‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 46 sur 49 · F PE PT · texte numérisé non relu

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VINGTIÈME ENTRETIEN

Détresse de Gonzalez Pizarre et de ses compagnons. — Conspiration tramée contre François Pizarre, — Folle sécurité de ce dernier. — La conspiration éclate.

M. Huwrer. Voyons maintenant ce qui arriva à Gonzalez, que la perfidie d'Orellana mit dans le plus grand embarras.

Il s'attendait à trouver au confluent du Napo et du Maragnon cet officier avec les cinquante hommes qui l’accompagnaient et une provision de vivres; mais quelle fut sa surprise de ne voir ni barque ni vivres, ni même le détachement! Il pensait que quelque circonstance imprévue pouvait avoir engagé Orellana à descendre un peu plus bas, et il résolut en conséquence de poursuivre sa marche le long des rives du fleuve; mais ayant rencontré l'Espagnol qu'Orellana avait fait mettre à terre, Gonzalez et ses compagnons furent dans la plus grande consternation au récit qu’il leur fit de la trahison d’Orellana. Ils portèrent avec effroi les yeux sur leur situation désespérée. Ils mouraient de faim et de fatigue; la contrée était déserte et stérile; ils avaient perdu leurs bagages, qui se trouvaient dans la barque d’Orellana. Dans cet état, ils demandèrent d’une voix unanime à revenir sur leurs pas, et Gonzalez se vit obligé d'y consentir.

Mais on s'était déjà éloigné de Quito de plus de quatre cents lieues , et il était plus que probable qu'un très-petit nombre d'entre eux, après les fatigues qu'ils avaient déjà endurées dans cette longue et pénible marche, se trouverait en état de les supporter de nouveau. Cependant il ne fallait pas moins s’y résoudre. On se mit donc de suite en marche pour le retour ; et l’espoir de trouver de moins mauvais chemins leur fit prendre une autre route que celle par laquelle ils étaient venus, sans avoir d'autre guide que le soleil. Mais combien ils furent trompés! Cette nouvelle route était en-

core plus pénible que l'autre, et le pays leur fournissait beaucoup moins de vivres et de rafraîchissements. Ils se virent dans la nécessité de tuer leurs chevaux et leurs chiens ; et lorsqu'ils n’en eurent plus, ils mâchaient des feuilles, ils avalaient avec avidité les insectes les plus dégoûtants, et rongèrent même le cuir de leurs selles et leurs ceinturons d'épée. Pour surcroît de misère , tous leurs vêtements tombaient en lambeaux, étant pourris par les pluies ou entièrement déchirés par les broussailles au travers desquelles il fallait sans cesse se frayer un passage. Deux cents Espagnols et quatre mille Péruviens succombèrent à ces calamités,

Les autres, qui ressemblaient à des squelettes, continuèrent leur marche jusqu’à cinquante lieues de Quito; mais leurs forces étant entièrement épuisées , ils auraient tous péri si l'on n'avait pas envoyé à leur rencontre des vivres de cette ville. A l’aspect de ce secours, ils furent saisis d’un ravissement inexprimable. L’avidité avec laquelle ils tombaient sur les aliments qui leur arrivaient leur aurait été mortelle, si on ne les avait pas forcés de se borner pendant quelques jours à une portion modérée. On leur avait aussi envoyé des habits et quelques chevaux ; mais comme il n’y en avait pas assez, Gonzalez y renonça généreusement. Les officiers qui l’accompagnaient suivirent son exemple, et continuèrent leur route nus et à pied jusqu'à Quito. Leurs plus intimes amis eurent peine à les reconnaître, tant les maux qu'ils avaient soufferts avaient altéré leurs traits.

Ils ne pensèrent plus alors qu’à prendre du repos, excepté Gonzalez, qui, à son entrée dans Quito, reçut des nouvelles plus capables d’ébranler sa fermeté que tout ce qu'il avait souffert auparavant.

Accompagnez-moi par la pensée à Lima pour apprendre l'événement terrible qui s’y était passé. Vous vous rappelez que, lors de son exécution, Almagro laissa un fils qu'il désigna pour son successeur. Ce jeune homme avait été élevé jusque-là par un gentilhomme espagnol plein de mérite,

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DE PIZARRE, 397 nommé Herrada, et avait acquis sous sa conduite beaucoup de bonnes qualités. 11 était grand , bien fait, agile, adroit en toutes sortes d'exercices, et d’un esprit orné de connaissances peu communes, Il joignait à tout cela le génie intrépide de son père, d’où l'on pouvait augurer qu'il jouerait un grand rôle au Pérou.

Pizarre comprit qu’il devait abaisser de bonne heure ce génie qui cherchait à s'élever. Il le tint pendant quelque temps prisonnier avec son gouverneur, et il ne lui rendit la liberté qu’à condition qu’il demeurerait sous ses yeux à Lima. Il crut par là avoir suffisamment prévenu tout soulèvement de sa part; mais ilse trompait. La maison du jeune Almagro devint en peu de temps le rendez-vous de tous les anciens amis et de tous les partisans de son père, qui, comme nous venons de le voir, se trouvaient dans la plus triste situation et brûlaient du désir de venger la perte de leurs honneurs et de leurs biens sur le tyran qui leur avait ravi l’un et l’autre. Ils firent de la demeure du jeune Almagro le point central de leurs réunions pour concerter les moyens de leur vengeance et de l'amélioration de leur sort. Le résultat de leurs délibérations fut de secouer courageusement le joug de l’oppression sous laquelle ils gémissaient et de faire périr le tyran. L'absence des deux frères du gouverneur leur parut très-favorable à leur dessein.

