SEINE-INFÉRIEURE
La dentelle forme une partie essentielle du costume des paysannes de la Normandie. Le fameux bourg oin (1) avec ses longues barbes de belle dentelle, descend de génération en génération, très-peu différent aujourd'hui des cornettes du quatorzième et du quinzième siècle (fig. 88). Les Normandes avaient tant d'affection pour leurs coiffures de dentelle qu'elles les portaient en toute circonstance , sans s'inquiéter si le reste de leur costume en était digne. « L'hôtesse, dit un voyageur (1739), entra coiffée de longues barbes en dentelle au fuseau, mais portant une robe , ou plutôt une sorte de sac en bure grossière . »
Les manufactures du pays de Caux datent du commencement du seizième siècle. Faire de la dentelle était l'occupation principale des femmes et des filles des mariniers et des pêcheurs. Selon le duc de Saint- Aignan, gouverneur du Havre, on en comptait, en 1692, 20,000 se livrant à ce travail (2).
(1) Le bourgoin est fait de mousseline blanche fortement empesée et recouvrant une carcasse de carton ; il s'élève à une grande hauteur et diminue au sommet, où il affecte souvent une forme circulaire ou en corne. Deux très-longues barbes, en dentelle de prix, descendent sur les épaules. Les bourgoins varient d'aspect par toute la Normandie. {Mrs Stothard's Tour in Normandy.)
(2) Honfleur , ainsi que les localités environnantes , devait être compris dans cette évaluation.
C'est dans l'ancienne province de Normandie que la fabrication des dentelles s'accrut le plus rapidement, au dix-huitième siècle. D'Arras à Saint-Malo, plus de trente centres de cette industrie se formèrent, où Ton imitait avec succès les malines, les guipures de Flandre, les dentelles à fond simple, alors appelées point de Bruxelles, les points de Paris , la dentelle noire , ainsi que ces guipures enrichies de fiî d'or et d'argent dont on faisait usage pour les ornements d'église.
Les manufactures du Havre, de Honfleur, de Bolbec, d'Eu, de Fécamp et de Dieppe étaient des plus prospères ; elles faisaient des fonds simples et de doubles , de la guipure et une sorte d'épaisse valenciennes telle qu'on en fait encore à Honfleur et dans ses environs.
Les dentelles du Havre, dit Th. Corneille, sont « très-recherchées » (1). Sur une gravure représentant une Marchande lingere en sa boutique, 1688 (£),. on voit, parmi ses assortiments de points d'Espagne et d'Angleterre, certain carton portant l'étiquette point du Havre. On le revoit dans l'inventaire de Colbert, qui le trouvait digne de garnir ses taies d'oreiller et ses camisoles (3) ; et Mrae de Simiane (1681) avait deux toilettes garnies
D'après un Mémoire concernant le commerce des dentelles en 17 04 (Bibl. imp., Mss., fonds fr., 14,294), Rouen, Dieppe, le Havre, le pays de Caux, le baillage de Caen, Lyon, le Puy et autres parties de la France, occupaient à faire de la dentelle à bas prix , un quart de la population de toutes classes et de tous âges, depuis six ans jusqu'à soixante-dix. Ces dentelles se faisaient en fil de Harlem.
« Les dentellières du Havre, dit Peuchet, font du point noir et du blanc, depuis 5 sols jusqu'à 30 livres l'aune. Elles sont employées par des commerçants qui achètent les produits de leurs fuseaux. On en exporte beaucoup à l'étranger, même aux Indes orientales et dans les îles de l'Amérique et des mers du Sud. »
(1) Dictionnaire géographique, par Th. Corneille, 1707.
(2) Gravures de modes, Arch. de l'emp., M, 815-23.
(3) « 1683. Deux housses de toille piquée avec dentelle du Havre, deux camisolles de pareille toille et de dentelle du Havre ». Inv. fait après le décès de Colbert (Bibl. imp., Mss., Suite de Mortemart, 34.)
de dentelles du Havre avec un « estuy à peignes assorti ».
Après les points du Havre viennent les dentelles de Dieppe, qui, selon un auteur du dix-huitième siècle , rivalisent avec l'in-
Fig. 88. — Cauchoise, d'après une gravure du dix-huitième siècle.
