LIVRE DEUXIÈME
inquiétude. Le désir de prévenir Pinson et de combattre les impressions défavorables que ce rival pourrait donner de hii en Espagne , ne lui permit pas de différer son retour. La difficulté de ramener dans Ja Nigna les équipages des deux vaisseaux et Topinion qu'il avait prise de la bonté du pays et de la douceur des habitants le confirmèrent dans la pensée qu'il avait eue de laisser une partie de sa troupe dans File , afin qu'en résidant parmi ces peuples les Espagnols pussent apprendre leur langue, (kudier leurs dispositions, examiner la nature du pays, aller a la recherche des mines , préparer rétablissement d'une colonie qu'il projetait de ramener, assurer enfin tous les avantages qu'il attendait de ses découvertes. Lorsqu'il proposa ce projet a ses gens, tous l'approuvèrent, et, soit pour se reposer des fatigues d'un voyage, soit légèreté naturelle aux navigateurs, soit espérance d'amasser de grandes richesses dans un pays qui paraissait les promettre , plusieurs s'offrirent volontairement à rester a Hispaniola.
Rien ne manquait plus a l'exécution du projet que dobtenir le consentement de Guacanahari, dont la simplicité confiante fournit bientôt a Colomb une occasion favorable pour lui faire cette proposition. L'amiral ayant exprimé par signes qu'il désirait de savoir pourquoi les insulaires s'étaient enfuis avec une si grande précipitation a l'approche de ses vaisseaux, le cacique lui fit entendre que le pays était désolé par les Caraïbes, peuple habitant quelques îles situées au sud-ouest, nation guerrière et cruelle , qui se plaisait dans le carnage et qui mangeait la chair des prisonniers tombés entre ses mains ^ qu'à la première apparition des Espagnols, les insulaires avaient supposé que c'étaient les Caraïbes aux-
t04 HISTOIRE D'AMÉRIQUE.
quels ils n'osaient pas tenir tête, et qu'ils avaient eu recours au moyen qu'ils employaient ordinairement pour se mettre en sûreté en se retirant dans leurs bois les plus épais et les plus impénétrables. Guacanahari , en parlant de ces terribles ennemis, donna des marques d'une si grande frayeur et montra si ouvertement l'impuissance où était sa nation de leur résister , que Colomb imagina que le cacique recevrait sans alarme l'offre de le défendre contre eux. Il lui proposa donc le secours des Espagnols. Il s'engagea à prendre le cacique et sa nation sous la protection du puissant monarque au service duquel il était lui-même, et lui offrit de laisser dans l'île un nombre d'hommes suffisant non-seulement pour défendre les habitants des incursions que pourraient faire les Caraïbes a l'avenir, mais pour se venger des maux qu'ils avaient faits.
Guacanahari accepta l'offre de Colomb avec beaucoup d'empressement et se crut désormais en sûreté sous la protection de ces hommes, enfants du ciel, et supérieurs en force au reste des mortels. On traça sur le terrain le plan d'un petit fort que Colomb appela Navidad (de la Nativité) , parce qu'il était débarqué sur cette terre le jour de Noél. On creusa un fossé profond. On éleva des remparts fortifiés de palissades et on y plaça les gros canons sauvés du naufrage du vaisseau de l'amiral. L'ouvrage fut fini en dix jours, ces pauvres insulaires ayant travaillé eux-mêmes avec une assiduité infatigable a élever le premier monument de leur servitude. Pendant ce temps Colomb s'efforça d'augmenter par ses caresses et sa libéralité la haute opinion qu'ils avaient des Espagnols, et la persuasion où ils étaient de sa bienveillance a leur égard. Mais il voulut en même temps leur donner