‹ Histoire de la dentelleChapitre 2 sur 108 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

C'est de la broderie à jour, dont l'usage devint général au seizième siècle, que nous devons tirer l'origine de la dentelle. Cette broderie, bien que variée à F infini, fut désignée sous le nom général de point coupé. La mode d'orner le linge remonte aux temps les plus anciens. Tantôt on chargeait lesbords de broderie pleine, tantôt les points à jour y dessinaient mille arabesques, tantôt enfin avec des bouts effilés on tressait des franges d'une précision géométrique.

Un témoin oculaire de l'exhumation de saint Cuthbert au douzième siècle décrit ainsi son linceul : « On l'avait, dit-il, enveloppé dans un drap, bordé d'une frange de la longueur du doigt ; cette frange, sur les côtés et aux deux bouts, était surmontée d'une broderie en éventail travaillée dans l'étoffe même et qui représentait des oiseaux et des animaux, séparés les uns des autres par un arbre dont les branches serpentaient entre chaque figure (1). » Sans aucun doute ce linceul, conservé pendant plusieurs siècles dans la cathédrale de Durham, offrait un échantillon du point coupé; ce procédé, qui devint commun par la suite, n'était au moyen âge réservé qu'à des usages religieux, et fut regardé jusqu'à la réforme comme un secret d'église.

(1) Libellus de admirandis beati Cuthberti miraculis, par Reginald , moine de Durham, publié en 1855.

Bien qu'il soit question du point coupé dans un passage de la Chronique rimée d'Harding, relatif à la cour de Richard II, ainsi que dans une diatribe de Chaucer contre le luxe du clergé, Ton ne saurait en conclure que la mode en était générale, et probablement entendait-on par là ces appliques de velours ou d'autre étoffe, découpées et cousues au bord du vêtement, comme en font à présent les dames. Ces sortes d'agréments étaient fort en usage, ainsi que l'attestent les inventaires du moyen âge.

L'ornement des chemises servit surtout de prétexte à la coquetterie, et l'on n'épargnait ni l'art ni le temps à en décorer le col et les manches. Dans la vieille ballade de Lord Thomas, la belle Annette dit à ses suivantes « d'aller lui chercher sa fine chemise de Hollande, si gentiment ouvrée à l'aiguille » . Chaucer ne dédaigne pas non plus de s'abaisser à ces descriptions : «Blanche était sa chemise, dit-il, toute brodée de soie noire par devant, par derrière, au col et partout. » Le luxe exagéré du plus nécessaire des vêtements échauffe la bile d'un moraliste du seizième siècle, qui donne ainsi carrière à son indignation : « Ces chemises, arrivet-il parfois, sont entièrement brodées à la main, de fil ou de soie, et parsemées de points à jour et d'autres babioles, plus que je n'en saurais dire; tant il y a qu'elles coûtent, à ce que j'ai appris, soit 10, 20, 40 shillings, soit 20 nobles, et, chose horrible à penser! jusqu'à 10 livres pièce (1). »

Jusqu'au règne d'Henri VIII on porta des chemises plis- , sées (2).

En outre des chemises (3), on broda les mouchoirs, les draps

(1) Anatomie des abus, par Philippe Stubbs, 1583.

(2) On lit dans la Nef des fous, traduite du latin par Barclay ( 1508) : « Approchez avec vos chemises bordées et étalées en forme de surplis. »

(3) Les inventaires de tous les pays fourmillent de ces articles de luxe. Les chemises d'accouchée de Catherine d'Aragon étaient brodées au cou de soie et d'or. En 1523 lord Monteagle avait « deux belles chemises de batiste ouvrées

et les taies d'oreiller (1) en soie de différentes couleurs jusqu'à ce que la mode accorda peu à peu la préférence au point coupé, qui à son tour fit place à la dentelle.

La description d'un costume du temps d'Henri VIII, celui que portait la veuve de John Whitcomb, riche drapier de Newburg, indique le moment où le point coupé fut introduit dans la toilette, ce Elle sortit de la cuisine, dit un chroniqueur, dans une belle robe à queue toute constellée d'argent, et ayant sur la tête une coiffe blanche, ornée de découpures d'un curieux travail; son tablier, blanc comme neige, était orné de même. »

Nous voici arrivés à la renaissance, époque où une alliance intime rapprochait les beaux-arts de l'industrie, où le plus frivole objet de luxe, au lieu d'être abandonné au goût vulgaire d'un fabricant, fournissait à l'artiste les plus gracieuses inspirations. La broderie profita du mouvement général, et l'on composa des recueils de dessins pour ce genre de travail, qui sous le nom de point coupé occupa les loisirs des dames.

d'or ». Parmi les cadeaux du nouvel an de 1556 offerts à Marie Tudor par la duchesse de Somerset , figurait une chemise brodée tout en soie , avec col et manchettes rehaussés de damas, d'or et d'argent. On voit dans les comptes de Marguerite de France (1545) une entrée de « 4 livres 12 sols pour une garniture de chemise ouvrée de soye cramoisie ». En 1558 la reine Élisabeth donnait des ordres pour allonger une chemise brodée à jour, pour en border six de dentelle blanche , pour en festonner quatre à jour avec cols, fraises et poignets , les uns en soie noire, les autres en soie rouge , etc. Aux obsèques d'Henri II, roi de France (1559), son effigie était vêtue « d'une chemise de toile de Hollande, bordée au col et aux manches d'ouvraige fort excellent ». (Godelrov, Cérémonial de France, 1610.)

