‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les Espagnols [microforme]Chapitre 65 sur 191 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

un labyrinthe formé par un nombre infini de petites iles qu'il appela le Jardin de la reine. Dans cette route inconnue , au travers des rochers et des écueils, il fut souvent retardé par des vents contraires, assailli de tempêtes furieuses et de ces orages accompagnés d’éclairs et de tonnerre , qui ne cessent presque pas entre les tropiques. A la fin ses provisions s'épuisèrent ; sa troupe , excédée de fatigue et de faim, murmurait, menacait, était prête à se porter contre lui aux plus violentes extrémités. Environné de dangers de toute espèce, il était obligé de veiller sans cesse, de voir tout par ses yeux, de donner tous les ordres et de présider à leur exécution. Jamais navigateur n'eut autant d'occasions d'étendre son expérience et ses lumières, et elles furent le salut de sa petite escadre; mais une si longue fatigue de corps et une application d'esprit si soutenue, l'emportant sur la force naturelle de sa constitution, le conduisirent à une fièvre violente qui se termina par unc léthargie dans laquelle il perdit la mémoire et le sentiment, et fut sur le point de perdre la vie.

Mais à son retour à /sabelle, la joie qu’il éprouva en y trouvant son frère Barthélemi contribua beaucoup à son rétablissement. Treize ans s'étaient écoulés depuis la séparation de deux frères que les mêmes goûts et les mêmes talents unissaient d'une étroite amitié, sans qu'ils eussent eu pendant ce temps aucun commerce l’un avec l’autre. Barthélemi, après avoir abandonné sa négociation à la cour d'Angleterre, était retourné en Espagne par la France. Il avait appris à Paris la nouvelle des découvertes étonnantes de Colomb, et avait su qu'il se disposait à partir pour sa seconde expédition. Malgré la promptitude qu'il mit à son voyage, il n’arriva en Espagne qu'après le

départ de l'amiral. Ferdinand et Isabelle le reçurent avec la considération que méritait le frère d'un homme qui leur rendait de si grands services, et pensant avec raison que ce serait une grande joie pour Colomb, ils lui donnèrent le commandement de trois vaisseaux destinés à porter des provisions à la colonie d’/sabelle.

Barthélemi ne pouvait arriver dans des circonstances où Colomb eût un plus grand besoin d'un ami qui l’assistat de ses conseils et qui partageat avec lui les soins du commandement. Les provisions qu'il avait apportées d'Europe étaient un faible secours pour les besoins des Espagnols et ne pouvaient longtemps les défendre des horreurs de la famine. L'ile ne leur fournissait pas de quoi y suppléer. Ils étaient en même temps menacés d’un danger plus grand encore et plus prochain. Après le départ de Colomb, les soldats qui étaient sous les ordres de Margarita avaient secoué toute discipline et toute subordination. Au lieu de suivre les sages instructions de l'amiral, ils se dispersaient dans toute l’île, vivant à discrétion chez les Indiens, pillant leurs provisions, et traitant ces hommes doux et paisibles avec toute l’insolence de la tyrannie militaire.

Tant que les Indiens avaient pu espérer que leurs souffrances finiraient par le départ volontaire de leurs oppresseurs, ils s'étaient soumis en silence et avaient dissimulé leur désespoir. Mais ils s'étaient enfin aperçus que bientôt ils ne pourraient plus secouer le joug. Les Espagnols avaient bâti une ville et l'avaient environnée de remparts. Ils avaient construit des forts en différents endroits, enclos et semé quelques terrains. Ils paraissaient venus, non plus simplement pour visiter l’île, mais pour s’y établir. Quoique le nombre de ces étrangers ne fût pas con-

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