NAPLES
Davies , barbier chirurgien de Londres , qui visita Naples en 4597, parle du trafic que faisait cette ville en jarretières et en toute sorte de dentelles (1) ; mais nous avons peu de données sur la fabrication de ces dentelles. Dans un compte du tailleur de sir Timothée Hutton, étudiant à Cambridge, en 1615, figurent quatre aunes de dentelle de Naples ; et dans les comptes du mariage de la princesse Elisabeth avec l'Électeur Palatin, en 1612, on trouve « de la dentelle de Naples en soie noire, ayant un picot des deux côtés ». La principale fabrique en était dans 111e d'Ischia. Dès 1590, César Vecellio parle de la finesse des dentelles de fil de cette origine. On voit encore de la dentelle d'Ischia ; elle sert d'ordinaire à garnir des toilettes, des dessus de table , des rideaux , .etc. , et consiste en un fond de filet brodé en reprises. On faisait aussi à Ischia de la dentelle commune , mais d'un dessin trèscorrect semblable, pour le style, à celui que représente la fig. 33. Quoique la fabrication en ait cessé dans l'île, les Napolitaines continuent à faire une dentelle grossière qu'elles vendent dans les rues. On en fait encore également dans la Pouille, dans les provinces méridionales du royaume de Naples, et en Sicile.
Vers le milieu du dernier siècle , les sculpteurs italiens , rivalisant de mauvais goût avec les artistes du Bas-Empire, s'avisèrent de rendre les vêtements de leurs statues en marbres de diverses couleurs. Dans la villa du prince Valguarnera , près de Palerme, on voyait, il y a quelques années, beaucoup de ces étranges productions où les riches dentelles sont reproduites en jaune antique; les amples manchettes et les coiffures des dames, en albâtre, le tout, on ne peut le nier, admirablement sculpté (2).
(1) A true Relation o/the Travailes andmost misérable captivitie of fV. Davies. Londres, 1614.
(2) Brydone, Tour through Sicily, 1773.
L'art de faire le fil d'or, déjà connu des Étrusques, se répandit en Italie dans de grandes proportions , pendant le quatorzième siècle. Gênes (1) imita d'abord le fil d'or de Chypre; Lucques suivit bientôt l'exemple de Gênes, tandis que Venise et Milan n'entrèrent que beaucoup plus tard dans la lice.
La première mention de la dentelle de Gênes en Angleterre (2) se trouve dans les comptes de la garde-robe de la reine Élisabeth, où sont notées des dentelles de Gênes en soie noire et de couleur. Il n'est question toutefois que de dentelles de soie. Ce n'est qu'après un espace de près de soixante-dix années que le point de Gênes apparaît dans une ordonnance royale (1639) ; et quelque temps après , on voit figurer parmi d'autres objets , dans la garderobe de Marie de Médicis, « un mouchoir de point de Gennes frisé » (3). Ce ne fut donc que vers le milieu du dix-septième siècle que les points de Gênes devinrent d'un usage général en Europe , et il semble qu'ils aient joui de plus de faveur sous la forme de collets, tabliers ou mouchoirs qu'en bandes à l'aune. La grande Mademoiselle parle de la reine Christine de Suède comme portant au cou, lors de la visite qu'elle lui fit, un mouchoir de point de Gênes noué avec un ruban couleur de feu (4). Il n'y avait pas de meil-
(1) D'après les Livres des taxes, conservés aux archives de Saint- Georges , il paraît qu'on mit sur le fil d'or un impôt de 4 deniers par chaque livre, en valeur, du métal travaillé. De 1411 à 1420, l'impôt rapporta 73,387 lires. A partir de cette époque, l'industrie déclina rapidement et les ouvriers émigrèrent. (Merli, ouvr. cité. )
(2) M. Tessada, le grand fabricant de dentelles de Gênes, assigne l'année 1400 au commencement de la fabrication de la dentelle en Italie ; il a envoyé à l'auteur divers spécimens qu'il assure être de cette date. Il possède aussi deux barbes en dentelle d'or d'un très-beau dessin faites à Gênes vers 1700.
(3) Garde-robe de feue Madame, 1646. Bibl. imp., Mss., fonds fr., 11,426.
(4) Voici d'autres exemples : « Ung peignoir, tablier et cornette de toile baptiste garnie de point de Gènes. » (Inv. de la comtesse de Soissons, 1644.) — « Un
leure cliente pour ces luxueux objets d'ornement que la belle madame de Puissieux dont nous avons cité le goût bizarre pour mordiller le point. « Elle était magnifique et ruina elle et ses enfants, rapporte Saint-Simon. On portait en ces temps-là force points de Gênes qui étaient extrêmement chers ; c'était la grande parure, et la parure de tout âge : elle en mangea pour cent mille écus en une année à ronger entre ses dents celle qu'elle avait autour de sa tête et de ses bras (1). » Les Génois, écrit Lassels , « font une foule de dentelles diverses » ; et pendant tout le dix-huitième siècle, on entend constamment parler des dentelles d'or, d'argent et de fil, ainsi que des points de Gênes, comme étant tenues en très-haute estime.
