un de ses aflidés au sous-gouverneur de cette place, avec l’ordre absolu de se rendre maître surle-champ de la personne de Cortès et de l'envoyer à Santiago, enchaîné et sous bonne escorte.
Heureusement Cortès fut averti du coup qui le menagait assez à temps pour se mettre en sûreté. Il assembla tout son équipage, de l'affection duquel il était sûr, et le consulta sur ce qu'il avait à faire. D’une voix cnanime, tous s’écrièrent qu'il ne devait ni s’embarrasser de l’injuste inconstance du gouverneur, ni déposer le commandement qu’il avait recu, et encore moins se livrer lui-même entre les mains d'un juge aussi inique que soupçonneux. Ils le con-
124 VOYAGES ET CONQUÊTES jurèrent de ne pas les priver, au moment de l'expédition la plus importante, d'un chef en qui seul ils avaïent mis toute leur confiance ; ils lui renouvelèrent le serment de le suivre jusqu’à la mort, au milieu des fatigues et des dangers de la guerre.
Cortès, remerciant les soldats de leur affection, ordonna sur-le-champ de lever l'ancre et mit à la voile.
TROISIÈME ENTRETIEN
L'éequipage se dirige vers le Mexique. — Résistance opposée par les Indiens à la descente des Espagnols à Tabasco. — Prise de Tabasco. —
Les habitants de Tabasco cherchent à secouer 1: ionug; leur défaite complete.
Tuierry. Vers quelle partie de l'empire du Mexique Cortès se dirigea-t-1i ?
M. Hunrer. Il avait résolu de suivre exactement la même route que Grijalva avait tenue avant lui : ainsi son premier but était l’île de Cosumel.
Il y trouva l’occasion de mettre en liberté un Espagnol qui autrefois avait été jeté sur cette côte par un naufrage, et qui depuis lors était demeuré esclave des Indiens. Il se nommait Aquilar. Pendant huit années qu'il avait passées avec ces sauvages, il avait entièrement perdu les habitudes européennes, et avait tellement pris la figure, la couleur, la langue et les mœurs des naturels, qu’on eut beaucoup de peine à le reconnaître pour Espagnol. Il allait nu comme eux. La couleur de sa peau était basanée, et il avait, à la manière du pays, les cheveux tressés autour de la tête. Il portait une rame sur les épaules, tenait un arc à la main, et avait sur le dos un bouclier et des flèches. Tout son bien ne consistait qu’en un sac en filet où il portait ses vivres et en un vieux livre de prières qu’il lisait beaucoup. Il avait déjà tellement oublié sa langue maternelle, qu'à peine pouvait-on le comprendre.
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Selon son rapport iis étaient d’abord dix-neuf qui avaient fait naufrage aux environs de cette côte; mais sept étaien. morts de faim et de fatigue : les autres tombèrent entre les mains du cacique du pays, homme cruel, qui en sacrifia surle-champ cinq à ses idoles et les mangea ; quant aux autres, il les fit enfermer dans une espèce de cage pour les engraisser. Ayant eu le bonheur de s'échapper, ils errèrent quelque temps dans les forêts sans secours et sans espoir, se nourrissant d'herbes et de racines, et furent pris enfin par des Indiens qui les conduisirent à un cacique ennemi du premier. Celui-ci les traita un peu plus humainement, mais leur imposa ccoendant un travail journalier très-pénible. Ils succombèrent tous, à l'exception de deux, Aquilar et Guerrero. Ils eurent peu après occasion de rendre au cacique de grands services dans la guerre, d’où il conçut pour eux une affection extraordinaire. Guerrero se maria à l’une des principales {ndiennes, et, quelque temps après, fut élevé à un commandement; insensiblement il se transforma tellement en Indien, qu'à l’arrivée des Espagnols il ne jugea pas à propos de changer d'état. Il ne se montra pas même une seule fois à eux, peut-être par honte, parce que, au rapport d'Aquilar, il s'était, à la manière des sauvages, percé le ne et peint différentes parties du corps.
Cortès embrassa le pauvre Aquilar et lui donna son propre manteau pour se couvrir. Il se réjouit beaucoup de l'avoir trouvé, espérant qu'il lui serait d’une grande utilité dans ses négociations avec les Indiens.
De Cosumel il s’avança vers la province de Tabasco, vers l'endroit où le fleuve de Grijalva se jette dans la iner. I] croyait y être aussi bien reçu que son prédécesseur, dont le fleuve porte le nom; mais il se trompa. A la vue de son vaisseau, les naturels accoururent en foule, résolus de s’opposer à sa descente. Il leur envoya Aquilar pour leur faire des propositions de paix; elles furent inutiles : on ne lui permit pas de parler, et il fut obligé de revenir sans avoir rien obtenu.
Cet incident fut aussi désagréable à Cortès qu'il était im-
126 VOYAGES ET CONQUÈTES
prévu. Son intention n’avait point du tout été de commencer par là ses conquêtes; il désirait au contraire d'arriver au plus vite aux côtes les plus voisines du centre du grand empire du Mexique, pour y commencer l’entreprise qu’il avait projetée. Il se voyait avec peine obligé ou de céder aux menaces de ces sauvages, ce qui rendrait les Indiens plus insolents, ou de commencer dans cette contrée écartée une guerre qui, quelque heureuse qu’elle pût être, lui coûterait du temps et des hommes.
Après de mûres réflexions, il jugea indispensable de les attaquer. Au point du jour, tout fut prêt rour le combat. I] avait rangé son escadre en demi-cercle; et dans cette position, que les bords du fleuve rendaient nécessaire, il commença à remonter le courant, Mais, avant d’en venir aux mains, il voulut encore une fois tenter un accommodement. Il envoya donc Aquilar pour annoncer aux sauvages qu’il ne tenait qu’à eux de paraître comme amis ou comme ennemis. Aquilar se mit en devoir d'exécuter sa commission; mais les Indiens, au lieu de l'écouter, donnèrent le signal de l'attaque et dirigèrent leurs canots contre la flotte européenne.