(i) La taie d'oreiller a toujours été un objet de luxe , et cette mode n'est pas encore passée en France où les taies d'oreiller, brodées aux armes et garnies d'une riche dentelle , font de rigueur partie du trousseau moderne. Dans l'inventaire de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, on trouve « 4 taies d'oreiller ouvrées d'or et de soie cramoisie et verte , et 4 autres ouvrées d'or et de soie bleue à losanges. » Le roi Edouard VI avait 18 taies d'oreiller de toile de Hollande également ouvrées en soie de diverses couleurs. Lady Zouch en donna une paire à la reine Élisabeth, brodée en soie noire à lils tirés.

Le plus en vogue de tous, surtout à la cour de France, pour laquelle il avait été fait, fat celui du Vénitien Vinciolo, auquel Catherine de Médicis passe pour avoir accordé, en 1585, le privilège exclusif de monter et de vendre les collerettes gaudronnées (1 ) dont elle avait amené la mode. Cet ouvrage, qui eut plusieurs éditions entre 1587 et 1623, a pour titre : Les Singuliers et nouveaux Pourlraicts et ouvrages de lingerie, servans de patrons à faire toutes sortes de poincts, couppé, lacis et autres, nouvellement inventez au proffit et contentement des nobles dames et demoiselles

Fig. 2. — Point coupé, d'après Vinciolo.

et autres gentils esprits, amateurs d'un tel art. Par le seigneur Frédéric de Vinciolo, Vénitien, Paris, 1587. Deux petites figures de femme en costume du temps et un métier à la main décorent le frontispice (2). L'ouvrage est divisé en deux livres : le premier, relatif au point coupé , contient de riches dessins géométriques

(1) Ce mot n'a aucun rapport avec le goudron; il a été emprunté aux goderons des orfèvres.

(2) Foy. le titre du présent ouvrage.

imprimés en blanc sur fond noir (fig. 2) ; le second traite du lacis, ou sujets en carrés, à points comptés (fig. 3), semblables à nos modèles à marquer, et figurant les sept planètes , Neptune, des carrés, des bordures, etc. Le recueil est dédié à Louise de Vaudemont, femme d'Henri III. D'autres cahiers de patrons avaient

Fig. 3. — Lacis, d'après Vinciolo. (Ce pélican contient en longueur 70 mailles, et eu

déjà paru ; le plus ancien avec date a été imprimé en 1527, à Cologne (1) ; ils sont très-rares et recherchés des amateurs.

Le point coupé se faisait de différentes manières. La première consistait à former sur un petit métier un réseau de fils, qu'on croisait et qu'on entrelaçait afin d'obtenir la combinaison cher-

(1) On en trouvera la liste complète dans l'Appendice.

chée; sous ce réseau Ton fixait une fine toile, dite quintain (1), Ton cousait l'un à Fautre dans tous les contours du dessin , et Ton découpait ce qui était superflu; de là le nom de point coupé. D'autres fois le modèle était reproduit sans aucun toilé : des fils partant à égales distances d'un même centre servaient de support à d'autres fils ; on les mêlait ensemble pour en faire des carrés, des triangles, des rosaces et autres dessins géométriques, recouverts au point de boutonnière (point noué ), et formant une broderie lourde et compacte, trouée de jours çà et là. C'est à ce genre qu'on peut rattacher le vieux point monastique d'Italie, nommé ordinairement dentelle de Grèce, ainsi que l'admirable et délicat point de Venise.

Tout à fait distinct de ces combinaisons régulières, le lacis (2) était fait sur un réseau, véritable travail d'araignée, qu'on appelle en France filet brodé en reprises. Le fond, ou réseuil, consistait en un filet à mailles carrées, sur lequel se détachait le dessin, parfois coupé en toile et appliqué, mais plus souvent reprisé à points comptés, comme la tapisserie. Ces fonds, ainsi que nous l'apprend un petit poëme sur le lacis (3), se faisaient comme ceux d'à présent; ils étaient d'un grand usage pour les rideaux de lit, les baldaquins (4), etc. Mêlé au point coupé, le lacis servait beau- Ci) On la fabriquait à Quintin, en Bretagne. Un poète , faisant allusion à cet ouvrage, dit aux dames :

Vous n'employrez les soirs et les matins A façonner vos grotesques quaintains , 0 folle erreur ! ô despence excessive !

{Consolation aux dames, 1620.)

