‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 44 sur 49 · HN · texte numérisé non relu

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même temps de son embuscade; et Pizarre, à la tête de son infanteric, se précipita sur la foule de ceux qui entouraient la personne de l’Inca. Qu'on se représente l’étourdissement et l’effroi de cet infortuné prince et de ses malheureux sujets. À cette attaque imprévue, à ces charges de cavalerie qui portaient la mort sur tous les points au même instant , à ce terrible ravage des armes à feu, il n’y eut que les principaux de la nation qui se rangèrent généreusement auprès de leur roi, en sacrifiant leur vie pour défendre la sienne ; tout le reste prit la fuite, et un grand nombre d’entre eux tombèrent sous le sabre des cavaliers ou furent ecrasés sous les pieds des chevaux.

Pendant ce massacre, Pizarre pénétra jusqu’au brancard de l’Inca, saisit ce prince par le bras et l’entraîna dans son quartier. Les braves qui s'étaient exposés pour sa défense avaient été tués; on poursuivit avec acharnement ceux qui cherchaient à sauver leur vie par la fuite : tous furent massacrés. Ce carnage dura jusqu’à la fin du jour : la nuit seule y mit fin. Il resta sur le carreau plus de quatre mille Péruviens, parmi lesquels on voyait beaucoup de femmes, d’enfants et de vieillards; mais nul de leurs meurtriers ne reçut la moindre blessure, excepté Pizarre, qui eut la main tant soit peu froissée par un de ses propres soldats, lorsqu'il voulut se saisir de l'Inca.

Pour mettre le comble aux horreurs de cette affreuse journée, les Espagnols, après avoir ramassé le butin du champ de bataille, passèrent toute la nuit en débauches. Le lendemain, ils s'emparèrent du camp des Péruviens, où ils trouvèrent d'immenses richesses en or et en argent, en meubles et étoffes de toute espèce. La valeur de tous ces objets surpassa de beaucoup les espérances de ces brigands.

Mais je ne vous entretiendrai pas davantage aujourd'hui des horreurs dont se souillèrent ces exécrables conquérants : vous n’en avez déjà que trop entendu pour cette fois.

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DIXIÈME ENTRETIEN

Le quinquina. — Rançon considérable offerte par Atahualpa. — Huascar mis à mort par ordre de son frère. — Partage du butin entre les Espagnols.

M. Hunter, qui avait remarqué que la physionomie de ses enfants s’altérait au récit des cruautés inouïes des Espagnols envers les malheureux Péruviens, ne savait s’il devait con- 1} tinuer la suite de son histoire, quand l’un d’eux, Frédéric, (In lui dit : « Je frémis encore au seul souvenir des horreurs jf que tu nous as racontées hier. Elles ne m'ont pas permis de dormir paisiblement cette nuit : je croyais toujours voir les [M Espagnols, se gorgeant d’or et de sang, marcher sur les cadavres mutilés de leurs victimes.

FERDINAND. Du moins si je voyais qu’il eût résulté quelque avantage réel des atrocités commises par ces avides aventuriers, cela me consolerait un peu.

M. Hunter. La découverte de l’ Amérique a procure l'or ‘du Pérou, qui peut-être a été plus funeste qu’utile à l'Europe. Mais les Espagnols, en pénétrant dans ce pays, ont enrichi l’ancien monde de deux productions naturelles trèsprécieuses qui lui étaient inconnues, les pommes de terre et le quinquina. Loin de moi cependant la pensée de mettre ces deux productions en balance avec tant de crimes commis et tant de sang répandu ! On pouvait se procurer ces productions et beaucoup d’autres sans égorger les malheureux Péruviens.

Henri. Est-ce que les pommes de terre nous viennent du Pérou ?

M. Huwnrer. Nous les tenons, nous, de la Virginie ; mais le Pérou, et particulièrement la fertile province de Quito, sont leur véritable sol natal. C’est de ces contrées que les Européens les ont transportées dans les autres parties de l'Amérique, et de là en Europe.

Et quant au quinquina, combien de personnes afligées de la fièvre ne lui doivent-elles pas leur guérison ! à combien de malades faibles et énervés n'a-t-il pas rendu les forces !

CHARLOTTE, Comment croît le quinquina ?

M. Huwrer. C'est l'écorce d’un arbre qui ne vient qu’au Pérou. Il ne rapporte que des feuilles et des fleurs, qui ont quelque ressemblance avec nos jacinthes ; mais son écorce le rend précieux. Il fut un temps où on la payait en Europe trois cents francs la livre.

Conrap. Quel dommage que je n’en aie pas une forêt !

M. HuwiEr. Qu'en ferais-tu ?

Conrap. Je voudrais guérir tout le monde pour rien.

M. Huwrer. Cela fait l'éloge de la bonté de ton cœur. Mais continuons notre récit.

Le pauvre Atahualpa était prisonnier. Les premiers sentiments qu'il dut éprouver d’une conduite aussi perfide et aussi imprévue furent sans doute l’étonnement, et ensuite une affliction profonde du renversement subit de sa puissance. Mais cela ne l’empêcha pas de sonder le caractère de ses ennemis et de chercher quels seraient les moyens d’amollir la dureté de leur cœur. Il reconnut bientôt que la soif de l'or était leur passion dominante, et il combina d’après cette découverte le plan de sa délivrance.

La chambre où il était retenu prisonnier avait vingt-deux pieds de long sur seize de large. Il offrit de la remplir en vases d’or jusqu’à la hauteur à laquelle il pourrait atteindre, debout. avec la main, si on voulait lui rendre la liberté. Cette offre ravissante fut bien vite acceptée. Pizarre traça sur la muraille la hauteur convenue, et l’Inca expédia des messagers à Cusco, Quito et autres lieux, avec ordre de fournir cette rançon. On apporta de tous côtés de l’or en abondance ; et l'espoir de revoir bientôt leur prince libre empêcha les confiants Péruviens de prendre aucune mesure pour expulser ces étrangers audacieux qui, malgré leur abominable conduite, ne craignaient pas de se répandre dans la contrée.

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Cependant l'or n’arrivait pas avec autant de promptitude que l’avidité des Espagnols l'avait espéré. L'Inca justifiait ces délais en les imputant à l'éloignement considérable des lieux d’où il fallait l’apporter, Gusco étant à une distance de cent lieues de Caxamalca et les chemins extrêmement pénibles. Il proposa à Pizarre d’y envoyer deux de ses gens pour se convaincre par leurs propres yeux qu'il était en état de tenir parole; et remarquant qu’on hésitait à s’enfoncer si avant dans l’intérieur du pays, il leur dit en souriant : «Qu’avez-vous à craindre? ne m'avez-vous pas en votre puissance, avec mes femmes et mes enfants? et ne sommesnous pas, pour vous, des sûretés suflisantes que personne ne vous fera de mal? » Sotto s’offrit de hasarder ce voyage, accompagné d’un seul Espagnol, nommé Varco, et l’Inca souhaita qu’ils le fissent dans une de ses litières , afin que ses sujets en agissent envers eux avec encore plus de déférence.

Arrivés à douze lieues environ de Caxamalca, ils rencontrèrent une troupe de soldats d’Atahualpa qui conduisaient Huascar, son frère et son prisonnier. Celui-ci, apprenant quels étaient ceux qui passaient dans la litière, désira leur parler, et on lui en accorda la liberté; il leur raconta les injustices de son frère et les pria de l'aider à défendre ses droits. Sur le rapport qu'on lui fit de la rançon que son frère avait promise , il s’engagea, si les Espagnols voulaient le secourir, à leur faire en vases d’or un présent trois fois plus considérable. Il leur promit de remplir d'or jusqu’au plafond la chambre dans laquelle on s'était seulement contenté de faire une marque pour indiquer la hauteur où il fallait qu'Atahualpa en fournît pour payer sa rançon. « Mon frère, dit-il, pour tenir sa parole, sera obligé de dépouiller les temples de Cusco, au lieu que je possède toutes les pierreries et les trésors que mon père a laissés. » On prétendait en effet qu’il avait fait enfouir en divers endroits écartés les immenses richesses de son père et massacrer ensuite tous ceux qu'il avait chargés de cette commission, afin que ce secret ne pût, en aucune manière, être révélé à Atahualpa.

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Cependant les deux Espagnols n’osèrent pas s'écarter des ordres de leur commandant et continuèrent leur route. L'escorte de Huascar ayant appris à Atahualpa ce qui s'était passé, il trembla que cette offre ne parvint aux oreilles de Pizarre avant sa délivrance; et, dans la crainte de perdre tout à la fois le trône et la liberté, il donna secrètement ordre de faire mourir son frère. On rapporte qu'en mourant Huascar dit avec beaucoup de fermeté : «Je n'ai régné que peu de temps; mais le règne du traître qui dispose à son gré de mes jours, quoiqu'il ne soit que mon sujet, ne sera pas plus long que le mien.» Nous verrons bientôt si cette conjecture s’est vérifiée.

Cependant Sotto et Varco continuaient leur voyage. Partout où ils passaient, ils étaient accueillis des Péruviens avec les démonstrations de respect et de vénération qui sont en usage chez ce penple envers ses dieux et ses souverains ; enfin ils arrivèrent au lieu de leur destination. Leur étonnement ne peut s'exprimer lorsqu'ils virent la prodigieuse quantité d'or et d'argent qui abondait dans les maisons de l'Inca et les temples du soleil, Leur cupidité s’enflamma tellement à cette vue, qu'ils insistèrent pour qu’on dépouillât encore ces édifices sacrés. Les Péruviens frémirent à la proposition d'un pareil forfait, et leur firent voir qu'il n'était pas besoin de violer les temples des divinités pour fournir le prix convenu de la rançon de leur prince. Mais ce fut en vain : ces Espagnols arrachèrent de leurs propres mains les lames d’or qui tapissaient les temples; et telle était la terreur que les Espagnols avaient inspirée à cette nation, que les Péruviens consternés se bornèrent à regarder ce pillage avec effroi.

Pendant ce temps-là, on répandit au quartier général la nouvelle qu'Almagro était de retour avec un puissant renfort, et qu’il était allé jeter l’ancre à Saint-Michel. De peur que les nouveaux venus ne prétendissent partager par égales portions le butin qu'on avait déjà fait, il fut résolu de procéder sur-le-champ à sa répartition, quoique la totalité de l'or qu’Atahualpa avait promis ne fût pas encore arrivée.

