LIVRE QUATRIÈME
de la capitale avant de soupçonner qu'il put avoir à combattre d'autres ennemis que les Indiens. Ce fut un grand élonnement pour eux de voir leurs compatriotes postés sur les bords de la rivière d'Abancay pour les empêcher de la passer. Almagro cependant, plus jaloux de les attirer a son parti que de les vaincre, tenta de séduire leur chef par des promesses et des présents. La fidélité d'Alvarado ne fut point ébranlée 5 mais il avait plus de vertu que de talent pour la guerre. Almagro l'amusa par différents mouvements, tandis qu'un gros détachement de soldats choisis , ayant passé la rivière pendant la nuit, tomba sur son camp, dispersa ses troupes avant qu'il eût eu le temps de les former, et le fit lui-même prisonnier avec ses principaux officiers.
Par cet avantage , la querelle entre les deux rivaux aurait été décidée sans retour , si Almagro avait aussi bien connu Fart de profiter de la victoire que celui de vaincre. Rodrigue Orgognès, officier d'un grand talent, qui, ayant servi sous le connétable de Bourbon dans ses guerres en Italie, était accoutumé aux résolutions hardies et décisives, lui conseilla de faire mourir les deux Pizarres qu'il avait entre les mains, Alvarado et quelques autres qu'il ne pouvait espérer de gagner, et de marcher sur-le-champ k Lima avec ses troupes victorieuses, avant que le gouverneur eut le temps de faire des préparatifs de défense. Almagro sentait tous les avantages de ce conseil , et ne manquait pas du courage nécessaire pour le suivre; mais il céda a des sentiments qui ne paraissaient guère convenir k un soldat de fortune, vieilli dans le service, et il fut arrêté par des scrupules qu'on ne devait pas attendre d'un chef de parti qui avait tiré l'épée dans une guerre civile. Son humanité fempêcha de répandre le sang de
ses adversaires, et la crainte d'être regardé comme rebelle ne lui permit pas d'entrer a main armée dans une province que son souverain avait donnée a un autre. Il savait bien que la dispute entre lui et Pizarre ne pouvait se terminer que par les armes, et il ne prétendait pas éviter cette manière de la décider. Mais une délicatesse mal entendue dans la circonstance où il se trouvait lui faisait souhaiter que son rival fût regardé comme l'agresseur, et ce motif lui fit reprendre tranquillement le chemin de Cuzco pour attendre que Pizarre vînt l'y attaquer.
Celui-ci ignorait encore tout ce qui s'était passé, le retour d'Almagro , la prise de Cuzco , la mort d'un de ses frères, la captivité des deux autres et la défaite d'Alvarado. Toutes ces nouvelles lui furent portées en même temps. Tant de malheurs a la fois abattirent pour quelques moments ce courage qui avait déjà résisté aux plus rudes coups de l'adversité , mais la nécessité de pourvoir à sa sûreté aussi bien que le désir de la vengeance Tempêchèrent de succomber. Il prit ses mesures avec la sagacité qui lui était naturelle. Comme il était maître de la côte et qu'il attendait des renforts considérables d'hommes et de provisions, il était aussi important pour lui de gagner du temps et d'éviter une action que pour Almagro de hâter ses opérations et d'en venir a une action décisive. Il eut recours aux artifices qu'il avait déjà employés avec succès , et Almagro fut assez faible pour se laisser amuser par l'espérance de terminer leurs différends à l'amiable. En variant sans cesse ses propositions, en cédant du terrain a propos, en accordant quelquefois tout et rétractant ensuite ce quil avait accordé, Pizarre fit traîner la négociation de manière que, quoique chaque jour fût précieux à Almagro, il s'écoula plusieurs mois sans qu'on