‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 184 sur 187 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

de leur unique ressource. Le courage des plus hardis et des plus anciens vétérans fut abattu et tous demandèrent a retourner à l'instant même sur leurs pas. Pizarre, affectant d'être tranquille , ne combattit pas leurs désirs ; mais il se trouvait alors a douze cents milles de Quito, et dans leur retour les Espagnols eurent a vaincre des difficultés plus grandes encore que celles qu'ils avaient trouvées dans leur première route , sans être soutenus par les espérances qui les animaient alors. La faim les contraignit de se nourrir de racines et de baies sauvages , de manger leurs chevaux , leurs chiens , les reptiles les plus dégoûtants , et enfin jusqu'au cuir de leurs selles et de leurs ceinturons. Quatre mille Indiens et deux cent dix Espagnols périrent dans cette expédition malheureuse , qui dura près de deux ans , et comme Orellana en avait emmené cinquante, il n'en revint que quatre-vingts k Quito, nus comme des sauvages , et si exténués par la faim et la fatigue , qu'ils ressemblaient plus a des spectres qu'a des hommes.

Mais , au lieu de jouir du repos que son état eût démandé , Pizarre, de retour à Quito, y apprit un événement fatal qui le menaçait de malheurs plus grands encore que ceux qu'il venait d'éprouver. Depuis que son frère avait partagé ses conquêtes entre ses compagnons avec la partialité que nous avons fait remarquer plus haut, les partisans d'Almagro, se considérant comme proscrits par le parti dominant, ne conservaient plus aucune espérance d'améliorer leur sort. Un grand nombre d'entre eux s'étaient retirés h Lima , où la maison du jeune Almagro leur était toujours ouverte. La petite portion de la fortune du père que le gouverneur avait laissée au fils était employée a les faire subsister. L'attachement

que tous ceux qui avaient servi sous Almagro lui avaient montré sMtait porté sur son fils, qui venait d'atteindre l'âge de virilité et qui était doué de toutes les qualités propres a captiver raffeclion des soldats. D'une figure agréable, adroit a tous les exercices du corps, hardi, d'un caractère ouvert et généreux, il semblait né pour commander; et comme son père avait reconnu en luimême les inconvénients du manque d'éducation , il l'avait fait instruire avec soin : les connaissances qu'il avait acquises augmentaient le respect qu'avaient pour lui des aventuriers, la plupart ignorants, sur lesquels il avait k cet égard une grande supériorité. Les partisans d'Almagro trouvèrent dans ce jeune homme un centre de réunion dont ils avaient besoin 5 et, le regardant comme leur chef, ils étaient disposés a tout entreprendre pour le servir. Mais leur affection pour Almagro n'était pas leur unique motif. Il s'y joignait le désir de sortir de la fâcheuse situation où ils étaient. Plusieurs d'entre eux, manquant de tout et las de traîner une vie a charge k leur chef ou à ceux de leurs compagnons qui avaient pu dérober quelques débris de leur fortune aux confiscations et aux violences des Pizarres, attendaient avec impatience une occasion d'exercer leur courage et leur activité. Ils commencèrent a délibérer sur les moyens de se venger de l'auteur de leurs maux. Leurs complots ne demeurèrent pas entièrement ignorés, et le gouverneur fut averti de se tenir sur ses gardes contre des hommes qui paraissaient méditer quelque action désespérée et qui avaient assez de résolution pour l'exécuter. Mais, soit intrépidité naturelle ou mépris pour des gens que leur pauvreté même lui paraissait mettre hors d'état de rien entreprendre de considérable, il/ négligea les avertissements

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