POINT D'ARGENTAN
Les points faits dans cette petite ville ont longtemps rivalisé avec ceux d' Alençon, et ils ont joui d'une égale renommée. Bien qu'en général on les confonde dans le commerce , il n'existe pas moins entre eux des différences essentielles.
On ne trouve aucune trace historique d'un établissement fondé par l'État à Argentan pour la fabrication de la dentelle , et selon toute apparence , il n'y en a pas eu ; mais on faisait depuis longtemps des dentelles à Argentan comme à Alençon : il est probable que les dentellières argentanaises ont, par degrés, perfectionné leur travail, imité les produits de Lonray. Quoi qu'il en puisse être, la dentelle d'Argentan était comprise dans les points de France. Comme témoignage populaire, il existe dans la ville une auberge à l'enseigne du Point de France.
Alençon faisait le plus beau réseau, Argentan excellait dans la bride; les fleurs d'Argentan étaient plus hardies, plus grandes, plus compactes ; l'ensemble du travail avait un caractère différent, il se rapprochait plus du point de Venise (fig. 87 et 88). Sur le fond clair de bride , ces dessins produisaient plus d'effet que le travail délicat d1 Alençon.
La fabrication de la dentelle avait presque cessé à Argentan , lorsqu'en 1708, un sieur Matthieu Guyard, marchand mercier à Paris, la releva. Il demanda au conseil du roi l'autorisation de s'établir à Argentan et d'y employer 600 ouvrières, faisant valoir
que depuis cent vingt ans ses ancêtres et lui fabriquaient dans les environs de Paris de la dentelle de soie noire et de fil blanc , et qu'il était parvenu à imiter dans la perfection les plus belles dentelles d'Angleterre et de Malines. Sa demande lui fut accordée accompagnée de certains privilèges, tels que ceux de ne pas loger les soldats et de mettre au-dessus de sa porte les armes royales; en outre Montulay, son dessinateur et graveur, fut exempté de tous impôts, sauf de la capitation. L'arrêt obtenu par Guyard porte la date du 24 juillet 1708.
Les enfants de Guyard lui succédèrent, à ce qu'il paraît; mais des établissements rivaux se fondèrent et la discorde se mit entre eux. Vers ce temps, ils employaient environ 1,200 ouvrières (1). En 1 788 , Arthur Young estime que la production annuelle des dentelles d'Argentan s'élève à 500,000 livres. Ce fut probablement l'époque de leur plus grande prospérité; elles étaient portées à la cour et à la ville, comme l'attestent les comptes (2) et autres documents du temps.
Une particularité du point d'Argentan était la bride picotée, souvenir peut-être du point de Venise; on l'appelait aussi bride bouclée, parce que le picot n'est qu'une petite boucle, et bride épinglée, parce que pour le faire on pique une épingle dans la boucle.
La manière de faire la bride picotée est perdue et n'a*pu être retrouvée , quelque simple et facile à exécuter ou à découvrir que semble devoir être ce travail. Il y a une quinzaine d'années, il existait encore une vieille dentellière qui dans sa jeunesse avait
(1) Dans une liste de 111 ouvrières attachées à la maison Guyard, se trouvent les noms de plusieurs bonnes familles bourgeoises du pays, même les noms de familles nobles, d'où l'on peut conclure que faire de la dentelle n'était pas regardé comme trop roturier.
(2) Dans ceux de Mme du Barry (1772) on voit figurer six rang de manchettes, un devant de gorge, un fichu de nuit, une collerette, le tout en point d'Argentan, au prix de 2,866 livres.