LIVRE TROISIÈME
soixante- quinze jours, dont presque aucun ne s'était passé sans quelque effort extraordinaire de la part des assaillants ou des assiégés pour Tallaque ou la défense d'une \ille du destin de laquelle les uns et les autres savaient que celui de Tempire entier dépendait. La défense avait été plus vigoureuse qu'en aucune autre action entre les habitants de Tancien monde et ceux du nouveau. Le talent de Guatiraosin, le nombre de ses troupes, la situation avantageuse de sa capitale avaient balancé la grande supériorité de la discipline et des armes des Espagnols, qui se seraient vus forcés d'abandonner leur entreprise sïls n'eussent pas été secondés par des secours étrangers. Mais Mexico fut perdu par la jalousie des villes voisines, qui redoutaient sa puissance, et par la révolte des sujets de l'empire, las du joug qu'ils portaient. Leurs secours mirent Corlès en état d'exécuter un projet qu'il n'eût peut-être pas osé tenter s'il eût été réduit a ses propres forces. Si le compte que nous venons de rendre de la réduction de Mexico fait disparaître le merveilleux dont les historiens espagnols ont embelli le récit de cet événement, eu montrant des causes simples et naturelles où ils ne voient que faits et prouesses romanesques de leurs compatriotes, on y trouve d'un autre côté des motifs d'admirer encore plus les grands talents de Certes, qui, avec toutes sortes de désavantages, eut l'art d'acquérir sur des nations qui n'entendaient pas sa langue un ascendant assez puissant pour les faire servir d'instruments all'exécution de ses desseins.
La joie que ressentirent les Espagnols du succès de cette périlleuse entreprise fut d'abord excessive 5 mais elle se calma bientôt lorsqu'ils se virent frustrés des espérances chimériques qui les avaient animés a braver
tant de difficultés et de dangers. Au lieu de ces richesses immenses et inépuisables sur lesquelles ils complaient en devenant maîtres des trésors de Montézuma et de Tor de tant de temples, toute leur avidité ne put rassembler du milieu des ruines et de la désolation d'une ville immense qu'un butin fort peu durable. Guatimosin, prévoyant sa destinée, avait rassemblé toutes les richesses laissées par ses ancêtres et les avait fait jeter dans le lac. Les Indiens auxiliaires s'étaient emparés de la meilleure partie du reste tandis que les Espagnols combattaient. Ce qu'en purent rassembler les conquérants euxmêmes était si peu de chose, que plusieurs d'entre eux dédaignèrent d'accepter la part qui leur en revenait. Les plaintes et les murmures s'élevèrent d'abord contre Certes et ses favoris, qu'on soupçonnait de s'être approprié une plus grande part que celle qui devait leur échoir dans un partage équitable, et ensuite contre Guatimosin, qui les irritait par un refus obstiné de découvrir le lieu où il avait, disait-on, caché ses trésors.
Les raisons, les prières et les promesses furent inutilement mises en usage pour calmer les mécontents, et il faut croire que cette inutilité même et la crainte de voir le mécontentement s'augmenter poussèrent Certes à une action qui ternit la gloire de tout ce qu'il avait fait jusque-la de grand. Sans égard pour le rang qu'avait occupé Guatimosin, sans respect pour les vertus qu'avait déployées ce malheureux monarque, il le fit mettre a la torture, ainsi que son premier favori, pour les forcer à découvrir l'endroit où l'on supposait qu'il avait caché le trésor de l'empire. Guatimosin supporta tout ce que l'ingénieuse cruauté de ses bourreaux put imaginer de tourments avec le courage indomptable d'un guerrier