LOUIS XIV
Pendant la régence d'Anne d'Autriche, les courtisans rivalisèrent d'extravagance avec les Frondeurs. Ces derniers toutefois remportaient, ce La Fronde, écrivait Jôly, devint tellement à la mode, qu'il n'y avoit rien de bien fait qu'on ne dist estre de la Fronde. Les étoffes, les dentelles, etc., jusqu'au pain, rien n'estoit ni bon, ni bien si n'estoit à la Fronde (1) . »
La régente elle-même n'était pas moins passionnée pour le beau linge et les dentelles. Ses portraits la représentent portant une berthe de riche point, ajustement dont la mode datait de son arrivée en France; et sa belle main est entourée d'une double manchette à grandes découpures (fig. 67).
Les embouchures de bottes avaient atteint une dimension exagérée et ressemblaient à de vastes entonnoirs; les élégants de la cour les remplissaient de deux ou trois rangs de point de Gênes (fig. 68).
En 1653, on voit Mazarin, pendant qu'il fait le siège d'une ville, entretenir une grave correspondance avec Colbert, son secrétaire, relativement à l'achat de points de Flandres, de Venise et de Gênes. Il croit convenable de mettre trente ou quarante mille livres ce à ces achapts » , ajoutant qu'en les faisant en temps
(1) Mémoires de Guy Johj, de 164S à 1665.
opportun j on obtiendra des prix avantageux; mais, comme il
Fig. 67. — Manchette d'Anne d'Autriche, d'après un portrait de Versailles.
Fïg. 68. — Embouchure de botte garnie de point de Gènes.
espère que le siège sera bientôt fini, on peut attendre son arrivée
à Paris pour la décision définitive (1). Colbert écrit de nouveau le 25 novembre, pressant son Éminence, vu ce la quantité de mariages qui se feront Thyver ».
Un passage de Tallemant des Réaux donnerait à penser que ces achats étaient destinés à servir de modèles aux fabricants de dentelles, per mostra di famé in Francia, ainsi que le disait luimême le cardinal. Sous ce règne, les édits somptuaires ne font pas défaut. Le plus important de tous (2) est celui du 27 novembre 1660; aussi fut-il chaudement approuvé par Sganarelle, dans l'École des Maris, qui parut Tannée suivante :
« Oh! trois et quatre fois soit béni cet édit, Par qui des vêtements le luxe est interdit ! Les peines des maris ne seront pas si grandes, Et les femmes auront un frein à leurs demandes. Oh ! que je sais au roi bon gré de ses décris (3) ! Et que pour le repos de ces mêmes maris Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie Comme de la guipure et de la broderie! »
Cette ordonnance, après avoir défendu tous « passemens, tous points coupés étrangers, tous points de Gênes, » etc., et les passements et dentelles de France ayant plus d'un pouce de largeur, permet pendant Fespace d'une année l'usage des « collerettes et manchettes » qu'on possède déjà, et qui, ce délai passé, ne pourront être garnies que d'une dentelle faite dans le royaume et n'excédant pas la largeur prescrite. L'édit s'en prend ensuite aux canons, qui entraînent un « excès de dépense insupportable par la quantité de passemens, points de Venise et de Gênes », dont ils
(1) La lettre est datée du 19 nov. 1653. Elle est donnée toute entière par M. Léon de Laborde , dans le Palais Mazarin; Paris, 18-15.
(2) On le trouve aux Archives de l'empire et à la bibliothèque de la cour de cassation.
(3) On appelait ainsi les ordonnances faites pour défendre de fabriquer, de vendre ou porter certaines étoffes.
sont chargés : l'usage en est prohibé, à moins qu'ils ne soient en linge uni ou en étoffe pareille au vêtement.
Les canons de dentelle de Louis XI V, tels que les reproduit le tableau de son entrevue avec Philippe IV, dans File des Faisans (fig. 69), peuvent donner une idée de ces ornements extragants, de ces
Canons à trois étages A leurs jambes faisant ombrages (1),
Fig. 69. — Canons de dentelle de Louis XIV, en 1660.