Cependant les amis du gouverneur commencèrent à concevoir quelque ombrage de ces fréquente: et nombreuses assemblées. Ils lui firent part de leurs inquiétudes et l’exhortèrent à se tenir sur ses gardes; mais Pizarre était trop accoutumé à braver les dangers les plus évidents pour que ces exhortations pussent faire quelque impression sur lui; i] se contenta de répondre : « Soyez tranquilles sur mes jours ; le pouvoir que j'ai de faire sauter leurs têtes met la mienne en sûreté. » |

Un jour qu’il se promenait dans son jardin, Herrada se fit annoncer auprès de lui. Les conjurés l'avaient chargé de sonder ses dispositions, et de le rassurer encore davantage. Occupé à cueillir des citrons , il en offrit à Herrada, en lui

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disant que c’étaient les premiers qui eussent crû dans cette nouvelle ville. Herrada avait pris l'air d’un homme inquiet, èt lui en donna pour raison qu'on lui avait dit qu’il se disposait à se débarrasser du jeune Almagro ”t de ses malhureux amis. Le gouverneur lui jura qu'il n’y avait jamais pensé, quoiqu’on l'eût averti lui-même d’être en garde contre eux, parce qu’ils machinaient des complots contre sa propre vie. Herrada l'assura que cet avis était une invention de gens malintentionnés, et pour rendre cette assurance d'autant plus croyable, il le pria de permettre que le jeune Almagro et lui s’éloignassent de Lima. Je ne trouve nulle part si Pizarre lui accorda ou non sa demande, mais bien qu’il assura Herrada qu'il lui ferait remettre tout ce dont il pourrait avoir besoin. Là-dessus Herrada lui baïsa la main avec l'apparence d'une sensibilité reconnaissante, qui devait le confirmer dans l’idée qu’il n’ayait rien à redouter de leur part.

Herrada était parvenu à son but; les conjurés savaient que le gouverneur était dans une profonde sécurité, et cela leur suffisait. Ils fixèrent au prochain dimanche le jour de l'exécution de leur sanglant projet.

Le samedi paraissait déjà sans qu’il se fût élevé le moindre soupçon dans l’âme de Pizarre. Mais il survint un incident qui aurait dû lui faire ouvrir les yeux et préparer la ruine de ses ennemis, s’il n’eût été plein de la confiance la plus aveugle.

Dipier. Eh! mon père, n'est-il pas temps que ie crime reçoive la juste punition qu'il mérite? n’aurons-nous aonc jamais qu’à plaindre des victimes innt:centes ?

M. Hunter. Bientôt le meurtre sera vengé par le meurtre.

L'heure de l'exécution du projet s’approchant, quelques remords qui s’élevèrent dans l'âme de l’un des conjurés le portèrent à découvrir le complot à un ecclésiastique. Celui-ci se hâta d’ailer en instruire le gouverneur lui-même. Pizarre écouta ce rapport avec quelque émotion ; mais peu de moments £près, son âme accoutumée à mépriser tous les

dangers retomba dans sa précédente sécurité. Il répondit

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DE PIZARRE. 339 qu'il ne pouvait croire à l'existence de la conjuration dont on voulait l’effrayer ; qu'Herrada, peu de jours auparavant, lui avait parlé d’un ton fort soumis; que cette invention venait vraisemblablement de quelqu'un qui avait une faveur à lui demander, et qui voulait se faire un mérite auprès de lui de cette découverte. Là-dessus il alla se coucher en toute assurance.

Cependant le repos de la nuit lui fit faire des réflexions. Il commença à croire que le danger dont on l'avait averti pourrait bien avoir quelque fondement, et qu’ainsi il était à propos d’user de précaution. Il y avait longtemps que ses amis lui avaient conseillé de créer une garde pour servir à la sûreté de sa personne; mais comme on avait avis que le plénipotentiaire qui était parti d'Espagne arriverait bientôt, il craignait que, par une fausse interprétation du motif pour lequel il se faisait garder, on ne l’imputât à la crainte qu’il avait de ce pleniotentiaire : c’est pourquoi il borna toutes ses précautions à rester le lendemain toute la journée dans son palais.

Au lieu d'aller, comme à l'ordinaire, à l’église, il se {it dire la messe dans sa chambre. Vers midi, quelques-uns de ses principaux officiers se rendirent chez lui pour y dîner C'était précisément le temps que les conjurés avaient choisi, parce que dans ces climats chauds on consacre le milieu du jour au sommeil.

Tout à coup Herrada se précipite de la maison d’Almagro dans la rue, à la tête de dix-huit conjurés armés de pied en cap, l'épée nue à la main, en criant : « Vive le roi! périsse le tyran ! » À ces mots qui étaient le signal pour les conspirateurs dispersés dans la ville, ils accoururent tous au palais du gouverneur. Il venait de se lever de table, et continuait à s’entretenir avec ses amis pendant que la plupart de ses gens étaient allés se livrer au sommeil; ce qui permit à ses ennemis de traverser la cour, et même d’entrer dans l’intérieur du palais, sans avoir été aperçus de personne. Herrada avait eu la précaution de laisser un des conjurés à la porte, qui devait crier à ceux qui accour-

raient : « Le tyran est mort!» Ainsi tous les amis du gouverneur qui venaient à son secours s’en retournèrent , croyänt être arrivés trop tard.

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