Ainsi, après avoir prélevé quelques-uns des vases exécutés avec le plus d’art et d'habileté pour les offrir à l'empereur Charles-Quint, on fondit tout le reste en lingots, afin d’en faire plus également le partage au poids, et l'on commença cette opération par une prière.

On préleva, selon l'usage, un cinquième de la totalité pour les droits de l’empereur, et l’on réserva la valeur de cent mille piastres pour Almagro. Ensuite Pizarre, ses frères et les autres officiers reçurent, chacun selon leur grade, la portion qui leur revenait, Le surplus fournit huit mille piastres à chaque cavalier et quatre mille aux fantassins".

Almagro était arrivé à GCaxamalca avec son corps de troupes. Quoique la somme qu'on avait prélevée pour lui et ses compagnons fût considérable en elle-même, il ne put voir sans mécontentement, et ses gens sans jalousie, que Pizarre se fût adjugé, pour lui et les siens, la plus forte portion de ce butin immense, et qu'il en eût prélevé aussi peu pour ses confédérés. Gela excita des reproches et des querelles qui auraient pu avoir des suites fâcheuses, si Pizarre, par des présents et des promesses, n'eût calmé jusqu’à un certain point le ressentiment d’Almagro.

Le malheureux Inca avait fourni la quantité d’or convenue, sans qu'on se pressât, néanmoins, de lui rendre la liberté qui lui avait été promise, Les Espagnols, regardant les pauvres Américains comme des êtres semblables à la brute, crurent qu'ils pouvaient se permettre toutes sortes d'injustices envers eux, sans manquer en rien à leur conscience et à leurs devoirs; de sorte que, bien loin de tenir parole en lui rendant la liberté, on le traitait avec plus d’insolence et de dédain. Ferdinand Pizarre, qui seul conservait encore quelque sentiment de commisération pour lui et le consolait dans ses peines, fut choisi pour ramener en Espagne ceux qui voulaient y retourner , et porter à l’em-

1. La piastre espagnole, monnaie d'argent, valait alors cinq francs et cinquante centimes de notre monnaie.

296 VOYAGES ET CONQUÈTES

pereur Charles-Quint sa portion du butin, en lui faisant la relation de l’entreprise, de ses suites et de l’état actuel des choses, L’Inca fut sensiblement affligé du départ de son unique protecteur. « Capitaine! lui dit-il, tu m'abandonnes! Je suis perdu, car le borgne et le gros ventre me feront certainement mourir pendant ton absence. » Sous le nom de borgne il désignait Almagro, et un certain Alphonse de Requelme sous celui de gros ventre. Il est vraisemblable que c'est de ces deux hommes qu'il avait essuyé les procédés les plus durs.

ONZIÈME ENTRETIEN

Déconsidération de Pizarre aux yeux d’Atahualpa. — Aceusation fausse portée contre ce malheureux Inca. — Sa condamnation à mort, son exécution.

Le lendemain, les enfants de M. Hunter étaient très-inquiets de ce qui arriverait au pauvre Atahualpa. La tristesse qu’ils remarquèrent sur la physionomie de M. Hunter leur parut de mauvais augure. Ils firent silence, et M. Hunter poursuivit son récit :

Plusieurs raisons concoururent à faire de l’Inca un prisonnier à charge aux Espagnols. Almagro et ses gens craignaient que, tant qu'il vivrait, Pizarie et les siens ne s'appropriassent seuls les trésors qu'on recueillerait toujours sous le nom de rançon. Pizarre même s’imaginait avoir reçu de lui une offense personnelle, et voici à quelle occasion.

La lecture et l'écriture étaient de toutes les connaissances possédées par les Européens celles qui attiraient le plus l'attention d’Atahualpa. Il remarquait avec admiration cette facilité avee laquelle on pouvait communiquer ses pensées aux autres : il était dans ledoute si ces deux sciences étaient innées chez les Espagnols ou si elles s’acquéraient par l’in-

DE PIZARRE. 297 struction et la pre'‘que. Pour s’en éclairer, il pria un des soldats qui le gardaient de vouloir bien écrire sur l’ongle de son pouce le nom de son dieu, et le soldat le satisfit. Il montra ensuite son pouce à tous ceux qui entraient dans sa chambre, leur demandant s’ils savaient ce que cela signifiait, et il s'étonnait que tous proronçassent le même moi. Enfin Pizarre arriva aussi, et l’Inca le pria également de vouloir bien lui dire ce qui était écrit sur son pouce. Mais le farouche conquérant, qui avait été pâtre dans sa jeunesse, ne savait ni lire ni écrire, et il fut obligé d’avouer son ignorance. Depuis ce moment, l’Inca n’eut plus aucune considération pour lui et le regarda comme un homme qui n’avait reçu aucune éducation, comprenant que c'était une science acquise, et que tout Européen qui ne la possédait pas devait être de basse origine. Pizarre ne put supporter le mépris d’un Péruvien, c’est-à-dire, selon la façon de penser d'alors, d’un être tenant de l’homme et de la brute; il chercha l’occasion de laver cet opprobre dans son sang, et malheureusement elle ne se présenta que trop tôt.

L'interprète Philippino, dont la bassesse égalait la vanité, avait conçu l’ambitieux projet d’épouser une des femmes de l’Inca, fille du soleil; mais convaincu que tant que l’Inca vivrait il ne pourrait arriver à son but, il chercha les moyens de se débarrasser de ce prince infortuné. Il prétendit avoir découvert qu'Atahualpa prenait en secret des mesures pour fairé massacrer tous les Espagnols, et qu’il s'était déjà rassemblé, en divers endroits, un grand ombre de Péruviens armés, prêts à exécuter ce complot.

Une accusation aussi grave méritait la plus exacte enquête; mais il suflisait d’un prétexte à ces barbares, qui avaient déjà résolu la mort de l’Inca. On feignit de fournir à l'accusé les moyens de se disculper, en érigeant un tribual devant lequel il lui était permis de se justifier des imputations de Philippino; mais tout ce qu’il pouvait alléguer en faveur de son innocence passait par la bouche de son accusateur, qui le falsifiait à son gré, de sorte que toute cette procédure ne fut qu'une barbare comédie, jouée seulement

afin de se ménager par la suite un moyen de justification. Je suis cependant bien aise, pour l'honneur de l'humanité, de pouvoir dire que, même parmi les compagnons de Pizarre, il s’en trouva quelques-uns qui abhorraient hautement l’assassinat qü on avait résoin : ils firent tout leur possible pour sauver le malheureux Inca, mais inutilement; la majorité l'emporta, et l'Inca fut condamné à mort,

Pizarre eut la barbarie de lui annoncer lui-même son sort. À cette nouvelle, l’Inca versa un torrent de larmes; après quoi il se jeta, en suppliant, aux pieds de son assassin; il prit Dieu à témoin de son innocence, se plaignit, dans les termes les plus attendrissants, de la perfidie des hommes à barbe qui, après lui avoir fait payer sa rançon, voulaient encore lui arracher la vie. Enfin, il pria Pizarre, s’il n’ajoutait pas foi à ce qu'il lui disait, de l'envoyer en Espagne à Gharles-Quint, lui promettant de porter une très-grande quantité de ce métal que l’on prisait tant.

Après avoir proféré ces paroles, il donna un libre cours à ses larmes; et le perfide, l’atroce Pizarre lui répondit avec une insensibilité infernale que $a sentence étant prononcée, il ne pouvait rien y changer. Là-dessus il fit signe à quelques nègres, qui devaient être les instruments de sa cruauté, d'emmener l’Inca: ils exécutèrent ses ordres, et le malheureux Atahualpa fut étranglé.

Tous res ENFANTS. L’infâme Pizarre !

Map. Hunter. Infâme sans doute ; mais ne voyez-vous pas ici, mes enfants, la justice de la Providence, qui soumet Atahualpa au même sort qu'il avait fait subir auparavant lui-même à son frère et à toute la famille des Incas?

Taéonore. Cela est très-vrai.

Man. Huwrer. C’est ainsi que la justice divine se sert quelquefois des méchants pour punir d'autres méchants.

JEAN. Oui; mais cela ne justifie pas Pizarre : car qui est-ce qui l'avait constitué juge d’Atahualpa ?

Man. Hunrer. Personne. Aussi suis-je éloignée d’avoir fait cette remarque pour sa justification : j'ai seulement

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DE PIZARRE. 299 voulu vous faire observer qu'il arrive souvent que le mal, ainsi que le bien, reçoit sa récompense même en ce monde.

M. Hunrer. C'est ce dont la suite de mon histoire fournira encore beaucoup d'exemples : car le meurtre commis en la personne d’'Atahualpa ne demeurera pas non plus impuni. Je puis, au contraire, vous annoncer d'avance que tous ceux qui y ont participé périront de la même manikre.

DOUZIÈME ENTRETIEN

Dissolution du gouvernement du Pérou. — Entrée triomphante à Cusco. — La mort d’Atahualpa vengée par son frère. — Prise de Quito par Benalcazar. — Alvarado, gouverneur de Guatimala, marche sur Quito.

M. Hunter. Avant d'aller plus loin, je dois vous rapporter une circonstance de l'exécution d’Atahualpa qui vous fera concevoir comment un zèle insensé de religion peut s’allier à la plus atroce cruauté. Le père Valvède, dont la voix donna le signal de se saisir de l’Inca et de massacrer tant d'innocents Péruviens, ne se fit aucun scrupule de signer l'arrêt de mort de ce malheureux prince et de l’accompagner au supplice, sous prétexte de le consoler et de le convertir au christianisme. La sentence portait qu’il serait brûlé vif; mais le père Valvède lui promit qu’on adoucirait son supplice, s’il voulait embrasser la religion chrétienne. Cet infortuné, déjà à demi mort, consentit à tout ce qu’on exigeait de lui; il futsbaptisé et étranglé de suite.

