ÉPOQUE DE LA REINE ELISABETH
Jusqu'ici \ tout en s'étendant par degrés , l'usage des lacs et passements était encore fort restreint. Mais aussitôt après l'avénement d'Élisabeth , les dépenses privées et les inventaires de présents de nouvel an sont surchargés de notes de passements , travail à fils tirés, points coupés, lacs à couronnes, lacs au fuseau pour fraises, lacs à carreaux, chaîne espagnole, etc., etc.; Ténumération est sans fin, et pour nous elle est souvent incompréhensible. Les passements ne furent plus réservés à la cour et à la haute noblesse ; les testaments et inventaires montrent qu'on en trouvait déjà dans les boutiques et les magasins des villes de la province.
Dans F inventaire de J. Johnston, négociant à Darlington, figurent, avec du poivre et du sucre candi, de la dentelle de soie noire et de la dentelle tissée. Dans d'autres inventaires on trouve le passement de velours, le passement à jupon. Les comptes de garde-robe d'Elisabeth ressemblent à l'inventaire d'un mercier. Ils sont de plus rédigés dans un latin dont la reine n'était pas coupable, il faut l'espérer pour l'honneur d'Ascham, son précepteur.
Ce luxe des points coupés et des passements , pour lequel la reine Bess (1) semblait avoir tant de goût , elle ne pouvait comme
(1) Abréviation familière d'Élisabeth.
de raison le tolérer chez les gens du peuple. Ayant appris que les apprentis de Londres ornaient leurs collets d'une broderie blanche , elle mit incontinent un terme à cette bravade en ordonnant que le premier qui transgresserait le règlement , serait fouetté publiquement dans la grand'salle de sa corporation.
Il est question aussi de travail plat ; peut-être était-ce quelque chose de pareil au plumetis. Les jarretières royales en étaient ornées ainsi que de glands en or, en argent et en soie de couleur ; elles coûtaient à Sa Majesté 33 shillings la paire.
Aux dentelles dont nous venons de parler, il faut ajouter les dentelles bleues de mariage, qui se faisaient à Coventry et qu'on offrait aux invités. Tous les gens de noce en portaient, à commencer par les mariés, bien entendu. Quand la reine visita Kenilworth en 1577, on célébra une noce pour le divertissement de Sa Majesté. « En tête marchaient tous les jeunes gens de la paroisse , écrit le chancelier, portant leur passement bleu de garçons d'honneur avec des branches de genêt vert. » Ce qu'étaient au juste ces dentelles ou passements de noce , nous ne pouvons le dire aujourd'hui. La mode en continua jusqu'à ce que les puritains mirent un terme à toute fête , et ruinèrent le commerce de Coventry. La fabrication du fil bleu si renommé cessa alors à tout jamais.
Abandonnant l'innombrable variété des dentelles d'Elisabeth , ainsi que les 3,000 robes qu'elles décoraient dans la garderobe qu'a laissée cette princesse , nous, nous occuperons spécialement du point coupé , dont Élisabeth faisait un usage exorbitant ; elle en portait à ses fraises, à ses vestes, à ses gorgerettes de linon enjolivées de paillettes et fleuragées d'argent (1); ses chemises , ses coiffes de nuit , ses dessus de coussins , ses voiles
(1) Ces objets étaient les présents de nouvel an de plusieurs dames de la cour.
mmm
en étaient couverts; iis étaient tout fleuragés, pailletés, bordés si magnifiquement qu'il faut renoncer à les décrire.
C'est en 1578 que sont faits les premiers présents de nouvel an en point coupé. Parmi les donateurs les plus distingués se trouve sir Philippe Sidney , qui offre une fois un assortiment de fraises , une autre fois, une. . . . chemise , ni plus ni moins -, étrange présent, selon les idées d'aujourd'hui. Non-seulement, cependant, l'offrande du jeune héros n'offensa pas, mais elle fut très-gracieusement reçue. On faisait à la reine tant de cadeaux de ce genre qu'elle n'achetait pas de point coupé , du moins n'en voit-on pas dans ses comptes. En 1586, toutefois, elle dépensa 60 shillings pour six aunes de bon linon à manchettes avec point coupé et bord de bonne dentelle blanche.
