‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les Espagnols [microforme]Chapitre 146 sur 191 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

tels, avait fait entendre sa voix et déclaré que dans huit jours leurs ennemis seraient entièrement détruits, et la paix et le bonheur rétablis dans tout l'empire.

Une prédiction énoncée avec tant de confiance et en termes si précis fut universellement adoptée par un peuple superstitieux. Le zèle des provinces qui s'étaient déjà déclarées contre les Espagnols en devint plus ardent, et d’autres, qui s'étaient jusqu'alors tenues dans l'inaction, échauffées par l'enthousiasme religieux, prirent les armes pour exécuter les décrets des dieux. Les Indiens auxiliaires qui s'étaient joints à Cortés, adorateurs des mêmes divinités que les Mexicains, et accoutumés à croire aussi aveuglément qu'eux aux réponses de leurs prêtres, abandonnèrent les Espagnols comme des hommes dévoués à une destruction certaine. La fidélité des Tlascalans eux-mêmes fut ébranlée, et les Espagnols demeurèrent presque seuls dans leurs quartiers. Cortès, ayant essayé en vain' de dissiper par des raisonnements les craintes superstitieuses de ses alliés, se servit avantageusement de l’imprudence que les fabricateurs de la prophétie avaient eue d’en fixer l’accomplissement à un terme si prochain. Pour donner une preuve frappante de leur imposture, il suspendit toutes ses opérations militaires jusqu’à ce que le temps fixé par l’oracle fat écoulé, et en se couvrant de ses brigantins, qui écartaient l’ennemi, ses troupes passèrent tout ce temps sans être inquiétées, et le terme fatal expira sans aucun désastre pour lui.

Ses alliés, honteux alors de leur crédulité, revinrent à leurs postes. D’autres tribus, jugeant que les dieux qui venaient de tromper ainsi les Mexicains avaient abandonné cet empire, se joignirent aux Espagnols; et telle

fut la légèreté de ce peuple que, fort peu de temps après une défection générale de tous ses alliés, Cortés, si nous l'en croyons lui-même, se vit à la tête de cent cinquante mille Indiens.

Quoique maître d’une armée si nombreuse, il crut devoir former un nouveau système d'attaque qui serait conduit avec plus de circonspection. Au lieu de tenter encore de s'emparer brusquement de la ville par la bravoure de ses troupes, il prit le parti de s’en approcher par degrés et avec toutes les précautions possibles pour ne pas exposer ses gens aux malheurs qu'ils avaient déjà éprouvés. À mesure que les Espagnols avançaient, les Indiens leurs alliés réparaient en les suivant les chaussées; dès qu’ils se rendaient maîtres de quelques parties de la ville, ils faisaient raser les maisons. Peu à peu les Mexicains, forcés de se replier à mesure que leurs ennemis gagnaient du terrain, se trouvèrent resserrés dans un plus petit espace. Guatimosin, ne pouvant empêcher entièrement les progrès de ses ennemis, continuait de se défendre avec le plus grand courage et disputait le terrain pied à pied. Cependant, les Espagnols avaient nonseulement changé leur système d'attaque, mais les armes mêmes avec lesquelles ils combattaient. Cortès leur avait fait prendre les longues piques de Chinantlan, qu'il avait employées avec tant de succès contre Narvaés. Cette arme leur donnant la facilité de combattre serrés, ils repoussaient presque sans danger des ennemis qui les attaquaient sans ordre. Il périt un nombre prodigieux de Mexicains dans ces combats chaque jour renouvelés. La ville dévastée ainsi par la guerre était en même temps en proie à toutes les horreurs de la famine. Les brigantins espagnols, maîtres du lac, empéchaient l’abord de

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toutes les provisions qui pouvaient leur venir par eau. Le grand nombre des Indiens auxiliaires fermait toutes les avenues de la ville par terre. Les magasins formés par Guatimosin étaient épuisés par le nombre d'hommes réunis dans la capitale pour défendre leur souverain et les temples de leurs dieux. Non-seulement le peuple, mais les premiers des citoyens étaient réduits aux plus cruelles extrémités. Les maladies mortelles et contagieuses, la dernière des calamités qu’éprouvent les villes assiégées, comblaient enfin la mesure de leurs maux.

Le courage de Guatimosin se soutenait cependant au milieu de tant de malheurs, et son âme demeurait ferme. Il rejetait avec mépris toutes les ouvertures de paix que lui faisait faire Cortés et ne pouvait supporter l'idée de se soumettre aux oppresseurs de son pays, déterminé à ne pas survivre à sa ruine. Les Espagnols avançaient toujours. Enfin, les trois divisions à la fois pénétrèrent jusqu’à la grande place qui était au milieu de la ville et s'y logèrent. Les trois quarts de la ville se trouvaient en leur puissance; le reste était si pressé que les Mexicains désespérèrent de pouvoir résister à des ennemis qui les allaqueraient désormais avec plus d'avantages encore et plus de moyens de succès. Les nobles, empressés de sauver la vie d’un monarque qu'ils respectaient, obtinrent de Guatimosin qu’il quitterait une ville qu'on ne pouvait plus défendre, et qu'il se retirerait dans les provinces éloignées de l’empire, où il pourrait encore exciter les peuples à la défense commune et combattre avec moins de désavantage. Pour faciliter l'exécution de ce projet, ils tachérent d'amuser Cortés par des propositions de paix, afin que Guatimosin pit s'échapper pendant le cours de la négociation. Mais Cortés avait trop de dis-

cernement et de sagacité pour .se laisser tromper par leurs artifices. Il soupçonna leur dessein, et persuadé qu’il lui était très-important d'en empêcher l'exécution, il avait confié à Sandoval, sur la vigilance duquel il pouvait ie plus compter, le commandement des brigantius, avec ordre de veiller sur les moindres mouvements de l'ennemi. Sandoval, attentif à exécuter ces ordres, observant quelques grands canots remplis d'Indiens qui traversaient le lac avec une extrême rapidité, donna le signal de la chasse; Garcia Holguin, qui commandait le brigantin le plus léger, les ayant bientôt atteints, était prêt à faire feu sur le plus avancé qui semblait porter un homme auquel le reste obéissait. A l'instant les rameurs élevèrent leurs rames, et tous ceux qui étaient dans le canot, renonçant à faire aucune résistance, le conjurérent avec des pleurs et des cris d'arrêter ses gens, parce que l’empereur était parmi eux. Holguin se saisit sur-lechamp de sa proie. Guatimosin, se remettant entre secs mains, le pria avec dignité d’épargner les insultes à sa femme et à ses enfants. Le malheureux prince conduit devant Cortès ne montra ni la férocité sombre d’un barbare, ni abattement d’un suppliant. J'ai rempli, dit-il à l'Espagnol, le devoir d'un roi; j'ai défendu mon peup'e jusqu'à la dernière extrémité. Il ne me reste qu'à mourir. Prends ce poignard, continua-t-il en mettant la main sur celui de Cortès, enfonce-le dans mon sein, et termine une vie qui ne peut être utile.

Aussitôt que le sort du monarque fut connu, la résistance des Mexicains cessa, et Cortès prit possession de la partie de la capitale qui n'était pas encore détruite. Ainsi fut terminé le siége de Mexico, le plus mémorable événement de la conquête de l'Amérique. Il avait duré

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