A Gênes, il était défendu de porter des dentelles d'or ou d'argent dans l'intérieur de la ville; « mais, dit lady Montague, on porte de très-beau linge et de belles dentelles de fil ». Les lois somptuaires de la république ne permettaient aux femmes, comme leur plus riche costume, que le velours noir orné de la dentelle qu'elles faisaient elles-mêmes. « Les bourgeoises bordent encore leurs tabliers avec de la dentelle de point, et quelques femmes parmi les plus âgées portent des sortes de voiles carrés en toile garnis de grosse dentelle (2) . » « Gênes , cette ville déchue , dit Anderson (3), fait beaucoup de dentelles, mais elles sont inférieures à celles des Flandres. » Savary fait observer que les dentelles de Gênes ont eu en France le même sort que celles de Venise : les ordonnances de Colbert en ont ruiné, en partie, la fabrication.
petit manteau brodé et son collet de point de Gênes. » {Le chevalier d'Albret.) — « Ung autre mouchoir de point de Gênes. » {Inv. du maréchal de la Mothe, 1657.)
(1) Mémoires, t. III, p. 130, édit. Chéruel, in-12.
(2) Lettres d'Italie, 1770.
(3) Origin qf commerce, 1764.
Les anciens points de Gênes, si fort prisés au dix-septième siècle, étaient tous faits au fuseau, a piombini, selon l'expression italienne, avec de beau fil provenant de la Lombardie, comme la soie venait de Naples. Les marchands génois acquéraient l'un et l'autre contre échange de leurs dentelles. C'était de ce fil de Lombardie qu'étaient faites les magnifiques collerettes dont nous donnons un spécimen (fig. 31), et les belles guipures à réseau (fig. 32), qu'on façonnait en tabliers et en fichus. Elles représentent par excellence le point de Gênes, qui est encore connu sous cette appellation .
En 1840, il n'y avait plus à Gênes que six marchands de dentelles indigènes. Les ouvrières travaillaient chez elles : elles recevaient les matériaux et les dessins du commerçant qui les employait. La fabrication de la dentelle s'étendait, et s'étend encore, le long de la rivière de Gênes, d'Albissola à Santa-Margherita. D'après Luxada (1), Santa-Margherita et Rapallo sont actuellement les centres de la fabrication des dentelles de Gênes.
Les ouvrières sont, en majeure partie, les femmes et les filles des pêcheurs de corail ; ce travail leur donne le moyen de se suffire à elles-mêmes, pendant les longues et périlleuses absences de leurs maris ou pères. Dans les archives de l'église paroissiale de Santa-Margherita se trouvent portés les dons en dentelle faits à l'église par les ouvrières du pays en 1 592 ; comme offrande votive pour une heureuse pêche de Corail. On y a découvert aussi un vieux dessin sur parchemin, ayant dû servir pour une de ces guipures (fig. 33).
Des dates certaines prouvent que dans la province de Chiavari on fait de la dentelle depuis plusieurs siècles. On fabriquait prin-
(\) Memorie storiche di Santa-Margherita. En 1862, cette petite ville avait 2,210 dentellières, et celle de Rapallo, 1,494.
Fig. 31. — Point génois d'après une collerette en possession do rumeur.
une partie s'exportait en Amérique ; puis cette dentelle fit place à une blonde noire, imitation de celle de Chantilly. Vers 1850, les dentellières commencèrent à faire des guipures pour la France, et c'est aujourd'hui leur plus importante fabrication; et non-seulement les ouvrières se livrent à ce travail, mais aussi les femmes de la classe moyenne (1) . Des maîtres, ou entrepreneurs, reçoivent les commandes des commerçants et se chargent de les faire exécuter. Ils fournissent aux dentellières la soie et le fil, qu'ils
Fig. 32. — Point génois.
pèsent, comme de raison; ils pèsent ensuite la dentelle, pour s'assurer que les matériaux qu'ils ont donnés ont été entièrement employés. Ces entrepreneurs trouvent le moyen de faire ainsi de belles fortunes ; il n'en est pas de même des pauvres ouvrières
(1) Détails communiqués par M. Tessada jeune, de Gênes.
dont le salaire de la plus longue journée de travail excède rarement 1 franc 50 centimes (1).
Les dentelles d'Albissola (2), en fil blanc ou noir ou en soie de
Fig. 33. — Modèle de dentelle trouvé dans l'église à Ste-Marguerite. (Cire. 1592.)
(1) Gandolfi, Considerazioni agrarie.
