LIVRE DEUXIÈME
tails de l'exécution ; mais afin d'éviter de donner aucun ombrage au Portugal, ils lui défendirent absolument d’approcher d’aucun des établissements portugais sur la côte de Guinée, ni d'aucun des pays sur lesquels cette nation réclamait quelque droit pour les avoir découverts. Isabelle avait fait armer les vaisseaux dont Colomb devait prendre le commandement dans le port de Palos, petite ville maritime de la province d’Andalousie. Comme le prieur Jean Pérez , à qui Colomb avait déjà tant d'obligations, résidait dans le voisinage, ce bon ecclésiastique le servit encore utilement de son crédit auprès des habitants, nonseulement en obtenant d'eux ce qui lui manquait des fonds qu'il s'était engagé à fournir, mais en déterminant plusieurs d’entre eux à faire le voyage. Les principaux de ces associés de Colomb furent trois frères du nom de Pinson, riches et bons marins, qui voulurent bien risquer leur vie et leur fortune avec lui.
Cependant, malgré tous les efforts d’Isabelle et de Colomb, l'armement ne répondit guère ni à la dignité de la nation ni à l'importance de l’objet. Il consistait en trois vaisseaux seulement, dont le plus grand était d’un port très-peu considérable. Il était commandé par Colomb comme amiral, qui lui donna le nom de Sainte-Marie en l'honneur de la Sainte-Vierge, pour laquelle il avait une dévotion particulière. Martin Pinson commandait le second, appelé la Pinta, et avait son frère François comme pilote. Le troisième, appelé la Migna, avait pour capitaine Yanes Pinson. Ces deux derniers étaient très-petits et n'étaient plutôt que de grandes chaloupes. Cette escadre , si on peut lui donner ce nom, était approvisionnée pour douze mois et portait quatre vingt-dix hommes , la plupart matelots, avec quelques aventuriers qui suivaient
la fortune de Colomb et quelques gentilshommes de la cour d'Isabelle, chargés de l'accompagner. Enfin toute cette dépense, qui avait si fort effrayé la cour d’Espagne, ev qui avait retardé si longtemps la, négociation de Colomb, ne passait pas quatre mille livres sterling (environ quatre-vingt-dix mille livres de France).
L'art de la construction était encore dans l’enfance dans le quinzième siècle. Les vaisseaux n'étaient faits que pour des voyages très-courts, où l’on ne s’écartait point des côtes. On peut dire que le courage et le génie entreprenant de Colomb éclata surtout dans la confiance avec laquelle il se hasardait , avec des navires si peu propres à une longue navigation, dans des mers inconnues, sans cartes pour le guider, sans connaissance des courants. sans expérience antérieure des dangers qu’il avait à craindre. Mais son empressement à accomplir le grand objet qui depuis si longtemps occupait toutes ses pensées lui fit oublier ou compter pour rien toutes ces circonstances qui auraient arrêté un esprit moins audacieux que le sien. Il pressa les préparatifs de son voyage avec tant d’ardeur et fut si bien secondé par les personnes qu’Isabelle avait chargées de cette affaire, qu’il fut bientôt en état de partir. Mais comme il était plein de sentiments de religion, il ne voulut pas s’embarquer pour une expédition dangereuse , et dont un des grands objets était d'étendre la foi chrétienne, sans avoir imploré par un acte public de dévotion la direction et la protection du ciel. Pour accomplir ce devoir, lui-même et tous ceux qui partaient avec lui allèrent en procession solennelle à l'église du monastère de Rabida, où, après s’êire confessés et avoir reçu l’absolution, ils communièrent des mains du prieur Pérez, qui joignit ses prières aux leurs
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