‹ Histoire de la dentelleChapitre 5 sur 108 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

Les Italiens revendiquent l'invention du point ou dentelle à l'aiguille. Selon toute apparence, ils apprirent Fart des beaux travaux à l'aiguille des Grecs qui se réfugièrent parmi eux à l'époque de la décadence du Bas-Empire ; et ce qui confirme encore cette origine byzantine, c'est que les villes qui entretenaient le plus de relations avec l'empire grec sont précisément celles où Ton commença à faire des dentelles et où cette industrie fut le plus florissante.

D'un autre côté, un auteur moderne (1) est d'avis que les Italiens apprirent l'art de la broderie des Sarrasins de Sicile, comme les Espagnols des Maures de Grenade et de Séville; et il en donne pour preuve qu'en italien et en espagnol, le mot broder (ricamare, recamar) est dérivé de l'arabe, tandis qu'on ne trouve de mot semblable dans aucun autre idiome européen (2). Laissant aux savants à résoudre ces douteuses questions, nous allons montrer que, dès le quinzième siècle, on trouve en Italie des preuves de l'existence de la dentelle.

M. Antonio Merli, dans son intéressante brochure sur les dentelles d'Italie (3), cite un compte conservé dans les archives mu-

(1) Fr. TNardi , Suit' origine delV arte del ricamo ( Padoue, 1839 ).

(2) Dans les Pays-Bas , la tradition donne également à l'art de la dentelle une origine orientale : les croisés l'auraient rapporté de la terre sainte.

(3) Origine ed uso délie Trine a filo di refe, 1864.

nicipales de Ferrare et daté de 1469, où il semble être question de dentelle ; mais sa preuve principale est un document en la possession de la famille Sforce, et daté de 1493, où le mot tarnete (ancienne forme de trina) (1) revient sans cesse, de même que dentelle au fuseau. De plus, Firenzuola, poëte florentin qui écrivait de 1520 à 1536, fit une élégie sur un col de point, œuvre de sa maîtresse. M. Merli cite également, comme la première peinture où se voit de la dentelle, un disque de majolique dans le style des délia Robbia, où est représentée, entourée d'une guirlande de fleurs et de fruits, une femme à mi-corps, vêtue de riche brocard, et portant un col de dentelle blanche. Le costume est du quinzième siècle, mais comme les descendants de Luca délia Robbia travaillèrent à une époque postérieure, la date précise de la peinture en question ne peut être fixée. Dans les tableaux de Garpaccio, faisant partie de la galerie de Venise, on voit de la dentelle, ou passement, blanche, et dans un autre tableau parGentile Bellini, portant la date de 1500, la robe d'une dame est garnie autour du col de dentelle blanche (2).

Dans toute l'Italie, c'étaient en général les religieuses qui faisaient la dentelle et uniquement pour l'usage des églises. Venise était célèbre pour ses points , tandis que Gênes ne produisait à peu près exclusivement que de la dentelle au fuseau. Au début de l'industrie, les dentelles les plus connues dans le commerce étaient celles de Venise, de Milan et de Gênes.

(1) Trina, comme dentelle ou lace, est employée dans un sens général pour galon ou passement. Merlo se trouve dans le poème de Firenzuola ; merletto est une appellation de date plus moderne.

(2) Les dentelles blanches et les dentelles d'or qu'on remarque dans le célèbre tableau de la Visite de la reine de Saba à Salomon, par Lavinia Fontana, actuellement dans la galerie Zambeccari et peint au seizième siècle , prouve qu'à cette époque la dentelle blanche était d'un usage général dans les cours de l'Italie.

VENISE

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Les galères de Venise portèrent de bonne heure en Angleterre des singes, des vins fins et autres articles de luxe. Elles y portaient aussi les ouvrages en fil d'or de Lucques, de Florence, de Gênes et de Venise même, et enfin, du point de Venise, lorsqu'on en fabriqua. On trouve à cette époque, dans les annales du Parlement, maints édits sur le sujet. Au couronnement de Richard III, « les franges de Venise, les dentelles de Venise » en soie blanche pour manteau, commencent à paraître, et, vingt ans plus tard, Élisabeth d'York débourse diverses sommes pour de « For de Venise » et « autres nécessités » . A partir de ce temps, on rencontre assez souvent dans les inventaires royaux et autres documents la mention de collerettes « travaillées à la manière des coiffes » , en or de Venise et en fil blanc; de la dentelle de Venise en argent et en soie noire. Toutefois, ce n'est que sous le règne d'Elisabeth que les points coupés d'Italie et la dentelle de Venise deviennent d'un usage général.

