‹ Histoire de la dentelleChapitre 4 sur 108 · GUIPURE · texte numérisé non relu

GUIPURE

« La guipure, dit Savary, est une sorte de dentelle ou passement fait de cartisane et de soie tordue. » La cartisane était une petite lanière de mince parchemin, qu'on recouvrait d'un fil de soie d'or ou d'argent; elle formait le relief des dessins. La soie enroulée autour d'un gros fil ou cordonnet était nommée guipure; de là le nom de cette dentelle (1).

(1) « Guiper, tordre les fils pendant d'une frange par le moyen d'un instru-

La guipure se faisait, à l'aiguille ou au fuseau de même que l'autre dentelle; elle était variée de dessins et de couleurs, comme de largeurs et de qualités . Les plus étroites guipures étaient appelées têtes de More ou de moire, les deux épithètes pouvant également rappeler les têtes ou capuchons de moire noire presque toujours garnis d'une étroite dentelle, que portaient les femmes italiennes et dont la mode fut adoptée en tous pays. Moins il y avait de cartisane dans la guipure, plus elle était estimée ; car la cartisane durait peu : le parchemin recouvert de soie qui la composait, se détériorait au blanchissage, et le dessin était détruit. Plus tard, le vélin fut remplacé par un fil de coton appelé canetille.

D'après Savary, la plupart des guipures se faisaient dans les environs de Paris, notamment à Saint-Denis, Écouen, Montmorency, Yilliers-le-Bel, etc. ; il nous apprend qu'autrefois (il écrivait en 1720), on en portait beaucoup en France, mais que, depuis que la mode en était passée, on en fournissait l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, et les Indes espagnoles, où elles étaient fort en faveur (1).

La guipure était faite d'or, d'argent et de soie ; aussi n'étaitelle portée que par les gens riches. Au couronnement d'Henri II (1547), le devant du grand autel était en velours cramoisi orné de ce cuipure » d'or; d'autres ornements étaient décorés de riches broderies de « cuipure » . Lors de son entrée solennelle à Paris, le même prince portait sur son armure un surcot de toile

ment qu'on nomme guipoir, fer crochu d'un côté et chargé de l'autre d'un petit morceau de plomb pour lui donner du poids. » (Savary, Dict. univ. de Commerce, 1723.)

(1) La vente des guipures appartenait aux maîtres merciers et leur fabrication aux passementiers boutonni ers. On trouve dans le Livre commode ou des Adresses de la ville de Paris pour Vannée 1692, que « guipures et galons de soie se vendent sur le Petit-Pont et rue aux Febvres, où l'on vend aussi des galons de livrées » .

d'argent, à ses chiffre et devise, et garni de guipure d'argent. Sous le règne d'Henri III, les casaques des pages étaient couvertes de guipures et de passements, rappelant toutes les couleurs héraldiques des maisons auxquelles ils appartenaient ; et ces dentelles de soie aux nuances variées ajoutaient à l'éclat des costumes. Marie Stuart paraît avoir eu beaucoup de goût pour les guipures; car on trouve dans l'inventaire de sa garde-robe, relevé à l'abbaye de Lillebourg en 1561-62, force robes de satin et de velours ornées de guipures d'or et d'argent (1). Lorsque la reine était prisonnière à Lochleven, sir Robert Melville lui remit une paire de manches en satin blanc bordées de deux rangs de guipure d'argent (2) . Quoique Marie Stuart se plût à faire usage du mot de guipure, il ne semble pas qu'on l'eût adopté en Angleterre, tandis qu'on rencontre fréquemment l'expression correspondante de dentelle à parchemin. Dans les dépenses de la princesse Marie Tudor, on remarque qu'elle donne à lady Galthorpe une paire de manches en drap d'or garnies de « dentelle à parchemin » . Elle aimait à faire ce présent, si l'on en juge par l'anecdote suivante relative à Jane Grey : « La fille d'un grand seigneur, rapporte Strype (3), recevant de la princesse Marie qui n'était pas encore reine, un bel habillement tout de drap d'or et de velours, orné de dentelle d'or à parchemin, s'écria lorsqu'elle le vit : Qu'en puis donc faire? — Portez-le, damoiselle, repartit la princesse. — Non certes, répondit-elle; ce serait grand'honte à moi de m'attacher à madame Marie qui est contre la parole de Dieu, et d'abandonner madame Elisabeth qui suit la parole de Dieu. »

(1) « Une robe de velours vert couverte de broderies, gimpeures et cordons d'or et d'argent, et bordée d'un passement de même. — Une robe de satin blanc chamarrée de broderie faite de guimpeure d'or. — Robe de velours noyr semée de guinpeure d'or, etc. »

(2) Record office Edinburgh .

(3) Ecclesiastical memoirs, t. HT, 2, 167.