dustrie d'Argentan et de Caen . La ville de Dieppe seule , avec le village de Saint-Nicolas d' Aliermont , occupait 4,000 dentellières. Nos dentelles , rapporte un auteur dieppois, ne le cèdent qu'aux
malines, en finesse et en correction de dessin; aussi le commerce s'en maintient-il ; toutefois , il n'a jamais été plus considérable qu'à la fin du dix-septième siècle. Cette industrie occupant beaucoup d'ouvrières , il y a aussi beaucoup de commerçants qui achètent leurs dentelles et les expédient dans tout le royaume ou en Espagne et en Amérique. Ce commerce est libre et hors de corporation , mais ceux qui font la dentelle sans être merciers ne peuvenl vendre le fil à dentelle, vente très-lucrative (1). »
« La fabrication de la dentelle, quoique très-ancienne, dit vingt ans plus tard un autre auteur, a beaucoup diminué depuis que les points , les mousselines brodées , les gazes obtiennent la préférence. Cependant les bonnes ouvrières gagnent encore pour bien vivre, mais celles qui n'ont pas la dextérité requise feront bien de chercher un autre état (2). »
Le point de Dieppe (fig. 89) ressemble beaucoup à la valenciennes, mais il est moins compliqué, il exige moins de faseaux ; et tandis qu'on ne peut faire la valenciennes qu'en bouts de 20 centimètres sans détacher la dentelle du carreau , le point de Dieppe ne s'enlève pas, il se roule. Quelques femmes trèsâgées font encore de l'ancien point, mais on l'a entièrement abandonné pour la valenciennes.
Une vieille et très-jolie dentelle de Normandie à fond double, fort employée pour bonnets, était généralement connue sous le nom de dentelle à la Vierge (fig. 90). Nous n'avons trouvé qu'une seule mention de la dentelle ainsi désignée, et cela dans l'inventaire fait en 1785, après le décès de Louis-Philippe d'Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe : on y voit en effet « une aube en batiste garnie en gros point de den-
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de Dieppe, par M.-C. Guibert. 1761.
(2) Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe, par M. Desmarquets, 1785.
telle dite à la Vierge » (1), pour sa chapelle de Villers-Cotterets.
La dentelle d'Eu ressemblait fort à la valenciennes ; on l'estimait généralement. A Eu, siège d'un château royal habité par
le duc de Penthièvre, amateur enthousiaste des beaux points, comme l'attestent ses comptes de garde-robe , les fabricants de dentelle devaient être patronnés et encouragés.
Dans le tableau de famille peint par Vanloo et connu sous le nom de la Tasse de chocolat, où Ton voit ï réunis le duc de Penthiè-
§ vre, sa fille, la future du- 2 chesse d'Orléans, son fils, ^ et la princesse de Lamg balle, le duc, qui tient à la main une médaille dans son écrin, porte des manchettes de dentelle genre valenciennes et probablement faite dans ses domaines (fig. 91).
Mais la révolution anéantit presque entièrement l'industrie de la dentelle dans toute la Normandie. Le Havre, Pont-FÉvêque , Honfleur, Eu et plus de dix autres villes voisines ont dès lors cessé de
(!) Arch. de l'emp., X, 10,086.
NORMANDIE. 203 faire de la dentelle. Bien que Dieppe eût déjà souffert de l'introduction des dentelles étrangères à la localité, il maintint sa fabrication, qui, à la vérité, fut bien languissante. Il en fut de même à Hon fleur.
Fig. 90. — Dentelle à la Vierge (Dieppe).
« Les dentelles de Dieppe sont peu demandées, dit M. Ferret (1 ) ; néanmoins il y en a une espèce très-étroite , nommée Poussin , la ressource habituelle des pauvres dentellières de la ville, qui se
(1) Notices sur Dieppe, Arques, etc., par P.-J. Ferret, 1824.
recommande par son bas prix et le joli effet qu'elle produit en garniture de cols et de robes du matin. Les étrangers, qui visitent Dieppe, ne manquent pas d'en faire d'amples provisions (fig. 92). » Les dentellières de Dieppe aimaient à donner à leurs dentelles des noms qui leur fussent propres, tels que à la Vierge, Ave Maria
Fig. 91. — Manchette genre valenciennes du duc de Penthièvre.
Fig. 92. — Dentelle du Petit Poussin (Dieppe).
(fig. 93), etc. La désignation de Poussin est donnée à la dentelle en question, à cause de la délicatesse de son travail.
En 1826 une école d'apprentissage pour la dentelle fut établie à Dieppe sous la direction de deux sœurs de la Providence, de Rouen. Elle fut patronnée, d'abord par la duchesse de Berfi, puis par la reine des Français ; elle Test aujourd'hui par l'impératrice Eugénie. Les efforts des sœurs ont été couronnés de succès;
en 1842, elles reçurent la médaille d'or, pour avoir, par la substitution de la valenciennes au vieux point de Dieppe, introduit une nouvelle industrie dans le département . Leurs élèves font de la valenciennes de toutes largeurs et sont très-expertes dans les fonds à mailles carrées de la valenciennes de Belgique. Elles
Fig. 93. — Dentelle de VAve Maria (Dieppe).
n'emploient que le fil de lin sans aucun mélange de coton, et leurs dentelles sont du plus raisonnable prix (1).