(1) Dictionnaire des Précieuses, 1660.
et qui pis est, dont quelques-uns coûtaient 7,000 livres la paire, ce A la cour de France, écrit S. d'Alquié, on regarde comme peu de chose d'acheter des rabats, manchettes et canons de la valeur de 13,000 écus (1). » Ces canons avec les rhingraves qui les accompagnaient et que, après la prohibition du point de Venise, on avait ornés du nouveau point de France, disparurent tout à coup. En 1682, le Mercure galant annonce que « les canons et les rhingraves deviennent tout à fait hors de mode » .
Au moment du mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse (1660) „ la mode espagnole des dentelles noires prend faveur ; la cour porte des pourpoints de brocard d'or et d'argent « ornés de dentelles noires d'un point recherché » . Quelques années plus tard, lors de la prise d'habit de Mmc de La Yallière aux Carmélites , « les dames portaient des robes de brocard d'or, d'argent ou d'azur, par-dessus lesquelles, elles avaient jeté d'autres robes en dentelles noires transparentes » (2) .
Pendant la plus grande partie du règne de Louis XIV, les points d'or et d'argent d'Espagne et d'Aurillac rivalisèrent avec les points de fil des Flandres et d'Italie ; mais vers la fin du siècle, ils tombèrent dans le domaine du vulgaire.
En dépit des ordonnances qui se succédèrent depuis 1660 (3), les points de Gênes et de Venise, alors à l'apogée de leur faveur, continuèrent à l'emporter sur les dentelles de France dont l'as- Molière les ridiculise également :
Et de ces grands canons, où , comme des entraves On met tous les matins les deux jambes esclaves.
{C Ecole des Maris.)
(1) Les Délices de la France, par Savinien d'Alquié. 1670.
(2) Mffie de Sévigné fait allusion à ces robes. « Avez-vous ouï parler des transparens?... des robes noires transparentes et des belles dentelles d'Angleterre? » {Lettres.)
(3) En 1661. 1662, 1664.
pect était lourd et commun (1); aucun édit royal ne put les faire préférer aux beaux produits artistiques des pays voisins.
Colbert adopta sagement un autre moyen : il résolut de développer et de perfectionner la fabrication de la dentelle en France, et d'obtenir des résultats qui rivaliseraient avec les points tant admirés d'Italie et de Flandre, afin que si les fortunes s'épuisaient dans l'acquisition de ces objets de luxe, l'argent au moins ne sortît pas du royaume. En 1665, sur la recommandation du sieur Ruel, il choisit Mrae Gilbert, native d'Alençon et déjà familiarisée avec la manière de faire le point de Venise, lui avança 50,000 écus et l'établit dans son château de Lonray (fig. 70), près d'Alençon, avec trente dentellières qu'il avait fait venir à grands frais d'Italie.
Au bout de quelque temps Mme Gilbert arriva à Paris avec les premiers spécimens de son travail. Le roi, à qui Colbert sut inspirer le désir de voir ces dentelles, annonça à la cour, pendant un souper à Versailles, qu'il venait de fonder une manufacture de point plus beau que celui «de Venise, et il indiqua le jour qu'il irait en voir les produits. On les arrangea artistement dans un des salons du palais sur une tenture de damas cramoisi. Le roi en fut enchanté : il fit compter une somme importante àMme Gilbert, témoigna le désir que désormais personne ne parût à la cour avec d'autres dentelles, et leur donna le nom de point de France (2) . A peine le roi se fut-il retiré que les courtisans s'empressèrent de faire l'acquisition des dentelles. L'approbation du souverain fit
(1) « On fabriquait précédemment ces espèces de dentelles guipures, dont nous voyons encore quelques restes et dont on ornait les aubes des prêtres, les rochets des évêques et les jupons des femmes de qualité. » (Roland de la Platière, article Dentelle dans Y Encyclopédie méthodique.) Roland et Savary sont les deux autorités que tous les écrivains postérieurs ont copiés, sur le sujet de la dentelle.
(2) Mémoires historiques sur la ville d'/ilenço?i, par M. Odolant-Desnos. Alençon, 1787.
la fortune de l'entreprise. Le point de France fut prescrit par Tétiquette de la cour : tous ceux qui faisaient partie de la maison du roi, tous ceux qui étaient reçus à Versailles ne purent porter, les femmes comme les hommes, que des dentelles de la manufacture royale.