Dans les listes de protestants réfugiés en Angleterre de 1 563 à 1571, il est dit que quelques-uns subvenaient à leurs besoins en faisant des allumettes de tiges de chanvre et d'autres de la dentelle à parchemin. On trouve parmi les dentelles de la reine Elisabeth « de la dentelle à parchemin bleu pâle et argent à 7 shillings 8 pence Fonce. » Les documents de l'époque nous représentent le sac de voyage de Charles Ier comme enrichi d'une large dentelle d'or à parchemin, ses bonnets de nuit garnis de semblables ornements, et jusqu'à la boîte à peignes du barbier de Sa Majesté était pareillement décorée. Charles II fit recouvrir de dentelle d'argent à parchemin les sièges des deux côtés du trône.

Revenons à la guipure proprement dite. Un inventaire de l'église de l'Oratoire, à Paris (dix-septième siècle) , porte des voiles pour le calice, dont l'un en ce taffetas blanc garny d'une guipure », l'autre de satin blanc à fleurs avec une dentelle de guipure (1). Sans doute ces guipures étaient en soie. Il est presque impossible de dire à quelle époque les dentelles ou passements de fil appelés aujourd'hui guipure ont commencé à être désignés par ce terme. Quoi qu'il en soit, les guipures de fil sont d'ancienne date; les dessins de beaucoup de ces guipures portent le caractère de la riche ornementation et des capricieux entrelacements de la renaissance ; d'autres sont en pur style Louis XIV (fig. 17).

Les guipures les plus belles étaient celles des Flandres et de l'Italie; le style en était plus varié. Dans quelques-unes les dessins courants, hardiment tracés, sont unis par des brides ; dans d'autres, par un gros réseau, le plus souvent circulaire, appelé fond rond. Dans celle que les dentellières désignent sous le nom de guipure à passement, le contour des dessins est formé par un lacet fait à l'aiguille ou au fuseau et de la largeur d'un millimè-

(1) Bibl. imp., Mss., fonds fr., 8621.

tre environ. On remplit ensuite le milieu à l'aiguille (fig. 18).

Le terme guipure est maintenant appliqué bien ou mal dans une si large mesure, qu'il est fort difficile d'en préciser la signification. Le moderne honiton est appelé guipure; il en est de même de la dentelle de Malte et des imitations qu'on en fait à Buckingham. Les Italiens appellent ainsi les vieux points pleins de relief de Venise et d'Espagne. Comment définir le mot, dans quelles limites en circonscrire le sens?

Fig. 17. — Guipure Louis XIV.

La plupart des dentelles connues au dix-septième siècle sont énumérées dans un jeu d'esprit intitulé : La Révolte des passements (1). A la suite d'un édit somptuaire contre le luxe des vêtements, Mesdames les Broderies se réunissent :

(1) Ce petit poëme se trouve dans le Recueil de pièces les plus agréables de ce temps (Paris, chez Ch. de Sercy, 1661) ; il est dédié à M* de la Trousse, cousmc deMme de Sévigné. ^

Les Poincts , Dentelles , Passemens Qui , par une vaine despence , Ruinoient aujourd'huy la France.

Elles prennent des mesures pour le salut commun. Point de Gênes

Fig. 18. — Guipure à passements, garniture d'oreiller. Gênes.

et Point de Raguse haranguent la compagnie ; puis Point de Venise, qui semble jaloux de Raguse, s'écrie :

Encor pour vous , Poinct de Raguse , Il est bon, crainte d'attentat, r- D'en vouloir purger un Estât.

Les gens aussy fins que vous estes

Ne sont bons que , comme vous faites , Pour ruiner tous les Estats.

Et nous Aurillac et Venise Si nous plions notre valise ,

quelle sera notre destinée?.... Les autres Dentelles prennent la parole tour à tour; le désespoir les gagne ; mais une vieille Broderie d'or essaye de les consoler; elle parle des vanités de ce monde : « Qui le sait mieux que moi, qui ai vécu dans les demeures des rois ! » Une grande Dentelle d'Angleterre propose la retraite dans un couvent. L'idée sourit fort peu aux Dentelles de Flandre ; elles aimeraient tout autant être cousues pour la vie au bas d'un jupon. Mesdames les Broderies se résignent à vivre sur les ameublements ; les plus dévotes consentent à orner les devants d'autel ; celles qui se sentent trop jeunes pour renoncer au monde et à ses vanités, se réfugieront dans les magasins de costumes; Dentelle noire d'Angleterre se cédera à bon compte à un chasseur comme filet pour attraper des bécasses. Tous les Points prennent la résolution de se retirer dans leur pays, sauf Aurillac qui craint d'être transformé en un tamis pour passer les fromages d'Auvergne, dont l'odeur ne peut manquer d'être insupportable à qui s'est délecté de musc et de fleur d'oranger.

