LIVRE DEUXIÈME. lai
vaille avec beaucoup d'art, dont les oreilles, le nez et la bouche étaient d'or baltu ; le cacique le faisait inviter en même temps a venir au lieu de sa résidence près du havre appelé aujourd'hui Cap-Français, a quelques lieues plus loin du côté de Test. Colomb envoya quelques-uns de ses officiers pour visiter ce prince , qui , se conduisant avec plus de dignité, semblait mériter de plus grands égards. Les députés, étant revenus, rendirent à Colomb un compte si favorable du pays et des habitants, qu'il consentit avec beaucoup d'empressement a l'entrevue que Guacanahari lui proposait.
Dans ce dessein, il fit voile de Saint-Thomas le 24- décembre avec un bon vent et une mer très-calme. La multiplicité de ses occupations ne lui avait pas permis de fermer les yeux depuis deux jours. Il se retira vers minuit pour prendre quelque repos, après avoir remis le gouvernail au pilote, avec défense expresse de le quitter. Celui-ci, se croyant a l'abri de tout danger, le laissa à un mousse sans expérience , et le vaisseau , emporté par un courant, toucha contre un rocher. La violence du choc éveilla Colomb. Il courut sur le pont. Tout était dans la confusion et le désespoir. Lui seul conserva sa présence d'esprit. Il ordonna a quelques matelots de se mettre dans une chaloupe et d'aller jeter une ancre k la poupe, mais, au lieu d'obéir, ils voguèrent vers la Nigna, qui était environ a une demi-lieue de là. Il voulut faire couper les mâts pour soulager le navire, mais il était trop tard. Le vaisseau s'était ouvert près de la quille et faisait tant d'eau que sa perte devint inévitable. Moyennant le calme de la mer et le secours des chaloupes de la Nigna, arrivée a propos, personne ne périt. Aussitôt que les insulaires s'aperçurent de ce malheur, ils accoururent en
foule sur le rivage , leur prince Guacanahari à leur tête. Au lieu de prendre avantage de la déplorable situation des Espagnols pour se débarrasser de ces hôtes dangereux, ils déploraient leur infortune avec toutes les marques de la compassion la plus vraie. Ils ne s^en tinrent pas a ces expressions stériles de leur humanité. Ils mirent en mer un grand nombre de canots, et se laissant diriger par les Espagnols , ils les aidèrent a sauver tout ce qu'il fut possible de tirer du vaisseau. Par le secours de tant de bras on porta à terre presque tout ce qui était de quelque valeur : aussitôt que les effets furent sur le rivage. Guacanahari lui-même se chargea de les faire garder. Par ses ordres on les déposa tous dans un même endroit, et il y plaça des sentinelles armées qui tenaient la multitude a une certaine distance et Tempêchaient non-seulement de dérober, mais même de regarder avec trop de curiosité ce qui appartenait a ces étrangers devenus leurs hôtes. Le lendemain matin le prince rendit visite a Colomb , qui s'était transporté a bord de ïa Nigna , et s'efforça de le consoler de sa perte en lui offrant tout ce qui dépendait de lui pour la réparer.
Colomb avait en effet besoin de consolation ; il était séparé de la Pinta et ne doutait pas que le traître Pinson n'eût fait voile pour l'Europe afin de porter les premières nouvelles des découvertes étonnantes que la flotte avait faites et de lui dérober auprès de la reine la gloire et la récompense qui lui appartenaient a si juste titre. Il demeurait avec un seul vaisseau, le plus petit et le plus endommagé de lescadre, ayant à traverser une mer si vaste et a reporter en Europe un si grand nombre d'hommes. Chacune de ces circonstances était alarmante, et toutes ensemble remplissaient l'esprit de Colomb de la plus vive