Atahualpa laissait plusieurs enfants et deux frères. Pizarre résolut de nommer Inca l’un des fils de l'infortuné monarque, non dans l’idée de lui rendre justice, mais afin de se servir de son nom pour mettre plus sûrement ses peuples sous le joug. Les frères et sœurs de cet enfant se trouvaient à Quito, sous la garde d’un chef péruvien nommé Ruminagui. Atahualpa, en mourant, expédia à ce chef un de

300 VOYAGES ET CONQUÊTES ses premiers officiers, pour lui recommander d'en avoir soin. Quelques-uns des serviteurs affidés de ce prince lui portèrent aussi son cadavre, afin qu’il le fit inhumer avec toute la pompe usitée aux obsèques de leurs rois.

Mais Ruminagui méconnut, par la plus noire des ingratitudes, la confiance que son maître avait mise en lui; il fit étrangler les enfants qui étaient confiés à sa fidélité et égorgea après la cérémonie des funérailles, qu'il n’avait célébrées que pour la forme, tous les officiers restés fidèles au prince, qui s’y étaient rendus pour témoigner leur douleur. \

Dans cet intervalle, on proclama Inca un des frères de Huascar qui se trouvait à Gusco, et qui s'appelait Pauli ; toutefois celui qui l'avait fait proclamer avait, ainsi que Ruminagui, le perfide dessein de monter lui-même sur le trône. Son nom était Quisquiz. Il s'éleva dans les autres provinces d’autres chefs qui cherchaiïent aussi à s'emparer du pouvoir, et tout ne fut bientôt que confusion, anarchie et révolte.

Pizarre voyait avec plaisir les désordres qui troublaient cet empire, parce qu'il sentait combien ils lui seraient utiles pour le soumettre. Pour ne pas négliger un instant de profiter des avantages qu'il pouvait en retirer, :l résolut de fondre sans délai sur la ville de Gusco. Il partit dans cette intention. Le jeune prince qu'il emmenait avec lui pour couvrir ses desseins mourut pendant sa marche ; mais il ne la continua pas avec moins de confiance. Il n'avait pas, en effet, bien des risques à courir : les troubles qui agitaient le Pérou étaient si grands, et les renforts qu'il recevait de Panama °t des autres colonies espagnoles si considérables, qu'il pouvait compter avec la plus grande probabilité sur l’heureux succès de son entreprise. Quisquiz, à la vérité, avait rassemblé une armée nombreuse, avec laquelle il hasarda de faire face aux Espagnols ; mais nous savons déjà combien les bataillons les plus nombreux d'Américains, qui ne connaissaient pas notre manière de faire la guerre, étaient faibles contre une poignée d'Européens exercés et endurcis au métier de soldat. Chaque combat se

DE PIZARRE. sul

terminait toujours par un affreux carnage de Péruviens, tandis que quelques Espagnols seulement étaient ou tués ou blessés. Pizarre arriva donc heureusement à Gusco.

Le butin que l’on fit dans cette capitale du pays fut immense; il surpassait infiniment en valeur le prodigieux trésor qu'Atahualpa avait livré pour sa rançon, quoique avant l’arrivée des Espagnols les habitants eussent caché une grande partie de leurs effets. Il en résulta que les Espagnols commencèrent à ne plus faire cas de cet or qui leur arrivait en si grande abondance et avec tant de facilité. Les simples soldats jouaient entre eux des sommes que des princes se seraient fait scrupule de hasarder ainsi. On payait jusqu’à trente piastres une paire de culottes d'étoffe, tout autant une paire de bottes, et jusqu’à cinq ou six cents ducats un cheval. Ces prix se soutinrent au Pérou longtemps encore après l’époque dont je parle.

La joie que Pizarre ressentit du succès de cette entreprise fut troublée par un malheur qu’essuyèrent en marche une partie de ses gens, qui dans une escarmouche tombèrent vivants entre les mains des Péruviens. On les amena à un frère d'Atahualpa, nommé Titu-Autaché, pour que celui-ci prononçât leur sentence. On en reconnut dans le nombre qui avaient concouru à la mort de l’Inca et d’autres qui avaient fait leurs efforts pour l'empêcher. Titu-Autaché, en juge intègre, rendit sur-le-champ la liberté à ceux-ci, avec de très-riches présents, et fit étrangler tous les autres au même poteau qui avait servi à ôter la vie à son frère.

Dans ce même temps il survint parmi les Espagnols une scène bien propre à accélérer le mouvement entier de cet empire en confusion.

Benalcazar, que Pizarre avait laissé à Saint-Michel avec peu de monde, apprenant les richesses que la prise de Cusco avait procurées, fut piqué de se voir ainsi relégué et réduit à une vie oisive et peu glorieuse, pendant que ses camarades faisaient une si ample moisson d’or et de lauriers, Pour se tirer de cette inactivité, il s’avança contre Quito, capitale des vastes provinces qui en portent le nom,

où Ruminagui, comme vous le savez, s'était érigé en souverain, et résolut de l’attaquer. Un transport de troupes qui arriva fort à propos dans le même temps le mit en état d'exécuter ce projet. En conséquence, il laissa un petit nombre de soldats à Saint-Michel et partit avec le reste.

La route était longue et les chemins excessivement mauvais ; il fallait traverser des torrents, des forêts touflues, gravir des montagnes inaccessibles et passer par des vallées couvertes de marais profonds, où l’on risquait à chaque pas de perdre la vie en s’y enfonçant. Mais ces obstacles ne purent arrêter des hommes endurcis contre toutes les fatigues et animés d’un désir ardent de gloire et de richesses : ils surmontèrent tout, battirent et mirent diverses fois en fuite Ruminagui, qui était venu au-devant d’eux avec l'élite de ses troupes, et s’emparèrent de Quito, où ils espéraient trouver le reste des trésors d’Atahualpa.

Mais ils furent complétement trompés : car les habitants, pour soustraire à l'ennemi les objets de sa cupidité, avaient eu la précaution de mettre en sûreté tout ce qui pouvait être de quelque valeur; en sorte que les Espagnols n’eurent de cette expédition que le chagrin d’avoir inutilement souffert les incommodités et les dangers d’une pénible marche.

Un personnage que nous avons déjà eu occasion de connaître parut alors sur la scène : c'était Alvarado, un des officiers de Gortès, et qui, en récompense de ses services avait reçu le gouvernement de la province de Guatimala, située sur la mer du Sud, au-dessous de Tabasco. Il avait appris les succès de Pizarre au Pérou; il résolut de s’y rendre pour participer aux dangers et aux avantages de ses compatriotes. La célébrité de son nom lui procura un si grand nombre de compagnons avides, qu’il put s’embarquer à la tête de cinq cents hommes, parmi lesquels il y en avait deux cents en état de s'acheter chacun un cheval; ce qui, en raison de la grande cherté de ces animaux, ne convenait qu à des gens fort riches.

Il aborda à Puerto-Viejo, situé au sud; de là il s’avança dans l'intérieur du pays, marchant droit sur Quito. Ces

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DE PIZARRE. 303 abominables chemins réunissaient à la fois toutes les incommodités que Pizarre avait essuyées en détail dans ses différentes marches, et lorsqu'on en lit les relations circonstanciées, on ne saurait se persuader que les forces de l'homme aient pu résister à tant de fatigues. La faim les contraignit de tuer leurs chevaux; ils ne pouvaient souvent tempérer leur soif ardente qu'avec la rosée qui se trouvait dans la concavité des feuilles de quelques plantes. Il faisait un froid si âpre sur les montagnes qu'ils étaient obligés de gravir, que soixante de leurs compagnons en perdirent la vie. D’autres cruelles épreuves les attendaient dans les terrains moins élevés : c'étaient des cendres brûlantes que le vent leur portait des volcans voisins de Quito, en telle abondance qu'ils en étaient enveloppés comme d’un nuage de, feu et ne pouvaient souvent respirer. Aucun de ces obstacles ne ralentit la marche d’Alvarado : il les surmonta tous sans s'arrêter, et s’approcha enfin de la ville de Quito, qui était déjà au pouvoir de Benalcazar.

Demain je vous apprendrai la réception que lui firent ses compatriotes.

TREIZIÈME ENTRETIEN

Réception d'Alvarado. — Perfidie déjouée. — Alvarado promet de retourner à son gouvernement. — Pizarre remet à Manco, frère d’Atahualpa, le bandeau de la royauté. — Les Espagnols maitres de Quito. — Fondation de Lima. — Honneurs conférés par le roi d’Espagne à Pizarre et à Almagro.

M. Huwrer. Benalcazar, qu'Almagro avait joint depuis peu avec son armée, n’apprit pas sans inquiétude qu'un corps de troupes européennes s’approchait : on ignorait encore quels étaient les desseins d’Alvarado, et sion devait le recevoir comme allié ou comme ennemi.

Dans cette incertitude, on prit le parti d’aller au-devant de lui, et on détacha sept cavaliers pour aller à la décou-

verte ; ils tombèrent au milieu de l’armée d’Alvarado et furent faits prisonniers. On les mena au commandant , qui se contenta de leur faire diverses questions sur le nombre et l’état de leur armée, les traita fort bien et les remit en liberté sans les charger d'aucune commission pour leurs chefs. Mais les soupçons de Benalcazar et d’Almagro prirent une nouvelle force, et ils se préparèrent au combat.

L'infâme Philippino, toujours disposé à se porter aux actions les plus noires lorsqu'il en prévoyait quelque avantage pour lui, médita en cette occasion une trahison nouvelle, I1 courut à l'armée d’Alvarado et lui offrit de le rendre maître non-seulement de la personne d’Almagro, mais encore de tout le pays. Alvarado eut l’âme assez noble pour rejeter cette proposition, et cette fois du moins la perfidie de cet indigne scélérat ne lui servit à rien.

Cependant les deux armées poursuivirent leur marche. Arrivées en présence, elles firent halte, attendant chacune que l’autre prît l'initiative des hostilités ou des démarches de conciliation. Il est probable qu’on en serait venu aux mains sans l'intervention d’un homme sensé qui n’était pas militaire, et qui détermina les deux partis à convenir d’une trève de vingt-quatre heures pour traiter des conditions de la paix. Il en résulta une convention dans les règles. On promit à Alvarado de lui payer cent mille piastres en dédommagement des frais qu'il avait faits pour les préparatifs de son expédition, et il s’engagea de son côté, moyennant cette somme, à retourner à son gouvernement et à ne plus se mêler des affaires du Pérou. Par une excessive bonté il obtint le pardon de Philippino, qui vécut encore pour de nouveaux forfaits.

