‹ Histoire de la découverte de l'Amérique [microforme]Chapitre 47 sur 49 · VINGT ET UNIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME ENTRETIEN

Pizarre est assassiné. — Le jeune Almagro est choisi pour chef par les conjurés. — Traits de la vie privée de Pizarre.

M. Hunter. Les conjurés étaient déjà parvenus jusqu'à l'escalier qui conduisait à l'appartement de Pizarre : un des pages les aperçut et entra précipitamment dans la chambre en faisant grand bruit. Pizarre, qui était accoutumé à opposer une intrépidité inébranlable aux dangers les plus imminents, ne témoigna pas même, en cette occasion, la plus légère frayeur. Il se leva, et commanda d’une voix ferme à un de ses officiers de fermer la porte au verrou, pour qu’il eût seulement le temps de s’armer; mais cet officier, perdant la tête, au lieu de faire ce qu’on lui ordonnait, sortit imprudemment de la chambre, et alla jusqu'à l'escalier, pour demander aux conjurés quis’avançaient à la hâte quel était leur dessein. Pour toute réponse il reçut un coup d'épée qui le jeta sur le carreau, et les conjurés se précipitèrent dans la salle.

Dans le même moment , Pizarre était entré dans une chambre voisine pour s’armer. Son beau-frère Alcantara, deux amis et autant de pages, hommes faits, s’y étaient rendus avec lui. Tout le reste s’enfuit honteusement en voyant les conspirateurs qui se précipitèrent vers la chambre où était Pizarre. Il n'avait pas eu le temps de boucler sa cuirasse; mais il saisit avec promptitude son épée et son bouclier, et, intrépide comme un lion, il s’avança contre les assassins, animant le petit nombre de ses amis qui aimèrent mieux périr à ses côtés que de l’abandonner. « Cou -

DE PIZARRE. vi rage, camarades! leur disait-il; nous sommes encore assez pour châtier ces traîtres de leur témérité! » Alors le combat commença avec une fureur inexprimable de part et d'autre, Les conjurés avaient non-seulement l'avantage du nombre, mais, comme je l’ai dit, ils étaient encore armés de la tête aux pieds, en sorte qu'on ne pouvait pas aisément les atteindre, au lieu que chaque coup d'épée portait à découvert sur ceux du parti déjà le plus faible : aussi le combat ne demeura pas longtemps indécis.

Alcantara tomba mort le premier aux pieds de son frère; les autres eurent successivement le même sort, et le gouverneur, qui avait sans cesse à parer les coups redoublés qu’on lui portait, en fut peu à peu si harassé qu’il pouvait à peine manier son épée. Alors c’en fut fait de lui; il reçut un coup terrible à la gorge, et tomba mort aussitôt.

A peine les conjurés virent-ils la victime de leur rage baignée dans son sang, qu'ils se répandirent dans la ville, tenant leurs épées nues et ensanglantées, pour annoncer ia mort du tyran. Plus de deux cents complices les joignirent et menèrent le jeune Almagro comme en triomphe, monté sur un cheval, par toutes les rucs, en faisant publier que c'était lui, et nul autre, qui était l'unique et légitime gouverneur du Pérou. On abandonna au pillage le palais de Pizarre et les maisons de ses plus intimes partisans.

Telle fut la fin d’un homme dont le courage, la patience dans l’adversité, la constance et la fermeté sont dignes de notre admiration, mais dont le caractère faux, dissimulé et souvent cruel fera horreur aux âmes honnêtes. Il reçut le salaire qu’il avait mérité cent fois par sa conduite envers Atahualpa, Almagro, son collègue, et beaucoup d’autres encore.

Son cadavre fut transporté par ses domestiques à l’église ; mais personne n’eut le courage de rester auprès de lui ou de le faire enterrer. Enfin un homme appelé Barbaran, qui avait été autrefois à son service, hasarda de demander au nouveau gouverneur la permission de le faire. Elle lui fut accordée; et il se hâta, aidé de sa femme, de le mettre en

342 VOYAGES ET CONQUÊTES terre avant que les conjurés ordonnassent d'exposer sa tête, ainsi qu'ils en avaient l'intention.

Le principal héros de cette tragédie ayant quitté la scène, à quoi bon nous arrêter plus longtemps sur le théâtre ! Mais vous seriez peut-être bien aises d'apprendre quelques circonstances plus détaillées du caractère de Pizarre et de sa vie privée ?

Tous LES ENFANTS. Oh! oui, notre pére.

