LIVRE DEUXIÈME
ouvertement, menacèrent la vie de Colomb, a qui ils reprochaient d'être Fauteur de toutes leurs calamités; et.^ se saisissant de dix canots qu'il avait achetés des Indiens, ils se retirèrent a un autre endroit de Tîle, malgré ses prières et ses remontrances. En même temps les insulaires commencèrent à murmurer du long séjour des Espagnols dans leur île. Leur industrie n'était pas supérieure a celle de leurs voisins d'Hispaniola , et l'obligation de nourrir tant d'étrangers était pour eux aussi intolérable. Ils commencèrent a apporter des vivres avec plus de répugnance et en moindre quantité, et menacèrent de n'en plus fournir. Cette résolution eût été fatale aux Espagnols. Leur vie dépendait de la bienveillance des Indiens, et a moins qu'ils ne vinssent a bout de réchauffer l'admiration et le respect que ce peuple simple leur avait montrés a leur arrivée, leur perte était inévitable. Les violences des mutins avaient contribué plus que toute autre chose a effacer les idées favorables que les indiens avaient conçues de leurs hôtes, mais l'adresse ingénieuse de Colomb lui suggéra un heureux artifice qui rétablit et augmenta même la haute opinion des insulaires pour les Espagnols. Ses connaissances en astronomie lui faisant prévoir qu'il y aurait dans peu de temps une éclipse totale de lune, le jour qui précéda l'éclipsé^ il assembla autour de lui les principaux Indiens, et, après leur avoir reproché l'inconstance qui leur faisait retirer leur affection et leurs secours a des hommes qu'ils avaient d'abord traités avec respect, il le^r dit que les Espagnols étaient les serviteurs du grand esprit qui habite les cieux, qui a fait et qui gouverne le monde 5 que ce grand esprit était offensé du refus qu'on faisait de secourir des hommes qui étaient les objets de sa faveur
particulière 5 qu'il se préparait a punir ce crime avec sévérité ^ que cette nuit même la lune leur retirerait sa lumière, et leur paraîtrait de couleur de sang, signe de la colère divine et emblème de la vengeance prête à tomber sur eux. La prédiction fut reçue par quelques-uns avec Tindifférence et l'incuriosité qui sont particulières aux nations de l'Amérique, et par d'autres avec l'étonnement stupide naturel k des peuples barbares. Mais lorsque la lune commença à s'obscurcir par degrés et parut enfin de couleur de sang, tous furent frappés de terreur-, ils coururent consternés à leurs maisons, et revenant tout de suite à Colomb chargés de vivres , les mirent a ses pieds en le conjurant d'intercéder pour eux auprès du grand esprit et d'écarter le malheur qui les menaçait. Colomb se montra touché de leurs prières. L'éclipsé se dissipa, la lune reprit son éclat, et dès ce jour, non-seulement les Espagnols eurent des provisions en abondance, mais les Indiens évitèrent même avec une attention qui allait jusqu'à la superstition de leur donner aucun sujet de plainte.
Pendant que cela se passait, les mutins avaient fait plusieurs tentatives pour gagner Hispaniola dans les canots qu'ils avaient saisis, et toutes avaient été sans succès, soit par la mauvaise manœuvre, soit par la violence des vents et des courants. Furieux de ce nouveau contretemps , ils se mirent en marche pour l'endroit de l'île où Colomb était resté, en lui préparant de nouvelles insultes et lui faisant craindre de nouveaux dangers. Au même moment il éprouvait un malheur plus cruel que ceux qu'il pouvait redouter de la part des mutins. Le gouverneur d'Hispaniola, entretenant toujours des soupçons injurieux a Colomb, envoyait une petite barque à la Jamaïque,