Jetons à présent un coup d'œil sur les pauvres Péruviens. Selon leur droit public, Titu-Autaché, ce frère d’Atahualpa dont je vous parlais hier, aurait dû hériter du trône; mais il mourut, et laissa ses prétentions à son frère, qui s'appelait Manco. Celui-ci résolut d'aller directement à Cusco pour s'entendre avec Pizarre; ses amis cherchèrent à l’en dissuader, pensant qu’il devait plutôt soutenir ses droits par les

DE PIZARRE. 305 armes et forcer Pizarre de le reconnaître pour souverain légitime de l'empire du Pérou. Ils lui représentèrent qu’on ne pouvait avoir aucune confiance en ces perfides blancs, et qu’il pourrait bien subir le même sort que son frère Atahualpa avait éprouvé; mais Manco rejeta cet avis, parce qu'il ne pouvait pas entrer dans son âme magnanime qu'il eût rien à redouter de la part de gens à qui il s’adressait dans les dispositions les plus pacifiques. Il se rendit en conséquence à Gusco; et cette fois Pizarre fut assez généreux pour en agir avec lui de manière à ne pas trahir la confiance que Manco lui témoignait. Il reçut l’'Inca avec beaucoup de considération, et lui remit le bandeau rouge qui était la marque distinctive de la royauté.

Cependant Alvarado, avant de retourner au Mexique, voulut voir Pizarre, et il s’avançait vers Quito, accompagné de Benalcazar et d’Almagro. Ils eurent à soutenir en chemin divers combats contre Quisquiz, qui les harcelait, et dans lesquels quatorze des leurs furent tués et cinquante blessés ; mais enfin, quand ils se furent approchés de la ville où s'était réfugié Quisquiz avec son armée, celui-ci ne sut plus à quoi se résoudre. Quelques-uns de ses officiers étaient d'avis qu’il demandât la paix; mais son animosité contre les oppresseurs de sa patrie était telle qu’il menaça de tuer le premier qui lui proposerait une seconde fois un arrangement avec l'ennemi. D’autres lui conseillèrent en conséquence de s’en remettre à une action décisive. Quisquiz ayant rejeté ce conseil, un de ses officiers en fut si indigné qu'il lui passa sa lance au travers du corps. Aussitôt les guerriers péruviens se dispersèrent, et les Espagnols entrèrent dans la ville sans obstacles.

Pizarre, ayant appris la nouvelle de l’arrivée d’Alvarado et les conditions faites avec lui, crut dangereux de laisser voir à un rival aussi redoutable le riche butin qu’on avait fait à Cusco. Il prit le parti d'aller à sa rencontre, et de l'engager à tenir mieux la promesse qu’il avait faite de retourner à Guatimala. Pour flatter son orgueil, il l’accabla de politesse et de témoignages de considération et d’égards :

Campe. 20

non-seulement il lui paya les cent mille piastres promises, mais il y joignit une somme équivalente en don gratuit, avec plusieurs vases magnifiques et nombre de superbes pierreries. Alvarado partit pour retourner à son gouvernement, laissant dans le pays la plupart des hommes qu'il avait amenés.

Pizarre envoya à Gusco Almagro, son associé, parce qu’un projet, dont je vais vous parler, l’appelait lui-même vers les côtes. Il lui recommanda l'Inca, qu'il avait laissé à Cusco, et le pria de traiter avec douceur le monarque et tous les Péruviens qui s'étaient soumis volontairement. Pourquoi cette humanité, ou pour mieux dire cette sage politique, ne l’a-t-elle pas toujours accompagné ?

Le projet de Pizarre était de bâtir une ville qui devint le centre de ses conquêtes et la capitale de son gouvernement. Il choisit pour cela un vallon agréable et fertile, peu éloigné du rivage de la mer, au bord d’un fleuve qui s'appelait auparavant Kimac, et ensuite Lima, à treize degrés de latitude sud. C'est là qu'il'en posa les premiers fondements le jour des Rois, d’où il prit occasion d'appeler cette nouvelle ville los Reyes, c’est-à-dire les Rois.

Les travaux furent poussés si vivement, qu'il sembla qu’une ville nouvelle sortait de terre. Pizarre la décora d'un superbe palais, et tous ses officiers suivirent son exemple en y faisant bâtir des maisons chacun selon sa for-tue,

Sur ces entrefaites, Ferdinand Pizarre arriva en Espagne avec l'immense quantité d’or et d'argent qui revenait à Charles-Quint. Celui-ci et toute la nation furent dans l’enchantement de ces prodigieuses richesses ; la cour et la ville s'empressèrent de combler Ferdinand de caresses et de marques de considération : il fut reçu chevalier de Saint- Jacques, honneur auquel un gentilhomme espagnol des plus anciennes familles tient à gloire d'être admis. On n’oublia pas non plus son frère François, ni Almagro : le souverain les éleva tous deux à la dignité de marquis; non-seulement il confirma Pizarre dans sa qualité de gouverneur du Pérou,

tôt pe éla côt

DE PIZARRE. 307 mais il étendit encore son gouvernement de soixante-dix lieues marines le long des côtes du sud, et dans les lettres patentes qui furent expédiées on donna à ces vastes contrées le nom de Nouvelle-Castille, Almagro obtint le titre de vicegouverneur, que Pizarre lui avait promis, avec un gouvernement indépendant de plus de deux cents lieues marines au sud, depuis les confins de celui de Pizarre.

Henri. Mais on faisait Almagro gouverneur d’un pays encore inconnu aux Espagnols ?

M. Hunter. On supposait qu’ils en feraient la conquête.

JEAN. C’est le Chili ?

M. Hunter. Oui ; mais, dans les lettres patentes de l’empereur Charles-Quint, il fut appelé la Nouvelle-Tolède.

Toutes ces choses furent connues au Pérou avant que Ferdinand y fût de retour. Quelles en furent les suites ? Celles qui résultent presque toujours dans le cœur des bommes d’une trop grande prospérité : l’insolence, l’arrogance, la haute opinion de soi-même. Demain, vous en verrez un exemple dans la personne des deux cheïs de l’armée espagnole.

QUATORZIÈME ENTRETIEN

Dissensions entre Pizarre et Almagro. — Les Espagnols, sous la conduite d’Almagro, marchent à la conquête du Chili. — Route facile pour arriver au Chili frayée par un pilote espagnol.

JEAN. Pizarre et Almagro se disputèrent donc les fruits de leurs crimes et de leurs atrocités ?

M. Hunter. Oui, mes enfants. Ce dernier n’eut pas plutôt appris qu’on lui avait donné un commandement indépendant, qu’il prétendit que Gusco, la résidence des Incas, était compris dans le district qui lui avait été assigné du côté du sud, et qu’ainsi Pizarre devait lui abandonner cette ville. Celui-ci, que les nouvelles faveurs de la cour n’a-

vaient rendu que plus ardent à étendre sa domination aussi loin qu'il jui serait possible, s'en défendit fortement. Les esprits s'échauffaient; chacun prenait parti pour l'un ou pour l’autre, et le moment paraissait arrivé où les Péruviens opprimés allaient être spectateurs d’une guerre civile entre les Espagnols.

Cette mésintelligence entre Pizarre et Almagro céda cependant au désir d'entendre à un accommodement, que la haute idée que chacun d’eux avait de son adversaire leur fit regarder comme indisp. “ble pour l'exécution de leurs desseins. Pizarre fit les p vsitions de paix, et la bonté naturelle d’Almagro le porta à les écouter. Ces propositions étaient qu’Almagro commencerait par tenter la conquête du Chili; et s’il se trouvait que ce pays ne fût ni aussi étendu ni d’un rapport aussi considérable qu'on l'avait espéré, alors Pizarre lui céderait une partie du Pérou.

Quoique Almagro eût souvent éprouvé combien peu l’on pouvait se fier aux promesses de Pizarre, il accepta sa proposition. Ils scellèrent ce nouveau pacte avec les mêmes solennités religieuses que lorsqu'ils prêtèrent le premier serment de leur confédérat'on; après quoi, Almagro s’occupa des préparatifs de st «pédition contre le Chili.

L'armée qu'il rassembla , aissait proportionnée à l’importance de cette entreprise. Env. . six cents Européens se réunirent sous ses drapeaux, et l’Inca Manco y joignit un corps auxiliaire de quinze miile Péruviens.

Deux chemins conduisaient de Gusco au Ghili : l’un était frayé et pratiqué dans une plaine le long des côtes de la mer ; l’autre, infiniment plus court, traversait directement les montagnes hautes et escarpées qui séparent le Chili du Pérou. Ce chemin, en raison du froid excessif qui règne sur ces montagnes et de la quantité de neige äont elles sont ordinairement couvertes, n’est praticable qu’en plein été, et encore offre-t-il alors des difficultés inexprimables. Les Péruviens conseillaient de prendre le chemin le plus cumnmode, quoique le plus long ; mais on méprisa leur coxseil

Almagro et les siens payèrent bien chèrement cette témé-

DE PIZARRE. 309 rité; plus ils avançaient dans ces horribles contrées, plus se vérifiait tout ce que les Péruviens leur en avaient dit, Le froid était si excessif, qu'ii n'y avait qu’une action continuelle qui pûtles empêcher de succomber. Mais leurs forces furent bientôt épuisées par cet exercice non interrompu; et comme sur ces hautes régions, perpétuellement couvertes de neiges, on ne trouvait absolument aucun comestible, les horreurs de la famine se joignirent bientôt à toutes leurs autres misères, et ils furent obligés de tuer leurs chevaux pour les manger. Pour comble d'infortune, ils étaient encore fréquemment assaillis par les sauvages habitants de ces montagnes, qui joignaient à un grand courage une adresse singulière à tirer de l'arc.

L'armée d'Almagro diminuait à vue d'œil : nombre d’Espagnols, et encore plus de Péruviens, gelaient debout, et demeuraient sans vie comme des statues, appuyés contre un arbre ou un rocher, dans la même position où ils se trouvaient en rendant le dernier soupir. Quelques historiens disent même que, cinq mois après, cette armée à son retour rencontra plusieurs de ces hommes gelés dans la même attitude et tenant encore de leurs mains glacées les rênes de leurs chevaux, gelés comme eux, et dont la chair, aussi fraîche que s'ils venaient d'expirer, fournissait aux Espagnols affamés des repas qu'ils trouvaient excellents.