(2) Petit bourg situé à peu de distance de Savone, sur la route de Gênes.
diverses couleurs, étaient autrefois un objet cT exportation considérable; on en fournissait les principales villes d'Espagne. Cette industrie date de loin. Dans plusieurs églises d'Albissola sont conservés des spécimens de la fabrique locale, offrandes de dames pieuses et portant la date de 1600. Récemment on y a retrouvé, servant de couverture à de vieux livres de lois, des modèles sur parchemin dessinés et piqués pour la dentelle au fuseau et datés de 1577. Ces dessins (fig. 34) sont maigres bien
Fig. 34. — Modèle de dentelle portant la date de 1577, dessiné sur parchemin servant de couverture
à un livre. (Piéduil.)
qu'assez gracieux ; ils ont probablement servi pour les tabliers et les voiles que, selon l'usage traditionnel, les filles de la haute noblesse choisissaient parmi les dentelles d'Albissola, à l'occasion de leur mariage. Le dernier fut fait pour une dame de la famille Gentili. Aux jours de la prospérité de cette industrie, les princes et seigneurs de F Italie faisaient leurs commandes de dentelles à Albissola, et souvent quatre dentellières travaillaient ensemble à un même carreau chargé de soixante douzaines de fuseaux. Faire de la dentelle était une occupation à laquelle les femmes , dans une position modeste, recouraient volontiers pour augmenter leur revenu. Chacune de ces dames, appelée maîtresse, employait et dirigeait, chez elle ou au dehors, un certain nombre d'ouvrières ; elles leur fournissaient des patrons qu'elles piquaient elles-mêmes,
et les payaient à la fin de la semaine. Les dentellières gagnaient par jour de 10 sous à 2 lires. Les dernières belles dentelles faites à Albissola ont été achetées par des marchands de Milan, à l'époque du couronnement de Napoléon Ier dans cette ville (1).
La fig . 35 représente une belle barbe envoyée de Gênes à l'auteur. Le dessin est de l'époque Louis XV et le charmant fond en réseaux variés rappelle la fleurette de Dresde et Fœil de perdrix de la porcelaine de Sèvres de la même époque. A Gênes cette dentelle est appelée argentella, on en voyait beaucoup autrefois dans les boutiques de curiosité de cette ville ; maintenant, elle est devenue rare.
La duchesse de Gênes possède un magnifique volant de cette même dentelle, où l'aigle des Doria se mêle au dessin. Ce volant avait appartenu à la marquise Barbaretta-Sauli.
Les paysans d' Albissola faisaient autrefois beaucoup de dentelle avec la fibre de Faloès qu'ils laissaient de sa couleur naturelle ou qu'ils teignaient en noir. Cette dentelle, non plus que celle de même espèce qui se fabriquait aux environs de Barcelone, ne pouvait supporter le blanchissage (2).
On enseigne dans les écoles et les couvents des bords de la rivière de Gênes un ingénieux et beau travail qui atteint un haut degré de perfection à Chiavari et à YAlbergo de Poveri de Gênes. Le plus souvent, c'est ce travail qui sert à l'ornement des serviettes damassées appelées macramé (3) ; il consiste à nouer les fils du tissu en dessins géométriques et à en former
(1) Beaucoup d'habiles dentellières d'Italie ont imité pendant quelque temps les vieilles dentelles et les ont vendues comme telles aux voyageurs.
(2) Torteroli , Storia dei Merletti di Cenoa lavorati in Albissola , Sinigaglia,
(3) Mot dérivé de l'arabe. On fait aussi une frange également appelée macramé, en coton, en soie noire et en fil , pour garnir des mantelets, des robes et des rideaux.
une longue frange aux deux bouts de la serviette (fig. 36). Les franges des macramé à TAlbergo de Poveri se faisaient autrefois tout simplement à tête quadrillée; mais, en 1843, la baronne d'Asti
Fig. 35. — Argcntclla.
apporta de Rome une serviette plus richement ornée, qu'elle laissa pour modèle. Une jeune fille, Marie Piechetti, eut la pa-
tience de défaire le travail pour apprendre à le faire, et aujourd'hui on exécute une grande variété de dessins ; les plus experts en inventent de nouveaux tout en poursuivant leur ouvrage. On décore de ces franges les ornements d'église. Les macramé ornés de riches franges font toujours partie du trousseau d'une
Fig. 36. — Macramé frangé (Gênes).
génoise; les espèces ordinaires s'exportent dans l'Amérique méridionale et en Californie (1).
(1) La coutume d'orner le linge de table et de lit a été de bonne heure trèsgénérale. Au palais de Hamptoncourt , il y a un tableau de Sébastien Ricci représentant la Cène et dans lequel la nappe est ornée d'un travail à jour. Au Louvre, dans une des magnifiques Cènes du Véronèse, on peut également remarquer que la nappe est frangée à la manière des macramé.