LIVRE QUATRIEME
soudre et de condamner. Un procureur général poursuivit au nom du roi. On donna à l'accusé un conseil pour sa défense, et des grefliers furent chargés de rédiger les actes du procès. On porta à cet étrange tribunal des accusations encore plus étranges. Elles consistaient en divers articles. Atahualpa avait usurpé le trône et fait mourir son frère, son légitime souverain. Il était idolâtre, et il avait non-seulement permis, mais même ordonné des sacrifices humains. Depuis son emprisonnement il avait dissipé et détourné frauduleusement les trésors de l'empire qui appartenaient aux Espagnols par droit de conquête, et excité ses sujets à prendre les armes contre eux. Parmi ces chefs d’accusation, quelques-uns sont si ridicules et si absurdes qu'on ne sait de quoi s'étonner le plus, ou de l’effronterie ou de l'iniquité de Pizarre qui en faisait le fondement d’une procédure criminelle à laquelle il soumettait le souverain d'un grand empire sur lequel il n'avait aucune juridiction. Sur tous ces articles des témoins furent entendus. Les témoignages parurent convaincants à des juges dont l'opinion était arrêtée d'avance. Ils prononcèrent qu’Atahualpa était coupable et le condamnèrent à être brilé vif. Mais cette sentence fut commuée en une autre moins atroce, et Atahualpa, au lieu d’être brülé, fut étranglé au poteau auquel il était attaché.
Heureusement pour l'honneur de la nation espagnole, parmi ces aventuriers abandonnés à tous les excès et sortis de leur patrie pour conquérir le Nouveau-Monde, il se trouvait encore des hommes qui conservaient des sentiments d'honneur et de générosité dignes du nom castillan. Quoique Ferdinand Pizarre fit parti pour l’Es-
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pagne avant le procès d’Atahualpa et que Soto eût été envoyé dans un poste éloigné de Caxamalca, cette cruelle exécution ne se fit pas sans opposition. Plusieurs ofliciers, et particulièrement quelques-uns de la plus grande réputation ct des plus nobles familles, firent des remontrances et même des protestations contre ce jugement, comme déshonorant pour leur patrie et contraire à toutes les maximes de l’équité. Ils ajoutaient que c'était violer le droit public des nations et usurper sur un souverain indépendant une juridiction à laquelle on n’avait aucun droit. Tous leurs efforts furent vains; le nombre et l’opinion de ceux qui regardaient comme légitime tout ce qu'ils croyaient leur être avantageux l’emportérent. Mais l’histoire se plait à conserver le souvenir des efforts que fait la vertu, lors même qu'ils sont inutiles , et les écrivains espagnols, en rapportant ces événements où la valeur de leurs compatriotes se montre bien plus que leur humanité, ont conservé les noms de ceux qui s’efforcérent ainsi de dérober leur patrie à la honte d’un si grand crime.
Après la mort d’Atahualpa , Pizarre investit un des fils de ce prince de la royauté , espérant que ce jeune homme sans expérience deviendrait entre ses mains un instrument passif , et qu’il se servirait de lui plus aisément que d'un monarque accoutumé à commander. Les peuples de Cuzco et des pays adjacents reconnurent comme Inca Manco-Capac, frère d’Huascar. Mais ni l’un ni l’autre de ces souverains n’eut l’autorité de ses prédécesseurs. Les convulsions violentes qui avaient agité l'empire , d’abord dans la guerre civile des deux frères, et ensuite depuis le moment de l'invasion des Espagnols, avaient non-seulement troublé l’ordre établi dans l’admi-
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