CHAPITRE X
louis xiv (suite).
Pendant la seconde partie du règne de Louis XIV, on continua à porter du point de France à profusion. Le roi affectionnait cette fondation autant que plus tard les souverains s'attachèrent à leurs fabriques de tapisseries et de porcelaines. L'Église et ses ministres étaient parés de point de France. Les dames offraient des « tours de chaire à l'église de la paroisse (1) ». Des aubes « garnies d'un grand point de France brodé, antique », des nappes d'autel garnies d'Argentan, figurent dans les registres des fabriques (2) .
Une peinture de Rigaud, qu'on voit à Versailles, reproduit la présentation du grand Dauphin au roi son père, en 1661. Le royal enfant est enveloppé de langes garnis du plus riche point de France (pl. VIII) ; et ce fut du point de France qu'on choisit par ordre du roi pour garnir les draps de toile de Hollande dont on fit usage à la cérémonie de la « nomination » .
Au mariage du prince de Conti et de Mlle de Blois, la toilette offerte par le roi était « garnie de point de France si haut
(1) « Deux tours de chaire de point de France donnez depuis quelques années par deux dames de la paroisse. » {Inv. de l'église Saint-Merry,à Paris. Areh. de Temp., LL, 859.)
\ (2) Inv. de l'église Saint- G er vais, à Paris. (Ibid., LL, 854.)
qu'on ne voyait point de toile (1). » Le tour de lit et le couvrepieds étaient du même point.
L'exemple des princes est toujours suivi par la foule, dit Quintilien, et ce mot si souvent vérifié, le fut une fois de plus : jupes, corsets, mantes, tabliers avec leurs bavettes, souliers, gants (2), les éventails même se garnirent de point de France.
Lors de l'audience que donna la Dauphine aux ambassadeurs de Siam, « à ses relevailles » , elle était sur un lit « presque tout couvert d'un très-beau point de France sur lequel on avoit mis de riches carreaux » . A l'occasion de la visite de ces étrangers à Versailles, le roi, fier de sa nouvelle manufacture, leur fit don de manchettes et de cravates du plus beau point.
Les cravates se portaient soit d'un seul morceau de point, soit de mousseline avec des bouts tombants en dentelle (fig. 71} . En 1679, étant à Marly, le roi donna une fête à un petit
(1) Mme de Sévigné dit de Mlle de Blois qu'elle était « belle comme un ange avec un tablier et une bavette de point de France. » {Lettres, 27 janvier 1674.)
(2) Dans l'Extraordinaire du Mercure pour 1678, on lit : « En habit d'esté », gants de « point d'Angleterre ».
Fig. 71. — Cravate de Louvois, d'après sa statue par Girardon.
nombre d'élus. Quand, à la fin du jour, les dames se retirèrent pour faire une nouvelle toilette, elles trouvèrent dans leur cabinet une robe, aussi élégante que fraîche, garnie de ce point si recherché, et présent du galant souverain, qui alors n'était pas encore surnommé « l'inamusable ». Quel désespoir un tel cadeau dut causer à celles qui n'avaient pas été invitées! Comme on l'aura précieusement conservé de génération en génération jusqu'à ce que les mauvais jours de la révolution eussent dispersé dentelles et grandes dames et que plus d'une duchesse fût obligée, pour vivre en émigration, de vendre ses riches points aune à aune!
Lorsqu'en 1674, Mme Scarron fut devenue propriétaire de Maintenon , elle fit venir des dentellières flamandes qu'elle y
Fig. 72. — Mme de Maintenon, d'après son portrait, à Versailles.
établit; on ne sait absolument rien de cette entreprise. Dans ses portraits, Mme de Maintenon est parée de précieuses dentelles (fig. 72).
Faire de la dentelle de point devint bientôt l'occupation favorite des dames. Parmi les nombreuses gravures qui nous restent de cette époque, il y en a une de 1691 représentant « une Fille
de qualité faisant de la dentelle, avec cette légende : «Après dîner vous travaillez au point. » Une autre (1), d'après un dessin de Le Pautre, et datée de 1676, est intitulée : « Dame en deshabillé de chambre » (fig. 73).
Fig. 73. — Dame en déshabillé de chambre, d'après Le Pautre (1676).
