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GEORGES III

Georges III , rempli de bonnes intentions , fit ce qu'il put pour encourager l'industrie nationale. Les édits suivirent les édits, les droits sur les dentelles étrangères furent encore augmentés. Mais les Anglais des hautes classes se souciaient fort peu des anti-français et, quoiqu'on fit , ils préféraient la malines et le point de Bruxelles aux plus belles dentelles du Devonshire. La reine Charlotte, en débarquant en Angleterre, portait un bonnet à barbes richement garni, en dentelle anglaise , pour être agréable aux sujets du roi, son époux ; elle se fit faire aussi une robe en point de Lyme Régis (Dorsetshire) . Depuis longtemps déjà , les hommes avaient cessé déporter de la dentelle à leurs souliers et à leurs bottes et, croyonsnous, à leurs bonnets de nuit. Cependant, selon la mode du beau monde et de Saint-James , les manchettes étaient toujours trèslongues et il était bien difficile 1 à table , de ne les pas tremper dans la sauce.

Un homme se reconnaît à ses points , disait-on alors ; on faisait des collections de dentelles dont on était fier comme un gentleman Test aujourd'hui de ses chevaux et de ses chiens. Les employés de la Cité rivalisaient avec les gentilshommes ; leurs mains étaient aussi couvertes de point de Bruxelles.

Si l'Angleterre avait longtemps recherché les produits français

et constamment suivi les modes de France, en 1788, l'anglomanie régnait à Paris. En ce qui concerne notre sujet, il y avait un petit bonnet fort à la mode composé de dentelles anglaises et françaises appelé VUnion de la France et de l'Angleterre.

A l'époque de la révolution française le costume se simplifie , la mousseline de Flnde et les gazes légères obtiennent tout à coup une préférence générale, les beaux points sont complètement délaissés. Il est facile de s'expliquer la longue faveur dont ils avaient joui jusqu'alors; il Test beaucoup moins de comprendre comment on a pu renoncer au plus beau, au plus seyant de tous les ornements.

En Angleterre, on portait encore les dentelles de point, à la cour, dans les occasions d'apparat, telles par exemple que le mariage du prince de Galles ; mais, comme ornement ordinaire des vêtements , la dentelle disparut peu à peu de toutes les garderobes. Soit que la révolution française ou un caprice de la mode en fût cause, la dentelle eut à supporter, vers ce temps, les plus tristes vicissitudes. Le goût en passa si complètement à tout le monde, que dans beaucoup de familles, les plus belles collections de dentelles et de points étaient, à la mort de leurs propriétaires , données comme objets de nulle valeur aux femmes de chambre (1) ou même à quelque pauvre femme. Beaucoup de dames peuvent encore se rappeler avoir fait dans

(1) Une dame qui avait de très-belles dentelles anciennes et modernes, les légua, ainsi que sa garde-robe, à de jeunes amies. Quand celles-ci vinrent prendre possession de leur legs , elles furent étonnées de ne trouver que des dentelles nouvelles. Elles s'enquirent à la femme de chambre qui répondit : « Tout est là, sauf des chiffons en mauvais état que j'ai cru pouvoir jeter au feu. » Une autre collection n'eut pas un meilleur sort. La femme de chambre ne voulant pas remettre les dentelles à la personne qui en héritait , avec l'apparence sale que leur donnait le café ou le safran, les attacha soigneusement ensemble et les mit dans un bain d'eau de savon sur le feu, où elle les laissa toute la nuit. Le lendemain, elle les retrouva en bouillie.

leur enfance des robes de poupée avec du point d'Alençon qu'il leur serait fort agréable sans doute de posséder aujourd'hui.

Quand le goût de la dentelle se ranima, non-seulement pour la moderne , mais pour les beaux et anciens points , ceux-ci se retrouvèrent dans les fermes où ils étaient venus des châteaux; d'autres au fond de vieux coffres où on les avait oubliés pendant de longues années. On en retrouva dans les magasins de costumiers , et beaucoup dans les vestiaires des églises d'Allemagne 9 d'Espagne et d'Italie , où l'on consentait volontiers à les échanger contre l'or des amateurs. Les beaux points de Gênes et de Venise avaient eu un meilleur sort en Italie, où la coutume était de les coudre entre deux morceaux de linge lorsqu'on ne s'en servait pas.

