LIVRE DEUXIEME
non pour tirer ses compatriotes de l'état où ils étaient depuis si longtemps, mais pour les épier et reconnaître leur situation ^ et de peur que la compassion de ceux qu'il employait a cette mission ne les engageât a donner quelque secours a ces malheureux contre son intention, il avait donné le commandement de ce petit bâtiment h Escobar, ennemi cruel et invétéré de Colomb. Escobar, suivant ses instructions avec une maligne exactitude, avait jeté l'ancre a quelque dislance de l'île, s'était approché du rivage dans un petit bateau, avait observé le misérable état des Espagnols, envoyé une lettre remplie de vains compliments a Colomb , et après avoir reçu sa réponse, était parti sur-le-champ. Dès que les Espagnols avaient découvert le vaisseau qui s'approchait de l'île, ils s'étaient livrés a tous les transports de la joie, persuadés que le moment de la délivrance si longtemps attendu était enfin arrivé. Mais lorsque le navire eut disparu si subitement, ils tombèrent dans le plus horrible abattement et perdirent tout espoir. Colomb seul, quoique pénétréjusqu'au fond du cœur de Tinsulte gratuite qu'Ovando ajoutait a sa négligence passée, conserva assez d'empire sur lui-même pour relever le courage de ses compagnons. Il leur assura que Mendès et Fieschi étaient arrivés sains et saufs à Hispaniola, qu'ils enverraient incessamment des vaisseaux, et qu'il avait refusé de retourner dans celui d'Escobar qui était trop petit pour les recevoir tous, étant résolu a ne jamais abandonner les fidèles compagnons de son infortune. Cette espérance d'une délivrance prochaine les calma. Ils surent gré a Colomb de la générosité avec laquelle il paraissait occupé de leur conservation plus même que de la sienne. Ils reprirent quelque courage et lui rendirent leur confiance
Sans cet heureux changement Colomb n'eût jamais pu résister aux mutins qui s'approchaient. Tous ses efforts pour les calmer ne faisaient que les rendre plus furieux. Leurs demandes devenaient de jour en jour plus extravagantes et leurs desseins plus violents et plus sanguinaires. La sûreté commune exigeait qu'on leur résistât a force ouverte. Colomb, souffrant et affaibli par la goutte, ne pouvait se mettre en campagne. Son frère Tadelantade marcha contre eux. Les mutins rejetèrent avec mépris toute espèce d'accommodement et fondirent sur lui. Il était bien préparé a les* recevoir. Au premier choc, plusieurs de leurs chefs furent tués. L'adelantade, qui était aussi vigoureux que brave, s'attacha a combattre leur capitaine, le blessa, le désarma et le fit prisonnier. Le reste s'enfuit honteusement en montrant une lâcheté digne de leur première insolence. Bientôt après, la troupe entière se soumit a Colomb et s'engagea par les serments les plus solennels à lui obéir désormais en tout. A peine la tranquillité était- elle rétablie qu'on vit paraître les vaisseaux que Colomb avait promis sans y compter beaucoup. Les Espagnols quittèrent avec des transports de joie une île où la jalousie inhumaine d'Ovando les avait laissés languir pendant plus d'une année exposés a toutes les espèces de calamités.
Lorsque Colomb fut arrivé à Saint-Domingue , le gouverneur, employant tous les artifices des âmes viles, qui réparent l'insolence par la bassesse , flatta l'homme dont il était jaloux et qu'il avait voulu faire périr. Il reçut Colomb avec de grandes marques de respect, le logea dans sa maison et lui accorda toutes sortes de distinctions. Mais, au milieu de ces démonstrations simulées, il ne put cacher la haine qui dévorait son cœur-, il mit en