LIVRE QUATRIÈME
eût rien arrêté. Tandis qu'Almagro et ses officiers n'étaient occupés qu'à reconnaître et éviter les pièges que leur tendait le gouverneur de Lima , Gonzalès Pizarre et Alvarado trouvèrent le moyen de corrompre leurs gardes, et non-seulement ils s'échappèrent, mais ils persuadèrent a soixante soldats d'Almagro de fuir avec eux. La fortune ayant aicsi rendu au gouverneur un de ses frères, une perfidie de plus ne lui coûta rien pour délivrer l'aulre. Il proposa a Almagro de soumettre leurs contestations au jugement de leur souverain. Jusqu'à sa décision chacun demeurerait en possession de ce qu'il occupait actuellement. Ferdinand Pizarre serait mis en liberté et partirait sur-le-champ pour l'Espagne avec les ofiiciers qu'Almagro voudrait envoyer lui-même pour faire valoir ses droits. Le but de Pizarre dans ces propositions était manifeste. Almagro avait été déjà souvent trompé par ses artifices, et cependant il compta sur la sincérité de son rival avec une crédulité aveugle, et accepta toutes ces conditions. Aussitôt que Ferdinand Pizarre fut en liberté , le gouverneur n'étant plus retenu par la crainte du danger de son fi ère, ne dissimula plus. Le traité fut oublié-, il ne fut plus question de conciliation. Il déclara ouvertement que c'était désormais les armes a la main qu'il fallait décider qui de lui ou d'Almagro demeurerait maître du Pérou, Ses préparatifs se firent avec la célérité que demandait une résolution si hardie. Il eut bientôt sept cents hommes en état de marcher a Cuzco. Il en donna le commandement à ses deux frères , en qui il pouvait se confier pour l'exécution des mesures les plus violentes^ car ils étaient animés par Tambilion commune aux trois frères et par le souvenir récent de leur captivité et de leurs souffrances. Après avoir tenté sans succès de traverser les montagnes
pour arriver par une route directe a Cuzco, ils marchèrent au sud le long de la côte jusqu'à Nasca , et alors, tournant a gauche, ils passèrent les défilés qu'on trouve dans la branche des Andes qui s'étendait entre eux et la capitale. Almagro, au lieu de suivre le conseil de quelques-uns de ses officiers qui voulaient qu'il défendît ces passages , attendit son ennemi dans la plaine de Cuzco. Deux raisons semblaient l'avoir conduit a prendre cette résolution. Il n'avait guère que cinq cents hommes , et il craignait de s'aiîaibiir encore en envoyant des détachements dans les montagnes; et comme sa cavalerie était plus nombreuse et mieux disciplinée que celle des Pizarres, il ne pouvait tirer un grand parti de cet avantage qu'en combattant dans un pays découvert.
Les Pizarres s'avancèrent sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qui venaient de la nature des contrées horribles et désertes qu'il fallait traverser. Aussitôt qu'ils furent dans la p!aine , les deux partis montrèrent une impatience égale de terminer enfui une querelle qui durait depuis si longtemps. Compatriotes, anciennement amis, sujets du même souverain et marchant chacun sous l'étendard d'Espagne, ils voyaient les montagnes voisines couvertes d'Indiens assemblés pour jouir du plaisir de les voir s'égorger les uns les autres , et prêts à attaquer ensuite le parti demeuré vainqueur. Mais tous ces motifs ne pouvaient l'emporter sur la haine cruelle dont ils étaient animés. Il ne se donna de part ni d'autre aucun conseil de paix; il ne se fit pas une proposition d'accommodement. Malheureusement pour Almagro , son âge avancé ne lui permettait plus de supporter les grands travaux , et dans ce moment critique , épuisé par les fatigues et privé de son activité ordinaire, il fut obligé de