LIVRE DEUXIÈME
pour le succès d'une entreprise qu'il avait protégée avec un zèle si actif.
Le lendemain au matin, mardi 3 août 1492, un peu avant le lever du soleil, Colomb mit à la voile en présence d’une foule de spectateurs qui levaient leurs mains au ciel pour en obtenir une réussite heureuse, qu'ils souhaitaient plus qu'ils ne l’espéraient. Colomb cingla droit aux Canaries et y arriva sans aucun événement qui, dans toute autre circonstance, fût digne d’être remarqué ; mais dans un voyage dont les suites devaient être si intéressantes, tout attirait l'attention. Le gouvernail de la Pinta se rompit le deuxième jour de la route. Cet accident alarma les équipages, aussi superstitieux que peu habiles à réparer cet accident , et fut regardé comme un augure assuré du mauvais succès de l'expédition. D'ailleurs, dans le court trajet d'Espagne aux Canaries, on éprouva que les navires étaient si mauvais et si mal en ordre, qu'on jugea qu'ils résisteraient diflicilement à une navigation qu’on s'attendait devoir être en même temps longue et dangereuse. Colomb les fit rétablir de son mieux, et ayant em barqué des provisions fraîches, il partit de Gomera, l'une des plus occidentales des Canaries, le sixième jour de septembre. |
C'est à cette époque que commence proprement le voyage entrepris pour la découverte du Nouveau-Monde ; car dès ce moment Colomb, faisant voile directement à l’ouest, abandonna toutes les routes suivies jusque-là par les navigateurs, et se jeta dans une mer inconnue jusque-la. Il fit peu de chemin le premier jour faute de vent, mais le second il perdit de vue les Canaries. Aussitôt plusieurs de ses matelots, abattus et consternés en considérant la hardiesse de leur entreprise, commencèrent
à déplorer leur sort et à verser des larmes, comme s’ils ne devaient plus revoir la terre dont ils s’éloignaient. Colomb les rassura par les raisons qui lui faisaient espérer une heureuse réussite et par la vue des richesses qui les attendaient dans les régions opulentes auxquelles il les conduisait. Ce découragement , qui se montrait de si bonne heure, fit connaître à Colomb qu'il aurait à combattre non-seulement les difficultés inséparables d’une entreprise de la nature de celle qu’il tentait, mais encore celles qui naitraient de l'ignorance et de la pusillanimité des hommes à qui il avait affaire ; et il reconnut que l'art de manier les esprits ne lui était pas moins nécessaire pour réussir, que tout son courage et toute son habileté dans la navigation. Heureusement pour lui-même et pour le pays qui l’employait, il joignait à la chaleur d’un homme à projets des qualités d’une autre espèce qui s’y trouvent rarement unies, une grande connaissance des hommes, un esprit insinuant, une persévérance infatigable à suivre an plan, un grand empire sur lui-même, et le talent de diriger et de maitriser les passions des autres. Ces qualités, qui le rendaient très-propre à commander, étaient accompagnées de toutes les connaissances de son art qui inspirent la confiance dans les dangers. Des navigateurs espagnols, accoutumés seulement à suivre les côtes de la Méditerranée, ne pouvaient s'empêcher de regarder comme prodigieuse la supériorité que lui donnaient sur eux trente ans d'expérience et d’habitude des pratiques industrieuses des Portugais. Dès qu’il fut en mer, rien ne se fit que par ses ordres. Il veillait luimême à l'exécution de toutes les manœuvres; il ne prenait que quelques heures de sommeil et ne quittait pas le pont. Comme il naviguait dans des mers inconnues avant