‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique [microforme]Chapitre 75 sur 76 · RATER · texte numérisé non relu

RATER

Tout à coup Herrada sort de la maison d'Almagro et se

précipite dans la rue, à la tète de dix-huit conjurés armés de pied en cap, l'épée nue à la main, en criant : « Vive le roi! mort au tyran! » Ce cri était le signal convenu pour les conjurés qui étaient dispersés dans la ville ; ils accourent tous au palais du gouverneur. Celui-ci venait de se lever de table et continuait à causer avec ses amis, pendant que la plupart de ses gens étaient allés se reposer. Les conjurés, favorisés par cette circonstance qui ler: permit de pénétrer dans l'intérieur du palais sans ètre aperçus, en étaient en quelque sorte les maîtres avant que Pizarre se doutât de leur arrivée. Herrada avait eu la précaution de placer un des conjurés à la porte, en lui recommandant de crier à ceux qui se présenteraient : «Le tyran est mort! » Ainsi tous les amis du gouverneur qui accouraient à son secours furent trompés par ce cri; et, croyant qu'ils étaient venus trop tard, ils s'en retournèrent.

Les conjurés étaient déjà parvenus jusqu'à l'escalier qui conduisait à l'appartement de Pizarre, lorsqu'ils furent aperçus par un de ses pages, qui se précipita dans la chambre en annoñfgant cette irruption. Pizarre, intrépide comme au jour d’une bataille , se leva et ordonna à nn de ses ofliciers de fermer la porte au verrou, pour qu’il eût le temps de s’armer ; mais cet officier avait perdu la tête; il n’obéit pas à l’ordre de Pizarre, et, sortant de la chambre, il s’avança jusqu’à l'escalier pour demander aux conjurés quelles étaient leurs intentions; ils lui répondirent par un coup de sabre qui l'étendit mourant sur le carreau, et pénétrèrent dans la salle,

Ils n'y trouvèrent pas le gouverneur, qui était entré dans une chambre voisine pour s'armer; il y avait été suivi par

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PIZARRE. A15 don Alcantara, son beau-frère, deux amis et deux pages , qui étaient des hommes faits ; tous les autres sautèrent par une fenêtre en voyant entrer les conjurés, qui se précipiterent dans la chambre où était entré Pizarre, Il n'avait pas eu le temps de boucler sa cuirasse; mais saisissant son sabre et son bouclier, il se jeta au-devant des conjurés en criant au petit nombre d'amis qui lui étaient restés fidèles : « Cou- ‘age, camarades! nous sommes encore assez pour châtier ces traîtres de leur témérité! » Alors s’engagea un combat terrible entre des adversaires animés d’une égale fureur. Mais la lutte était trop inégale pour qu’elle pût se prolonger: les conjurés , armés de la tête aux pieds, avaient trop d’avantages sur leurs ennemis, livrés presque sans défense à leurs coups. Alcantara fut le premier qui tomba aux côtés de son frère ; quelques autres partagèrent son sort; quant à Pizarre , obligé de parer les coups redoublés qu’on lui portait et de faire face à des assaillants si nombreux, ses forces s’épuisèrent peu à peu, et sa main, fatiguée, pouvait à peine manier son épée ; alors il reçut un coup à la gorge et tomba sans vie aux pieds des conjurés.

Aussitôt les conjurés sortent du palais et parcourent la ville en agitant leurs épées nues et ensanglantées , pour annoncer la mort du tyran; deux cents de leurs complices viennent se joindre à eux et promènent par toutes les rues de Lima le jeune Almagro, monté sur un cheval; ils font publier qu'il est l'unique et légitime gouverneur du Pérou. Le palais de Pizarre et les maisons de ses principaux partisans sont livrés au pillage.

Les domestiques de Pizarre transportèrent son corps ?

l'église de Lima; mais personne n'osa lui faire donner la

sépulture; enfin un Es’ ,snol nommé Barbaray, qui avait été autrefois à son service, demanda au nouveau gouvereur la permission de rendre les derniers devoirs à son ancien maître. Almagro la lui accorda, et le fidèle serviteur, aidé de sa femme, enterra Pizarre avant que les conjurés lui eussent coupé la tète pour exposer sur la roue.

Ainsi se termina l'existence d’un homme qui unissait d’éminentes qualités, de grands talents qui commandent l'admiraiion, à des vices et à des défauts qui le rendent tout à la fois odieux et méprisable. Brave jusqu'à la témérité, ferme, patient, habile à se créer des ressources dans l’adversité, doué d’une merveilleuse pénétration pour juger les hommes et les faire servir à l'exécution de ses desseins, il avait connu le secret de faire de grandes choses avec de faibles moyens ; mais aussi il était faux, dissimulé, prêt à tout sacrif .:r à son ambition comme à ses ressentiments, et souvent cruel. Sa mort parut la juste punition de sa conduite envers Atahualpa, Almagro, son as-ocié et son ami, et beaucoup d'autres qu'il fit périr. « Il était, disent les historiens contemporains, d’une constitution robuste ; chez lui, l'énergie du carzctère et la constance étaient en équilibre avec la vigueur extraordinaire de son corps; dès qu'il était armé, il se regardait comme invincible; souvent alors, sans attendre sa troupe, qui avait peine à le rejoindre, il s'avançait seul contre l'ennemi et se précipitait dans ses rangs, lant était grande la confiance qu'il avait dans la force de son bras et dans son courage. »