A la même époque, les dentelles d'Italie faisaient aussi leur entrée en France; il en est peu parlé cependant. Il est bien question de point coupé ornant des mouchoirs pour Mme Gabrielle d'Estrées, des chemises pour le roi, des fraises pour la reine Margot ; mais ce point coupé venait-il de Venise, ou avait-il été fait en France, c'est ce qu'on ne dit pas. Les ouvrages de Vinciolo (1587) et autres sur le même sujet s'étaient répandus partout, et le lacis, comme le point coupé, était devenu l'occupation favorite des dames. Une plaisante histoire de Tallemant des Réaux qui semble s'amuser aux dépens de Mme de Puisieux (J), contient peut-être la première mention qui soit faite en France du point de Venise, ce On m'assurait, dit-il, qu'elle « mangeait du point coupé. Alors les points de Gênes, de Raguse

(1) Mme de Puisieux mourut en 1677, à l'âge de quatre-vingts ans.

ce ni d'Aurillac ni de Venise n'étaient point connus, et on dit « qu'au sermon elle mangea tout le derrière du collet d'un « homme qui était assis devant elle. »

En 1626, les dentelles et les passements au fuseau de provenance étrangère furent déclarés de contrebande. La France payait d'énormes sommes aux autres pays pour de la dentelle, et le gouvernement voulut, par cet édit de prohibition, remédier au mal. C'était l'époque où le point de Venise était en pleine vogue (1).

Les premiers points, ainsi que nous le savons déjà, passèrent bientôt de la roideur du style gothique aux enroulements souples et gracieux de la renaissance, et devinrent cette guipure sans pareille nommée par excellence point de Venise. Dans les îles des lagunes, on raconte encore une poétique légende sur l'origine de ce charmant produit. Un jeune matelot, en revenant des pays lointains, avait rapporté, à sa fiancée une touffe de cette jolie coralline connue sous le nom de dentelle des sy rênes (2). La jeune fille, ouvrière en point, frappée de la gracieuse élégance de la production marine, dont les petits nœuds blancs semblaient unis par des brides, tenta de F imiter et, après plusieurs essais infructueux, réussit à produire à son tour la délicate guipure qui en peu de temps devint l'admiration de toute l'Europe fig. 19).

11 serait difficile d'énumérer les espèces si variées de dentelles que faisait Venise, aux jours de sa prospérité. M. Merli a essayé de les classer d'après les noms que leur donnent les livres de modèles, dont Venise pourvut le monde, aussi bien que de point. Sur une soixantaine de ces livres, dont les titres ont été notés, plus du tiers a été publié à Venise (3). Voici la nomenclature de M. Merli :

1° Punto a retieella, fait soit en tirant les fils de l'étoffe, comme

(1) Le point de Venise n'est pas mentionné sous ce nom, avant l'ordonnance de 1654. Voy. Iles de la Grèce.

(2) Halimedia opuntia, de Linné.

(3) Le plus répandu était celui de César Vecellio : Corona délie donne, 1591.

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dans le spécimen donné fig. 5 ; soit en exécutant la dentelle en points de feston (punto smerlo) sur un parchemin portant le dessin (pl. II). Ce point est identique à celui qu'on nomme ordinairement dentelle de Grèce,

2° Punto tagliato, point coupé déjà décrit.

3° Punto in aria, travaillé sur parchemin dessiné, les fleurs liées par des brides ; en terme moderne, guipure.