(2) « Lacis, espèce d'ouvrage de fil ou de soie, fait en forme de filet ou de réseuil dont les brins étaient entrelacez les uns dans les autres. » {Dictionnaire de Furetière, 1684.)

(3) Il se trouve à la suite de la Pratique de l'aiguille industrieuse, par Mignerak, 1605.

(4) Les inventaires de Charles de Bourbon et de la comtesse de Soissons , sa

coup clans les garnitures de lit et les nappes d'autel (1). Marie Stuart était fort habile en cet art : elle Pavait appris à la cour de France, où sa belle-sœur, la reine Margot, paraît aussi Ta voir pratiqué (2).

Bien que le recueil de Mignerak, dont nous avons parlé, soit dédié à Marie de Médicis, et qu'il porte son chiffre et ses armes, on voit pourtant au frontispice un coussin à dentelle, avec un carré de lacis en voie d'exécution, et dont le modèle est une marguerite tournée vers le soleil, devise favorite de la reine divorcée, Marguerite de Valois (fig. 4).

Fig. h. — Devise de Marguerite de Valois, en lacis.

Les livres de ce genre étant chers et rares, les maîtresses de couture s'empressèrent d'en faire reproduire les différents dessins

femme, morts l'un en 1613, l'autre en 1644, témoignent de la vogue du réseuil dans l'ameublement de cette époque (Bibl. imp., Mss., fonds français, 11426). Déjà celui de Marie Stuart, en date du 20 février 1587, faisait mention d'un « lit d'ouvrage de rezel ».

(1) « 18 pales de différentes grandeurs; tous de toile, garnis tant de petite dentelle que de filet brodé. » ( Inventaire de l'église de Saint- Ger vais, aux Archives de l'empire, LL, 654.)

(2) On lit dans ses Comptes (1577) : « Pour des moulles et esguilles pour faire rezeuil , 4 livres tournois. Pour avoir monté une fraize neufve de reseuil , 10 sols tournois. »

sur des canevas de toile, et les jeunes demoiselles les remplissaient pour témoigner de leur talent au point coupé, lacis et réseuil, à peu près comme les petites filles d'aujourd'hui apprennent à marquer dans les écoles de campagne. L'amour-propre des mères fit encadrer ces chefs-d'œuvre ; c'est pourquoi il en est tant venu jusqu'à nous conservés intacts dans les anciennes familles (pl. I).

Parmi de curieux échantillons de lacis exposés récemment par le Dr Bock, de Bonn, au musée de Kensington à Londres, il y en avait deux en filet de soie de couleur, l'un brodé d'écussons et de croix (fig. 5), l'autre orné d'un dessin du moyen âge (fig. 6).

Fig-. 5. — Ancien lacis (treizième siècle).

On voyait dans la même collection un parement d'autel à [la^vieille mode d'Allemagne, en gros filet brodé en losanges (1 ) . Mais l'objet le plus artistique était un ornement d'église, d'environ trois mètres de long, et dont le dessin représentait les Apôtres, des anges

(1) Une partie de ces antiquités élégantes ont été acquises par le Musée britannique , entre autres, des pièces de réseuil d'or avec dessins brodés en fil d'or et soie de couleur. Telles étaient les « serviettes de Cadix » de Marguerite d'Autriche, l'une ouvrée d'or et d'argent sur filet, et bordée d'or et de gris, l'autre de soie grise et verte , bordée d'une tresse de mêmes couleurs.

Patron du temps d'Elisabeth.

et des saints. Ces deux derniers morceaux dataient du quatorzième siècle.

Quand on l'appliquait aux nappes d'autel, aux rideaux de lit ou aux couvre-pieds, on alternait d'ordinaire le lacis avec des carrés de toile unie afin de produire plus d'effet. Ces ouvrages furent longtemps en faveur dans plusieurs provinces de France. On y ajoutait aussi les armes de la famille, des couronnes, des chiffres, enfin des sacrés cœurs, des fleurs de lis et quelquefois même les bêtes de l'Apocalypse lorsque ces ouvrages devaient servir à l'église. Ces broderies furent aussi employées pour des draps mortuaires, comme l'indiquent des sujets tels qu'ossements, têtes de mort, larmes, etc. Jusqu'en 1850, les cercueils des pêcheurs de la ville de Dieppe étaient recouverts d'un splendide drap en point

Fig. 6. — Ancien lacis (quatorzième siècle).

coupé, don que leur avait fait en ex-voto une dame sauvée d'un naufrage, et qui voulut perpétuer ainsi par son ouvrage le souvenir de sa reconnaissance. On retrouve encore de ces broderies dans quelques couvents du Midi et aussi en Suède, où les dames en font des ornements pour les draps de lit destinés aux hôtes distingués : les paysannes exécutent sur les collets des vêtements de leurs maris un semblable travail, et il y a vingt

ans à peine que les blouses des laboureurs anglais portaient du col aux épaules des bandes posées en croix, et couvertes d'une espèce de point coupé , rappelant fort les surplis du seizième siècle.

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