LIVRE DEUXIÈME. ABA
faibli les mutins , mais sans extirper de l’île les semences de discorde. Plusieurs des mécontents demeuraient armés et refusaient de se soumettre à l’amiral. Ses frères et lui-même étaient obligés de tenir alternativement la campagne, soit pour arrêter leurs incursions, soit pour punir leurs violences. Une occupation et des inquiétudes si continuelles l’'empêchaient de mettre assez d'attention à se défendre des intrigues que ses ennemis tramaient contre lui à la cour. Un grand nombre de ceux qui étaient mécontents de son administration avaient profité, pour retourner en Espagne, des vaisseaux qu'il avait dépéchés de Saint-Domingue. La ruine de toutes les espérances de ces malheureux aventuriers avait porté au plus haut degré leur rage contre Colomb. Leur misère et leur infortune, en excitant la compassion, rendaient leurs plaintes intéressantes et leurs arcusations croyables. Ils excédaient sans relâche Ferdinand et Isabelle de mémoires contenant le détail de leurs malheurs et des injustices de Colomb. Toutes les fois que le roi ou la reine paraissaicnt en public, ils les environnaient en tumulte et renouvelatent leurs importunités pour le payement des arrérages qui leur étaient dus et pour la punition de l'auteur de leurs maux. Ils insultaient les fils de l'amiral partout où ils les rencontraient, leur reprochant la fatale curiosité d’un père visionnaire qui avait conduit la nation dans des régions malheureuses, qui n'étaient qu’un gouffre où allaient s’engloutir les richesses de l'Espagne et un tombeau ouvert pour ses peuples. Cette guerre ouverte contre Colomb était secondée par les insinuations secrètes et plus dangereuses des courtisans qui avaient déjà formé leurs plans et qui enviaient ses succès et son crédit. Ferdinand recevait voiontiers ces accusations et les
écoutait avec une grande prévention contre celui qui en était l'objet. Malgré les peintures flatteuses que Colomb avait faites des richesses de l'Amérique, les retours avaient été jusqu'alors si modiques qu'il s'en fallait de beaucoup qu'ils eussent dédommagé des frais des armements. La gloire de la découverte du Nouveau-Monde et la perspective éloignée des avantages du commerce étaient tout ce que l'Espagne avait retiré de ses avances. Mais le temps avait déjà affaibli les premiers sentiments de satisfaction et de joie que la découverte avait causés, et la gloire toute seule n’était pas un objet qui put satisfaire l'âme froide et intéressée de Ferdinand. On entendait si mal alors la nature du commerce que l'espérance d'un bénéfice éloigné, ou même qui ne serait pas sur-lechamp très considérable, ne paraissait mériter aucune attention. Ferdinand regardait l’entreprise de Colomb comme ruineuse pour l'Espagne et s’en prenait à la mauvaise conduite et à l'incapacité de l'amiral de ce qu'un pays abondant en or n'avait pas encore enrichi ses conquérants. Isabelle même, qui, d'après la bonne opinion qu’elle avait de Colomb , l'avait constamment protégé, fut à la fin ébranlée par le nombre et la violence de ses accusateurs et commença à croire qu'une haine si générale devait être l'effet de griefs véritables qui demandaient à être redressés.
La reine n'eut pas plutôt cédé au torrent de la calomnie qu'on prit une résolution fatale à Colomb. François de Bovadilla , chevalier de Calatrava, fut nommé pour aller à Hispaniola. Muni de pleins pouvoirs pour rechercher la conduite de Colomb, il était autorisé à le déplacer et à prendre lui-même le gouvernement de l'ile s’il trouvait les accusations bien fondées. Il était impossible à l'accusé