4° Punto tagliato a fogliami, le plus riche et le plus compliqué de tous ces points , exécuté comme le premier, mais avec cette différence que tous les contours sont en relief, formés qu'ils sont

Fig. 19. — Dentelle des Syrènes.

par un gros fil placé à l'intérieur pour les faire ressortir. Parfois ils sont à double ou triple relief; une infinité de jours délicats remplissent le cœur des fleurs, qui sont entourées d'un picot d'une régularité géométrique. Le picot forme quelquefois une boucle plus grande qui, elle-même, porte un autre picot : il est alors ce que nous appelons en France campané. Ce punto a fogliami est le punto a rilievo, le gros point de Venise qu'on estimait par-dessus tout pour les aubes, les collerettes, les berthes et autres riches ornements. Nous en donnons un spécimen (pl. III), d'après une collerette d'apparat ayant autrefois appartenu à un noble véni-

tien et conservée au musée de Cluny. Deux autres spécimens, d'un travail encore plus fin et plus achevé, désigné à Venise sous le nom de point à la Rose, destinés évidemment aux usages ecclésiastiques, sont en la possession de M. Webb : l'un est une étroite et longue bande frangée aux deux bouts, qui peut avoir servi de manipule (pl. IV); l'autre est une pale. Tous les deux sont en soie couleur de crème, leur couleur naturelle. La soie et le fil non blanchis

Fig. 20. — Punto a gropo, point, noué.

jouissaient à ce qu'il paraît d'une grande faveur. Depuis les derniers événements d'Italie, on a vendu à Paris bèaucoup de dentelles de ce genre dont les propriétaires ont été obligés de se défaire (1).

(1) La garniture complète d'une chambre provenant d'un palais de Naples,

Poinl de Venise, dit à la t'OSÇ.

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5° Punto a gropo ou gropari. Groppo ou gruppo signifie nœud, et dans cette dentelle les fils sont noués ensemble comme les franges du macramé de Gênes. C'est de cette manière qu'est fait l'ornement des écharpes de toile que les paysannes de la campagne de Rome portent sur leur tête (fig. 20).

6° Punto a maglia quadra, lacis, filet carré, le modano des Toscans (fig. 21 ). Ce point était fort en usage pour les rideaux de lit et les stores (1).

Fig. 21. — Punto a maglia, lacis.

et composée des rideaux, de la pente ou lambrequin , d'un lit , des rideaux de fenêtres, de la toilette, etc., était mise à prix à 18,000 fr. 11 y avait aussi beaucoup de point en relief et un beau mouchoir en point plat de Venise ayant fait partie d'un trousseau dont on demandait 700 fr. En 1848, on en trouvait encore en profusion à Venise ; actuellement on n'en peut plus découvrir un mètre ; tout a été vendu à l'étranger.

(1) Punti a stuora se trouve dans Ilspecchio (1548), etc. Le mot stuora, au-

7° Burato. Ce mot s'applique à une étoffe roide ou canevas, sur lequel le dessin est brodé , et ne produisant qu'une dentelle assez grossière ; pourtant un des livres de patrons est exclusivement consacré à décrire ce travail.

8° Punto di Venezia. Le point de Venise proprement dit (1), merveilleux et beau travail à F aiguille, varié à F infini et qui défie toute description ( fig. 22 et pl. V ) . Les plus beaux que nous ayons

Fig. 22. — Point de Venise.

vus sont l'aube et la garniture d'autel complète , en la possession de Mgr de La Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges, et faisant partie d'une admirable collection de dentelles appropriées au même usage sacré.

jourd'hui stuoja, signifie une nasse de joncs tressés, effet que quelques-uns de ces dessins ont peut-être voulu imiter.

(1) 11 y a beaucoup de dessins de ce point dans le Pompe di Minerva, 1642. Il est parlé , dans les livres de modèles, de beaucoup de points dont nous ne savons rien , tels que gasii, trezola, rimessi, opère a mazzette.

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Il sera parlé plus tard des dentelles à l'aiguille fabriquées à Burano.

La fig. 23 est un fond de dentelle qu'on fait en tirant les fils de la mousseline, fili tirati. Le spécimen ci-dessous est d'un dessin très-simple ; mais il y en a de très-compliqués et très-beaux.

