DE LA DENTELLE AVANT LE RÈGNE D'ÉLISABETH
Il serait difficile , même aux antiquaires , de décider d'une manière précise à quelle époque la dentelle est devenue objet de commerce , en Angleterre. M. Aubry cite un traité passé en 1390, entre l'Angleterre et la ville de Bruges, où, pour la première fois, il est fait mention de la dentelle. Ce traité, je n'ai pu le trouver nulle part. Il ne manque pas d'édits relatifs au fil et au filigrane d'or de Cipre ,Venys, Luk et Jeane (Chypre , Venise, Lucques et Gênes), à la broderie et choses pareilles, mais il n'y est pas question nommément de la dentelle.
Tous les auteurs qui ont traité le sujet jusqu'à l'époque actuelle regardent comme le premier document public , où il soit fait mention delà dentelle, Pacte d'ÉdouardIV, de 1463, dans lequel les (( laces > corses, ribans, fringes de soie et de file, etc. », sont prohibés.
Toute la question est de savoir ce qu'on entendait alors par lace. Un manuscrit du Musée britannique, portant la date de 16o l , contient des explications pour exécuter des laces, qui démontrent, sans laisser le moindre doute , que les laces de soie, d'or et de fil n'étaient rien autre chose que des lacets, des galons , des ganses. Lace était donc la même chose que ce qu'on appelait en France passement; mais lorsque le passement se fut graduelle-
ment transformé et qu'on lui eut donné en France le nom de dentelle, quoique les galons et les lacets eussent subi les mêmes changements en Angleterre , on y conserva le nom de lace ; de là la difficulté de savoir bien exactement ce que lace représente et la confusion qui en est résultée. Cette interprétation est corroborée par une infinité de passages dans les comptes et autres documents de ce genre.
Ce ne fut que sous Henri VII, selon Anderson, que la dentelle de fil et celle d'or furent importées d'Italie et devinrent un article de commerce. Dès le commencement, il est nécessaire d'exercer une surveillance sévère pour empêcher les Vénitiens de vendre à fausse mesure et à faux poids. Pendant ce règne , les laces semblent n'être faits que de soie et d'or et ne garnir que les manteaux royaux et les robes de velours (1).
Dans les premières années du règne d'Henri VIII (2), les ordonnances sur les habits commencent à faire mention du luxe nouveau des chemises et des fraises garnies de dentelle et plissées, en même temps que d'autres vêtements ornés d'une manière semblable. Il y est défendu de porter les uns et les autres à toute personne au-dessous du rang de chevalier. En 1517, il y eut à Londres une sérieuse émeute des apprentis contre les nombreux fabricants étrangers qui déjà envahissaient le pays. Les murmures redoublés des maîtresses ouvrières en travaux à l'aiguille amenèrent le roi à défendre l'usage des objets de toile et autres étoffes , garnis et brodés , qui n'auraient pas été faits dans « le royaume d'Angleterre , le pays de Galles , Berwick , Calais ou les Marches (3) ».
(1) La robe de satin cramoisi que Richard III porta, le 6 juillet 1483, à la cérémonie du sacre, est galonnée (laced) de deux lacets de ruban et de soie.
(2) En 1509 et 1510.
(3) Henri FUI, 1532-33. — Calais et les Marches d'Ecosse appartenaient alors à l'Angleterre.
La première mention de linge garni de dentelle se trouve dans l'inventaire de sir Thomas l'Estrange (1519), où il est noté : « 3 aunes de toile de Hollande pour une chemise, 6 shellings; et une aune de dentelle pour la chemise, 8 deniers. » La correspondance de lady Lisle, femme du gouverneur de Calais, saisie par Henri VIII comme poussant à la trahison , contient des lettres très-animées , mais peu compromettantes , adressées à une certaine sœur Antoinette de Sevenges , religieuse-lingère à Dunkerque , sur l'important sujet des coiffes de nuit ! Lady Lisle se plaint qu'une demi-douzaine de ces coiffes soient trop larges derrière et non garnies du point coupé à losanges qu'elle avait choisi.