Après des souffrances inexprimables, ils arrivèrent enfin aux plaines fertiles et enchantées du Chili. La partie basse de ces contrées, qui s'étend le long des côtes de la mer du levant au midi, satisfit pleinement leur attente. Le climat est un des plus tempérés et des plus agréables qu’il y ait au monde, et le sol ne peut se comparer à aucun autre pour la fertilité. D’après sa situation, on devrait le regarder comme un pays très-chaud, puisqu'il est tout près de l’équateur; mais d’un côté la proximité des hautes Cordillères ou Andes, et de l’autre le grand Océan, en modèrent la chaleur jusqu’à :a température d’un agréable printemps. Toutes les plantes d'Europe y réussissent aussi bien que sur leur sol natal. Les bêtes à cornes et les chevaux qu'on

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y a introduits surpassent actuellement en grandeur et en beauté les plus belles races de l'Espagne, d’où ils sont provenus. En un mot, ce pays fortuné jouit de tous les avantages de la délicieuse province de Quito; mais il est, comme cette dernière, désolé par des orages et des tremblements de terre, qui sont un si terrible fléau pour les habitants de ces contrées.

Lima et Santiago, les capitales du Pérou et du Chili, commercent entre elles par mer, quoiqu’elles ne soient pas situées directement sur l'Océan, mais sur des fleuves, à l'embouchure desquels on a bâti deux petites villes qui s'appellent Callao et Valparaiso, et c’est là que sont les ports de Lima et de Santiago. Avant que l’on eût porté la navigation au point où elle est aujourd’hui, on n’osait pas, en partant de Callao ou de Valparaiso, hasarder de perdre les côtes de vue, de peur de s’égarer sur la vaste mer du Sud, Mais ces côtes, comme vous le voyez sur la carte, font un très-grand contour ; et vous n’ignorez pas que la navigation près des côtes est plus difficile et plus dangereuse qu’en pleine mer. On mettait alors une année à faire le trajet de Callac à Valparaiso.

On a suivi pendant un siècle entier cette longue et pénible route. Enfin un pilote habile s’en fraya une nouvelle en s’avançant plus loin en mer, où il rencontra les vents alizés, qui rendirent la navigation plus prompte et moins périlleuse, de manière que le trajet s’accomplit en un mois.

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QUINZIÈME ENTRETIEN

Invasion du Chili par Almagro. — Conjuration découverte et punie. — Révolte du Pérou. — Siéges de Lima et de Cusco par les Indiens. — Les Péruviens, après quelques succès, sont complétement battus. — Arrivée d’Almagro; motifs de sa conduite. — Le siège de Cusco est levé.

M. Hunter. Almagro était enfin arrivé au Chili et avait trouvé que c'était un pays excellent; mais il rencontra aussi dans les naturels de ces belles contrées de tout autres gens que les débonnaires et patients Péruviens. C'était une nation guer ‘ère, qui ne paraissait nullement disposée à recevoir de bon gré le joug de la servitude : elle était composée d'hommes hardis, libres et robustes. A la vérité, ils furent d'abord interdits à l'apparition d’une armée europécnne et des effets de nos armes à feu; mais ils se remirent assez promptement de leur surprise pour faire face à ces nouveaux venus; et quoiqu'ils eussent le dessous à chaque escarmouche, ils ne continuaient pas moins à se défendre vigoureusement et à disputer avec la plus constante opiniâtreté chaque pied de terrain que leurs ennemis voulaient envahir, ce qui, joint à un incident particulier, obligea Almagro de renoncer pour le moment à cette conquête et de retourner au Pérou : c'était une conjuration ourdie contre sa vie par l'infâme Philippino.

FErpiNanD. Ge Philippino était un monstre exécrable,

M. Hunrer. Aussi en a-t-il reçu la récompense. Écoutez quelle a été sa fin. Dès qu'il s'aperçut que sa nouvelle trahison était découverte, il chercha à s'évader; mais on le poursuivit : il fut rattrapé, et, après l’avoir convaincu de son forfait, on le condamna à être écartelé.

Avant de mourir il confessa qu'il avait fait périr l’infortuné Atahualpa par de fausses accusations ; et ce crime seul méritait le supplice qu’il souffrit pour tous ses forfaits.

FEerpiNann. Voici encore un des assassins d’'Atahualpa qui a reçu la récompense qu'il méritait.

M. Hunter. Tous les autres la recevront aussi; ayez seulement un peu de patience.

Dans le temps même où cette conjuration fut découverte et punie, il survint au Pérou un autre événement tout aussi désagréable qui accéléra le retour d’Almagro. Il reçut avis que tout y était en révolution, parce que l’Inca Manco, soutenu par ses peuples, avait pris la courageuse résolution de secouer le joug insupportable de la domination espagnole. Je vais vous apprendre comment il conçut et müûrit ce vigoureux dessein.

Après le départ d’Almagro, on se saisit de l’Inca, je ne sais sous quel prétexte, et, le traitant en malfaiteur , on le gardait enchaîné. Le gouverneur Pizarre, avec un détachement de ses troupes, était allé à Lima, sa nouvelle ville, et avait permis à ceux qu'il laissait à Gusco de faire des excursions dans les provinces qui n'étaient pas encore complétement soumises à la domination espagnole, en sorte qu'il restait peu de monde dans la capitale. Malgré le soin avec lequel on gardait le prisonnier, il trouva le moyen d’instruire quelques-uns des chefs de la nation du triste état où il se trouvait.

Déjà depuis longtemps ils avaient ouvert les yeux sur les malheurs de leur patrie ; mais dispersés dans les montagnes, les uns d’un côté, les autres de l’autre, ils n'avaient aucune facilité pour se concerter et se réunir sous la bannière d’un chef commun. Les rigueurs exercées envers l’Inca les aigrirent encore davantage, et tous étaient prêts à verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la délivrance de leur prince et de leur patrie.

Dans cet intervalle, Ferdinand Pizarre revint d'Espagne et alla joindre ses deux frères Juan et Gonzalez à Cusco. Le premier, le plus doux et le plus sensible des Pizarre , eut pitié du prince captif et soulagea sa misère autant qu'il était en son pouvoir. L’Inca conçut pour lui la plus grande confiance, et se hasarda à lui demander la permission

DE PIZARRE. 313 d'assister à une fête solennelle que sa nation avait coutume de célébrer chaque année à quelques lieues de Gusco. Ferdinand y consentit, et l'Inca sortit de prison pour se rendre à la fête.

À peine le bruit de la liberté de l’Inca se fut-il répandu, que les principaux de la nation accoururent de toutes parts, sous prétexte de la fête, pour affranchir leur patrie sous la conduite de leur légitime souverain, et se laver eux-mêmes de l’opprobre d'être demeurés si longtemps tranquilles spectateurs de l4 tyrannie de ces étrangers. On arbora l’étendard de ja guerre, et en un instant tout le Pérou fut sous les armes. Un grand nombre d’Espagnols, qui dans la plus grande sécurité s'étaient répandus en petits corps isolés dans les provinces, furent tout à coup assaillis et taillés en 11 pièces. Il arrivait de tous côtés une affluence de guerriers qui ne respiraient que la vengeance ; et Manco se vit en peu de temps à la tête d’une si puissante armée, qu'il s’avança, si l’on en croit les historiens espagnols, avec deux cent mille hommes contre Cusco et fit marcher contre Lima des forces équivalentes pour attaquer en même temps ces deux villes à la fois.

Les trois Pizarre, qui commandaient à CGusco dans le temps que Manco l'investit, n'avaient sous leurs ordres que

cent soixante-dix Espagnols, de manière qu’ils pouvaient à peine opposer un seul homme contre chaque millier de ceux de leurs ennemis. Juan, l’un de ces trois frères et le plus humain de tous, fut tué d’un coup de pierre à la première escarmouche.

Les deux capitales, Lima et Cusco, se trouvaient investies et resserrées de tous les côtés; les petits corps espagnols épars étaient dans une position d'autant plus cruelle, qu'on leur avait coupé tous les moyens de s’en donner réciproquement avis.

Le nombre des Espagnols qui avaient été tués au com- | mencement des hostilités montait à six cents. Les Péru- {

viens s’emparèrent de leurs chevaux et tâchèrent d’imiter leur manière de faire la guerre. Ils se tenaient comme eux

en rangs serrés; ils se servaient des lances, des sabres et des boucliers qu'ils leur avaient enlevés, comme ils avaient vu les Espagnols s’en servir, et eurent même la hardiesse de tirer avec des fusils. L’Inca et d’autres chefs montaient les chevaux qui avaient été pris; et quoique cette imitation de l’art militaire des Européens fût encore bien informe, elle ne laissa pas d'augmenter la supériorité que les Péruviens avaient déjà par leur nombre sur les petites troupes des Espagnols.

L'extrémité à laquelle ces derniers se trouvaient réduits augmentait chaque jour. Manco se rendit maître d’une partie de la ville de Gusco et serra de très-près les deux Pizarre dans le quartier où ils cherchaient encore à se maintenir. L’incertitude du sort de leur frère à Lima rendait leur situation encore plus cruelle; car toutes les tentatives qu'ils avaient faites de part et d'autre pour se donner de leurs nouvelles avaient échoué, les chemins de Lima à Cusco étant si bien gardés que toute communication était devenue absolument impossible. La position où se trouvait le gouverneur était cependant beaucoup plus supportable que celle de ses frères; car la proximité de la mer lui donnait la facilité de recevoir de temps à autre de nouvelles recrues qui lui venaient de Panama et d’augmenter ainsi ses forces.

Pour mettre ses gens dans la nécessité de vaincre ou de périr, il renvoya ses vaisseaux. En même temps, à mesure qu'il lui arrivait de nouveaux renforts, il faisait partir un petit détachement, sous la conduite de quelques braves officiers, pour voler au secours de ses frères à Cusco. Mais quelle eût été sa consternation s’il eût appris chaque fois le sort qu'ils avaient essuyé! Son cousin, don Diègue Pizarre, qu'il avait fait partir avec soixante et dix :avaliers, fut assailli dans un passage étroit et massacré avec toute sa troupe jusqu’au dernier homme. Gonzalez de Tapia, autre oflicier, à la tête de quatre-vingts hommes, subit le même sort. Après eux, Morgoveyco et Gayete, qui avaient été détachés chacun avec un corps différent, ne purent échapper

DE PIZARRE. 315 à une semblable destinée. C'est ainsi que plus de trois cents Espagnols perdirent la vie, sans qu'il en échappât un seul pour faire connaître ce désastre.