Une ordonnance du 5 août 1665 fonda, sur une large échelle, la manufacture des points de France (1), lui accorda un privilège
Fig. 70. — Château de Lonray (Orne).
(1) Cette ordonnance dont nous n'avons pu trouver le texte aux sources indiquées par les auteurs du Recueil général des anciennes lois françaises, est heureusement répétée dans un acte de 1666 (Arch. de l'emp., collection Rondonneau), prescrivant la création dans « les villes du Quesnoy, Arras, Reims, Sedan, Château-Thierry, Loudun , Alençon , Aurillac et autres du royaume, de manufactures de toutes sortes d'ouvrages de fil, tant à l'éguille qu'au coussin , en la manière des points qui se font à Venise, Gennes, Raguse et autres pays estrangers, qui seroient appellés points de France » .
Un autre arrêt fait connaître que les entrepreneurs ont fait venir un grand nombre des meilleures ouvrières de Venise et autres villes étrangères, les ont
exclusif de dix ans et un don de 36,000 livres. Une compagnie se forma dont les membres s'accrurent rapidement. On nomma huit directeurs aux appointements de 12,000 livres par an, pour conduire la manufacture; les assemblées de la compagnie se tinrent à l'hôtel Beaufort, à Paris. La première distribution des profits eut lieu en 1669 et s'éleva à 50 °/0par action. En 1670, on distribua 120,000 livres aux associés; en 1673 les bénéfices furent plus considérables encore. Le privilège de dix ans cessait en 1675 ; le capital fut remboursé et le reste des profits partagé. Golbert établit une seconde manufacture dans le château de Madrid, au bois de Boulogne.
Telle est F origine du point de France. Colbert voyait ses plans couronnés par le succès avec lequel il avait fondé en France une industrie lucrative qui amenait l'argent étranger dans le royaume. Il avait toute raison de dire que la mode était à la France ce que les mines du Pérou étaient à l'Espagne (1). Boileau fait allusion au succès du ministre dans son Épître au Roi :
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Le point de France avait donc supplanté le point de Venise, mais son prix élevé en restreignit l'usage aux gens riches; ceux qui ne pouvaient se permettre de si dispendieux ornements les remplaçaient par la dentelle au fuseau, dont la fabrication prit chaque jour plus d'extension : la production ne suffisait pas à la demande.
Encouragées par le succès des manufactures royales, diverses
réparties dans les villes sus-mentionnées et qu'il se fait maintenant en France « des ouvrages de fil si exquis qu'ils esgallent, mesme surpassent en beauté les estrangers ». (Bibl. de la cour de cassation.) Des manufactures du Quesnoy et de Château-Thierry en particulier, il ne reste nulle trace. (I) Mot favori de Colbert.
villes du royaume se livrèrent à la fabrication des dentelles. Le nombre des dentellières s'accrut rapidement; les campagnes aux environs de ces villes durent fournir leur contingent, tant la besogne était grande. C'était d'autant plus facile que les paysannes pouvaient emporter l'ouvrage et travailler dans leurs chaumières (1).
(1) On se fera une idée de l'importance du commerce de la dentelle en France au commencement du dix-huitième siècle et de l'immense consommation de dentelle qui s'y faisait par les chiffres suivants :
En 1707, la recette des droits d'entrée sur la dentelle fut sous-affermée à Étienne JNicolas , moyennant la somme de 200,000 livres. Le droit était alors de 50 livres par livre pesant de dentelle ; il en entrait donc annuellement en France plus de 4,000 livres, qui estimées au bas prix de 1,000 livres par livre pesant, représenteraient 4 millions de notre monnaie.
Faisant entrer en ligne de compte que la fraude se pratiquait sur une vaste échelle , que les points de Venise et de Gênes étaient prohibés, que d'autre part le sous-fermier ne donnait 200,000 francs au fermier général qu'avec la certitude de quelque profit pour lui-même, il faut admettre que ce chiffre, quoique élevé, est loin de représenter la valeur des dentelles étrangères qui entraient en France à cette époque. Nous pensons que 8 millions seraient à peine le chiffre vrai. (F. Aubry, Rapport sur les dentelles fait à la commission française de l'Exposition universelle de Londres, 1851 : c'est la meilleure histoire de la dentelle qui ait été publiée.)