En 1546 Henri VIII trouve bon d'accorder pour trois ans, à deux marchands florentins, le privilège d'importer, avec d'autres marchandises, toute espèce de franges et passements travaillés en or, en argent ou autrement, et toutes autres gentillesses nouvelles , de quelque façon et valeur qu'elles puissent être, ce pour le plaisir de notre très-chère femme, la reine, nos nobles, gentilshommes et autres (1). » Le roi s'était réservé le droit de voir le premier les marchandises et de choisir ce qui lui plairait. Il choisit, entre autres choses, « des manches de drap rouge tramé d'or avec point coupé » , des gants tricotés en soie et des mouchoirs bordés d'or et d'argent; ses serviettes sont ce damassées à nœuds de Stafford ou à nœuds et roses » ; il a des couvre-pieds de beau damas représentant Adam et Ève et garnis tout autour d'un étroit passement de Venise or et argent , des mouchoirs de Hollande frangés d'or de Venise, de soie rouge et de soie blanche , d'autres « d'ouvrage de Flandre » ; ses linges à barbe sont garnis de même façon.
(1) Henri VIII, 1546. D'après la date du document, la très-chère femme était Catherine Parr, la sixième et dernière.
A cette époque les passements et lacets étaient peu en usage pour les parures des femmes. Il y a, au contraire, des preuves évidentes de l'emploi fréquent qu'on en faisait pour les ornements d'église : ainsi les surplis étaient tous ornés de broderie blanche et de point coupé. Les spécimens que nous donnons (fig. 105 et 106) sont pris d'un portrait de Fisher, évêque de Rochester,
Fig. 105 et 106. — Dentelle anglaise du seizième siècle, d'après un portrait del'évèque Fisher.
qu'on voyait autrefois à la bibliothèque de la Sorbonne, et qui a été transféré depuis à Versailles. Fisher avait été fait cardinal; mais au moment môme où sa barette arrivait à Douvres, sa tête tombait à la Tour de Londres, le 22 juillet 1535.
Les lois somptuaires d'Henri furent renouvelées par Marie Tudor. Il était défendu de porter des manchettes de point coupé au-
dessous du rang de baron, et les femmes, dont les maris n'étaient pas au moins chevaliers, ne pouvaient porter, de passement ou lacet d'or ou d'argent, ni manches, fraise ou linge garni de dentelure d'or ou d'argent, de point coupe, etc., faits au-delà de la mer.
Tous ces objets étaient, semble-t-il, d'origine flamande, car, parmi les présents de nouvelle année offerts à la reine (1556) , est une belle chemise en travail de Flandre, donnée par lady Jane Seymour ; Mme Penne , la nourrice d'Edouard VI, donne six mouchoirs garnis de passement d'or et de soie de même provenance. Deux ans avant, sir Thomas Wyatt, lors de son exécution , portait « sur sa tête un beau chapeau de velours avec un large passement de travail au fuseau tout autour » .
La dentelle devint alors d'un usage plus général ; on la désignait par les mots : dentelure (pur le), passement (passamayne) , travail au fuseau ( bonework ) ; les deux premières appellations sont les plus fréquemment employées , Forigine de la dernière serait dérivée, à ce qu'on croit, de l'os (en anglais bone) du pied de mouton, dont on se servait, en guise de fuseau, avant l'invention des fuseaux de bois (1). La supposition est très-probable. Aussi longtemps qu'il ne s'est agi que de passement ou lacet, quelques os suffisaient, l'usage en était possible; mais quand le passement s'est transformé en dentelle, et que l'emploi de plusieurs centaines de fils eut exigé pareil nombre d'os, la nécessité fit inventer le fuseau , petit ustensile en buis , plus mince et plus léger, dont le nom anglais est bobbin , ce qui fit remplacer plus tard bonelaceipar bobbinlace.
(1) Les dentellières du Devonshire affirment, d'après la tradition, que lorsque l'on commença à faire de la dentelle au fuseau, les épingles dont on a besoin pour ce travail étant alors fort chères, on les remplaça par de fines arêtes de poisson. L'expression bonework ou bonelace se prête également à cette supposition, le mot arête n'ayant pas de correspondant en anglais et se traduisant y comme os, par bone.