LIVRE TROISIEME
avait laissé voir tous les symptômes de l'embarras et de la crainte. Au lieu de prendre les résolutions que devaient lui inspirer le sentiment de son pouvoir et le souvenir de ses premiers exploits, il avait mis dans toutes ses délibérations une inquiétude et une indécision qui n'échappèrent pas aux derniers de ses courtisans. La perplexité et le trouble de Montézuma aussi bien que le découragement de ses sujets n'étaient pas seulement l'effet de la présence des Espagnols et de la terreur de leurs armes; on les attribue à des causes plus éloignées. Si l'on en croit les premiers historiens espagnols et les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opinion presque universelle que quelque grande calamité les menaçait et leur serait apportée par une race de conquérants redoutables venant des régions de l’est pour dévaster leur contrée. On ne peut pas savoir si cette crainte était l'effet du souvenir de quelque grand bouleversement de cette partie du globe, qui aurait frappé l'esprit de ses habitants de craintes superstitieuses sur l'avenir, ou seulement Peffet de l’étonnement que causait la première vue de celte race d’hommes nouveaux qui se montraient aux Mexicains. Quoi qu'il en soit, comme cette nation était plus superstitieuse qu'auvii:° autre du monde, on y fut fortement frappé de l'apparition des Espagnols. On se les représenta comme les instruments destinés à accomplir la fatale révolution qui menacait le Mexique. Dans de pareilles circonstances on conçoit plus facilement comment une poignée d’aventuriers put porter l'alarme au cœur du monarque d’un grand empire et de tous ses sujets.
Cependant lorsque le messager arrivé du camp espagnol apporta la nouvelle que Cortès, persistant dans sa
première demande, refusait d’obéir à l'ordre qui lui enjoignait de quitter le pays, Montézuma, malgré ses terreurs, montra un moment de résolution, et dans un transport de colère naturel à un prince orgueilleux qui n'avait jamais rencontré d’obstacle à ses volontés, il menaça de sacrifier à ses dieux ces insolents étrangers. Mais ses incertitudes et ses craintes revinrent bientôt; et au lieu de donner des ordres pour mettre ses menaces à exécution, il appela encore ses ministres pour consulter et prendre leur avis. Des hommes assemblés pour délibérer dans un moment où il faudrait agir ne prennent jamais que des mesures lentes et faibles. Le résultat du conseil ne fut point d'employer sur-le-champ des moyens efficaces de repousser l’ennemi ; on se contenta d'envoyer à Cortès des ordres plus positifs de quitter le pays, accompagnés, fort imprudemment sans doute, d’un présent assez considérable pour offrir aux Espagnols un nouveau motif de s’y établir.
Ceux-ci étaient cependant inquiets et incertains sur le parti qu'ils avaient à prendre. D'après ce qu'ils avaient déjà vu de la richesse du pays, plusieurs d’entre eux s’en formaient des idées si exagérées qu'ils étaient déterminés à braver toutes les difficultés et tous les dangers pour achever une corquête qui devait les mettre en possession de trésors inépuisables. D’autres, jugeant de la force de l'empire du Mexique par ses richesses mêmes, assurés par plusieurs observations que ce pays avait une forme régulière de gouvernement, prétendaient que c'était une folie véritable que d'attaquer un si grand Etat avec une poignée d'hommes manquant de provisions, affaiblis déjà par les maladies particulières au climat, qui en avaient fait périr plusieurs, et sans avoir l’appui d'aucune alliance