Alors le combat s’engagea : les Indiens le commencèrent en lançant une grêle de flèches et de pierres qui incommodèrent extrêmement les Espagnols. Jusqu’alors ceux-ci les avaient laissés faire ; mais enfin Cortès donna le signal de la défense. Une seule bordée de son artillerie mit fin à l’action. Les Indiens, étourdis de ce tonnerre inattendu et effrayés des effets qu'il produisait, sautèrent précipitamment dans l'eau et se sauvèrent à la nage. Les vaisseaux espagnols gagnèrent le rivage, et Cortès débarqua sans obstacle.
Mais il s’en fallait bien que tout fût encore terminé. Les Indiens échappés de leurs canots s’enfuirent dans les bois, où s'était rassemblé un bien plus grand nombre de ces sauvages guerriers. Pendant que Cortès s’oscupait à ranger son monde, ils avancèrent sur lui et l’assaillirent avec des javelots et des pierres, en poussant d’affreux cris de guerre. Cortès, sans se troubler, continua de disposer ses lignes.
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er ses lignes.
DE CORTÉS. 127 Alors il s’avança courageusement à leur rencontre et, avec une audace admirable, arriva à travers des marais profonds et des bois touffus jusqu'aux hordes innombrables des ennemis. L’effroi et la mort le précédaient. La vue d’une troupe de guerriers en ordre de bataille, avec des armes européennes, était pour les Indiens quelquechose d'aussi nouveau que terrible. Ils n’osèrent l’at‘endre, prirent la fuite et se jetèrent dans Tabasco, place fortifiée; mais cette fortification ne consistait qu'en une enceinte de pieux enfoncés dans la terre ; les deux extrémités de cette enceinte se repliaient l’une sur l’autre, ne laissant entre elles qu'un chemin étroit qui conduisait en serpentant à la ville.
Malgré le péril, qui paraissait imminent, Cortès n’hésita pas un moment à passer par ce chemin tortueux ; mais en arrivant à la ville même, il en trouva l'entrée, ainsi que les rues, barricadées de pieux, et les habitants disposés à lui faire face. Deux fois ils opposèrent la résistance la plus opiniâtre ; elle fut inutile : Tabasco fut pris, et les Indiens qui avaient échappé au fer espagnol s’enfuirent dans les forêts.
Cortès ne permit pas qu’on les poursuivit. Le butin des Espagnols fut au-dessous de leur attente : car presque tout ce que ces Indiens possédaient de plus précieux, ils l'avaient emporté avec eux dans les bois. Ils n'avaient laissé qu’une provision de vivres, qui vint fort à propos aux Espagnols las et affamés.
Au commencement de la nuit, Cortès fit occuper par ses gens trois temples situés dans les endroits les plus élevés de la ville, et eut soin d'établir des sentinelles pour être à l'abri de toute surprise nocturne. Il fit lui-même plusieurs fois la ronde, c'est-à-dire qu'il alla voir si les sentinelles qu'il avait posées faisaient leur devoir. Vers le matin, il fit visiter les bois des environs ; mais on ne vit, on n’entendit aucun Indien. Cela lui parut suspect. En conséquence, il envoya observer plus loin. On lui rapporta qu’on avait aperçu une quantité innombrable de naturels, qu'on portait au moins à quarante mille, et qui, suivant les apparences, s’apprêtaient à recommencer le combat.
Cette nouvelle aurait pu effrayer l'homme même le plus téméraire. Que ne doit-on pas craindre, en effet, d'une troupe presque cent fois supérieure en nombre, composée d'hommes réduits à la nécessité de combattre pour leur patrie, pour leurs temples, pour leur vie et pour leur liberté? Cortès sentait tout le danger de sa situation ; cependant. maître de lui-même, il prit un air aussi tranquille et aussi serein que s’il eût été question d’un simple jeu.
Ilrangea sa petite armée en bataille au pied d’une colline, dont la hauteur l’empêchait d’être pris par derrière, et au sommet de laquelle il pouvait faire jouer son artillerie avec plus de liberté et plus d’effet.
Lui-même se jeta avec sa cavalerie dans un bois adjacent pour tomber de là sur l'ennemi à propos et à l’improviste, et après ces dispositions il attendit son arrivée dans le plus profond silence.
Il parut. Mais, afin que vous puissiez avoir une idée bien nette de la manière dont les Indiens faisaient la guerre, je vais vous faire un détail circonstancié de leur équipage e de leur conduite dans une bataille.
La plupart d’entre eux étaient armés d’arcs et de flèches. La corde de l'arc était de boyau ou de poils de cerf cordelés, et les flèches garnies au bout d'os tranchants ou de fortes arêtes. Après cela venait un javelot, qui tantôt était lancé de loin et tantôt servait comme d’épée à se battre de près. Mais un de leurs plus terribles instruments de guerre était un sabre fait d’une grosse pièce de bois très-dur, dont le tranchant était composé de pierres aiguës qu’on y avait enchâssées, et qui était si pesant qu’il fallait les deux mains pour s’en servir. Quelques-uns portaient aussi des massues, d’autres des frondes, avec lesquelles ils savaient lancer trèsadroitement des pierres assez grosses.
Il n'y avait que les chefs qui eussent des armes défensives, qui consistaient en une cuirasse de coton piqué et un bouclier de bois ou d’écaille de tortue. Les autres allaient tout nus; mais pour se donner un air terrible, ils se peignaient le visage et le corps de diverses couleurs, et afin de
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