Enfin le gouverneur Pizarre, au moyen d’un renfort considérable que lui avait amené Alphonse Alvarado, frère du commandant de ce nom qui nous est déjà connu , se vit en état de se montrer en rase campagne et de faire face à l’ennemi. Il profita sans délai de cet avantage, fit une vigoureuse sortie et battit complétement les Péruviens, qu'il poursuivit jusque dans les montagnes. [] put alors respirer plus à son aise. Mais sa présence étant indispensable à Lima, il se vit obligé de confier la délivrance de ses frères, dont le triste sort était encore pour lui un secret, à ce même Alvarado qui, par son arrivée, l'avait sauvé luimême.

Ce dernier, en conséquence, se mit en marche pour Cusco avec trois cents hommes, auxquels, peu de temps après, deux cents autres se joignirent.

Les Péruviens essayèrent aussi de les couper, mais ils ne purent en venir à bout : Alvarado leur échappa heureusement et vola au secours des deux frères, qui se trouvaient réduits à la dernière extrémité.

Mais avant qu'il fût arrivé à Gusco, la scène y avait changé par un événement qu'aucun de vous ne pourrait prévoir, et qu'ainsi je dois vous raconter avant d'aller plus loin.

A son retour du Chili, Almagro dirigea sa marche vers Cusco, sans rien savoir de ce qui s’y était passé durant son absence. Il reçut chemin faisant les lettres patentes que Ferdinand lui avait apportées, r°r lesquelles Charles-Quint lui octroyait le gouvernement indépendant des pays situés au sud, en derà des bornes du district de Pizarre. Plus il réfléchissait sur le contenu de ce titre, et plus il restait convaincu que, suivant la volonté du monarque, la ville de Cusco était comprise dans son gouvernement, et non pas dans celui de Pizarre; il résolut, en conséquence, de s’en emparer et de faire valoir ses droits.

Lorsqu'il approcha de cette capitale, il fut bien surpris d'apprendre que le tiers en avait été brûlé, que Manco était maître d’un autre tiers, et que le troisième était bien encore à la vérité au pouvoir de Pizarre, mais qu'il courait les plus grands dangers d'être également emporté par les Péruviens. Il ignorait complétement toutes les particularités de cet événement imprévu; et pour se procurer des renseignements plus circonstanciés et plus sûrs à ce sujet, il ralentit sa marche et s’avança avec plus de précaution.

Les deux partis entrèrent en négociations avec lui, pour s’assurer de son amitié et de son assistance. L’Inca sentait combien il lui serait avantageux d’avoir cet Européen pour allié, et les Pizarre savaient qu'ils seraient perdus aussitôt qu’il se joindrait à leurs ennemis. Almagro exigeait que l'on reconnût ses droits sur Gusco et qu’on lui remit cette ville, condition à laquelle l’Inca ne répugnait pas mcins que les Pizarre. Enfin Manco, perdant l'espoir de l’engager à se désister de ses prétentions, rompit ces négociations inutiles et voulut décider la question les armes à la main. Mais cette fois encore la discipline européenne l’emporta sur le nombre : l’Inca battu se vit contraint de lever le siége de Cusco et d'aller chercher son propre salut dans les montagnes. |

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SEIZIÈME ENTRETIEN

Triomphe d’Almagro. — Situation critique de Pizarre, dont les frères P 8: . q + sont faits prisonniers. — Générosité d'Almagro.

M. Huwrer. Il ne restait plus actuellement qu'Espagnols contre Espagnols. Almagro persista dans ses demandes, et les Pizarre dans leur refus. Le premier s'était avancé jusqu'aux portes de la ville; et comme sa franchise, sa bonne foi et sa magnanimité lui avaient gagné l’affection des soldats, qui le préféraient aux rigides et artificieux Pizarre, une partie de la garnison passa de son côté et le mit en état de s'emparer une nuit, par surprise, de Cusco. Cette attaque fut tellement imprévue et exécutée avec tant de célérité, que les Pizarre ne s’en aperçurent que lorsque Almagro 5e trouvait déjà avec sa troupe devant leur maison, qui fuit cernée, On les somma de se rendre; mais, conservant tout leur courage et leur présence d'esprit, ils barricadèrent leur porte et se défendirent avec opiniâtreté jusqu’à ce que, leurs forces étant épuisées, ils furent enfin contraints de s’abandonner à leur sort. On les fit prisonniers sans capitulation et garder soigneusement.

Tel était l’état des choses à Cusco lorsque Alvarado, qui ignorait tout ce qui s'était passé jusqu'alors, parut avec son armée devant cette capitale; il ne lui restait plus qu'une rivière à traverser pour s’y rendre. Mais quel fut son étonnement d’en voir la rive opposée occupée par des Espagnols qui se disposaient à le recevoir en ennemi! Il ne pouvait concevoir ce que cette singulière scène signifiait, jusqu'au moment où il fut enfin instruit de tout ce qui venait de se passer par Almagro lui-même, qui cherchait à le gagner. Il fiten vain tout son possible pour l’engager à abandonner le parti de Pizarre et à S ranger du sien. Il tâcha de le décider par des présents ; il lui fit les promesses les plus

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séduisantes, mais le tout inutilement : la fidélité d’Alvarado était incorruptible, et rien ne put l’ébranler... N'est-ce pas, mes enfants, qu'on respire à son aise lorsqu'on rencontre de pareils exemples de vertu parmi tant de traits qui déshonorent l'humanité?

Mais vous allez voir de nouveaux traîtres. Il y avait dans l’armée du fidèle Alvarado un officier qui, par avarice ou par animosité contre les Pizarre, était disposé à trahir son commandant. Il trouva des complices de son infamie et séduisit une partie de ses camarades. Il concerta si bien son plan avec Almagro, qu’une nuit celui-ci s’empara du camp d’'Alvarado et le fit lui-même prisonnier. On avait même eu l'adresse d'écarter ses armes et celles de ses plus intimes amis, afin de les mettre entièrement hors d’état de faire la moindre résistance. La plus grande partie du corps qu'Alvarado commandait étant dans le complot, le reste se vit contraint de céder au nombre; en conséquence, ils mirent bas les armes et furent emmenés à Gusco,

CHaRLes. Quelle fut la conduite d’'Almagro envers les Pizarre ses prisonniers? Il ne les traita pas mal sans doute?

M. Huwrer. Je suis charmé que la réponse que j'ai à vous faire sur cette question soit de nature à pouvoir faire admirer le beau caractère d’Almagro.

Il délibéra avec ses amis sur ce qu’on ferait de ses prisonniers. Les plus déterminés d’entre eux décidèrent unanimement qu'il fallait sur-le-champ envoyer au supplice les Pizarre, Alvarado et ceux de leurs partisans qu’on n'avait pu corrompre. Ils démontrèrent que c'était l'unique moyen de se délivrer de toute inquiétude; que par ce seul coup on enlèverait au gouverneur Pizarre les plus fermes soutiens de sa domination, et qu’on l’affaiblirait tellement qu’il serait facile ensuite de l’écraser, lui et le reste de ses forces; qu'alors Almagro n'aurait plus de rival à redouter, qu'ils le reconnaîtraient tous avec joie pour chef, et qu’il se verrait ainsi paisible possesseur de l’empire du Pérou.

Almagro les écouta attentivement. Il convint de la justesse de leurs raisons; mais il déclara que l'honneur et

veau il se Cusc chaq son f autre ami / pour Mais redou comb c'est améli

DE PIZARRE. 319 l'humanité l'empêchaient de suivre cet avis. Il porta la générosité plus loin; car, quoiqu'il fût très-probable qu’en marchant de suite contre Lima avec ses troupes victorieuses il exterminerait Pizarre et tous ses partisans, et qu'il le fût encore (lavantage que ces dissensions, au point où elles étaient parvenues, ne pourraient se terminer que par les armes, il voulut se borner à sa propre défense, afin de n'être coupable en rien de tout le sang qui serait répandu dans cette guerre civile, devenue inévitable.

Dans cette résolution, il retourna vers Cusco pour y attendre le parti auquel le gouverneur Pizarre se déterminerait.

DIX-SEPTIÈME ENTRETIEN

Comment Pizarre parvient à sortir de sa position critique. — Almagro se fortifie dans Cusco. — Marche de Pizarre sur Cusco. — Le combat s'engage entre les deux armées de Pizarre et d’Almagro. — Défaite

d’Almagro. — Il est fait prisonnier.

M. Huwrer. Il est temps, mes enfants, de porter de nouveau notre attention sur Pizarre, pour voir par quels moyens il se tirera de la position critique où il se trouve.

11 n’avait encore rien appris de tout ce qui s'était passé à Cusco et aux environs; il en reçut enfin des nouvelles, et chaque mot était pour lui un coup de foudre. La mort de son frère Juan, le retour d'Almagro, la prise de ses deux autres frères, la perte de la capitale , la défaite de son fidèle ami Alvarado, que d'événements, dont un seul aurait sufli pour faire perdre la tête à un homme moins ferme que lui! Mais il avait une âme assez forte pour soutenir ces orages redoublés; il connaissait la droiture d’Almagro, et sentait combien lui-même était fertile en ruses et en expédients : c’est sur ces deux bases qu’il fonda l'espoir de la prochaine amélioration de ses affaires. Comme il attendait sous peu

un renfort considérable de Panama, il lui était essentiel de gagner du temps, et de tenir son rival en suspens jusqu'à ce qu'il eût des forces égales ou même supérieures aux siennes,

Il sut si bien traîner les négociations en longueur , qu’il parvint aisément au but qu’il s’était proposé. Tantôt il semblait consentir aux propositions d’Almagro, et tantôt il faisait naître des incidents que son loyal adversaire n'avait point prévus. I parvint ainsi à tenir plusieurs mois Almagro dans l'inaction.

