‹ Histoire de la découverte et de la conquête de l'Amérique par les EspagnolsChapitre 39 sur 187 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Sphères, quelaiialuic avait séparés pour toujours. Queiques-uns même de ces juges, sans daigner entrer dans aucune dicussion, rejetèrent le projet d'après la maxime par laquelle l'ignorance et la pusillanimité se sont excusées dans tous les^temps, que « c'est une grande pré- » somption a un particulier de supposer qu'il possède lui » seul des connaissances supérieures a celles de tout le » reste du genre humain. » Us ajoutaient que si les contrées que Colomb se proposait de découvrir existaient réellement, elles n'auraient pu demeurer ignorées depuis si longtemps, et que les lumières et la sagacité des siècles précédents n'auraient pas laissé la gloire de les découvrir a un pilote obscur et a un Génois.

Il fallait toute la patience et toute l'adresse de Colomb pour suivre sa négociation avec des hommes si prévenus. Il avait a combattre non-seulement l'obstination de l'ignorance, mais l'orgueil du faux savoir, avec lequel il est bien plus difficile de traiter. Après beaucoup de conférences et cinq années inutilement employées a instruire ses juges et a répondre à leurs objections, Talavera fit eniin a Ferdinand et a Isabelle un rapport si peu favorable, que Tun et Tautre déclarèrent à Colomb que jusqu'à ce que la guerre avec les Maures fût tout a fait terminée, il leur était impossible de s'engager dans aucune autre entreprise qui demandât quelque dépense.

Quelque précaution qu'on prit pour adoucir la dureté de ce refus, Colomb crut son projet rejeté pour toujours. Mais, heureusement pour le genre humain, la supériorité du génie qui rend un homme capable de former une entreprise extraordinaire et hardie est communément accompagnée d'un enthousiasme assez ardent pour n'être ni refroidi par les délais ni rebuté par les obstacles.

C'était la le caractère de Colomb. Il sentit vivement le coup qu'on venait de lui porter ; mais en se retirant surle-champ d^une cour qui Tavait amusé si longtemps de vaines espérances, sa confiance dans la vérité de son système ne diminua point, et son désir de la démontrer par Texpérience n'en fut que plus ardent. Après avoir sollicité sans succès la protection des souverains, il s'adressa aux ducs de Médina Sidonia el de Médina Celi , qui, quoique simples sujets , étaient assez puissants et assez riches pour mettre son projet a exécution. Mais cette tentative ne lui réussit pas mieux 5 car ces seigneurs, soit qu'ils ne fussent pas plus convaincus par les arguments de Colomb que leurs souverains, soit qu'ils craignissent de blesser l'orgueil de Ferdinand, refusèrent de seconder une entreprise que le monarque avait rejetée.

Au chagrin que Colomb ressentit du mauvais succès de ses tentatives se joignit l'inquiétude que lui causait l'ignorance où il était du destin de son frère Barthélémy, qu'il avait envoyé a la cour de Londres et dont il n'avait aucune nouvelle. Le vaisseau qui portait Barthélémy avait été pris par des pirates , et lui-même, dépouillé de tout, était demeuré captif pendant plusieurs années. A la fin il avait trouvé le moyen de s'échapper et était arrivé a Londres, mais dans une telle indigence qu'il fut obligé pendant longtemps de dessiner et de vendre des cartes jusqu'à ce qu'il eût gagné assez d'argent pour s'habiller décemment et se présenter a la cour. Enfin il parvint a mettre les offres de son frère sous les yeux du roi , qui , malgré son extrême économie et sa défiance pour toute entreprise dispendieuse et nouvelle , accueillit le projet de Colomb plus favorablement que n'avait fait jusque-là aucun des princes à qui il avait été présente.

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