D'après les comptes, les emplettes se multiplient maintenant; tantôt le point coupé est d'Italie, tantôt de Flandre. Les fraises sont garnies dé « dentelle au fuseau, de dentelle à l'aiguille ou de dentelure. » La dentelle à l'aiguille est représentée comme d'un très-curieux travail : il y en a de 32 shillings l'aune; la plus chère est celle d'Italie. Nous en donnons un spécimen de travail anglais très-compliqué et qu'on dit être du temps d'Elisabeth (pl. XIII). Le fil employé pour la dentelle était appelé fil de nonne, de ce qu'il était filé dans les couvents de Flandre et d'Italie.
La reine n'était pas protectionniste; elle recevait ses dentelles de qui elle pouvait et de tous les pays. Mais si elle ne protégeait pas la fabrication anglaise , d'un autre côté elle n'encourageait pas les artisans étrangers, car, en 1572, elle repoussa des côtes d'Angleterre les réfugiés flamands qui venaient y demander asile.
Diverses ordonnances furent publiées sous le règne d'Elisabeth pour restreindre le luxe des habits et, comme partout et toujours, restèrent presque sans effet. L'importation annuelle des « passe-
ments, dentelle au fuseau, babies (poupées de modes), etc., » était en 1559 de 775 livres sterling ; neuf ans plus tard, elle s'élevait à: 10,000 livres. En 1573, Elisabeth essaya de nouveau de supprimer les passements étincelant d'argent et d'or, mais en vain.
La reine aimait fort pour elle-même les nouveautés étrangères ; on se rappelle l'examen qu'elle fit des parures françaises delà pauvre Marie Stuart que Ton conduisait en prison, choisissant et escamotant toutes les inventions nouvelles de la mode, dont elle avait envie (1). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, en voyant ses listes de cadeaux de nouvel an et ses comptes de garde-robe se remplir de vestes et de tuniques de satin couleur de pêche , toutes couvertes de point coupé et de dentelle d'or et d'argent de Venise, de tuniques de satin blanc, toutes brodées de festons d'or comme des nuages, et bordées autour d'une dentelle au fuseau dV)r de Venise. Celui de ses portraits qui est dans la galerie royale de Gripsholm, en Suède, et qui fut la propriété de son infortuné prétendant, Éric XIV, la représente portant une fraise, des manchettes, un haut de robe et un tablier de dentelle symétrique d'une exquise finesse, et teintée de ce jaune citron pâle qu'elle ;avait elle-même interdit. Elle ne dédaignait même pas les passements de cuivre ou de cuivre et argent à 18 pence (1 fr. 80 c.) l'once. Les chemises de la reine, d'après ses comptes , étaient ornées de broderie noire et de passements d'or de diverses sortes, faits au fuseau. L'auteur a vu un de ces vêtements, transmis par héritage dans une famille : il est de toile , brodée en soie rouge , du dessin favori d'Élisabeth, des branches de chêne et des papillons (fig. 108). On en trouve beaucoup de semblables parmi les présents de nouvel an, outre celui qu'offrit sir Philippe Sidney.
(I) « En ouvrant un des coffres de la reine d'Écosse, dit Walsingham , je trouvai quelques coiffures qui plurent tant à certaine dame de ma connaissance que je pris la liberté d'en retenir un couple. »
: La coutume était alors, pour les parrains et marraines, de donner des chemises de bap te me , souvenir peut-être de l'antique usage d'offrir une robe blanche aux néophytes. Le manteau destiné à couvrir l'enfant, pour le porter au baptême, était de même richement garni de dentelle et de point coupé; les dessins
Fig. 108. — Chemise de la reine Elisabeth.
Fig. 109 et 110. — Bonnets de baptême.
symboliques de l'arbre de la science , de la colombe du Saint-Esprit , du lis de l'Annonciation , se retrouvaient en broderie sur les béguins du nouveau-né (fig. 109 et 110). Dans beaucoup de familles, on conserve précieusement ces robes de baptême; il y
en a en vieille guipure, en dentelle de Flandre , en valenciennes ; les bavoirs ornés de guipure et les mignonnes petites mitaines complètent souvent l'assortiment.