M. Hunter. Je ne puis que vous répéter le jugement qu'en ont porté les historiens contemporains.

« Il était, disent-ils, d’une constitution robuste, Les forces de son corps étaient aussi inépuisables que la patience et la fermeté d'âme avec lesquelles il a soutenu tant et de si grandes adversités. Il se croyait invincible aussitôt qu'il s'était armé. Alors il lui arrivait souvent de s’avancer tout seul contre l'ennemi avec un sang-froid admirable, sans attendre sa troupe, qui avait quelquefois peine à le rejoindre. Telle était la grande confiance qu’il avait en la force de son bras nerveux et en son intrépidité si souvent éprouvée! »

Il n'avait reçu, comme vous le savez, qu'une très-mauvaise éducation, ou plutôt il en manquait complétement ; aussi ne possédait-il aucune des connaissances qu’on exige de tout homme bien élevé; mais il y suppléait en quelque sorte par l'attention sérieuse qu'il donnait à chaque affaire qui se présentait, par ses sages réflexions, sa patience et son activité. Il ne savait pas même écrire son nom. Chaque fois que sa signature était nécessaire, il ne faisait que deux traits de plume, entre lesquels son secrétaire écrivait son nom : François Pizarre.

Pizarre avait reçu de la nature une âme grande et active; il ne lui avait manqué que d’être cultivé par l'éducation, 11 songeait sans cesse à de vastes projets; et plus les difficultés étaient grandes, plus il s’opiniâtrait à les surmonter. Il paraissait avoir un penchant naturel à la magnanimité et à la générosité; mais l'ambition et la passion de dominer n’en empêchaient que trop l'effet.

SRE

Voici deux anecdotes de sa vie qui répandent un plus beau jour sur les qualités de son caractère.

Ayant appris qu’un officier peu fortuné avait perdu son cheval, il cacha sous son habit un lingot d’or de dix livres et se rendit à un endroit où il comptait le rencontrer et lui en faire présent pour en acheter un autre. C’était une maison où l'on avait coutume de jouer à la paume. A son arrivée, celui qu’il cherchait n’y était pas encore, et quelquesuns de ses amis qui jouaient lui proposèrent d'entrer dans leur partie. Il accepta l'invitation; mais afin de cacher le motif pour lequel il était venu, il n’ôta pas son habit, aimant mieux traîner le poids qui l’incommodait. Le jeu dura trois heures entières. Enfin l'officier arriva. Pizarre le prit à part, lui remit son présent, disant que sa pesanteur l'avait si fort incommodé qu’il lui en aurait donné trois fois autant s'il fût venu plus tôt pour l’en débarrasser.

Voici la seconde anecdote. Dans une de ses marches, en traversant une rivière, le courant de l’eau entraîna un de ses domestiques indiens qui lui avait fréquemment donné des preuves de son attachement et de sa fidélité. À peine eutil aperçu le danger que cet infortuné courait qu’il se jette à la nage pour aller à son secours ; il le saisit par les cheveux , et gagne le rivage après des peines infinies, Le péril auquel il s'était exposé était si grand, que le plus intrépide soldat de son armée n'aurait pas voulu s’y hasarder. Ses amis lui en firent des reproches, le blâmant d’avoir oublié les soins qu'il devait à la conservation de sa vie ; il leur répondit qu’ils ne connaissaient pas le prix d’un fidèle domestique.

Ses vêtements étaient toujours uniformes et sans luxe : c'était un habit noir qui lui descendait jusqu’à la cheville du pied, des souliers blancs et un, chapeau gris. C’est ainsi qu'il s’habillait dans sa vie privée, et même comme gouverneur. Pour complaire à ses amis, il mettait quelquefois, le dimanche , un habit de parade garni en pelleteries, dont son ami Cortès lui avait fait présent; mais aussitôt qu'il était de retour de l’église, il l’ôtait et restait en veste ou en

en.

Le

rome aa TS Get > se. Re aber ARR D DEV dé

344 VOYAGES ET CONQUÊTES DE PIZARRk. | chemise, avec un mouchoir autour du cou pour s’essuyer la | sueur.

En temps de paix, il passait la plus grande partie de son |

temps à jouer aux quilles ou à la paume. Ces jeux étaient devenus pour lui une passion : il les jouait avec le premier

venu, sans s'embarrasser quels étaient son état et sa condi- : tion. Il ne souffrait jamais qu'on lui relevât la boule, ni | qu’on cherchât à lui éviter aucune incommodité, et pour }

| lui plaire il fallait oublier, dans ces heures de récréation, il qu'il était gouverneur. 1!

| Sa fidélité et son dévouement envers l’empereur Charles- il Quint, son souverain, étaient exemplaires. Lorsqu'on prélevait le cinquième de chaque prise qui appartenait à la | couronne, il était si scrupuleux qu'il se levait fréquemment | de son siége pour ramasser les petits brins d’or qui tombaient et les jeter sur la portion de l’empereur. On riait souvent de cette attention; mais il ne s’en laissait pas détourner. «de

relèverais, disait-il, ces petits morceaux avec la bouche si À

| je n’avais point de mains. » L( Ce sont là les principaux caractères qu'on nous a con-

| servés de cet homme extraordinaire. J'espère qu’ils serviront à tempérer en quelque sorte la juste horreur que ses perfidies et son inhumanité doivent vous avoir inspirée, et qu’ils vous porteront à imputer ses défauts et ses vices à sa mauvaise éducation. Laissons reposer ses cendres en paix.

Page 1