LIVRE TROISIEME
qu'ils regardaient comme éclairés par le ciel, s’écartérent d’une de leur maximes les plus constantes en guerre, et se disposèrent à attaquer leurs ennemis pendant la nuit, espérant de les détruire en les surprenant dans un temps où ils croyaient les trouver affaiblis. Mais Cortés avait trop de vigilance et de discernement pour être trompé par les stratagèmes grossiers d’une armée d’Indiens. Les sentinelles avancées, observant quelque mouvement extraordinaire parmi les Tlascalans, donnèrent l'alarme. En un moment les troupes furent prêtes à marcher et, sortant de leur camp, dispersèrent les Indiens avec un grand carnage, avant même qu'ils eussent pu s'approcher. Convaincus par cette malheureuse expérience que leurs prêtres les avaient trompés et qu'ils tenteraient inutilement de surprendre ou de vaincre leurs ennemis, les Tlascalans furent découragés et commencèrent à désirer sérieusement la paix.
[ls étaient pourtant incertains sur la manière dont ils traiteraient avec ces étrangers. Ils ne savaient quelle idée se former de leur caractère, ni s'ils devaient les regarder comme des êtres bons ou malfaisants. La conduite des Espagnois en différentes circonstances pouvait donner d’eux ces opinions opposées ; d’un côté, ils avaient presque toujours renvoyé libres les prisonniers qu'ils avaient faits, avec quelques présents des bagatelles d'Europe, et renouvelé leurs propositions de paix après chaque victoire. Cette douceur étonnait des peuples accoutumés à la manière cruelle de faire la guerre établie parmi les Américains , qui sacrifiaient ou dévoraient sans pitié tous les prisonniers. Les Indiens pouvaient avoir pris de là une idée assez favorable de l'humanité de leurs vainqueurs. D'un autre côté, Cortés, ayant soupçonné des Tlascalans qui
apportaient des provisions à son camp d’être des espions, en avait saisi cinquante et leur avait fait couper les mains. L’impression qu'avait faite sur les Indiens le spectacle de ces malheureux, jointe à la terreur que leur causaient les armes à feu et les chevaux, leur faisait regarder les Espagnols comme des êtres féroces (106). Leur incertitude se montra dans la harangue que leurs députés firent à Cortès : « Si vous êtes, dirent-ils, des divinités d’une nature cruelle » et sauvage, nous vous offrons cinq esclaves, afin que vous » buviez leur sang et que vous mangiez leur chair. Si vous » êtes des divinités plus douces, acceptez ces présents » de parfums et de plumes. Si vous êtes des hommes, » voilà des viandes, du pain et des fruits pour vous nour- » rir. » La paix, que les deux partis désiraient également, fut bientôt conclue. Les Tlascalans se reconnurent vassaux de la couronne de Castille et s’engagèrent à secourir Cortés dans toutes ses expéditions. Il prit la république sous sa protection et promit de défendre leurs personnes et leurs biens. Ce traité fut conclu très à propos pour les Espagnols. Les fatigues du service, pour un petit corps de troupes environné d’une multitude nombreuse d’ennemis, étaient excessives. La moitié des soldats étaient debout chaque nuit; et même ceux qui prenaient quelque repos dormaient tout armés, afin d'être prêts à courir à leur poste au premier signal. Plusieurs étaient blessés, et beaucoup d’autres, parmi lesquels on comptait Cortès lui-même, étaient attaqués de la maladie particulière au climat, qui en avait fait périr un grand nombre depuis le départ de la Vera-Cruz. Malgré les provisions qu'ils recevaient des Tlascalans, ils manquaient souvent de vivres, et se trouvaient dans un besoin si grand des choses les plus nécessaires qu'ils étaient réduits à panser leurs plaies
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