Parmi les rares personnes qui, en Angleterre, conservèrent avec soin leurs points, croyant peu au long règne de la blonde, si brillante qu'elle fût, est la duchesse de Glocester, dont la collection de points est l'une des plus riches de l'Europe.

Les bas bleus, les femmes de lettres furent les premières à se livrer à la manie des collections de dentelles , lady Morgan et lady Stepney, entre autres ; et rarement une semaine se passait sans qu'elles se querellassent sur la valeur respective et la richesse de leurs points (1). La comtesse de Blessington avait à sa mort plusieurs énormes coffres remplis des plus belles dentelles anciennes de toutes sortes.

Les femmes du monde se sont remises depuis , en Angleterre comme en France , à se parer de dentelles et , celles qui le pouvaient , d'anciennes dentelles ; mais on remarqua que , parmi les Anglaises , très-peu savaient donner à leurs vieux points toute leur valeur, et que le plus grand nombre les portaient mal. L'au-

(l) Lady Morgan avait commencé une Histoire de la dentelle qui n'a pu être finie; nous ignorons ce qui est advenu de ce travail.

teur se rappelle avoir vu à un bal donné par F ambassadrice française, à Rome , une dame anglaise qui portait sur le tablier de sa robe de la dentelle de toutes les espèces et de tous les temps , depuis le point coupé du quinzième siècle jusqu'à Y Alençon du dixhuitième. Le comte de Syracuse avait coutume de dire que les dames anglaises achetaient un petit lambeau de dentelle comme souvenir, dans toutes les villes par où elles passaient, et que, arrivées à Naples , elles cousaient le tout sur leurs robes pour en faire une grande toilette et se montrer au premier bal de YAcademia Nobile.

Bientôt , quelques maisons de Paris entreprirent la restauration des anciens points; les anciennes ouvrières se remirent à l'œuvre. Mme Camille , la couturière si connue , fut la première à faire revivre la mode de ces précieux et charmants atours. Un matin, son mari était rentré accompagné d'un commissionnaire chargé d'une énorme caisse de vieilles dentelles souillées et jaunies, etqu'il venait d'acheter pour la somme de 1,000 fr. L'habile artiste se mit dans une grande colère et adressa une verte semonce à l'acquéreur des vieux points. Mais lorsqu'elle fut calmée et qu'elle examina les dentelles, l'idée lui vint qu'elle pourrait leur rendre leur première valeur. Cet hiver-là, il n'y eut pas de grande toilette sans garniture complète de vieilles dentelles.

Dans l'espace de vingt années et particulièrement depuis l'exposition internationale de 1851 , le goût et l'usage delà dentelle se sont généralisés partout. Les manufactures anglaises sont de plus en plus prospères , bien que quelques-unes aient souffert pendant la guerre d'Amérique. Leurs produits sont à la portée des bourses les plus humbles, et si tous ne sont pas d'un goût irréprochable, la consommation n'en est pas moins considérable et permet d'occuper un très-grand nombre de femmes. Ce travail, quoiqu'il ne soit pas l'un des plus rétribués, a l'avantage de laisser l'ouvrière

dans sa chaumière , et Ton a remarqué que dans les comtés où les femmes font de la dentelle, elles sont très-supérieures aux autres par l'instruction , les habitudes et la moralité.

Notre histoire de la dentelle touche à sa fin; mais, avant de quitter le sujet, nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots d'un usage à peu près universel , celui d'employer la dentelle à la décoration des vêtements mortuaires.

Dans le chapitre consacré à la Grèce, nous avons dit comment les dentelles des tombes sont enlevées par les habitants des îles Ioniennes, blanchies, raccommodées, ou plus souvent, comme preuve de leur authenticité , vendues dans F état le plus repoussant. La coutume d'envelopper les morts dans un vêtement garni de dentelle existait aussi à Malte. A Palerme , on peut voiries momies dans les célèbres catacombes du couvent des capucins, parées de dentelle et de point (1). En Danemark (2), en Suède et dans tout le nord de l'Europe (3) , l'usage était général.

