‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les Espagnols [microforme]Chapitre 57 sur 191 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

et que tout n’eût péri. Ensuite ses premiers soupçons revinrent, et il se persuada que Pinson avait fait voile pour l'Espagne, afin d'arriver avant lui et de partager sa gloire en donnant les premières nouvelles de ses découvertes.

Cette dernière crainte lui fit quitter les Açores dès que le vent le lui permit. A peu de distance de la côte d’Espagne, lorsqu’il touchait presque au terme de son voyage et qu'il était, ce semble, hors de tout danger, une autre tempête s’éleva presque aussi violente que la première, et qui, après l'avoir ballotté deux jours et deux nuits, le forca d’entrer dans le Tage. Aprés en avoir demandé la permission au roi de Portugal, il se rendit à Lisbonne, et quoique les Portugais pussent assez naturellement sentir quelques mouvements de jalousie en voyant une autre nation entrer avec eux dans la carrière des découvertes qu'ils croyaient réservée à eux seuls, et dès les premiers pas éclipser leur renommée, Colomb fut reçu avec toutes les marques de distinction dues à un homme qui avait exécuté une entreprise aussi nouvelle que grande. Le roi l’'admit en sa présence. le traita avec la plus haute considération, écouta le récit de son voyage avec une admiration mêlée de regret, tandis que Colomb de son côté jouissait de la satisfaction de développer l'importance de sa découverte et de prouver la justesse de ses spéculations aux mêmes personnes qui, par une ignorance nuisible à elles-mêmes et fatale à leur pays, venaient de les rejeter comme les projets d'un visionnaire ou d’un aventurier.

Colomb, impatient de retourner en Espagne, ne s’arrêta que cinq jours à Lisbonne. Le 15 mars il arriva au port de Palos, sept mois et onze jours après son départ de ce même lieu. Aussitôt qu’on découvrit son vaisseau

tous les habitants coururent au rivage pour embrasser leurs parents et leurs compatriotes, et savoir des nouvelles de leur voyage. Mais, lorsqu'ils apprirent l’heureux succès de l'expédition; lorsqu'ils virent des hommes extraordinaires amenés par Colomb, des animaux inconnus, des productions singulières des pays qu'on avait découverts, l’effusion de la joie fut générale et ne put se contenir. On sonna toutes les cloches, on tira le canon. Colomb, en débarquant, fut reçu avec les mêmes honneurs qu’on aurait rendus au roi. Tout le peuple en procession solennelle l’accompagna lui et sa troupe à l'église, où ils allèrent remercier Dieu d’avoir couronné d'un si heureux succès le voyage le plus long et le plus important qui eût jamais été entrepris. Le soir du même jour Colomb eut la satisfaction de voir entrer dans le port /a Pinia, que la violence de la tempête avait jetée bien loin au nord.

Le premier soin de Colomb fut de donner avis au roi et à la reine, qui étaient alors à Barcelonne, de son arrivée et de ses découvertes. Ferdinand et Isabelle, également étonnés et ravis d'un succ:3 qu'ils n’espéraient presque plus, répondirent à Colomb de la manière la plus honorable et la plus flatteuse, et lui mandèrent de se rendre sur-le-champ auprès d’eux pour apprendre de lui-méme le détail de son expédition et des circonstances du service signalé qu'il venait de leur rendre. Dans son voyage à Barcelonne, le peuple accourait en foule de tous les endroits voisins, le suivait avec admiration, et lui prodiguait les applaudissements. Ferdinand et Isabelle ordonnèrent que son entrée dans la ville se fit avec tout l'appareil convenable à un événement qui allait donner à leur règne un si grand lustre. Les hommes qu'avait amenés Colomb des pays qu’il venait de découvrir mar-

Page 1