LIVRE DEUXIEME
pêtes violentes, accompagnées de tonnerres et d'éclairs, mirent souvent ses navires à deux doigts de leur perte. Ses gens, mécontents et découragés , épuisés de fatigues et manquant de vivres, étaient de mauvaise volonté ou hors d'état d'exécuter ses ordres; un de ses vaisseaux périt. Il fut forcé d'abandonner l’autre, et, avec les deux qui lui restaient, il quitta cette partie du continent qu'il avait nommée , dans sa détresse, la Côte des Contradictions. De nouveaux malheurs l’attendaient encore. A la vue de la côte de Cuba une violente tempête l’assaillit; ses vaisseaux se heurtèrent et furent si endommagés par le choc, qu'il eut beaucoup de peine à gagner la Jamaique, où il fut obligé de s’échouer pour ne pas couler à fond. La mesure de ses calamités semblait alors comblée. Il se trouvait jeté sur le rivage d’une ile fort éloignée d’Hispaniola, seul établissement européen qu'il y eût en Amérique. Ses navires étaient hors d'état d'être réparés. Il paraissait impossible d'envoyer des nouvelles de sa situation à Hispaniola, et c'était cependant la seule ressource qui lui restat. Son génie fertile en ressources, et plus actif encore dans les dangers extrêmes qui accablent les ames faibles, trouva bientôt le seul expédient qui put lui offrir quelque espoir. Il profita de la douceur et de l'hospitalité des habitants du pays qui, regardant les Espagnols comme des êtres d’une nature supérieure , s'empressaient de les aider dans tous leurs besoins : il en obtint deux canots, chacun d’un seul tronc d'arbre creusé à l’aide du feu, mais si mal faits et si difficiles à manœuvrer, qu’ils méritaient à peine le nom de bateaux. Avec ces fréles machines, propres seulement à suivre la côte ou à traverser une petite baie, Mendès, Espagnol, et Fieschi, Génois, deux gentilshommes particulièrement
pere neo
attachés à Colomb, offrirent courageusement d'aller à Hispaniola, voyage de plus de trente lieues, qu'ils exécutèrent en dix jours en surmontant des dangers incroyables, et en éprouvant une si grande fatigue que plusieurs des Indiens qui les accompagnaient y succombèrent et moururent. Le gouverneur d’Hispaniola, loin de les accueillir comme leur courage le méritait, ne fut nullement touché de Vhorrible situation des Espagnols pour lesquels ils venaient demander des secours. Ovando, par une basse jalousie, ne voulut pas permettre que Colomb mit le pied dans Vile qui était sous son gouvernement. Cette féroce et vile passion ferma son cœur à tous les sentiments d'humanité que devaient exciter en lui ou le souvenir des services et des malheurs de ce grand homme, ou la compassion pour ses concitoyens enveloppés dans les mêmes calamités Mendès et Fieschi sollicitèrent huit mois entiers pour leur commandant et leurs compatriotes sans pouvoir rien obtenir.
Cependant mille sentiments divers agitaient l'esprit de Colomb et de ses compagnons d’infortune. D'abord l’espoir d’une prompte délivrance, qu’on attendait du succès du voyage de Mendès et Fieschi, releva les esprits les plus abattus. Lorsqu'il se fut écoulé quelque temps, les plus timides commencèrent à croire que leurs libérateurs avaient manqué l'ile d'Hispaniola ; à la fin on fut généralement persuadé qu'ils avaient péri. Le rayon d’espérance qui avait d’abord lui à ces infortunés rendait leur condition plus horrible. Le désespoir, porté à son comble, devint universel. Leur dernière ressource venait de leur échapper, et ils se voyaient destinés à finir leurs misérables jours parmi des sauvages, loin de leur patrie et de leurs amis. Les matelots furieux se mutinèrent