La quantité de dentelles entassée dans le cercueil de la belle Aurore de Kœnigsmark à Quedlimbourg serait à elle seule une fortune : elle repose enveloppée des plus belles guipures , des plus riches points d'Angleterre et de Malines. Sans même parler des bijoux qui brillent encore sur cette forme desséchée, nulle fille des Pharaons ne fut jamais aussi richement ensevelie (4).

(1) Le dessus des cercueils est en verre.

(2) Dans le caveau de la famille de Slesvig-Holstein, à Sonderbourg.

(3) Dans l'église de Revel on voit le corps d'un du c de Croy , général de Charles XII, revêtu de son grand costume, et portant un riche nœud flottant de belle guipure. L'auteur des Lettres d'une dame écrites de Russie (1775), en décrivant les funérailles d'une fille du prince Menchikoff, rapporte qu'elle était vêtue d'une robe en tissu d'argent; elle avait sur la tête une coiffe garnie de dentelle et une couronne héraldique , et sur le front un ruban brodé portant son nom, sonâge, etc.

(4) Dans une de ses lettres à sa fille, M,nede Sévigné fait allusion à cette coutume qui n'était pas générale en France, mais existait en Provence, à ce qu'il

En Espagne , ces ornements des tombes sont, à ce qu'on dit, le privilège de la grandesse. Les gens des classes inférieures sont enterrés revêtus du costume d'un des ordres religieux (1).

Le linceul de saint Cuthbert nous permet d'inférer que le même usage a prévalu en Angleterre dès les anciens temps. Il n'y a que quelques années encore, les journaux anglais parlèrent d'une tombe qu'on avait ouverte dans l'église de Stanton-Harcourt, à Oxford; c'était celle delà fille d'un haut baron du temps d'Édouard IV, le linceul était garni de riches dentelles, probablement du point coupé patiemment exécuté dans quelque couvent. Depuis lors , on n'a fait aucune autre découverte de ce genre , quoique la dentelle se retrouve dans toutes les effigies de souverains et autres grands personnages, ainsi qu'on le voit, en particulier, dans les ouvrages en cire de Westminster.

En 1678 commence l'usage des vêtements mortuaires en flanelle; le roi, qui les approuve, accorde le privilège exclusif de les fabriquer à la veuve Amy Potter qui les a inventés et qui en même temps fait toute espèce de dentelles de laine pour les orner (2) .

semble. « Mon Dieu, ma chère enfant, que vos femmes sont sottes, vivantes et mortes ! Vous me faites horreur de cette fontange; quelle profanation! cela sent le paganisme, oh! cela me dégoûteroit bien de mourir en Provence : il faudroit que du moins je fusse assurée qu'on ne m'iroit pas chercher une coiffeuse en même temps qu'un plombier. Ah ! vraiment ! fi , ne me parlez plus de cela! » {Lettre du 15 décembre 1688.)

(1) Alexandre de Laborde, Itinéraire de l'Espagne.

Leduc de Luynes rapporte dars ses Mémoires, d'après le récit que lui en avait fait le curé de Saint- Sulpice , la manière dont fut inhumé, selon ses dernières volontés, le duc d'Albe, mort à Paris en 1739. Il était revêtu d'une chemise de la plus fine toile de Hollande garnie de point neuf le plus beau qu'on pût trouver, d'un habit de Vardez de drap brodé d'argent; il avait une perruque neuve, sa canne était à sa droite , son épée à sa gauche.

(2) La célèbre actrice Mme Oldfield, qui, en 1730, eut l'honneur d'être inhumée à Westminster, ne voulut pas de linceul de flanelle. Elle fut ensevelie dans la plus fine toile de Hollande garnie à profusion de très-beau point de Bruxelles. On lui mit des gants de peau de chevreau. C'est elle qui recommanda à sa femme de chambre de lui mettre un peu de rouge après sa mort.

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