LIVRE QUATRIEME
Pizarre, en imitant la conduite que Cortès avait tenue avec le souverain du Mexique, manquait des talents nécessaires pour bien suivre ce plan. Comme il n'avait ni l'adresse ni la modération qui eussent pu lui faire gagner la confiance de son prisonnier, il n'avait pas su mettre à profit l'avantage d’être maître de sa personne et de son autorité. Il est vrai qu’Atahualpa montrait plus de discernement que n'en avait fait voir Montézuma, et qu'il paraissait avoir mieux démélé le caractère et les vues des Espagnols. Les soupçons et la défiance s’établirent bientôt entre eux et lui. Le soin avec- lequel il fallait garder un prisonnier de cette importance augmentait beaucoup les embarras du service militaire , tandis que l'avantage qu'on en retirait paraissait peu considérable. Pizarre ne “it bientôt plus Pinca que comme un fardeau dont il désirait d’être délivré.
Almagro et ses compagnons avaient demandé de pattager également avec ceux de Pizarre la rançon de l'Inca, et quoique les nouveaux venus eussent eu, comme nous l'avons vu ci-dessus, une part du butin et que leur chef eût reçu des présents considérables, ils étaient tous mécontents. Ils craignaient que, tant qu’Atahualpa serait prisonnier, les soldats de Pizarre ne regardassent les trésors qu’on pourrait amasser dans la suite comme le supplément de ce qui manquait à la rançon de V'Inca, et que sous ce prétexte ils ne prètendissent se les approprier en entier. Ils demandaient donc sa mort, afin que tous les aventariers du Pérou fussent désormais sur le méme pied et eussent les mémes droits.
Tandis qu’Almagro et ses compagnons demandaient ouvertement la mort de l'Inca, ce malheureux prince contribuait lui-même imprudemment à hater sa perte. 22),
Durant sa captivité , il avait conçu un attachement particulier pour Ferdinand Pizarre et Fernand Solo, qui, ayant reçu une meilleure éducation que les autres aventuriers, se conduisaient à son égard avec plus de décence et d'attention. Adouci par le respect que lui montraient ces officiers d’un rang distingué parmi les Espagnols, il se plaisait dans leur société, mais en présence du gouverneur il était timide et contraint. A la crainte se joignit bientôt le mépris pour Pizarre. Parmi les arts de l'Europe , celui de lire et d'écrire attirait sa plus grande admiration. Il recherchait depuis longtemps si c'était un talent acquis ou naturel. Pour éclaircir ses doutes, il pria un des soldats qui le gardaient d’écrire sur l’ongle de son pouce le nom de Dieu. Il montra ensuite cette écriture à différents Espagnols en leur demandant ce qu’elle signifiait, et à son grand étonnement tous lui firent sans hésiter la même réponse. Pizarre entrant un jour chez lui, l’Inca lui présenta son pouce. Le gouverneur rougit et fut forcé d’avouer avec quelque confusion son ignorance. Dès ce moment, Atahualpa le regarda comme un homme de rien, moins instruit que ses soldats, et il n’eut pas l'adresse de cacher les sentiments que cette découverte lui avait inspirés. Le général fut si vivement blessé de se voir l’objet du mépris d’un Barbare, que, son ressentiment se joignant à tous les autres motifs, il se détermina à faire périr Inca.
Mais pour donner quelque apparence de justice à une action si violente et pour n'en être pas lui seul responsable à son souverain, Pizarre se détermina à faire juger l'Inca selon les formes observées en Espagne dans les procès criminels. Lui-méme et Almagro, avec deux conseillers , furent ses juges, avec un pouvoir absolu d'ab-
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