Privé de toute espèce d'instruction, car il ne savait pas mème signer son nom, il y suppléait par une intelligence naturelle que secondait l'attention, par la patience , par la

réflexion et l'activité, Toutes les fois que sa signature était nécessaire , il se bornait à faire deux traits de plume entre lesquels son secrétaire écrivait les noms de FrançoisPizarre. Il y avait en lui l’ébauche d’un grand homme ; mais l’éducation lui manqua pour polir cette œuvre grossière de la nature. Méditant sans cesse de grandes cntreprises, les obstacles et les difficultés ne paraissaient jamais is. surmontables à son opiniâtreté; son âme n'était pas étrangère aux nobles sentiments, aux mouvements de la générosité; mais ils étaient presque toujours comprimés par l'ambition, par le violent désir de dominer et par l’orgueil. Voici deux traits de sa vie qui forment un singulier contraste avec les nombreux actes de cruauté dont l’accuse l’histoire.

Un jour, ayant appris qu'un de ses officiers, qui n’était pas riche, avait perdu son cheval, il cacha sous son habit un lingot d'or de dix livres dont il voulait lui faire présent pour acheter un autre cheval, et se rendit ans une maison où l'on jouait ordinairement à la paume et où il espérait rencontrer cet officier. Mais quand il y arriva, l'officier ne s'y trouvait pas, el alors il résolut de l'attendre. Invité par quelques-uns de ses amis à entrer dans leur partie, il ac- . cepta cette invitation; mais voulant qu'on ignorût le motif pour lequel il était venu, ii :. Ôla pas son habit et joua pendant trois heures entières chargé d’un poids si incommode , surtout pour un joueur. Enfin l'officier se présenta : alors Pizarre , le preuant à part, lui remit le lingot d'or et lui dit qu'il lui en aurait volontiers donné le triple, s’il fût venu plus tôt le débarrasser du poids qui l'avait tant gèné pendant sa longue partie de paume. En général, on a observé qu'it se plaisait à cacher ses bienfaits, et la discrétion de

sa générosité toujours délicate témoigne de l'instinct naturel d’un noble cœur.

Dans une de ses expéditions, au passage d’une rivière , un de ses domestiques indiens qui li avait donné des preuves nombreuses de fidélité et d’attachement, fut entraîné par le courant, qui était très-rapide, et allait périr. Pizarre s'aperçoit du danger qu'il court, se jette à la nage, le saisit par les cheveux, et parvient à le ramener sur le rivage. Ses amis , qui avaient un moment tremblé pour ses jours en le voyant s’exposer à une mort presque certaine pour sauver un misérable Indien, lui en firent des reproches : «On voit bien, leur répondit-il, que vous ne connaissez pas le prix d’un bon domestique. » Paroles admirables, qu'on ne saurait trop souvent répéter à l’opulence égoïste et ingrate qui croit s'acquitter avec quelques écus envers un fidèle serviteur !

Pizarre était d'une extrème simplicité dans ses vêtements : il portait habituellement un habit noir qui lui descendait jusqu’à la cheville du pied, des souliers blancs et un chapeau gris; quelquefois, pour complaire à ses amis,

qui craignaient que la simplicité constante de l'habillement

ne fîit oublier le gouverneur, il mettait un habit de parade garni de pelleterie, et qui était un présent de son ami Cortez. Mais dès qu'il était revenu de l’église , il le déposait et restait en veste ou en chemise, avec un mouchoir autour du cou pour essuyer la sueur de son front et de son visage. Pendant la paix, il passait la plus grande partie de son temps à jouer aux quilles ou à la paume, qu'il aimait avec passion ; il y jouait avec le prerer venu, quels que fussent son état et sa condition, Affable jusqu’à la familiarité , il considérait

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les joueurs comme ses égaux, et exigeait que, pendant le jeu, on ne vit plus en lui le gouverneur du Pérou. Aussi ne permettait-il pas qu'on relevât la boule ou la paume pour lui, ni qu'on cherchât à lui épargner aucune des fatigues , aucun des désagréments du jeu.

Il donnait à ses compagnons l'exemple de la fidélité et du dévouement le plus scrupuleux envers l'empereur. Lorsqu'on prélevait le cinquième de chaque prise pour la couronne, ilse ievait très-souvent de son siége pour ramasser les petites parcelles d'or qui tombaient de la balance , et les ajoutait à la portion qui appartenait à l'empereur. Quelquefois, en le voyant agir ainsi, ceux qui l’entouraient ne pouvaient s'empêcher de sourire : «Si je n'avais pas de mains, disait —‘!, je releverais ces petits morceaux avec ma bouche, » Il regardait ces scrupules comme l'accomplissement de son devoir.

On a souvent mis en question les avantages de la découverte du nouveau monde; elle à, il faut le reconnaître, contribué aux progrès de diverses connaissances , telles que la navigation, la géographie, l'astronomie, la médecine et l'histoire naturelle; mais l'humanité, justement révoltée des crimes qui souillent l’histoire des conquérants espagnols, n’a-t-elle pas le droit de dire que ces avantages ont été payés beaucoup trop cher?

Quant à l'Espagne, on a observé que sa décadence date de l'époque mème où les trésors de l'Amérique semblaient

devoir, en l'enrichissant, assurer sa prépondérance sur les

autres nations. L'or du Mexique et du Pérou ne put empècher Philippe II de faire banqueroute : « L'Espagne, a dit Montesquieu avec autant d'esprit que de justesse, a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu’il toucherait se convertit en or, et qui fut obligé de recourir aux dieux pour les prier de finir sa misère. »

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