Il n’y restait pas de son côté. Il profita de ce temps pour se procurer des renforts consi‘lérables en hommes et en munitions; et il était sur le point de se montrer à découvert, lorsque la fortune le favorisa d’un nouveau secours auquel il s'attendait bien peu. Son frère Gonzalez et Alvarado trouvèrentnon-seulement le moyen de s'échapper de leur prison, mais encore de détacher du parti d’Almagro soixante cavalicrs, avec lesquels ils vinrent le joindre. La joie de Pizarre à cet heureux événement ne peut se comparer qu'à la douleur que ressentit Almagro de perdre deux otages dont la liberté était si importante pour son rival.

Mais Ferdinand, l’autre frère de Pizarre, restait encore dans les fers, et il était important de lui procurer sa liberté avant de lever le masque. La chose était d'autant plus difficile qu'il était gardé plus étroitement depuis l'évasion d’Alvarado et de Gonzalez. Pizarre en vint cependant à bout au moyen d'une nouvelle perfidie ; il témoigna le désir le plus marqué pour ane réconciliation, et proposa de soumettre à Charles-Quint la décision de leurs différends. Almagro ayant acquiescé à cette proposition, l'artificieux négociateur fit un pas de plus en demandant à son rival de rendre la liberté à son frère, qu’ils enverraient en Espagne comme leur plénipotentiaire réciproque, pour exposer à l'empereur l'état et l’objet de leurs débats. Ce stratagème lui réussit, et Ferdinand fut mis en liberté. Alors l'hypocrite Pizarre leva le masque, et, au grand étonnement d’Almagro, il lui déclara sans détour que leurs dissensions étaient de nature à ne pouvoir se terminer par des paroles, mais par l'épée.

Arrêtons-nous ici un moment pour nous livrer à l'indignation qu’un procédé si infâme vous inspire, Yen aurait-il un seul parmi vous, après les traits que nous venons de voir, qui pût conserver quelque estime et le moindre attachement pour Pizarre, qui voulût vivre avec ce misérable et en faire son ami ?

Non, sans doute. Apprenez de là, mes jeunes amis, que les talents les plus distingués (car l’astucieux Pizarre n’en manquait pas), ni même les actions les plus éclatantes , ne peuvent pas rendre un ho”ne estimable, lorsqu'un naturel droit, franc et ouvert ne les accompagne pas. La ruse et l'hypocrisie déshonorent la nature humaine, et lui impriment une marque d’infamie que le plus haut mérite ne saurait jamais effacer.

Pizarre, comme vous venez de l'entendre, changea de langage et de conduite dès le moment qu’il eut entre ses mains ceux pour la vie desquels il avait des inquiétudes. son armée s'était renforcée à un degré jusqu'alors inconnu dans le nouveau monde : elle était surtout remarquable par deux compagnies entières de fusiliers, circonstance extraordinaire pour le temps, car les armes à feu n’étaient pasersore, en Europe même, généralement employées. S'apercevant de la fureur et du désir de vengeance qui animaient ses frères contre Almagro, dans le sang duquel ils brûlaient de laver le ressentiment de leur captivité, il leur confia le commandement de la plus grande partie de son armée, qui se mit bientôt en marche pour commencer le premier acte de cette guerre civile. Ils étaient obligés de passer une partie des Andes ou Cordillères, et on croit communément que si Almagro s'était posté avantageusement, comme il le pouvait, dans les défilés de ces montagnes, il aurait réussi, avec sa petite armée, à détruire celle de ses ennemis, qui était composée de sept cents hommes. Cette opinion devient encore plus vraisemblable quand on considère l'effet du climat de cette contrée, effet dont l’action a été confirmée par tant d’expériences qu'on ne saurait la révoquer en doute.

JEAN. Quel est cet effet ?

Campe. 21

M. Hunter. On assure que tous ceux qui quittent les plaines de Quito pour traverser les Andes, toujours couvertes de neiges, sont bientôt atteints de cette maladie à laquelle presque tous les gens de mer sont sujets à leur premier voyage, et à laquelle ils ont donné pour cette raison le nom de mal de mer. Toi, Ferdinand, qui as souffert cette incommodité avec moi, tu pourras en faire une petite description à tes camarades.

Fenpinanp. de frissonne encore quand j'y pense ! On commence par avoir des vertiges; bientôt tout semble tourner autour de soi, mer, vaisseau, et généralement tous les objets qui se présentent; les yeux ont peine à rester ouverts. On devient pâle comme un mort; on ne peut plus marcher ni rester debout, on peut à peine se traîner, et on est tourmenté de cruelles angoisses. Veut-on se lever et essayer de faire un pas, on tombe tout de son long sans pouvoir se relever. Les sensations que l’on éprouve sont semblables à celles qui précèdent un évanouissement : quoique nous eussions l'estomac vide, nous vomissions continuellement, et cet état douloureux ne fut pas que l'affaire d’un moment; il continua chez nous deux jours et deux nuits, parce que le temps fut orageux pendant tout cet intervalle,

M. Hunter. Eh bien! cette même maladie dont tu viens de nous faire un tableau si effrayant doit Aussi attaquer ceux qui passent des plaines chaudes de Quito au travers des montagnes froides qui les entourent. Quelle facilité n'aurait donc point trouvée Almagro à détruire l’armée de Pizarre s’il était allé au-devant d'elle jusqu'aux défilés de ces montagnes ! Mais il ne le fit pas, et préféra, pour deux raisons, attendre l’ennemi dans les plaines de Gusco : la première était qu'il voulait éviter de passer pour être l’agresseur dans ia guerre civile qui allait commencer ; et l’autre , que sa cavalerie étant supérieure à celle de l'ennemi, il voulait lui conserver du terrain. Il se contenta donc de fortifier Cusco le mieux qu’il lui fut possible, et il rangea son armée en bataille dans la position qu'il jugea lui être ia plus favorable.

Malheureusement il ne se sentait pas en état de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. Son grand âge et toutes les fatigues qu'il avait essuyées l'avaient tellement affaibli, qu'il ne pouvait plus se soutenir, Il se vit donc obligé d'en confier le commandement à Orgognez, officier brave à la vérité, intrépide, serviteur dévoué à son chef, mais qui ne possédait pas sur les soldats tout l’ascendant que s'était acquis le vieil Almagro, qui était aimé et respecté de tous.

Le jour décisif approchait; les Pizarre, après avoir franchi heureusement les montagnes, s’avançaient dans les plaines de Gusco. Les armées étaient en présence l’une de l'autre et se préparaient au combat. L'étendard impérial flottait des deux côtés, et le spectacle terrible et sanglant que l’on allait donner avait attiré une foule immense de naturels du pays, qui, placés sur les hauteurs, se préparaient à repaiître leurs yeux du massacre que la fureur aveugle des oppresseurs de leur patrie allait occasionner entre eux. Almagro, malade, se fit aussi transporter de la ville sur une hauteur d’où il pouvait voir le champ de bataille, et être ainsi témoin de l'affaire qui allait s'engager.

On combattit de part et d'autre avec un courage qui mériterait toute notre admiration si nous pouvions oublier que c’est l'ambition et l'intérêt qui en sont les ressorts. Mais les lignes avancées d’'Orgognez avaient tellement souffert du premier choc qu’elles avaient essuyé, qu’on les vit bientôt fléchir, céder et ne plus écouter la voix des chefs qui les rappelaient au combat et à l’ordre. Dès ce moment Orgognez se regarda comme perdu, et résolut de ne point survivre à son malheur et à celui de son chef. Saisi de douleur, entraîné par son désespoir, il s’écria en commandant une seconde attaque : «Par le Dieu tout-puissant, je ferai mon devoir et chercherai la mort! Me suive qui voudra!» En prononçant ces mots, il s'élance sur la troupe que commandaient Gonzalez Pizarre et Alvarado : les soldats se mêlèrent, et le combat devint extrêmement meurtrier.

Orgognez lui-même reçut une blessure à la tête, parce que son casque avait été fracassé par une balle de mousquet,

324 VOYAGES ET CONQUÈTES

mais il ne cessa pas pour cela de combattre. Altéré de sang, il perça encore de sa propre main deux soldats ennemis ; et remarquant un domestique de Ferdinand Pizarre, vêtu plus magnifiquement que les autres, ille prit pour son maître, se jeta sur lui et lui enfonça sa lance dans la gorge.

Orgognez fut ensuite assailli par tant d’ennemis à la fois, que la défense la plus opiniâtre et la plus vigoureuse ne put le sauver ; deux cavaliers se saisirent de lui et le désarmèrent. Ces soldats, en qui toute humanité n'était pas encore éteinte, se contentèrent d’en avoir fait leur prisonnier; mais pendant qu'ils l’emmenaient , il en survint un troisième qui, croyant avoir reçu de lui autrefois une offense personnelle, fut assez inhumain pour abattre d’un seul coup la tête de cet homme sans défense. De semblables barbaries se commettaient encore ailleurs, quoique Ferdinand Pizarre et ses principaux officiers , aussitôt qu’ils virent que la victoire s’était déclarée pour eux, fissent tour leurs efforts pour éviter une plus grande effusion de sang. Ruy Diaz, officier du parti de Pizarre, avait eu le bonheur d’arracher un de ses amis au fer d’un soldat, et, pour le garantir de toutes nouvelles violences, il l'avait fait monter en croupe derrière lui; mais un furieux le perça de sa lance et le fit tomber mort.

Maintenant, mes enfants, tournez vos regards du côté de la montagne où le vieil Almagro est le triste témoin de la défaite totale de son armée, sans pouvoir y apporter le | moindre remède. L'inqu'étude, la colère et la rage s’emparaient tour à tour de sin âme toujours guerrière, malgré son grand âge, et près de succomber au chagrin de sa propre impuissance et de l'inutilité des efforts de ses partisans.

Voyant enfin que tous se sauvaient, il voulut aussi chercher son salut dans la fuite; mais il tomba vivant entre les mains de ses ennemis.

Puisse le ciel le consoler de ses infortunes! puisse-t-ii inspirer à ses vainqueurs des sentiments d'humanité propres à adoucir, en quelque manière, la rigueur de son sort, qui est à présent en de très-mauvaises mains !