Chacun dissimulant sa rage , Doucement plioit son bagage , Résolu d'obéir au sort.

Tous allaient partir , lorsque

Une pauvre malheureuse Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse,

arrive, tout exaspérée, d'un village des environs de paris. Elle n'est pas d'illustre naissance, mais ses sentiments n'en sont pas

moins fiers et indépendants. Elle n'a aucun refuge, même à Thôpital ; mais qu'on veuille bien suivre ses conseils et « foi de Chaînette! » elle s'engage à leur rendre leur position dans le monde.

Le lendemain dès l'aube, les Points se réunissent de nouveau. Une grande Cravate (1) fanfaronne déclame :

Il nous faut venger cet affront ; Révoltons-nous, noble assemblée!

Là-dessus , le Point d'Alençon , Ayant bien appris sa leçon , Fit une fort belle harangue.

Un conseil de guerre se forme.

Le Point de Flandre se vante à son tour d'avoir fait, comme Cravate, deux campagnes sous Monsieur ; un autre apprit Fart de la guerre avec Turenne, un troisième fut déchiré au siège de DunKerque. Tous jurent de déclarer la guerre et de chasser le , Parlement.

Les Dentelles s'assemblent à la foire de Saint-Germain pour être passées en revue par le général Luxe. Le colonel Sotte- Dépense fait l'appel. Les Dentelles de Moresse, les escadrons de Neige, les Dentelles du Havre, Écrues, Soie noire, Points d'Espagne, etc., marchent en avant en ordre de bataille, pour vaincre ou mourir; mais à la première vue de Fartillerie toutes détalent. Elles passent devant un conseil de guerre qui les condamne, les Points à être convertis en amadou, à l'usage spécial des mousquetaires du roi; les Dentelles à devenir du papier; les Dentelles écrues, Gueuses et Passements à être fabriquées en cordages pour les galères du roi. Les Dentelles d'oret d'argent, comme moteurs

(1) Les soldats cravates, ou croates, portaient autour du col une bande d'étoffe à laquelle ils suspendaient une amulette, ou charme, qui devait les protéger contre les coups de sabre. De cette superstition vint la mode des cravates.

de l'insurrection, seront brûlées vives. Enfin, grâce à F intercession de l'Amour, elles obtiennent leur pardon et rentrent en faveur à la cour et à la ville.

Ce poëme est curieux par rénumération qu'il fait des diverses espèces de dentelles et comme échantillon du goût de l'époque; mais le ton précieux y règne d'un bout à l'autre.

Jusqu'à Colbert, les colporteurs étaient les principaux agents du trafic des dentelles dont ils pourvoyaient les villes et les châteaux. Evelyn cite une Mme La Borde , revendeuse française, qui fournissait Catherine de Portugal, femme de Charles II, de jupons, d'éventails et de dentelles étrangères. Ces marchands ambulants fréquentaient toutes les grandes foires de l'Europe (I), où l'on pouvait faire des achats de toutes sortes. Du reste l'usage de porter des dentelles à vendre dans les maisons s'est conservé en Belgique ; à Spa et autres villes d'eaux, des colporteurs viennent offrir aux étrangers des dentelles de prix à un taux inférieur à celui des magasins. Dans les parties de la France et de l'Angleterre où se fabriquent les dentelles, l'habitude d'aller solliciter les emplettes en ville s'est également perpétuée.

Nous avons déjà dit qu'à Paris, la vente des dentelles appartenait exclusivement à la corporation des merciers. Les centres de manufacture de dentelles avant 1665 étaient : 1° en Belgique, Bruxelles, Malines, Anvers, Liège, Louvain, Binche, Bruges, Gand, Ypres, Courtray, etc.; 2° en France, Arras, Lille, Valenciennes, Bailleul, Caen, Bayeux, Dieppe, le Havre, Paris et ses environs, Aurillac, le Puy, Mirecourt, Dijon, Charleville, Sedan, Lyon, Loudun, Muret; 3° enltalie, Gênes , Venise , Milan , Raguse, etc.;

(l)Les principales se tenaient en France, à Guibray, à Beaucaire, à Bordeaux; en Allemagne, à Francfort; à Novi, en Italie.

En Angleterre, la foire de Sturbridge passait pour la plus considérable d'Europe ; toutes les transactions de l'époque avaient lieu dans ces grands marchés, et, en 1671 encore, la reine Catherine de Bragance y faisait ses emplettes.

4° en Espagne, la Manche et spécialement la Catalogne ; 5° en Allemagne, la Saxe, la Bohême , la Hongrie, le Danemark, la principauté de Gotha ; 6° en Angleterre, les comtés de Bedford, de Buckingham, de Dorset et de Devon.

Page 1