C'est alors aussi qu'on voit commencer la mode des tabliers de dentelle; Elisabeth en porte un dans le portrait qu'on voit d'elle au musée de Gripsholm. Cette mode se continue jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Les mouchoirs garnis de dentelle apparurent en même temps que les tabliers. « Dames et demoiselles, écrit Stowe, donnent à leurs galants, en signe de préférence, de petits mouchoirs de trois ou quatre pouces en carré , brodés tout autour et ornés d'un bouton à chaque coin ; les plus élégants sont garnis de dentelle d'or, ils coûtent de 6 à 18 pence; les hommes les portent à leurs chapeaux, comme gage d'amour de leurs maîtresses. »
Au temps des Plantagenets, les modes de Flandre prévalaient ; sous les Tudors, Catherine d'Aragon apporta les modes d'Espagne qui régnèrent à leur tour ; les inventaires , à partir d'Henri VIII, sont remplis de produits espagnols. Mais Élisabeth donna la préférence aux modes françaises et italiennes, qui furent universellement adoptées sous les Stuarts.
La fraise fut introduite au temps de Philippe et de Marie (I). Ces souverains sont représentés sur le grand sceau d'Angleterre , en petite fraise tout unie et portant en guise de manchettes une plus petite garniture du même genre que la fraise. Elisabeth portait ces ornements plus grands que qui que ce fût en Europe, si ce n'est la reine de Navarre ; elle en avait du plus beau point coupé enrichi d'argent, d'or et même de pierres précieuses (2).
(1) L'infant Philippe d'Espagne, depuis Philippe II, avait épousé, en 1554, Marie Tudor, qui régna jusqu'en 1558. Ce fut sa sœur, Élisabeth, qui lui succéda.
(2) Les lois somptuairesd'Élisabeth étaient sévères et elle les faisait rigoureusement exécuter. Quoiqu'elle employât pour la fabrication de ses fraises à trois rangs , des aunes innombrables de point coupé, de dentelure, de dentelle à l'ai-
Ces monuments de vanité sont nombreux parmi les cadeaux de nouvel an ; toutes les dames de la cour mettaient leur cerveau à la torture pour inventer quelque nouveauté bien merveilleuse qui pût flatter la reine. Pour le 1er janvier 1560, la comtesse de Worcester entre autres lui offre une fraise de linon, ornée de point coupé , montée avec vingt petits nœuds et enrichie d'étincelles de rubis et de perles. La fraise de point coupé était décorée de mille façons différentes; rien ne semblait trop somptueux ou trop extravagant ( 1 ) .
Enfin il est souvent question, au temps d'Elisabeth, de point tressé, qui était une dentelle faite avec des cheveux. Il y a une dizaine d'années , Fauteur a vu un très-curieux petit morceau de cette dentelle, que possédait une dame de la Touraine. Ce travail est rare et se paye fort cher par les amateurs. On a fait depuis une variété infinie de travaux en cheveux , mais c'est plutôt sous forme de bijoux. Ce sont les paysannes de la Dalécarlie qui sont les plus habiles ouvrières en cheveux de l'Europe.
guille et au fuseau , de dentelle d'or et d'argent enrichis de perles et de paillettes, elle ne permettait en aucune manière à ses sujets la même liberté de se parer : de graves citoyens étaient choisis et placés aux portes de la ville pour rogner les fraises des passants lorsqu'elles excédaient les dimensions réglementaires.
(i) « Il y en a de plaquées d'or et d'argent, d'autres en dentelle de soie toutes recouvertes, en travail à l'aiguille, d'un semé de soleils, de lunes, d'étoiles et autres choses étranges à voir. Quelques-unes sont entièrement à jour, d'autres sont en broderie serrée et bordée d'une dentelure ; elles sont parfois tellement chargées d'ornements que la fraise est la moindre partie d'elles-mêmes. » (Description de la fraise de point covpé, par Stubbs.)