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DIX-HUITIÈME ENTRETIEN

Condamnation d’Almagro. — Sa mort. — Délibération de la cour d’'Espagne sur l’état du Pérou. — Vacca de Castro y est envoyé. — Conduite de Pizarre après la victoire de Cusco. — Il partage le Pérou entre ses partisans.

M. Huwrer. La ville de Gusco se rendit, sans aucune résistance, au vainqueur. Almagro fut chargé de chaînes et on le garda, comme un prisonnier d'État, avec les plus grandes précautions. Le résultat des résolutions qu’on prit à son égard resta caché plusieurs mois. Pendant ce tempslà les Pizarre avaient eu soin d’écarter de Cusco tous ceux qu'ils connaissaient lui être fidèlement attachés; et ils avaient su persuader aux chefs les plus actifs de faire une expédition dans les parties reculées de cette contrée, qui n'étaient point encore soumises à la domination espagnole. Ceux du parti d’Almagro qui étaient d’un caractère entreprenant profitèrent de cette occasion pour sortir d'un lieu où leur chef était aux fers, et d'où ils désespéraient de pouvoir le tirer. C’est ainsi qu'abandonnèrent la ville de Gusco tous ceux auxquels la prudence avait obligé les Pizarre à cacher leur véritable et sanguinaire dessein.

Après le départ des partisans d’Almagro, rien ne gêna Pizarre : et, pour donner à sa cruauté une apparence de justice, il érigea un tribunal criminel qui devait prononcer la sentence de l’infortuné vieillard. On l’accusait de haute trahison, ou, ce qui revient au même, d’un délit contre le pouvoir législatif de l'État. Il avait été rebelle, disait-on, aux ordres de l’empereur, et avait empiété sur les droits du gouverneur, dans un temps où la volonté du souverain n’était pas encore connue, et lorsque les bornes du gouvernement de Pizarre n'avaient pas été fixées. C’est en vain qu'Almagro protestait qu'il n'avait jamais voulu nuire aux

droits de son ancien associé, et qu'il ne s'était emparé de Cusco que parce que cette ville semblait lui appartenir par la teneur des lettres patentes qui lui avaient été octroyées : tout cela fut inutile, on n’eut aucun égard à ses raisons, et il fut condamné à mort.

Almagro s'était montré en mille occasions avec la plus grande intrépidité, et au-dessus de la crainte de la mort; cependant il n’apprit pas sa condamnation sans la plus vive émotion. L'idée de périr comme un malfaiteur par la main du bourreau le fit frémir et abattit entièrement son courage et sa fermeté; de sorte qu’il eut recours aux larmes et aux prières pour attendrir le cæur des Pizarre et les porter à la commisération. Il leur rappela les liens sacrés de l'amitié qu'ils s'étaient jurée, leur frère et lui, et l'humanité avec laquelle il avait agi lui-même envers eux lorsqu'ils étaient ses prisonniers; il les conjura d’avoir pitié de son grand âge et de sa faiblesse, de lui permettre de consacrer le peu de iours qui lui restaient encore à vivre au repentir de ses fautes et aux moyens de fléchir le juge suprême de vant lequel il allait bientôt paraître.

Beaucoup d’anc'>ns soldats ne purent s’empêcher de verser des larmes aux discours touchants de ce vénérable vieillard ; mais le cœur des Pizarre fut inflexible : ils se permirent même d'insulter à sa faiblesse, lui disant qu'il ne convenait pas à une grande âme de mendier la vie; qu’il devait rassembler tout son courage, et aller au-devant d’une mort inévitable avec la constance d’un chrétien et la bravoure d’un gentilhomme.

Almagro s’abaissa encore à réitérer ses supplications pour émouvoir la compassion de ses meurtriers; mais voyant l'inutilité de ses efforts et l’irrévocabilité de sa sentence, il reprit sa première fermeté et leur dit avec une noble résignation : « Délivrez-moi donc de cette vie, et que votre cruauté se rassasie de mon sang! » Là-dessus il s’occupa tranquillement de son testament, par lequel il instituait l'empereur et son fils unique ses héritiers; après quoi on l'étra! ;la en prison, dans la soixante-dix-septième

DE PIZARRE. 327 année de son âge, et son cadavre fut ensuite décapité à Cusco, sur la place publique.

De tous ceux qui furent sensibles à la mort d'Almagro, aucun ne le fut plus que Diégo Alvarado, officier de mérite.

Taierry. Était-ce le même Alvarado qui demeura si fidelement attaché à Pizarre?

M. Hunter. Non: celui-là s'appelait Alfonso, et celui dont je vous parle maintenant se nomme Diégo.

Diégo Alvarado ressentit une douleur d'autant plus vive du destin de son ami, qu’il se reprochait d’y avoir contribué en quelque chose par les conseils qu'il lui avait donnés de rendre la liberté à Ferdinand Pizarre : aussi prit-il la résolution de tout hasarder pour tirer vengeance de ses meurtriers.

Dans cette vue, il profita de la première occasion de retourner en Espagne. Aussitôt qu'il y arriva, il se rendit à la cour et peignit à l’empereur avec des couleurs si vives l’indomptable ambition des Pizarre et leur inhumanité, qu’on en eut horreur. Il ne s’en tint pas là; il demanda la permission de soutenir la justice de ses accusations l'épée à la main, en prov quant François Pizarre, qu'il accusait d’être l’auteur de tous ces maux, à un combat singulier, en public, selon l’usage de ce temps. Avant que l'empereur eût donné une réponse décisive, le brave Alvarado mourut, et même si promptement, que bien des gens soupçonnèrent les amis de Pizarre de l'avoir fait empoisonner pour s’en débarrasser.

Quoi qu’il en soit, les accusations d’'Alvarado avaient fait une profonde impression sur l'esprit de l’empereur et de ses ministres; mais on ne savait quel parti prendre, parce que les Pizarre avaient une si grande puissance dans les contrées qu’ils avaient conquises, qu’il paraissait dangereux de rien entreprendre contre eux par la force.

FERDINAND. Que j'aurais de chagrin si ces monstres échappaient à la punition due à leurs crimes!

M. Hunrer. Encore un peu de patience, mon ami, et tu verras de quelle manière l'humanité fut vengée,

Pendant qu'on délibérait, il vint à l'esprit de Ferdinand Pizarre de faire lui-même un voyage en Espagne, dans le dessein de rendre compte à la cour de sa conduite et de celle de ses frères. Ses amis lui conseillèrent de n’en rien faire, ou du moins d'attendre jusqu’à ce qu’on sût de quelle manière la cour aurait pris l'exécution d’'Almagro; mais Ferdinand, par témérité, ou par confiance en la bonté de sa cause, dédaigna ces avis, et rien ne put le retenir.

En prenant congé de son frère François, il lui conseilla de se tenir en garde contre les partisans d’Almagro, de ne point permettre qu'ils s’assemblassent au nombre de plus de sept, parce qu’ils pourraient machiner quelque attentat contre sa vie; mais il semblait que la Providence les eût aveuglés : chacun d’eux voyait le danger que courait l’autre sans s’apercevoir du sort qui l’attendait.

Ferdinand parut à la cour d’Espagne avec une pompe vraiment royale et chercha à détruire les accusations d’Alvarado, à justifier sa conduite et celle de ses frères en soutenant qu'Almagro avait été l’agresseur, et qu’ainsi on avait dû le traiter en rebelle, Mais quoique la cour ne fût pas encore assez instruite pour pouvoir prononcer sur cette question et savoir de quel côté étaient les plus grands torts, elle vit très-clairement que les Pizarre avaient agi en toute occasion avec trop de tyrannie. On résolut donc avant tout de s'assurer de Ferdinand. On le mit en prison ; je n'aurai plus désormais occasion de parler de lui, car il y resta plus de vingt ans : je ne trouve nulle part rien qui puisse nous apprendre s’il y a terminé ses jours, ce qui est très-probable, ou si on lui a rendu la liberté peu de temps avant sa mort.

François Pizarre n'avait aucune inquiétude pour luimême, et la cour d’Espagne trouvait qu'il était dangereux de l’obliger à rendre compte de sa conduite : elle désirait cependant être instruite à fond de l’état des choses au Pérou. On résolut d'y envoyer un commissaire pour y examiner soigneusement tout ce qui s’y était passé, recevoir toutes

DE PIZARRE. Ç 329 les dépositions et statuer ensuite, au nom de l’empereur, sur la manière dont on gouvernerait à l'avenir ce grand royaume.

Une commission aussi importante demandait un homme intègre et d’une grande capacité. On fut assez heureux pour le trouver en la personne de Vacca de Gastro, qui réunissait à de grands talents la probité la plus scrupuleuse et une fermeté à toute épreuve. Pendant qu'il s'occupe des préparatifs de son voyage, retournons au grand théâtre du Pérou, pour y être spectateur des scènes qui s’y passèrent avant son arrivée.

Pizarre, après s'être défait de son rival, régnait au Pérou avec une autorité et un pouvoir presque illimités ; il distribuait arbitrairement les dignités et les fonds de terre, et il ne montra à cet égard ni équité ni sagesse. Il s’appropria pour lui, ses frères et ses favoris, les terres les plus fertiles et les plus agréablement situées; et ceux à qui leur valeur et leurs services donnaient des droits à des récompenses distinguées durent se contenter du reste. On mit complétement de côté les plus braves et les plus méritants du parti d’Almagro, qui se voyaient ainsi tomber peu à peu dans la plus grande misère. L'histoire nous a conservé à ce sujet un trait qui mérite d’être raconté. Douze gentilshommes qui, sous le commandement d'Almagro, avaient rempli les premières places militaires de son armée, vivaient ensemble dans la même maison, et cela dans une si grande pauvreté, qu'ils n'avaient entre eux tous qu'un seul habit, dont se couvrait chaque fois celui qui avait à sortir, et les onze autres devaient rester au logis.

CHarLes. N’avaient-ils donc point d'amis parmi les officiers qui eussent pu leur donner un de leurs habits ?

M. Huwrer. Ils en avaient eu; mais, dans la crainte de déplaire au gouverneur, chacun avait rompu tout commerce avec eux. Il n’y avait plus personne qui osât se hasarder de les loger, de les entretenir, ni même seulement de leur parler. Jugez vous-mêmes quel devsit être le ressentiment de ces hommes, de se voir ainsi déchus de l’aisance et de la considération dont ils jouissaient auparavant,

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