‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 183 sur 187 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

béissant a son chef et en abandonnant ses compagnons dans des déserts inconnus, où ils n'avaient d'autre espérance de succès dans leur entreprise et de salut pour eux-mêmes que celle qu'ils fondaient sur cette même barque qu'Orellana leur enlevait 5 mais son crime est en quelque sorte expié par la hardiesse avec laquelle il se hasarda a suivre une navigation de près de deux mille lieues a travers des nations inconnues, dans un bâtiment fait à la hâte, de bois vert et mal construit, sans provisions, sans boussole, sans pilote. Son courage et son ardeur suppléèrent a tout ce qui lui manquait. En s'abandonnant avec audace au cours du Napo , il fut porté au sud jusqu'à la grande rivière du Maragnon. Tournant ensuite a Test avec le fleuve, il suivit cette direction. Il fit des descentes fréquentes sur les bords, tantôt enlevant de force quelques provisions aux nations sauvages qu'il trouvait sur sa route, et tantôt les obtenant a l'amiable des peuplades plus civilisées. Après une longue suite de dangers surmontés avec un courage étonnant et de travaux supportés avec non moins de constance , il entra dans l'Océan , où de nouveaux périls l'attendaient. Il les surmonta de même, et arriva enfin a l'établissement espagnol de l'Ile de Cubagua , d'où il fît voile pour l'Espagne. La vanité naturelle aux voyageurs qui ont vu des pays inconnus aux autres hommes et l'artifice ordinaire aux aventuriers occupés de se faire valoir concoururent a lui faire mêler dans le récit de son voyage beaucoup de merveilleux a la vérité. Il prétendit avoir découvert dés nations si riches, que les toits de leurs temples étaient couverts de plaques d'or, et donna une description détaillée d'une république de femmes guerrières qui avaient étendu leur domination sur une partie considé-

rable des plaines immenses qu'il avait visitées. Ces contes extravagants donnèrent naissance a Topinion qu'il y avait dans cette partie du Nouveau-Monde un pays abondant en or, connu sous le nom de El-Dorado , et une république d'Amazones 5 et tel est le goût des hommes pour le merveilleux, que ce n'est qu'après beaucoup de temps et avec beaucoup de difficulté que la raison et l'observation ont détruit ces fables. Le voyage d'Orellana, dépouillé de toutes ces circonstances romanesques , mérite cependant d'être remarqué non-seulement comme une des plus belles entreprises de ce siècle si fécond en entreprises, mais comme le premier événement qui ait donné une connaissance certaine de l'existence de ces régions immenses qui s'étendent à l'est depuis les Andes jusqu'à rOcéan.

Il n'y a point de termes qui puissent exprimer la consternation de Pizarre lorsque, arrivé au confluent du Napo et du Maragnon , où il avait donné ordre k Orellana de l'attendre , il n'y trouva pas la barque. Il ne put croire qu'un homme à qui il avait confié l'exécution d'un ordre si important eût assez de bassesse et d'ingratitude pour l'abandonner dans une pareille situation. En ne le trouvant pas au lieu du rendez-vous , il attribua son absence k quelque accident. Il s'avança jusqu'à cinquante lieues plus loin en suivant les bords du Maragnon , espérant a chaque moment voir la barque revenir chargée de provisions. Enfin il trouva dans ces déserts un officier d'Orellana qui y avait été abandonné pour avoir eu le courage de faire des remontrances k Orellana contre cette perfidie. Pizarre apprit de lui toute l'étendue du crime d'Orellana , et ses compagnons comprirent toute l'horreur de leur situation , dans ce moment où ils se virent privés

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