Vers 1680 parut une mode trop célèbre pour que nous n'en di-
(l) A la Bibliothèque Mazarine, il y a quatre volumes in-folio de gravures, d'après Bonnard et autres , représentant les costumes du temps de Louis XIV ; et aux Archives de l'empire, on conserve une grande série de costumes dans des cartons numérotés M, 815 à 823, etc., et portant l'étiquette : « Gravures de modes. »
sions pas quelques mots. On connaît l'histoire de la Fontange. Dans une partie de chasse les cheveux de la belle duchesse de Fontanges s'échappèrent du ruban qui les retenait : la duchesse noua à la hâte son mouchoir de point autour de sa tête, ce qui produisit une coiffure si légère, si gracieuse, que le roi, enchanté, pria la belle favorite de la garder toute la soirée, désir qui fut satisfait. Ce mélange de dentelle et de ruban, alors nouveau, fit sensation, et le lendemain même toutes les jeunes dames parurent à la cour « coiffées à laFontanges ».Mais cette coiffure cessa bientôt d'être gracieuse et de bon goût ; on la fit de plus en plus haute et Ton arriva à la composer de plusieurs rangs de point montés sur laiton. Les poètes et les satiristes attaquèrent cette mode, comme ils avaient jadis attaqué (1) la haute coiffure des matrones romaines.
La disparition de la Fontanges est racontée de diverses manières. Les uns disent que le clergé dirigea contre elle ses prédications comme il avait prêché contre les hennins du quatorzième siècle et qu'il finit par faire crouler le fragile édifice. D'après une autre version, le roi aurait simplement fait observer que « cette coiffure lui paraissait désagréable » . Sur ce, les dames travaillèrent toute la nuit, et le lendemain soir, à la réception de la duchesse de Bourgogne (2), elles parurent avec une coiffure basse. Cependant les hautes coiffures continuèrent et le roi put répéter bien des fois encore : « J'ai eu beau crier contre les coiffures trop hautes, » personne ne montrait la moindre envie de les abaisser. Quoi qu'il en puisse être, le Mercure de novembre 1 699 fait remarquer que « la hauteur des anciennes coiffures commence à paroître ridicule ».
(1) Ju vénal, Satire VI.
(2) « Le vendredi 25 oct. 1 699, il y eut une grande toilette chez madame la duchesse de Bourgogne où les dames parurent pour la première fois en coiffures d'une forme nouvelle , c'est-à-dire beaucoup plus basses. » (Mercure galant.)
En ce temps-là les dentelles n'étaient pas exclusivement portées à la cour (1). « Le gentilhomme, dit M. Capefigue, allait au feu en manchettes, poudré à la maréchale, les eaux de senteur sur son mouchoir en point d'Angleterre. L'élégance n'a jamais fait tort au courage, et la politesse s'allie noblement à la bravoure. » Mais les dentelles, comme les finances, s'usent vite à la guerre. Voici ce qu'écrivait Dangeau en 1690 : « M. de Castanaga (2), à qui M. du Maine et M. de Luxembourg avoient demandé un passeport pour faire venir des dentelles à l'armée, a refusé le passeport, mais il a envoyé des marchands, qui ont porté pour dix mille écus de dentelles; et après qu'on les eût achetées, les marchands s'en retournèrent, sans vouloir prendre d'argent, disant qu'ils avoient cet ordre de M. de Castanaga. »
A la fin du dix-septième siècle, il est beaucoup question de Steinkerque (3) ; c'était une longue cravate de dentelle nouée négligemment autour du cou. La mode en vint après la bataille de ce nom gagnée en 1692 parle maréchal de Luxembourg contre le prince d'Orange. On avait tout à coup sonné la charge ; les princes du sang nouèrent à la hâte leur cravate, opération qui d'ordinaire exigeait beaucoup de soin -, ils se précipitèrent sur le champ de bataille, fondirent sur l'ennemi et remportèrent la victoire. En l'honneur de ce jour, les dames et les cavaliers s'empressèrent de porter leurs cravates nouées, en apparence, d'une façon négligée ou à la Steinkerque.
Je trouve qu'en été la Steinkerque est commode,
a dit un auteur. Les Steinkerques firent fureur pendant plusieurs années; on en portait en Angleterre autant qu'en France.
(1) En parlant du Masque de fer, Voltaire dit : « Sa plus grande passion était pour le linge le plus fin et la dentelle. » {Siècle de Louis XIV.)
(2) Gouverneur des Pays-Bas sous Charles II.
(3) « J'avais une Steinkerque de malines , » écrit le trop féminin abbé de Choisy.
La fig. 74 représente le grand Dauphin avec sa « longue Steinkerque à replis tortueux (1) » ; Mme du Lude (2) est aussi en Steinkerque (fig. 75) ; ces deux figures sont copiées sur des estampes du temps.