L'ordonnance de Colbert dut faire un grand tort au commerce

Fig. 23. — Punto tirato, fils tirés.

du point de Venise, qui, selon Daru, « occupait la population de la capitale » . Les dentellières de France trouvèrent promptement la façon d'imiter ce point ; ainsi dans un discours sur les matières commerciales, prononcé à Londres en 1680 (1), il est dit que les points de Venise venaient alors de France pour la majeure partie et s'élevaient annuellement à une somme énorme. Savary à son tour, parlant, au commencement du dix-huitième siècle, des dentelles de fil nommées points de Venise, dit « que la France n'achète plus ces articles à l'étranger, ayant elle-même des manufactures qui rivalisent avec celles de l'Adriatique » . Cependant le plus grand nombre des voyageurs font provision de point, en passant par Venise, et, le plus souvent, ils sont trompés, à ce qu'assure l'un

(1) Tracts on trade oftheseventeenlh century, publiés par Mac Culloch, 1856.

d'eux qui, vers ce temps, se trouvait en Italie (1). Il recommande un de ses amis, marchand de dentelles français, qui probablement a payé la réclame en manchettes.

Nos porte-bouquets garnis de dentelle ne sont pas des nouveautés. Dans une des visites annuelles du doge au couvent délie Vergini, Fabbesse, entourée des novices, lui offrit, en le recevant au parloir, un bouquet contenu dans un manche d'or ciselé qu'enveloppait la plus belle dentelle de Venise (2). Moryson est le premier voyageur connu qui fasse allusion à ce produit des lagunes (3). « Les dames de Venise, dit-il, portent, en général, des collets et des fraises montant jusqu'au menton; les jeunes filles rattachent leurs cheveux avec des dentelles d'or et d'argent. » Il n'est pas encore question alors des collerettes nommées bavari et pour lesquelles Vecellio (1591 ) donne des dessins ail9 usanza veneziana. Cinquante ans plus tard, Evelyn décrit les voiles des dames de Venise , voiles en taffetas brillant , aux coins desquels pendent de larges et curieux glands en dentelle de point.

Les Vénitiens attachaient beaucoup d'importance au linge de corps et aux ornements qui pouvaient F embellir. La chemise avant le pourpoint était un de leurs proverbes. On ne permettait aux jeunes nobles de porter de la dentelle sur leurs vêtements que lorsqu'ils prenaient la robe pour entrer au conseil, à l'âge de vingtcinq ans. Vers 1770, les dames vénitiennes commençaient à être infidèles à leurs dentelles indigènes ; car, au mariage du fils du Doge , bien que F autel fût paré des points les plus riches , la mariée et ses compagnes portaient de belles dentelles de Bruxelles , qui tombaient à flots de leurs épaules et couvraient leur corsage.

Dans l'île de Burano , la plupart des jeunes filles étaient occu-

(1) Misson, Nouveau Voyage d'Italie; 4e édit., La Haye, 1702.

(2) Origine délie F este veneziane, par Giustina Michiel. Milan, 1829.

(3) Uinerary; Londres , 1617.

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pées à faire une dentelle se rapprochant du point d'Alençon, et cette industrie s'y continua jusqu'en 1845, époque à laquelle Mme Dennistoun eut F occasion de s'entretenir avec une religieuse presque centenaire qui lui raconta que, dans ses jeunes années, elle et ses compagnes consacraient leur temps à faire du point de Burano, qu'on le leur commandait toujours longtemps à l'avance pour les grands mariages, et qu'il se payait fort cher. Elle en montra des échantillons encore bâtis sur papier. La fig. 29

Fig. 29. — Point de Burano.

est copiée d'un spécimen acheté par M. Merli à Burano d'une

vieille ouvrière connue sous le nom de Ceccia la Scarpariola. Les spécimens que nous possédons des dentelles de la province vénitienne d'Udine, se rapprochent, comme dessin et comme fabrication, de la belle dentelle au réseau serré du col de Christian IV, figuré dans notre article sur le Danemark , et dont le travail est d'une grande beauté.

Mais le point de Venise n'existe plus. Le seul reste de cette industrie , dont la renommée était universelle , est une petite dentelle commune à l'ancien dessin en losange , que les paysannes de Palestrina viennent offrir aux voyageurs, la même dont parle lady Montague et que des colporteuses allaient aussi vendre pour quelques sous.

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