La plus jolie mode de cette époque fut celle des engageantes, hautes dentelles garnissant les manches des dames et dont les rangs doubles ou triples ont été Y objet des discussions de l'étiquette;
Fig. 1U. — Le grand Dauphin cravaté à la Steinkerque.
elles figurent constamment dans les livres de modes et les inventaires de l'époque. « Les manches plates se font de deux tiers de tour avec une dentelle de fil de point fort fin et fort haut ; on
(1) Regnard.
(2) Dame du palais auprès de la reine Marie-Thérèse, et ensuite première dame d'honneur de la duchesse de Rourgogne.
nomme ces manches engageantes (1). » Cette mode, qui date de 1683, resta en vogue jusqu'à la révolution. On voit des engageantes dans le portrait de la princesse Palatine, mère du Régent (fig. 76) et dans celui de Mme Sophie de France, fille de Louis XV, peint en 1782, par Drouais.
Nous ne pouvons passer sous silence « F équipage de bain, » dans lequel les dentelles jouaient un très-grand rôle. Dès 1688,
Fig. 75. — Mme du Lude en Steinkerque.
Mme de Maintenon fait présent à Mrae de Chevreuse d1un « équipage de bain de point de France ». Il se compose non-seulement
(t) Mercure galant, 1683. En 1688, on y lit encore : « Les points de Malines sont fort en règne pour les manches qu'on nomme engageantes. On y met des points très-hauts , fort plissés, avec des pieds. »
d'un peignoir, mais d\m haut volant entourant la baignoire, des serviettes et de la descente, le tout d'une grande magnificence (1) . Des objets de ce genre se voient dans les anciennes estampes.
La raison de ce luxe, c'est que les Françaises du dix-septième et du dix-huitième siècle recevaient leurs visiteurs des deux sexes, non-seulement lorsqu'elles étaient au lit ou à leur toilette, ce qui est connu, mais aussi pendant le bain, ce qu'on sait moins. Dans ce cas on mêlait à l'eau quelque essence qui la blanchissait;
Fig. 76. — La princesse Palatine, d'après un portrait de Rigaud à Versailles.
on appelait cela « un bain au lait ». Autre temps autres mœurs. Avant de clore ce chapitre, disons quelques mots de la fameuse
(1) « 1725. Deux manteaux de bain et deux chemises, aussi de bain, garnis aux manches de dentelle , l'une à bride , et l'autre à raiseau. » (Inv. d'Anne de Bavière, princesse de Condé.)
«■ 1743. Un tour de baignoire de bazin garni de vieille dentelle. — Trois linges de baignoire garnis de dentelle. » (Inv. de la duchesse de Bourbon.)
poupée du temps de Louis XIV. Il était d'usage à l'hôtel de Rambouillet d'habiller de grandes poupées; il y en avait une appelée la grande Pandore, qu'on faisait voir en toilette à chaque invention nouvelle de la mode; une autre, la petite Pandore, revêtait les déshabillés. De semblables poupées étaient envoyées à Vienne, en Italie et en Angleterre (1), couvertes des plus belles dentelles de France. En temps de guerre, lorsque les ports anglais étaient bloqués, une permission spéciale était accordée pour l'entrée d'une poupée de quatre pieds, ce grand Courrier de la mode (2) . Pendant les guerres de l'Empire, cette faveur fut refusée aux dames anglaises, et toute une génération se trouva ainsi privée des modes de France.
(1) En 1764, on lit dans l'Espion chinois : « Il a débarqué à Douvres un grand nombre de poupées de hauteur naturelle, habillées à la mode de Paris , afin que les dames de qualité puissent régler leurs goûts sur ces modèles. »
Un peu plus tard Mercier mentionne dans son Tablea u de Paris ia poupée de la rue Saint-Honoré. « C'est, dit-il, de Paris que les profondes inventions en modes donnent des loix à l'univers. La fameuse poupée, le mannequin précieux, affublé des modes les plus nouvelles... passe de Paris à Londres tous les mois et va delà répandre ses grâces dans toute l'Europe. Il va au nord et au midi , il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg, et le pli qu'a donné une mam française se répète chez toutes les nations, humbles observatrices du goût de la rue Saint- Honoré . » ,
(2) L'usage en était beaucoup plus ancien. M. Ladomie assure que dans les dépenses de la cour pour 1391 figurent tant de livres pour une poupée envoyée à la reine d'Angleterre; en 1496, une autre est envoyée à la reine d'Espagne, et en 1571 une troisième à la duchesse de Bavière.
Avant son mariage, Henri IV écrit, en 16u0, à Marie de Médicis : « Frontenac me dit que vous désirez des modèles de nos modes pour les habits. Je vous envoie donc quelques poupées modèles. »